‹ Cosmos (volume 4)Chapitre 24 sur 41 · DD · texte numérisé non relu

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productions organiques, ont fourni à la critique des éléments qui étaient demeurés étrangers à la science incomplète du sceptique Ératosthène, de Strabon et de Pline (©).

Si, en prenant pour mesure les degrés de longitude , on compare la plus grande étendue de‘la ‘mer Méditerranée à l’espace qui s'étend &e l'Est à l'Ouest, depuis l'Asie Mineuré jusqu'aux rives de l'Hyphase (Beas) et aux Æutels du Retour, on reconnait que le monde connu des Grecs fut doublé en quelques années. Afin de mieux préciser ce que jai voulu entendre par ces matériaux de la géographie physique et de la science de la nature, accrus d’une manière si notable à la suite des marches et des fondations d'Alexandre , je rappellerai d’abord les observations réunies à cette époque, pour la premiére fois. sur la configuration particulière de la surface terrestre. Dans les contrées que parcourut Parmée des Macédoniens, les basses terres, c’est-à-dire des déserts sans végétation on des steppes salants, tels que ceux qui sont situés au Nord de la chaine d’Asferah, l’un des prolongements du Thian-Schan , et les quatre grands bassins cultivés de l'Euphrate, de lIndus, de lOxus et de l'Iaxarte, contrastent avee des montagnes couvertes de neige et hautes de 49.000 pieds. L’Hindou-Kho ou Caucase indien des Macédoniens , servant de prolongement aux monts Kouenlun, et situé à l'Ouest de la chaine méridienne de Bolor qui le coupe perpendiculairement, se partage, dans la partie dirigée vers Herat, en deux grandes chaines qui bornent le Kaliristan , et dont la plus voisine du Sud est la plus élevée (#°). Alexandre, après avoir gravi sur le plateau de Baimian, haut déja de 8,000 pieds, où l’on eroyait voir le rocher de Prométhée (#1), s’éleva jusqu’à la crête du Kohibaba afin de longer le Choës et de passer par la ville de Kaboura, pour aller traverser lIndus, un peu au Nord de la ville moderne d’Attok. Les Grecs, en comparant l'élévation moins considérable du Taurus, auquel leurs veux étaient habitués, avec les neiges éternelles qui couvrent l'Hindou-Kho et qui, près de Bamian, ne commencent qu'à la hauteur de 12,200 pieds, suivant le rapport de Burnes, eurent occasion de reconpaitre , sur une plus vaste échelle , la superposition des

climats et des zones végétales. Lorsque la nature inanimée se déroule sans voile aux regards des hommes, ce spectacle laisse dans les esprits ardents une impression profonde et incffaçable. Strabon nous a transmis un récit pittoresque du passage de l’armée à travers la contrée montagneuse des Paropanisades , à l'endroit où déjà l’on ne rencontre plus d'arbres et où les soldats furent forcés de se frayer-péniblement un chemin au milieu de la neige (#2).

Les productions indiennes, productions de la nature ou de l’industrie, étaient imparfaitement connues par d’anciennes relations de commerce ou par les récits de Ctésias, qui pendant dix-sept ans vécut à la cour de Perse, comme médecin d’Artaxerxès Mnémon. De la plupart même on ne savait que les noms. Des notions plus exactes se répandirent dans l'Occident, par l'intermédiaire des établissements macédoniens. On apprit ainsi à connaitre les riziéres entrecoupées de ruisseaux, auxquelles Aristobule a accordé une mention particulière; les cotonniers ainsi que les fines étoffes et le papier dont ils fournissaient la matière (#); les épices et l’opium; le vin fait avec du riz et le suc des palmiers, dont Arrien nous à conservé le nom sanscrit tala (#*); le sucre de canne (#) que l’on a souvent confondu avec le tabaschir formé du suc du bambou; la laine qui croit sur les grands arbres de bombax (#%); les châles tissus avec la laine des chèvres du Tibet, les étoffes de soïe de la Sérique (#7), l'huile de sezame blanc (en sanscrit tila), l'huile de rose et d’autres parfums, la laque (en sanscrit /&kschä, dans la langue vulgaire lakkha) (58), et enfin l'acier trempé dit acier de Woutz.

Outre la connaissance pour ainsi dire matérielle de ces produits, qui devinrent bientôt l’objet d'un ecommerce étendu et dont plusieurs furent naturalisés en Arabie par les Séleucides, le magnifique aspect de la nature tropicale fut pour les Grecs la source de jouissances plus élevées (#°). Ces grandes formes de plantes et d’animaux inconnus remplissaient leur pensée d'images qui la tenaient en éveil. Des écrivains étrangers à toute inspiration, et dont le style a d'ordinaire la sécheresse didactique, s'élèvent jusqu'à la poésie quand ils viennent à décrire les mœurs des éléphants, « la hauteur

de ces arbres dont le faite ne peut être atteint par une fleche, dont les feuilles sont plus larges que les boucliers des fantassins ; » les bambous, cette graminée colossale aux feuilles légères, « qui, d’un nœud à un autre, peuvent former une barque à plusieurs rameurs; » le figuier indien, dont le trone n’a pas moins de vingt-huit pieds de diamètre et qui, reprenant racine par l'extrémité de ses branches, offre aux regards , suivant la description fidèle d'Onésicrite, un pavillon de verdure orné d’une multitude de colonnes, Cependant les compagnons d'Alexandre ne font jamais mention des grandes fougères arborescentes qui, à mon sentiment , sont le plus bel ornement des régions tropicales (°°); en revanche , ils citent avec admiration les hauts palmiers dont les feuilles se développent en éventail, el le feuillage tendre et toujours vert des plantations de bananiers (1).

Ce ne fut qu’à partir de ce moment qu’on put réellement se flatter de connaitre une grande partie de la terre. Le monde extérieur entra en balance avec le monde subjectif de limagination et ne tarda pas à l'emporter. Tandis que, suivant la voie ouverte par les conquêtes d'Alexandre , la langue et la litterature grecque allaient partout porter leurs fruits, l'observation scientifique et la combinaison systématique des matériaux de la science étaient devenues, grâce aux préceples et à l'exemple d’Aristote, des opérations claires pour l'esprit (??). Ici se présente un heureux concours de circonstances : précisément à l’époque où ce riche trésor s’offrait à la connaissance humaine , les travaux d’Aristote rendaient la mise en œuvre des matériaux plus facile et plus variée, en fixant les lois de l’expérimentation physique, en guidant les esprits dans toutes les voies de la spéculation , en donnant le modèle d’une langue vraiment scientifique , dont la précision s’accommodait à toutes les nuances de la pensée. C’est ainsi qu'après tant de siècles écoulés, Aristote demeure encore, selon la belle expression de Dante, il maestro di color che sanno (°?).

Des recherches récentes et sérieuses ont cependant, sinon complétement détruit, du moins fort ébranlé l'opinion d’après laquelle Aristote aurait tiré immédiatement de grands se-

cours pour ses études zoologiques de la conquête macédonnienne. La misérable composition où est racontée la vie du philosophe de Stagire , et que l’on a longtemps attribuée à Ammonius, fils d'Hermias, avait répandu cette erreur, entre beaucoup d’autres (*#). que le maitre avait accompagné son éléve, du moins jusqu'aux rives du Nil (*). Le grand ouvrage d’Aristote sur les Animaux, parait avoir suivi de trèsprés la Météorologie, qui, d’après quelques indices trés du livre même, remonte à la cent sixième ou tout au moins à la cent onzième olympiade , et ainsi à precédé de quatorze ans l’arrivée d’Aristote à la cour de Philippe, ou au moins de trois ans le passage du Granique (°6). On fait, à la vérité quelques objections contre opinion tendant à reculer lépoque où furent écrits les neuf livres d’Aristote sur les Animaux; on oppose en particulier la connaissance exacte qu'il parait avoir eue de l’éléphant, du cerf-cheval à longue barbe (hippelaphos), du chameau à double bosse de la Bactriane , de l’hippardion ou tigre chasseur, que l'on croit être le guépard, et du buffle indien, qui fut introduit pour la premiére fois en Europe à l’époque des croisades. Toutefois la contrée qu’Aristote désigne comme la patrie de eette espèce de cerf à criniére, que de nos jours Diard et Duvaucel ont envoyé à Cuvier des Indes orientales, et à laquelle Cuvier a donné le nom de Cerous Aristotelis, n'est pas la Pentapotamie indienne que traversa Alexandre, mais bien l'Arachosie, pays situé à FEst du Candahar, et qui formait avec la Gédrosie une des anciennes satrapies persanes (7). Aristote n’avait-il pu, indépendamment de l'expédition macédonienne, tirer de la Perse et de cette ville de Babylone en relation avec le monde entier, des renseignements, si courts pour la plupart, sur la forme et les mœurs de ces animaux? Dans un temps d’ailleurs où la préparation de l'alcool était complétement inconnue , on pouvait bien envoyer en Grèce, des contrées lointaines de l'Asie, des peaux et des os, mais on ne pouvait envoyer des parties molles et susceptibles d’être disséquées (*%). Sans doute Aristote dut recevoir une assistance irès-généreuse de Philippe et d'Alexandre, pour tout ce qu'exigeaient ses études sur la nature, pour sa vaste collection

zoologique, recueillie sur le continent et dans les mers de la Grèce, et pour sa bibliothèque, unique en son temps, qui de ses mains passa dans celles de Théophraste et de Nélée de Scepsis. Mais quant à des présents de dix-huit cents talents ou aux frais qu'auralent entrainés tant de milliers de pourvoyeurs et d'hommes chargés d'entretenir les étangs et les voliéres, il ne faut voir là que des exagérations et des malentendus dans lesquels sont tombés par la suite Pline, Athénée et Élien (°°).

L'expédition macédonienne , qui ouvrit une si grande et si belle partie de la terre à l'influence d’un peuple parvenu au plus haut degré de la civilisation, peut être à bon droit considérée comme une expédition scientifique. Elle est même la première pour laquelle un conquérant se soit fait accompagner d'hommes versés dans toutes les connaissances humaines, de naturalistes, de géomètres, d’historiens, de philosophes et d'artistes. L'action exercéepar Aristote ne se borna pas à ses propres travaux, elle se fit sentir encore par l’enitremise des hommes éminents qu'il avait formés et qui suivaient l'expédition. Celui qui de tous jeta le plus d’éclat fut un de ses proches parents, Callisthène d’Olynthe, qui déjà, avant de quitter la Grèce, avait composé des ouvrages de botanique et une belle étude anatomique sur l’organe de la vue, La sévérité de ses mœurs et la liberté sans mesure de son langage le rendirent odieux au prince déjà bien dégénéré de ses sentiinents d'autrefois, ainsi qu’à la foule des flatteurs. Callisthène sacrifia sans faiblesse sa vie à son indépendance; et quand, malgré son innocence, il fut impliqué a Bactres dans la conjuration d'Hermolaüs et de la jeunesse macédonienne, il devint l'occasion malheureuse de l'aigreur qu'Alexandre témoigna depuis à son ancien maitre. Théophraste, condisciple et ami dévoué de Callisthène, eut le courage de le defendre après sa mort. D’Aristote nous savons seulement qu'il avait recommandé la pradence à son élève. Instruit de la vie des cours par un long séjour auprès de Philippe, il avait conseillé à Callisthène « de parler au roi le moins possible et, quand il y serait forcé, d’avoir toujours soin de Jui complaire (10). »

Lersque Callisthène, familiarisé déjà par ses spéculations philosophiques avee l’étude de la nature, vit s'ouvrir devant lui ces vastes régions, il marqua un but plus élevé aux recherches des hommes qui le secondaient de leurs efforts, et et qui tous étaient, comme lui, les élèves du stagirite. L’abondance des plantes, les organisations puissantes d'animaux inconnus, la conformation du sol, le gonflement périodique des grands fleuves, ne pouvaient seuls fixer leur attention. La ‘ace humaine avec toutes ses variétés, avec toutes ses nuances de civilisation et de couleur, devait s'offrir à eux, selon l'expression même d’Aristote, comme le centre et le but de ia création tout entière; « car c’est seulement dans l’homme, ajoute ee philosophe , que le sentiment de la pensée divine arrive à l'etat de conscience ('). » Par le peu qui nous reste des récits d'Onésicrite, si maltraité dans l'antiquité, nous voyons de quel étonnement furent frappés les Macédoniens lorsqu'en s’engageant au loin dans l'Orient, il rencontrèrent bien les races indiennes, fortement colorées et « semblables aux Éthiopiens, » ainsi que les avait désignées Hérodote, mais non les nègres aux cheveux crépus de l'Afrique (À). On observa soigneusement linfluence de lPatmosphere sur la coloration, et les effets divers de la chaleur sèche et de la chaleur humide. Dans les temps homériques, et même longtemps après les Homérides, on avait complétement méconnu les rapports de la chaleur atmosphérique avec les degres de latitude et la distance des pôles. Comme moyen d’apprécier la température, la distinction de l'Ouest et de l'Est formait toute la science météorologique des Hellènes. Les contrées situces vers l’Orient étaient considérées comme plus proches du soleil: on les appelait les Pays du Soleil. « Ce dieu, disait-on, colore, dans sa course, la tête des hommes de l'éclat sombre de la suie, et frise leurs cheveux par-sa chaleur desséchante (5). »

L'expédition d’Alexandre fournit pour la première fois. l’occasion de comparer sur une vaste échelle les races africaines qui affluaient de toute part en Égypte, avec les populations de l’Arie au delà du Tigre et les races originaires de l’Inde qui avaient la peau fortement colorée, mais non

les cheveux crépus des nègres. La division de lespéce humaine en variétés, la place qu’elles ont occupée sur la terre, plutôt par suite des événements historiques qu'eu égard à l'influence persévérante des climats, une fois du moins que les types furent nettement arrêtés, la contradiction apparente qui existait entre la couleur des races et leur séjour, durent solliciter vivement la curiosité des observateurs réfléchis. On trouve encore dans l'interieur de l’Inde une vaste étendue de territoire habitée par des populations primitives de couleur trés-foncée et presque noire, tout à fait distinctes des races Ariennes, au teint plus clair, qui pénétrérent plus tard dans ces contrées: telles sont la race Gonda, mêlée aux peuplades qui habitent les abords des monts Vindhyàa ; la race Bhilla, dans les montagnes boisées de Malava et de Guzerate, et la race Kola d’Orissa. Un critique bien pénetrant, M. Lassen, tient pour vraisemblable qu'au temps d'Hérodote la race noire de l'Asie, «les Éthiopiens du Levant », semblables aux peuples de la Libye, pour la couleur de la peau, mais non pour la chevelure, étaient répandues beaucoup plus avant qu'aujourd'hui dans les contrées du Nord- Ouest (). De même dans l’Æncien Empire égyptien, les races nègres, souvent vaincues, les véritables nègres aux cheveux de laine, s'étendaient très-loin dans la Nubie septentrionale ().

A celte moisson d'idées qu’avaient fait éclore l’aspect d’un grand nombre de phénomènes nouveaux, le contact avec des races d'hommes différentes et les contrastes de leur civilisation, il manqua malheureusement les fruits de l'étude comparative des langues, j'entends d’une étude historique ou philosophique, c’est-à-dire reposant sur les rapports essentiels de la pensée humaine ($). Les recherches de cette nature étaient étrangères à l'antiquité classique. En revanche, les conquêtes d'Alexandre fournirent aux Grecs des matériaux scientifiques dérobés aux trésors qu'amassaient depuis si longtemps les peuples qui les avaient précédés dans la voie de la civilisation. Il suflit, pour s’en faire une idée, de songer que d’après des recherches récentes et solides, outre la connaissance de la terre et de ses productions, la connaissance

du ciel fut aussi considérablement agrandie par les relations établies avec Babylone. Depuis la conquête de Cyrus, le collége astronomique des prêtres, établi dans cette capitale du monde oriental, avait beaucoup perdu de son éclat. La pyramide à gradins de Bélus, qui formait à la fois un temple, un tombeau et un observatoire servant à marquer les heures de la nuit, avait été abandonnée par Xerxès à la destruction ; ce monument était déjà en ruines au moment de l'invasion macédonienne, Mais justement paree que la ecaste privilégiée des prêtres était dissoute, et qu’à sa place s'était formé un grand nombre d'écoles astronomiques (7), il avait été possible à Callisthéne, agissant en cela d’après les conseils d’Aristote, ainsi que le remarque Simplicius, d'envoyer en Grèce des observations sur le cours des astres, pendant une longue série de siècles. Selon Porphyre, elles remontaient à 1,903 ans avant l’entrée d'Alexandre à Babylone (olimp. 412, 2). Les plus anciennes observations des Chaldéens dont lÆlmageste fasse mention, c’est-à-dire, selon toute apparence les plus anciennes sur lesquelles Ptolémée ait cru pouvoir s'appuyer, ne s'étendent pas au delà de l'année 724 avant notre ère, c’est-à-dire de la première guerre de Messénie. Ce qu'il y a de certain, c’est que les Chaldéens connaissaient d’une manière tellement précise les mouvements moyens de la lune, que les astronomes grecs purent prendre leurs caleuls pour base, quand ils établirent la théorie de ce satellite ($). Il parait aussi que les Grecs mirent à profit, pour la construction de leurs tables astronomiques , les observations que les Chaldéens avaient été amenés à faire sur les planètes par leur goût inné pour l’astrologie.

Quant à savoir quelle part doit revenir aux Chaldéens dans les premières notions de lPécole pythagoricienne sur la structure de la voûte céleste, sur le mouvement des planèetes et la longue carrière que parcourent régulièrement les cométes , selon l'opinion d’Apollonius le Myndien , ce n’est pas iei le lieu de discuter ces questions (°). Strabon dit que le mathématicien Séleucus était né à Babylone, et semble le distinguer ainsi de Séleucus d’Érythres, qui mesura les hau-

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teurs des marées (1°). Il suffit de remarquer que le zodiaque grec fut très-vraisemblablement emprunté aux dodécatémories des Chaldéens, et que, suivant les importantes recherches de M. Letronne, il ne remonte pas au delà du vie siècle avant notre ère (1).

Il est impossible de déméler, au milieu des ténèbres qui les enveloppent, les conséquences immédiates du contact des Grecs avee les peuples d’origine indienne, à l’époque de la conquête macédonienne. La science vraisemblablement y gagna peu, puisque Alexandre, après avoir traversé le royaume de Porus entre l’Hydaspe (Jelum) bordé par des forêts de eèdres (1°), et l’Acésines (Tschinab), ne s’engagea pas, dans la Pentapotamie | Pantschanada ), au delà de l'Hyphase; cependant il alla jusqu’à un point où déjà ce fleuve à recu les eaux du Satadrou , nommé par Pline Hesidrus. Le mécontentement de ses soldats et l’appréhension d’une révolte générale, dans les provinces de Perse et de Syrie, réduisirent le guerrier qui voulait pousser vers l'Est jusqu’au Gange, à la grande catastrophe du retour. Les contrées que les Macédoniens traverserent étaient habitées par des peuples peu civilisés. Le pays compris entre le Satadrou et le Yamouna, dans le bassin de l’Indus et du Gange, renferme une riviere peu considérable, mais sacrée pour les habitants, le Sarasvati; cette riviere a formé des la plus haute antiquité une ligne de démarcation traditionnelle entre les pieux et purs adorateurs de Brahma à l'Est, et les races impures de l'Ouest, qui ne sont pas partagées en castes et n’ont pas de roi (15). Alexandre ne parvint pas jusqu’au siége de la vraie civilisation indienne. Le premier, Séleucus Nicator, fondateur du. grand empire des Séleucides, s’avança de Babylone vers le Gange et gràce aux ambassades répétées de Mégasthène à Patalipoutra , réussit à établir des relations politiques avec le puissant Sandracottus (Tschandragouptas) (1).

Ce fut de cette maniére que la Grèce put commencer à entretenir des rapports fréquents et durables avec la partie de l'inde la plus civilisée, le Madhya-Desa ou contrée du centre. Il y avait bien dans la Pentapotamie de savants brahmanes qui vivaient en anachorètes; mais cet admirable sys-

tème de numération des Indiens , d'après lequel un petit nombre de chiffres changent indéfiniment de valeur par le seul fait de leur position , était-il connu de ces brahmanes et de ces gymnosophistes? On lignore ; il est même permis de douter que, dans les contrées les plus civilisées de l’Inde, ce système fut déjà inventé. Quelle révolution ne se fût pas accomplie dans les sciences mathémathiques , combien leur développement ne füt-il pas devenu plus rapide et leur application plus facile, si le brahmane Sphines, qui accompagnait l’armée d'Alexandre et que les soldats appelaient Calanus, si plus tard, au temps d’Auguste, le brahmane Syramanatscharja , avant de monter sur le bücher en victimes volontaires , à Suse et à Athènes, avaient pu révéler aux Grecs le système de la numération indienne, de manière que l'usage en devint universel! Sans doute les vastes et ingénieuses recherches de M. Chasles ont appris que la méthode de l’abacus pythagorique ou l’algorismus, selon la désignation employée dans la Géométrie de Boëce, est presque identique avec le système de position; mais cette méthode resta stérile entre les mains des Grecs et des Romains; elle ne fut généralement appliquée qu’au moyen âge et surtout à partir du moment où l’on remplit par un zéro l’espace qui était laissé en blanc jusque-là. Les plus heureuses découvertes ont souvent besoin de plusieurs siècles pour être comprises et complétées.

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