RÉSUMÉ
COUP D'OEIL RÉTROSPECTIF SUR LA SUITE DES PÉRIODES PARCOU- RUES. — INFLUENCE DES ÉVÉNEMENTS EXTÉRIEURS SUR LE DÉ- VELOPPEMENT DE L'IDÉE DU COSMOS. — DIVERSITÉ ET ENCHAÏ- NEMENT DES EFFORTS SCIENTIFIQUES DANS LES TEMPS MODERNES. — L'HISTOIRE DES SCIENCES PHYSIQUES SE CONFOND PEU À PEU AVEC L'HISTOIRE DU COSMOS.
J'arrive à la fin d’une entreprise hasardeuse et qui offrait de grandes difficultés. Plus de deux mille ans ont été passés en revue depuis les premiers développements de la civilisation chez les peuples qui habitaient autour du bassin de la Méditerranée et dans les contrées occidentales de PAsie, fécondées par le cours des fleuves, jusqu'au commenceinent du dernier siècle, jusqu'à une époque par conséquent où les sentiments et les idées se confondent déjà avec les nôtres. Je crois avoir retracé dans sept chapitres qui forment une série de tableaux distincts , l'Æistoire de la Contemplation physique du monde, c'est-à-dire le développement progressif de l’idée du Cosmos. Ai-je réussi à dominer un si vaste amas de matériaux, à saisir le caractère des phases principales, à marquer les voies par lesquelles les peu-
ples ont reçu des idées nouvelles et une moralité plus haute, c’est ce que je n’ose décider, pénétré d’une juste défiance dans les forces qui me restent. Je l’avouerai même; au milieu du vaste plan que je me proposais de suivre, seuls les traits généraux m’apparaissaient clairement à l’esprit,
Dans l introduction à la période de la domination arabe, lorsque j'ai commencé à décrire linfluence puissante qu’exerça cet élément étranger mélé à la civilisation européenne, j'ai essayé de marquer les limites au delà desquelles lhistoire du Cosmos se confond avec celle des sciences physiques. Les agrandissements successifs qu'a reçus la science de la nature, dans la double sphère de la terre et du ciel, se divisent, selon moi, en périodes distinctes. La connaissance historique de ces progrès se rattache à des événements déterminés qui, par les conséquences qu’ils ont produites à la fois dans l’espace et dans l'intelligence humaine, ont donné à chaque époque un caractère et une couleur propres. Telles furent les entreprises qui conduisirent dans le Pont-Euxin les vaisseaux des Phéniciens, et firent soupçonner un autre rivage au delà du Phase; les expéditions dans les contrées tropicales d’où l’on tirait l'or et l’encens , et le passage à travers le détroit occidental ou l’ouverture de cette grande route maritime sur laquelle furent découvertes, à de longs intervalles de temps, Cerne et les Hespérides, les iles septentrionales qui produisaient l’étain et l’ambre, les Açores volcaniques et le nouveau continent de Colomb, au Sud des anciens établissements scandinaves. Après les mouvements qui partirent du bassin de la Méditerranée et de l'extrémité septentrionale du golfe Arabique, après les voyages au Pont-Euxin et à la terre d’Ophir, viennent, dans ce tableau historique , le récit de l’expédition macédonienne et la tentative d'Alexandre pour amener la fusion de l'Orient et de l'Occident ; les heureux effets du commerce maritime des Hindous et des instituts scientifiques qui fleurirent à Alexandrie, sous les Lagides; la domination des Romains au temps des Césars ; la tendance féconde des Arabes à se mettre en communication avec les forces de la nature et leurs dispositions pour l'astronomie, les mathéma-
tiques et les applications de la chimie. Avec la prise de possession de tout un continent qui était demeuré caché jusquelà, avec les plus grandes découvertes qu’il ait été donné aux hommes d’accomplir dans l’espace, se ferme pour moi la série des événements qui ont agrandi par secousses l'horizon des idées, qui ont sollicité les esprits à la recherche des lois physiques, et ont entretenu les efforts tentés pour embrasser définitivement l’ensemble du monde. Désormais, ainsi que cela a été dit plus haut, l'intelligence n’aura plus besoin, pour faire de grandes choses, de l'excitation des événements ; elle se développera dans toutes les directions par le seul effet de la force intérieure qui l'anime.
Parmi les instruments ou, si l’on veut, les organes nouveaux que l’homme s’est créés et qui ont multiplié en lui la puissance de la perception sensible, il en est un cependant qui a eu toutes les conséquences d’un événement soudain. Gràce à la propriété qu’a le télescope de pénétrer dans l’espace , une partie considérable du ciel est explorée , de nouveaux corps célestes sont découverts; on tente de déterminer leur forme et leur orbite, et tout cela presque d’un coup. Alors pour la première fois, humanité entre en possession de la sphère céleste du Cosmos : il valait done bien Ja peine, pour montrer l'importance de ces découvertes et l’unité des efforts provoqués par l’usage du télescope, d'établir une septième division dans l'Histoire de la Contemplation du Monde. Mais si maintenant nous essayons de comparer avec celte découverte une autre plus récente, celle de la pile de Volta ; si nous recherchons l'influence que cette dernière a exercée sur lingénieuse théorie de l’électrochimie, sur la connaissance des métaux alcaliques et de ceux qu’on tire de la terre, enfin sur la découverte longtemps attendue de l’électro-magnétisme, nous sommes amenés à un enchainement de phénomènes qu'il nous est loisible d'évoquer à volonté, qui par beaucoup de côtés se rattachent au déploiement général des forces de la nature, mais qui cependant réclament plutôt une place dans l’histoire des sciences physiques que dans celle de la contemplation du monde. D’ailleurs la diversité de la science moderne et le lien qui unit chaque
partie rendent bien difficile de distinguer et de limiter les faits particuliers. Tout récemment encore, nous avons vu l'électro-magnétisme agir sur la direction des rayons polarisés et produire des modifications analogues à celles des mélanges chimiques. Lorsque, grâce à l’activité d'esprit qui est le caractère de notre siéele, tout parait en voie de progrès, il serait aussi dangereux de vouloir se jeter à la traverse de ce mouvement intellectuel , et de représenter comme étant définitivement accomplies des choses qui tendent encore vers un progrès incessant, que de se prononcer, avec la conscience de son insuffisance personnelle, sur l'importance relative des glorieux efforts tentés par des hommes qui sont encore de ce monde, ou qui viennent à peine de le quitter.
Dans les considérations historiques que j'ai présentées, j'ai, presque partout, en recherchant le germe de la science de la nature, indiqué le degré de développement qu’elle a atteint de nos jours, dans chacune de ses branches. La troisième et dernière partie de mon ouvrage contribuera à éclairer le tableau général de la nature, en fournissant les données de l’observation sur lesquelles est principalement fondé l’état actuel des opinions scientifiques. Beaucoup de choses que Pon pouvait s’étonner de ne pas trouver ici, en se faisant, sur la composition d’un Livre de la Nature, des idées différentes des miennes, trouveront place dans ce troisième volume. Ébloui par l'éclat des découvertes nouvelles, nourri d’espérances auxquelles d'ordinaire on ne renonce que bien tard, chaque siècle se flatte d’être arrivé, dans la connaissance et l'intelligence de la nature, tout près du dernier terme. Je doute que, si l’on veut y songer, une pareille eroyance aide à mieux jouir du temps présent. La conviction que le champ dont on s’est rendu maitre est une faible partie de celui que la libre humanité doit conquérir dans les siècles futurs, par le progrés de son activité et le bienfait de plus en plus répandu de la civilisation, est plus féconde et mieux appropriée à la destinée de la race humaine. Chaque découverte n’est qu’un pas vers quelque chose de plus eleve dans le cours mystérieux des choses.
Ce qui a souvent hâté, au xix° siècle, le progrès de ja science , et empreint cette époque de son caractère le plus frappant, c’est le zèle avec lequel chacun s’est efforcé de faire subir une épreuve rigoureuse aux idées antérieurement ne ses, et d’en mesurer la valeur et le poids, sans enfermer so regard dans le cercle des conquêtes récentes: c’est le soin que lon a pris de séparer des résultats certains ce qui n’est fondé que sur une analogie douteuse, et de soumettre à une critique uniforme et sévère toutes les parties de la science , l'astronomie physique, l’étude des forces terrestres de la nature, la géologie et la connaissance du monde antique. Ces procédés critiques généralement appliqués ont surtout contribué à faire reconnaître les limites respectives des diverses sciences , et à révéler la faiblesse de quelques-unes d’entre elles où des opinions sans fondement ont pris la place des faits, où des mythes symboliques, marqués par le sceau du temps, sont réputés des théories fondamentales. Le vague du langage, la confusion de la nomenclature transportée d’une science dans lautre, ont conduit à des vues erronées et à des analogies trompeuses. Le progrès de la zoologie a long-temps été mis en question, parce que l’on eroyait que dans les classes inférieures du règne animal, comme dans les classes plus élevées, les mêmes fonctions vitales réelamaient, toujours une conformation analogue des organes. La botanique surtout a eu à souffrir de ces préjugés. L'histoire du développement des végétaux dans la classe des Cormophytes Cryptogames, qui comprennent les mousses, les hépatiques, les fougères et les Iÿcopodiacées, ou dans la classe moins élevée encore des Thallophytes, c’est-à-dire dans les algues , les lichens et les champignons, a été obseurcie par suite de l'illusion qui faisait voir partout des analogies avec la génération des animaux. j
Si l’art réside au milieu du cerele magique tracé par limagination, s’il a sa source dans l’intérieur même de l’ame; pour la science, le principe du progrès est au contraire dans ie contact avec le monde extérieur. A mesure que les relations des peuples s’aecroissent, la science gagne à la fois en variété et en profondeur. La création de nouveaux organes,
car on peut appeller de ce nom les instruments d’observa: tion, augmente la force intellectuelle et souvent aussi la force physique de l’homme. Plus rapide que la lumière, le courant électrique à circuit fermé porte la pensée et la volonté dans les contrées les plus lointaines. Un jour viendra où des forces qui s’exercent paisiblement dans la nature élémentaire, comme dans les cellules délicates du tissu organique, sans que nos sens aient pu encore les découvrir, reconnues enfin, mises à profit et portées à un plus haut degré d’activité prendront place dans la série indéfinie des moyens à l’aide desquels, en nous rendant maitres de chaque domaine particulier dans l'empire de la nature, nous nous élevons à une connaissance plus intelligente et plus animée de l’ensemble du monde.
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On à supprimé le chiffre des centaines dans l'indication des notes ; cette suppression n’occasionnera point d’incertitude, attendu qu’au numéro du renvoi est toujours joint eelui de la page correspondante.