‹ Cosmos (volume 4)Chapitre 23 sur 41 · EN ASIE · texte numérisé non relu

EN ASIE

RELATIONS NOUVELLES ENTRE LES DIVERSES PARTIES DU MONDE. — FUSION DE L'ORIENT ET DE L'OCCIDENT. —MELANGE DES PEUPLES DEPUIS LE NIL JUSQU’A L’EUPHRATE, L'IAXARTE ET L’INDUS, SOUS L'INFLUENCE DU PRINCIPE HELLÉNIQUE. — AGRANDISSEMENT SUBIT DE L'IDÉE DU COSMOS.

Si, en suivant l’histoire du genre humain, on s’attache à l'union progressive qui s’établit entre les populations de l’Europe occidentale et celles du Sud-Ouest de l’Asie, de la vallée du Nil et de la Libye, l'expédition des Macedoniens sous la conduite d'Alexandre, la chute de la monarchie persane, les premieres relations avec la presqu'ile de l'Inde, et l’influence exercée par l'empire grec de Bactriane pendant une durée de 116 ans, forment une des époques les plus importantes de la vie commune des peuples. La sphére dans laquelle s’accomplit ce mouvement était immense; le conquérat ajouta encore à la grandeur morale de l’entreprise, par ses efforts infatigables pour mélanger toutes les races et créer l'unité du monde sous l'influence civilisatrice de lhellénisme ("). La fondation de tant de villes sur des points dont

le choix indique une pensée plus générale et plus haute, le

soin d’'instituer dans ces villes une administration indéperdante, de ménager les usages nationaux et le culte indigène, tout de sa part témoigne qu'il tendait à la réalisation d’un plan bien arrété. Les conséquences qui originairement peutêtre avaient échappé à ses prévisions se développérent d’elles-mêmes, en vertu des relations nouvelles, comme cela arriva toujours dans les complications des grands événements. Si l’on se souvient que, depuis la bataille du Granique jusqu’à l'invasion destructive des Saces et des Tochares en Bactriane, il ne s’est écoulé que cinquante-deux olympiades, on admire la séduction magique qu'’exerça la civilisalion grecque importée de lOceident et les racines profondes qu’elle poussa en si peu de temps. Mélée à la science des Arabes, des Néo-Perses et des Hindous, cette civilisation a prolongé son influence jusqu’au moyen âge, de telle sorte que l’on ne peut souvent distinguer avec certitude ce qui appartient à la littérature grecque, de ce qui est resté pur de tout mélange et doit être rapporté en propre à Fesprit inventif des peuples asiatiques.

Le principe de la centralisation et de l’unité, ou plutôt le sentiment des conséquences salutaires de ce principe appliqué à l’ordre politique, était profondément empreint dans l'esprit du hardi conquérant, ainsique le prouvent toutes ses institutions gouvernementales. Il y avait longtemps déjà que son maitre l’avait pénétré de l’excellence de ce régime, même pour la Grèce. On lit dans la Politique d’Aristote: « Les peuples asiatiques ne manquent pas d’activité intellectuelle et d’habileté pour les arts, et cependant ils vivent làchement dans la dépendance et dans la servilité ; tandis que les Grecs, vifs et robustes, libres et bien gouvernés par cela même, seraient capables de soumettre tous les barbares, si seulement ils étaient réunis en un seul État (T6).» Le Stagirite écrivait ces mots avant qu’'Alexandre passàät le Granique (77). Les préceptes du maitre, bien que ce fût mal les interpréter que de les appliquer à la monarchie absolue (rau6arueie), qu'il jugeait contraire à la nature, causèrent sans doute une impression plus vive au couquérant que Îles récits fantastiques de Ctésias sur l’Inde, dont Guillaume de

Schlegel, et avant lui Sainte-Croix, ont tant exagéré l'importance (T8).

Dans le précédent chapitre, nous avons présenté la mer comme un élément de liaison et de rapprochement entre les peuples; nous avons décrit en quelques traits l'extension apportée à la navigation par les Phéniciens et les Carthaginois, les Tyrrhéniens et les Toscans (Fusei). Nous avons fait voir comment les Grecs, fortifiés dans leur puissance maritime par de nombreuses colonies, ont tenté de s'étendre au delà du bassin de la Méditerranée, en pénétrant à l'Est et à l'Ouest, par l'intermédiaire des Argonautes et de Colæus de Samos; comment, vers le Midi, les flottes réunies de Salomon et d’Hiram traversèrent la mer Rouge, pour gagner la terre d'Ophir, et visitérent les pays lointains appelés pays de Por. Le second chapitre va nous conduire dans l'intérieur d’un vaste continent, par des routes qui pour la premiére fois s'ouvrent au commerce et à la navigation. Pendant le court espace de douze années, s’accomplissent successivement: la descente des Macédoniens dans l’Asie Mineure et dans la Syrie, avec la bataille du Granique et celle des défilés d’Issus; la prise de Tyr et l’occupation facile de l'Égypte; la campagne contre les Babyloniens et les Perses, dans laquelle fut anéantie près d’Arbéles, au milieu de la plaine de Gaugamela, la toute-puissance des Achéménides ; l'expédition dans la Bactriane et dans la Sogdiane entre les monts Hindou-Kho et l’Iaxarte ou Syr; enfin l'invasion aventureuse de la contrée des Cinq-Fleuves (la Pentapotamie), dans l’Inde septentrionale. Alexandre fonda presque partout des établissements grecs, et répandit les mœurs de l'Oceident à travers l'immense contrée qui s’étend depuis le temple d’Ammon, bâti au milieu d’une oasis de la Libye, et la ville d'Alexandrie, située à la partie occidentale du delta formé par le Nil, jusqu'à l’Alexandrie du Nord, sur les bords de l’Faxarte, aujourd’hui la ville de Khodjend, dans la province de Fergana.

Les causes principales qui ont servi à élargir le cercle des idées, car c’est là surtout le point de vue auquel nous devons considérer l’entreprise d'Alexandre et la durée plus

en MED = longue de l'empire de Bactriane, sont l'étendue des pays et la diversité des climats compris entre Cyropolis, situe au bord de Flaxarte, sous la mème latitude que Tiflis et Rome, jusqu’au delta oriental de l’Indus, près de Tira, sous le tropique du Cancer. On y peut joindre la merveilleuse variété du sol entrecoupé de contrées fertiles, de déserts et de montagnes couvertes de neige; les formes nouvelles et la grandeur gigantesque des animaux et des végétaux; l’aspect des races humaines dont les couleurs diverses marquent la distribution géographique; le contact avec les populations de l'Orient, douées pour la plupart de qualités brillantes, et dont la civilisation remontait à l'origine des temps; la connaissance des mythes religieux de ces peuples, de leurs réveries philosophiques, de leurs observations sur les astres et des superstitions qui s’y rattachaient. Jamais à aucune époque, si l’on excepte la découverte de l’Amérique ‘tropicale, survenue dix-huit siècles et demi plus tard, nulle partie du genre humain n’a réuni à la fois une plus riche moisson d’idées nouvelles sur la nature; jamais on n’a fondé sur des matériaux plus nombreux la connaissance physique du globe et l’étude de l’ethnologie comparée. Toute la littérature occidentale témoigne de la vive impression que produisit cet accroissement de richesses intellectuelles. On peut en voir aussi la preuve dans la défiance que rencontrèrent chez les écrivains grecs, et plus tard chez les écrivains latins, les récits de Mégasthène, de Néarque, d’Aristobule et des autres compagnons d'Alexandre, défiance à laquelle sont en butte tous les observateurs qui ont mêlé leur imagination à la description des grandes scènes de la nature. Ces narrateurs, soumis au goût et à l'influence de leur temps, confondant souvent les faits avec les hypothèses, ont éprouvé lés vieissitudes communes à tous les voyageurs, et subi les oscillations de la critique qui débute par un bläme sévére et se borne plus tard à adoucir et à rectifier. On a d’autant plus penché de nos jours vers ce dernier parti, que l'étude approfondie du sauscrit, la connaissance des noms géographiques indigenes, les monnaies trouvées dans les fopes de la Bactriane, et, avant tout, l'aspect animé du pays et de ses

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