‹ Cosmos (volume 4)Chapitre 8 sur 41 · ED · texte numérisé non relu

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de telles peintures qui comprennent toute l’energie de cette vieille langue espagnole.

La physionomie caractéristique des plantes, l'épaisseur impénétrable des forêts « dans lesquelles on peut à peine déméler quelles sont les fleurs et les feuilles qui appartiennent à chaque trone, » la sauvage abondance des plantes qui couvrent les rives marécageuses, les rouges flamans qui, oceupés à pêcher dés le matin, animent l'embouchure des fleuves, attirent tour à tour l'attention du vieux marin, tandis qu’ii longe les côtes de Cuba, entre les petites iles Lucayes et les Jardinillos que j’ai moi-même visitées. Chaque pays nouveau qu'il découvre lui semble plus beau que celui qu’il a précédemment décrit. Il se plaint de ne pas trouver de mots pour rendre les douces sensations qu'il éprouve. Complétement étranger à la botanique , bien que dejà une connaissance superficielle des végétaux se fût répandue en Europe, gràce à l'influence des médecins arabes et juifs, le simple sentiment de la nature le conduit à observer attentivement tout ce qui offre un aspect étranger. À Cuba, il distingue sept ou huit espèces de palmiers plus belles et plus hautes que celle qui produit les dattes (variedades de palmas superiores a las nuestras en su belleza y altura). Il mande à son spirituel ami Anghiera, qu'il a été émerveillé de voir dans la même plaine des palmiers et des pins (palmeta et pineta) groupés ensemble et entremèlés les uns aux autres. Il examine les végétaux avec des regards si pénétrants, qu'il remarque tout d’abord sur les montagnes de Cibao des pins qui, au lieu des fruits ordinaires, produisent des baies semblables aux olives de l’axarafe de Séville. Aïusi, Colomb, comme je l'ai déjà dit plus haut (5), a distingue à la première vue le genre podocarpus dans la famille des abiélinées.

« L’attrait de ce nouveau pays, dit le grand navigateur, dépasse de beaucoup celui de la campagne de Cordoue. Les arbres brillent d’un feuillage toujours vert et sont éternellement chargés de fruits; des herbes hautes et fleuries couyrent la surface du sol; l'air est tiède comme en Castille au mois d'avril; le rossignol chante avec une douceur qu'on

ne saurait dire ; dans la nuit, d'autres oiseaux plus pelits chantent à leur tour; j'entends aussi le bruit de nos grillons et celui des grenouilles. Un jour j'arrivai dans une baie profonde et fermée de toute part, et là, je vis ce que jamais homme n'avait vu. Du haut d’une montagne s’élançait une cascade charmante; la montagne était couverte de pins et d’autres arbres aux formes diverses, tous ornés de belles fleurs. En remontant le fleuve qui venait se jeter dans la baie, je ne pus me lasser d'admirer la fraicheur des ombrages, la limpidité des eaux et le nombre des oiseaux qui chantaient. Il me semblait que je ne pourrais jamais quitter un tel lieu, que cent langues ne suffiraient pas à redire un pareil spectacle, que ma main enchantée se refuserait à le décrire (para hacer relacion a los reyes de las cosas que vian no bastäran mil lenguas a referillo, ni la mano para lo escribir, que le parecia questaba encantado}) (#). »

Nous apprenons ici, par le journal d’un homme dépourvu de toute culture littéraire, quelle puissance peuvent exercer sur une àme sensible les beautés caractéristiques de la nature. L'émotion ennoblit le langage. Les écrits de Pamiral, surtout lorsque, âgé déjà de soixante-sept ans, il accomplit son quatrième voyage et raconte sa vision merveilleuse sur la côte de Veragua (%), sont, sinon plus châties, du moins plus entrainants que le roman pastoral de Boccace, les deux Arcadies de Sannasar et de Sidney, le Salicio y Nemoroso de Garcilasso ou la Diane de Jorge de Montemayor. Le genre élégiaque et bucolique ne régna, hélas! que trop longtemps daus la littérature italienne et espagnole. Il fallut linterét saisissant que sut répandre Cervantes sur les aventures du héros de la Manche pour faire oublier la Galatée du même écrivain. Le roman pastoral a beau être relevé par la periection du langage et la délicatesse des sentiments , il est condamné, par sa nalure même, à être froid et languissant comme les subtilités allégoriques en honneur chez les poëtes du moyen àge, Il faut, pour qu'une description respire la vérité, qu’elle porte sur des objets precis; aussi a-t-on cru reconnaitre dans les plus belles stances descriptives de la Jérusalem délivrée, les traces de l’impression produite sur

le poëte par la nature pilloresque qui l'entourait, et un souvenir de la gracieuse vallée de Sorrente (°?).

Ce caractère de vérité qui nait d'une observation immédiate et personnelle brille au plus haut degré dans la grande épopée nationale des Portugais. On sent flotter comme un parfum des fleurs de l'Inde à travers ce poëme écrit sous le ciel des tropiques , dans la grotte de Macao et dans les iles des Moluques. Sans m'arrêter à discuter une opinion hasardée de Fr. Schlegel , d’après laquelle les Lusiades de Camoens surpasseraient de beaucoup le poëme de l’Arioste pour l'éclat et la richesse de l'imagination (#5), je puis affirmer du moins, comme observateur de la nature, que, dans les parties descriptives des Lusiades, jamais l'enthousiasme du poëte, le charme de ses vers et les doux accents de sa mélancolie n’ont altéré en rien la vérité des phénomènes; l’art, en rendant les impressions plus vives, a plutôt ajouté à la grandeur et à la fidélité des images, comme cela arrive toutes les fois qu'il est puisé à une source pure. Camoens est inimitable quand il dépeint l'échange perpétuel qui s’opére entre l'air et la mer, les harmonies qui règnent entre la forme des nuages, leurs transformations successives et les divers états par lesquels passe la surface de l'Océan. D'abord il montre cette surface ridée par un léger souffle du vent; les vagues à peine soulevées étincellent , en se jouant avec le rayon de lumière qui s’y reflète; puis une autre fois, les vaisseaux de Coelho et de Paul de Gama, assaillis par une terrible tempête, luttent contre tous les éléments déchainés (*). Camoens est, dans le sens propre du mot, un grand peintre maritime. Il avait fait la guerre au pied de Atlas, dans l'empire de Maroc; il avait combattu sur la mer Rouge et dans le golfe Persique; deux fois il avait doublé le Cap, et pendant seize ans, pénétré d'un profond sentiment de la nature, il avait prêté l'oreille, sur les rivages de l'Inde et de Ia Chine, à tous les phénomènes de l’Ocean. Il décrit le feu électrique de Saint-Elme , que les æiciens personnifiaient sous les noms de Castor et de Pollux. II l'appelle « la lumière vivante sacrée pour les navigateurs (°°); » il dépeint la formation successive des trom-

bes menaçantes, et montre « comment des nuages légers se condensent en une vapeur épaisse qui se roule en spirale , et d’où descend une colonne qui pompe avidement les eaux de la mer; comment ce nuage sombre, lorsqu'il est saturé, retire à soi le pied de l'entonnoir , et, fuyant vers le ciel, laisse retomber en eau douce dans les flots de la mer ce que la trombe mugissante leur avait enlevé (°1). » Quant à expliquer ces mystères merveilleux de la nature, cela appartient, dit le poëte, dont les paroles semblent être encore la critique du temps présent, aux écrivains de profession qui, fiers de leur esprit et de leur science, témoignent tant de dédain pour les récits recueillis de la bouche des navigateurs sans autre guide que l'expérience.

Camoens ne se montre pas seulement un grand peintre dans la description des phénomènes isolés , il excelle aussi à embrasser les grandes masses d’un seul coup d’æil. Le troisième chant reproduit en quelques traits la configuration de l’Europe, depuis les plus froides contrées du Nord jusqu’au royaume de Lusitanie et au détroit où Hercule accomplit sou dernier travail (*?). Partout il est fait allusion aux mœurs et à la civilisation des peuples qui habitent cette partie du monde si richement articulée. De la Prusse, de la Moscovie et des pays « que lavent les eaux froides du Rhin » (que o Rheno frio lava), il passe rapidement aux plaines délicieuses de la Grèce « qui crée les cœurs éloquents » (que creastes os peitos eloquentes, e os juizos de alta phantasia). Dans le dixieme chant, l'horizon s'agrandit encore. Tethys conduit Gama sur une haute montagne pour lui dévoiler les secrets de la structure du monde (machina do mundo ) et le cours des planètes d’après le système de Ptolémée (°5). C’est une vision racontée dans le style de Dante; et comme la terre est le centre de tout ce qui se meut avec elle, le poële prend occasion de là pour exposer ce que l'on savait des pays récemment reconnus et de leurs diverses productions (°). Il ne se borne plus, ainsi qu’il l’a fait au troisième chant, à représenter l’Europe ; toutes les parties de la terre sont passées en revue, même le pays de la Sainte-Croix (le Brésil), et les côtes découvertes par Magellan, « ce fils infidèle de la Lusitanie, qui renia sa mére. »

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