Q RS
Eu louant surtout dans Camoens le peintre maritime, j'ai voulu dire que les scènes de la nature terrestre l'avaient moins vivement attiré. Déjà Sismondi a remarqué que rien dans son poëme ne témoigne qu'il se soit arrété jamais à contempler la végétation tropicale et ses formes caractéristiques. Il ne nomme que les aromates et les productions dont le commerce tirait parti. L'épisode de l'ile enchantée offre, il est vrai, le plus gracieux de touts les paysages (°°); mais la décoration ne se compose , comme il convient à une êle de F’énus, que de myrtes, de citronniers , de grenadiers et de limoniers odoriférants , tous arbustes propres au climat de l’Europe méridionale. Christophe Colomb , le plus grand des navigateurs de son temps, sait mieux jouir des forèts qui bordent les côtes, il donne plus d’attention à la physionomie des plantes; mais Colomb écrit un journal de voyage et y trace les vives impressions de chaque jour, tandis que l'épopée de Camoens célébre les exploits des Portugais. Le poëte, habitué aux sons harmonieux, n’était pas très-tenté d'emprunter à la langue des indigènes des noms barbares, pour faire entrer les plantes exotiques dans la description d'un paysage, qui n’était après tout que le fond du tableau sur le devant duquel S’agitaient ses personnages.
On a souvent rapproché de la figure chevaleresque de Ca: moens, la figure non moins romantique d’un guerrier espagnol, Alonso de Ercilla, qui servit sous le règne de Charles- Quint, dans le Pérou et dans le Chili et, sous ces latitudes lointaines, chanta les actions auxquelles il avait pris une part glorieuse. Mais rien ne fait supposer dans toute l'épopée de l’Æraucana, que le poëte ait observé de près la nature. Les volcans couverts d’une neige éternelle, les vallées brülantes malgré lombrage des forêts, les bras de mer qui s’avancent au loin dans les terres ne lui ont presque rien inspiré qui fasse image. L’éloge excessif que Cervantes décerne à Ercilla quand il passe plaisamment en revue la bibliothèque de Don Quichotte, ne peut guère s'expliquer que par l'ardente rivalité qui existait alors entre la poésie espagnole et la poésie ilalienne; et peut-être bien est-ce ce jugement qui à trompé Voltaire ainsi que plusieurs critiques
NE je —— modernes. L’Araucana est sans doute un livre où respire un noble sentiment national; les mœurs d’une peuplade sauvage qui combat pour la liberté y sont décrites d’une manière chaleureuse; mais la diction d’Ercilla est trainante, surchargée de noms propres et sans aucune trace d’enthousiasme poétique (°$).
Cet enthousiasme éclate en revanche dans plusieurs strophes du Æomancero cabulleresco (°T), dans les poésies religieuses et mélancoliques de Fray Luis de Léon, et en particulier dans la pièce qui a pour titre Vuit sereine, lorsqu'il chante les splendeurs éternelles du ciel étoilé (resplandores eternales) (*), enfin dans les grandes créations de Caldéron. « À l’époque la plus florissante de la comédie espagnole, dit un critique profond , très-versé dans la connaissance générale de la littérature dramatique, mon noble ami M. Louis Tieck, on rencontre fréquemment chez Caldéron et chez ses contemporains des descriptions éblouissantes de la mer, des montagnes , des jardins et des vallons couverts de forêts , composée dans le mètre des romances et des canzone; mais presque toujours ces tableaux sont semés de traits allégoriques et chargés de couleurs artificielles qui nous empêchent de respirer l'air libre, de voir les montagnes, de sentir la fraicheur des vallées. Leurs vers harmonieux et sonores nous mettent toujours sous les yeux une description ingénieuse qui revient uniformément, à quelques nuances près, et non la nature elle-même. Dans la comédie de Caldéron intitulée la Vie est un Songe, le prince Sigismond déplore sa captivité et l’oppose, par de gracieux contrastes, à la liberté dont jouit toute la nature organique. Il dépeint les mœurs des oiseaux « qui dirigent leur vol rapide à travers les vastes espaces du ciel; » les poissons « qui, à peine sortis du frai et dégagés de la vase, cherchent déjà la mer, dont l’immensité semble ne pouvoir suffire à leurs courses aventureuses. Il n’est pas jusqu'au ruisseau dont les détours sinueux serpentent à travers les fleurs, devant lequel les plaines n'ouvrent un libre chemin; et moi, s’écrie Sigismond désolé, moi chez qui la vie est plus active et l'esprit plus libre, je ne puis avoir la même liberté. » C’est de cette manière,
et souvent même en appelant à son aide les antithéses, les comparaisons subtiles et tous les raffinements de l’école de Gongora, que Don Fernand s’adresse au roi de Fez, dans la comédie du Prince constant (**). Nous citons ces exemples parce qu’ils montrent comment , dans la littérature dramatique qui a surtout à s’occuper des événements, des passions et des caractéres, les descriptions de la nature ne sont jamais qu'un reflet extérieur des sentiments et de la disposition des personnages. Shakspeare, emporté par le mouvement de l’action, n’a jamais le loisir de s’arrêter à retracer la nature; mais par un incident, par un signe, à travers l'émotion de ses héros, il la peint si bien, que nous eroyons l'avoir sous les yeux et vivre au milieu d’elle. Ainsi nous nous sentons respirer au milieu des bois, en lisant le Rêve d’une nuit d’éte. Dans les dernières scènes du Marchand de Venise , nous voyons le clair de lune qui illumine une nuit tiède, sans qu'il soit fait mention ni de clair de lune ni de forêt. Il y a pourtant dans le Roi Lear une véritable description de la montagne de Douvres, lorsque Edgar contrefaisant l’insensé et conduisant son père aveugle, Glocester , à travers la plaine, lui fait croire qu’ils gravissent la montagne. Le eoup d'œil par lequel il mesure d’en haut la profondeur de l’abime est à donner le vertige (19%). »
Si dans Shakspeare la force intérieure des sentiments et la noble simplieité du langage jettent un intérêt si saisissant sur les quelques traits par lesquels il représente la nature sans la décrire, chez Milton les scènes descriptives ont plus de pompe que de réalité; et il devait en être ainsi dans un poëme tel que le Paradis perdu. Toutes les richesses de l'imagination et de la poésie ont été prodiguées, pour figurer la nature enchantée du paradis terrestre; mais, ainsi que dans le charmant poëme de Thomson sur les Saisons, la végétation n’y pouvait étre dépeinte que sous ses traits généraux et avec des contours indécis. Au jugement des meilleurs connaisseurs de la poésie indienne, Kalidasa, dans un poëme sur le mème sujet, intitulé Æitousanhara et antérieur de plus de quinze siècles à celui de Thomson, a fait une description pleine de vie de la puissante nature des