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fant dom Henri, duc de Viseo, fonda à Sagres une académie de pilotes, maitre Jacques de Majorque en fut nommé le directeur. Martin Behaim avait reçu du roi de Portugal, Jean IT, l’ordre de calculer une table des inclinaisons du soleil et d'enseigner aux pilotes à se guider « d’après les hauteurs du soleil et des étoiles. » On ne sait au juste si déjà, à la fin du xv° siecle, la connaissance du loch donnait le moyen de mesurer la vitesse du vaisseau, en même temps que la boussole en déterminait la direction. Cependant il est certain que Pigafetta, le compagnon de Magellan , parle du loch (la catena a poppa), comme d’un moyen connu depuis longtemps, pour mesurer la longueur du chemin parcouru (5%). |
L'influence de la civilisation arabe et des écoles astronomiques de Cordoue, de Séville , de Grenade, sur le développement de la marine en Espagne et en Portugal, ne doit pas être passée sous silence. On imitait en petit les grands instruments des écoles de Bagdad et du Caire, et l’on empruntait aussi les anciens noms. Celui de Fastrolabe que Martin Behaim fixait au grand mât du vaisseau appartient originairement à Hipparque. Lorsque Vasco de Gama aborda sur la côte orientale de l'Afrique, il rencontra à Melinde des pilotes indiens qui connaissaient l’usage des astrolabes et des balestrilles (56). Ainsi, soit que par suite de relations plus étendues, les peuples se communiquassent leurs inventions , soit qu’ils en ajoutassent de nouvelles, grâce aussi à lalliance des mathématiques et de l'astronomie qui se fécondaient mutuellement, tout était préparé pour amener la découverte de l'Amérique tropicale et mettre les voyageurs en état de déterminer rapidement la configuration de cette contrée, pour faciliter la traversée aux Indes par le cap de Bonne-Espérance et le premier voyage de cireumnavigation, c’est-à-dire tout ce qui dans l’espace de trente ans, de 1492 à 4522, s’est accompli de grand et de mémorable pour la connaissance du globe. La conception humaine était devenue aussi plus pénétrante; l'homme était mieux préparé à recevoir au dedans de lui l’infinie variété des phénomènes nouveaux, à les élaborer et à les faire servir , par la eom-
NES — paraison , à une contemplation de la nature plus générale et plus haute.
Parmi les causes qui ont concouru à élever les vues sur la nature et ont permis à l’homme de saisir l’ensemble des phénomènes terrestres, les plus considérables peuvent seules trouver place ici. Lorsque l’on étudie sérieusement les ouvrages originaux des premiers historiens de la Conquista, on s'étonne de trouver tant de vérités importantes, dans l'ordre physique, en germe chez les écrivains espagnols du xvie siècle. A l’aspect d’un continent qui apparaissait dans les -vastes solitudes de l'Océan, isolé du reste de la création, la curiosité impatiente des premiers voyageurs et de ceux qui recueillaient leurs récits, se posa dés lors la plupart des graves questions qui nous occupent encore aujourd’hui. Ils s’interrogèrent sur l’unité de la race humaine et les altérations qu'a subies le type commun et originaire, sur les migrations des peuples et la parenté de langues plus dissemblables souvent dans leurs radicaux que dans les flexions et les formes grammaticales , sur la migration des espèces animales et végétales, sur la cause des vents alizés et des courants pélagiques, sur la décroissance progressive de la chaleur , soit que l’on gravisse la pente des Cordillères ou que l’on sonde les couches d’eau superposées dans les profondeurs de l'Océan ; enfin sur l’action réciproque des volcans réunis en chaines et leur influence par rapport aux tremblements de terre et aux lignes de soulèvement dont est sillonnée la surface du globe. Le fondement de ce que l'on nomme aujourd'hui la physique du globe, en laissant à part les considérations mathématiques, est contenu dans l'ouvrage du jésuite Joseph Acosta , intitulé Æistoria natural y moral de las Indias, ainsi que dans celui de Gonzalo Hernandez de Oviédo, qui parut seulement vingt ans après la mort de Colomb. A aucune autre époque, depuis la fondation des sociétés, le cercle des idées, en ce qui touche le monde extérieur et les rapports de l’espace, n'avait été si soudainement élargi et d’une manière si merveilleuse. Jamais On n'avait plus vivement senti le besoin d'observer la nature sous des latitudes différentes et à divers degrés de
hauteur au-dessus du niveau de la mer, ni de multiplier les moyens à l’aide desquels on peut la forcer à révéler ses secrets.
On serait tenté peut-être, comme je l’ai déjà remarqué ailleurs (97), de supposer que la portée de ces grandes découvertes qui s’appelaient l’une l’autre, de cette double conquête dans le monde physique et le monde intellectuel, a été seulement comprise de nos jours, depuis que l’histoire de la civilisation humaine à été traitée d’une manière philosophique. Une telle conjecture est démentie par les contemporains de Colomb. Les plus éminents d’entre eux soupçonnaient l'influence que devaient exercer sur le développement de l’humanité les faits qui remplirent les dernières années du xv° siècle. « Chaque jour, écrit Pierre Martyr d’Anghiera, dans ses lettres datées des années 1493 et 4494 (8), nous apporte des merveilles nouvelles d’un nouveau monde, de ces antipodes de l'Ouest qu'à découvertes wn certain Génotis (Christophorus quidam, vir Ligur), envoyé dans ces parages par nos souverains, Ferdinand et Isabelle. Il obtint difficilement trois vaisseaux, parce que l’on regardait ses promesses comme des chimères. Notre ami Pomponius Lætus (l'un des propagateurs les plus illustres de la littérature classique, persécuté à Rome pour ses opinions religieuses) a eu peine à retenir des larmes de joie, lorsque je lui ai communiqué la première nouvelle d’un événement si inattendu. » Anghiera était un habile homme d’État qui vécut à la cour de Ferdinand le Catholique et de Charles-Quint, alla comme ambassadeur en Égypte, et était lié d'amitié avec Colomb, Amerigo Vespucci, Sébastien Cabot et Cortés. Sa longue carriére embrasse la découverte de l'ile Ta plus occidentale du groupe des Acores, de Corvo, les expéditions de Diaz, de Colomb , de Gama et de Magellan. Le pape Léon X lisait &« fort avant dans la nuit » les Oceanica d’Anghiera à sa sœur et à ses cardinaux. Anghiera écrivait encore : « Je ne quitterais plus volontiers l'Espagne aujourd’hui, parce que je suis ici à la source des nouvelles qui nous arrivent des pays récemment découverts, et que je puis espérer , en me faisant l'historien de si grands événements, de recommander
mon nom à la postérité (5). > Telle était l'idée qu'on se faisait déjà, au temps de Colomb, de ces grandes choses qui se conserveront toujours brillantes dans la mémoire des siècles les plus reculés.
Lorsque Colomb partant du méridien des Açores, se dirigea vers l'Ouest, et que, muni de l’astrolable nouvellement perfectionné, il parcourait une mer que pul n'avait explorée jusque-là, ce n’était pas en aventurier qu’il tentait de gagner par l'Ouest la côte orientale de l'Asie; 1l agissait en vertu d’un plan fermement arrêté. Il avait certainement à bord la carte marine que lui avait laissée, en 4477, le Florentin Paolo Toscanelli, à la fois médecin et astronome , et que possédait encore, cinquante-trois ans après sa mort, Bartholomée de Las Casas. Cette carte n'était autre (je m'en suis assuré sur l'histoire manuscrite de Las Casas) que la Carta de marear que l'amiral montrait à Martin Alonso Pinzon, le 25 septembre 1492, et sur laquelle étaient figurées plusieurs iles (7). Si cependant Colomb avait suivi uniquement la carte de son conseiller Toscanelli, il se serait dirigé plus au Nord et se serait tenu sous le parallèle de Lisbonne, tandis que dans l'espérance d'atteindre plus vite Zipangou (le Japon), il parcourut la moitié de sa route à la hauteur de l'ile Gomera, l’une des Açores, et inclinant ensuite vers le Sud, se trouva le 7 octobre 1492 par 25°172 de latitude, Inquiet alors de ne pas découvrir les côtes de Zipangou que, d’après ses caleuls, 1! eüt dû trouver plus rapprochées vers l'Est de 216 lieues marines, il céda, après une longue résistance, aux représentations du commandant de la caravelle Pinta, Martin Alonso (lun des trois frères Pinzon, hommes riches, d’une haute considération, et qui ne l’aimaient guère), et navigua vers le Sud-Ouest. Ce changement de direction amena le 42 octobre la découverte de File Guanabani.
Ici nous devons nous arrêter à considérer un enchainement merveilleux de petits événements, et l'influence incontestable que ce concours de circonstances exerça sur les destinées du monde. Washington Irwing a avancé, avec toute raison, que si Colomb, résistant au conseil de Martin
Alonso Pinzon, eùüt continué à naviguer vers l'Ouest, il serait entré dans le courant d’eau chaude où Gulf stream, et aurait éte porté vers la Floride d’où il eüt été conduit peutêtre au cap Hatteras et à la Virginie, circonstance dont on ne saurait caleuler la portée, puisqu'elle eût pu donner à la contrée, désignée sous le nom d'États-Unis, une population espagnole et catholique à la place de la population anglaise et protestante qui en prit possession beaucoup plus tard. « C'est, disait Pinzon à Pamiral, comme une inspiration qui m'éclaire et me montre la route que nous devons suivre. » Aussi prétendait-il, dans le procès célèbre contre lequel eurent à se défendre les héritiers de Colomb (1513-1515), que la découverte de l’Amérique lui appartenait à lui seul. Cette révélation, « cette voix du cœur. » Pinzon en était redevable à une nuée de perroquets qu’il avait vus voler le soir vers le Sud-Ouest, pour aller, à ce qu'il supposait, passer la nuit dans des buissons sur la côte. Jamais vol d'oiseaux n’avait eu de plus graves conséquences. On peut dire que celui-ci décida des premières colonies qui s’établirent dans le nouveau continent et de la distribution originaire des races romanes et germaniques (71).
La marche des grands événements est, comme la succession des phénomènes naturels, enchainée à des lois éternelles dont quelques-unes seulement nous sont clairement connues. La flotte commandée par Pedro Alvarez Cabral, que le roi Emanuel de Portugal envoya aux Indes orientales, par la route qu'avait découverte Gama, fut jetée, le 22 avril 14500, sur les côtes du Brésil, sans en avoir le soupcon. Si l’on se rappelle le zèle que montraient les Portugais pour doubler le cap de Bonne-Espérance, depuis l’entreprise de Diaz (14487), les accidents analogues à ceux qu'avaient fait éprouver aux vaisseaux de Cabral les courants de l'Océan ne pouvaient guère manquer de se reproduire, et par conséquent les découvertes faites en Afrique, auraient amené celle des contrées de l'Amérique, situées au Sud de l'équateur. Ainsi, comme l’a dit avec raison Robertson, il était dans les destinées de l'humanité que, avant la fin du xv° siécle, le nouveau continent fût connu des navigateurs européens.
Parmi les traits caractéristiques de Cristophe Colomb, méritent surtout d’être signalées la pénétration et la sûrété de coup d'œil avee laquelle, bien que dépourvu d’instruetion, étranger à la physique et aux sciences naturelles, il embrasse et combine les phénomènes du monde extérieur. A son arrivée « dans un nouveau monde et sous un nouveau ciel (7), » il observe allentivement la configuration des contrées, la physionomie des formes végétales, les mœurs des animaux, la distribution de la chaleur et les variations du magnétisme terrestre. Tout en s’efforcant de découvrir les épiceries de l’Inde et la rhubarbe (ruibarba), rendue déja si célèbre par les médecins arabes et juifs, par Rubruquis et les voyageurs italiens, il observait avec un soin scrupuleux les racines, les fruits et les feuilles des plantes. Amené à rappeler comment la grande époque des expéditions maritimes contribua à élargir les vues sur la nature, nous sommes heureux de pouvoir rattacher notre récit à l'individualité d'un grand homme et lui donner par là plus de vie. Dans le journal maritime de Colomb et dans ses relations de voyage, rendues publiques, pour la première fois, de 4825 à 1829. on trouve déjà soulevées toutes les questions vers lesquelles s’est portée l’activité scientifique. dans la dernière moitié du xv° siécle et dans toute la durée du xvr.
Il suffit de rappeler d’une manière générale ce que gagna la géographie de l'hémisphère occidental aux conquêtes aecomplies dans l’espace, depuis le moment où linfant dom Henri le Navigateur, retiré dans son domaine de Terça naval sur la baie de Sagres, jetait ses premiers plans de découverte, jusqu'aux expéditions de Gaetano et de Cabrillo dans la mer du Sud. Les entreprises aventureuses des Portugais, des Espagnols et des Anglais témoignent qu'il s’était révélé tout à coup comme un sens nouveau, le sens des grandes choses et de l'infini. Les progrès de l’art nautique et l'application des méthodes astronomiques, à la correction de l'estime marine, favoriserent les tentatives qui marquérent cette époque d’un caractère partieulier, eomplétéèrent l’image de la terre et dévoilèrent à l'homme l’harmonie du