Troupeau de mules de charge
Le lecteur sait , ce qu'ignoraient les deux sœurs , tout le danger qui menaçait les voyageurs dans la plaine.
En même temps , un mouvement plus bruyant encore ne tarda pas à avoir lieu dans l'hacienda. Les escaliers retentissaient du bruit des pas des serviteurs qui allaient et venaient précipitamment, et que les deux sœurs entendirent bientôt résonner sur les terrasses au-dessus de leur chambre.
« Jésus Maria! qu'est-ce ci? s'écria Marianita en faisant un signe de croix; l'hacienda va-t-elle avoir un siège à soutenir? Les brigands insurgés dans l'ouest vont-ils venir nous attaquer?
— Pourquoi appeler brigands des hommes qui combattent pour être libres et dont des prêtres sont les chefs? repartit Gertrudis de sa voix harmonieuse et calme.
— Pourquoi? Parce que ce sont les ennemis des Espagnols, que le sang de nos veines est le leur , parce qu'enfin j'aime un Espagnol ! s'écria Marianita , à qui ce mot aimer avait rendu la fougue impétueuse de son sang créole.
— Tu crois l'aimer, Marianita, reprit doucement Gertrudis; dans mes idées, l'amour présente des symptômes que je ne retrouve pas en toi.
— Et quand cela serait, qu'importe? s'il m'aime, lui ! Ne suis-je pas le bien qui va lui appartenir? Dois-je penser autrement que lui? » ajouta la jeune fille obéissant à cette voix de dévouement passionné que les femmes de son pays prodiguent à qui les aime , et qui n'a plus de bornes quand elles aiment elles-mêmes.
Les vibrations subites et précipitées de la cloche de l'hacienda sonnant l'alarme firent tressaillir les deux sœurs et mirent fin à cette conversation , qui menaçait de jeter entre elles deux ces germes funestes de dissension que les guerres civiles engendrent et qui brisent les liens les plus étroits du sang et de l'amitié.
Comme Marianita se disposait à sortir pour s'enquérir de la cause de tout ce tumulte, la femme de chambre ouvrit la porte, et, sans attendre qu'on l'interrogeât :
« Ave Maria, seîioritas! s'écria-t-elle; l'inondation arrive; un vaquero vient d'annoncer que les eaux ne sont plus qu'à trois ou quatre lieues d'ici.
— L'inondation ! s'écrièrent les deux sœurs , Marianita en se signant de nouveau et Gertrudis en se levant précipitamment et en faisant de ses cheveux épars une torsade que sa main tremblante essayait vainement de fixer à sa tète, et dans laquelle les dents du peigne refusaient de mordre.
— Jésus, senorita, dit la femme de chambre en s'adressant à la dernière, on dirait que vous voulez vous élancer dans la plaine au secours....
— Don Rafaël! ayez pitié de lui, mon Dieu! s'écria Gertrudis éperdue.
— Don Fernando ! s'écria de son côté Marianita en frissonnant.
— La plaine ne va plus être qu'un vaste lac, cria la suivante ; malheur à ceux que l'inondation va surprendre ! Mais vous pouvez être tranquille , doîïa Marianita ; le vaquero qui apporte la fatale nouvelle est envoyé par don Fernando pour annoncer à notre maître , don Mariano , qu'il ne viendra que demain dans son canot. »
En achevant ces mots , la suivante sortit.
« En canot ! s'écria Marianita , passant avec une égale rapidité de l'angoisse à la joie. C'est vrai, au fait, Gertrudis; nous voguerons en canot sur la plaine, et nous nous couronnerons de fleurs dans notre barque pavoisée. »
Mais Marianita se reprocha tout aussi vite cet accès d'égoïsme frivole à l'aspect de sa sœur , qui , enveloppée de sa longue chevelure qu'elle ne prenait plus souci d'empêcher de flotter, s'était agenouillée comme la Vierge aux sept douleurs.
et priait aux pieds d'une image de madone pour le salut de don Rafaël.
Marianita comprit ce qu'elle n'avait pas compris jusqu'alors, c'est que la femme ne prie avec tant de ferveur que pour l'homme qu'elle aime. Elle s'agenouilla près de sa sœur et mêla ses prières aux siennes , tandis que les tintements lugubres de la cloche continuaient à jeter leur sinistre avertissement aux quatre points de l'horizon.
« Oh ! ma pauvre Gertrudis ! » s'écria Marianita en pressant sa sœur dans ses bras et l'embrassant tendrement; puis, se servant de sa chevelure pour effacer ses larmes : « Pardonnemoi de n'avoir pas deviné que , pendant que mon cœur se réjouissait, le tien se brisait. Don Rafaël, tu l'aimes donc?
— S'il meurt, je mourrai! voilà tout ce que je sais, repartit Gertrudis.
— Dieu le protégera, sois tranquille; peut-être lui enverra-t-il un de ses messagers pour le sauver! » s'écria Marianita dans l'élan de sa foi naïve.
Marianita mêla quelque temps encore ses consolations aux sanglots de sa sœur, ses prières aux siennes, et, comme l'obscurité allait bientôt venir :
« Mets-toi à la fenêtre pendant que je prierai encore ! s'écria Gertrudis; interroge la plaine, car les larmes troublent ma vue. »
Marianita obéit , et Gertrudis s'agenouilla de nouveau sous l'image sainte.
Mais la brume dorée de la plaine se ternissait en un violet pâle, et aucun cavalier n'apparaissait à l'horizon désert.
« Le cheval qu'il monte doit être son bai brun! s'écria Gertrudis en interrompant ses prières ferventes. Don Rafaël sait combien j'aimais ce noble cheval, son cheval de bataille dans les guerres indiennes. C'est celui qu'il aura voulu monter pour venir vers moi ; car il sait que bien souvent j'ai détaché les fleurs de mes cheveux pour les suspendre à son
frontail. 0 sainte Vierge! ô Jésus, mon doux maître! don Rafaël, mon beau chevalier, qui te ramènera vers moi? » continuait la jeune fille en faisant succéder les élans de sa passion aux élans de sa prière.
La plaine s'assombrissait toujours , Gertrudis priait encore ; puis bientôt la lune laissa tomber du haut du ciel ses pâles et sereines clartés sans qu'un être vivant vînt dessiner son ombre à côté de l'ombre des palmiers projetée seule sur le terrain blanchi.
« Il aura été prévenu à temps , il ne se sera pas mis en route , dit Marianita.
— Tu te trompes, tu te trompes, répondit Gertrudis en tordant ses mains crispées par l'angoisse. Je le connais , je juge son cœur d'après le mien ; un jour de plus lui aura paru trop long , et il aura bravé le danger pour me voir quelques heures plus tôt. »
Le lecteur sait si le cœur de ia jeune créole l'avertissait faussement.
Tout à coup, pendant que la cloche continuait à vibrer avec force , les grondements lointains qu'allait bientôt entendre don Rafaël lui-même se mêlèrent à la voix lugubre du bronze, et tout à coup aussi , pendant ce sinistre dialogue entre les vibrations frémissantes de la cloche d'alarme et le murmure sourd des eaux déchaînées , une lueur rougeâtre , faible d'abord , disputa le terrain de la plaine à la blanche clarté de la lune.
Bientôt après cette clarté sembla pâlir, des pétillements semblables à ceux du sarment qui s'enflamme se firent entendre à l'oreille attentive des deux sœurs, et la lueur rouge régna seule en maîtresse sur la surface de la plaine, en jetant ses reflets de feu jusqu'aux cimes des palmiers.
Sur la crête des collines voisines de l'hacienda et sur les terrasses, de larges foyers venaient d'être allumés par ordre de don Mariano, comme un phare qui devait guider les voya-
geurs errants dans la plaine jusqu'au port de salut de son hospitalière demeure.
L'œil et l'oreille étaient avertis à la fois pour apprendre le danger et pour aider à le fuir. Des ombres gigantesques, celles des hommes chargés d'entretenir les foyers, se projetaient au loin sur la plaine, et ces silhouettes immenses, les clartés empourprées dans lesquelles elles nageaient, le grondement des eaux, qui semblaient vouloir étouffer les cris d'appel de la cloche, frappaient l'esprit des deux jeunes filles d'une terreur plus profonde.
De longues minutes s'écoulèrent ainsi, et la lune continuait de monter lentement dans le ciel, et le murmure lointain, le bruit sourd, devenait plus aigu en se rapprochant, puis devint bientôt égal à celui du tonnerre. Encore quelques instants , et l'eau des fleuves débordés allait écumer au pied de l'amphithéâtre de l'hacienda. Gertrudis interrompit ses prières.
« Oh ! Marianita, dit-elle, puisses-tu ne rien voir maintenant ! car les eaux s'approchent et gagnent de minute en minute. »
Marianita ne répondit rien, mais ses regards erraient toujours à l'horizon, essayant d'en percer les lointaines ténèbres à la limite où expirait la clarté des feux.
Un cri s'échappa de sa bouche.
« Oh ! malheur ! malheur ! s'écria-t-elle, j'aperçois deux cavaliers ! Sainte Vierge , faites que ce ne soient que des ombres! Mais non.... les ombres deviennent plus distinctes.... Mère de Dieu! ce sont bien deux cavaliers.... ils volent comme le vent.... mais, si vite qu'ils aillent, ils arriveront trop tard ! »
Une clameur de détresse partit des terrasses de l'hacienda, sur lesquelles maîtres et serviteurs s'étaient groupés. C'était en effet un émouvant spectacle que celui de la lutte désespérée de deux hommes contre la masse effrayante des eaux, dont ils voyaient dans l'éloignement les vagues
s'avancer et dont ils distinguaient déjà les panaches d'écume empourprée par la lueur des brasiers.
D'autres, pendant ce temps, à cheval sur le chaperon du mur d'enceinte, s'étaient munis de longues cordes pour les jeter au besoin aux naufragés en détresse. Mais les deux sœurs, de la fenêtre de leur chambre, ne pouvaient voir ces apprêts de sauvetage.
Marianita, frémissant de cette avide curiosité qui nous pousse souvent malgré nous, et les femmes surtout, à contempler un déchirant spectacle, se collait avec une sorte de voluptueuse terreur aux grillages de la fenêtre.
« Viens, Gertrudis, lui cria-t-elle sans détourner les yeux, malgré les palpitations de son cœur, viens les voir; si l'un d'eux est ce don Rafaël que je ne connais pas, tes yeux le distingueront et ta voix l'encouragera.
— Oh ! non, non, je ne saurais, répondit la jeune fille, dont le front incliné balayait humblement le sol aux pieds de la madone.... je ne saurais voir sans m'évanouir cet affreux spectacle ; et qui prierait alors pour mon Rafaël ? C'est lui, mon cœur ne me le dit que trop !
— Ces deux cavaliers montent des chevaux noirs comme la nuit, reprit Marianita; l'un d'eux est ferme en selle comme un centaure, mais il est petit.... ah! son costume est celui d*un muletier; tu vois que celui-là n'est pas don Rafaël.
— L'autre! distingues-tu l'autre? » dit Gertrudis d'une voix si faible qu'on l'entendait à peine.
Marianita garda le silence une minute. '
« L'autre, répondit-elle, a la tête de plus que le premier; il est penché sur l'encolure de son cheval; je ne vois pas ses traits. Ah ! il relève la tête, il est aussi ferme que le premier sur sa selle. Il a la figure fière , d'épaisses moustaches, et d'ici son œil semble étinceler sous le galon d'or de son chapeau. Le péril ne l'intimide pas. Ah ! c'est un noble et beau cavalier !
— C'est lui ! » dit Gertrudis avec un cri perçant qui domina le grondement des eaux.
Elle se leva vivement, obéissant à une impulsion irrésistible, comme pour s'élancer vers la fenêtre et voir encore une fois celui qui allait mourir ; mais ses forces trahirent sa volonté : elle ne put que retomber à genoux dans sa suppliante attitude.
« Jésus ! reprit Marianita glacée par l'épouvante, encore un bond de leurs chevaux et les voilà sauvés ! Ah ! il n'est plus temps ! ajouta-t-elle avec angoisse ; voici les eaux ! Vierge du paradis ! qu'elles sont effrayantes avec leur crête d'écume rouge et leurs rugissements ! Les voilà qui battent la muraille ! Mère de Dieu ! protégez ces deux hommes intrépides ! Ils se tiennent la main.... Ils enfoncent l'éperon dans le flanc de leurs chevaux.... ils regardent la mort en face.... ils fondent sur les eaux le front haut, comme des chevaliers qui chargent l'ennemi.... Entends-tu, Gertrudis? l'un d'eux, le plus petit, chante un cantique , comme les premiers chrétiens devant les lions du cirque romain. »
Les deux sœurs entendirent en effet une voix mâle qui couvrit le tumulte des eaux en chantant : In manus tuas: Domine, commendo animam meam.
■ « Je ne les vois plus , reprit Marianita haletante ; les flots ont couvert les chevaux et les cavaliers. »
Il y eut un moment de silence effrayant dans la chambre, que les eaux emplissaient de leurs mugissements.
Toujours agenouillée, mais sans force pour continuer son ardente prière, Gertrudis était affaissée sous le flot de ses cheveux épars. La pauvre fille ne releva la tête qu'à la voix de Marianita qui reprenait :
« Ah ! je les vois encore, les voici qui reparaissent. Jésus Dieu! il n'y en a plus qu'un en selle, c'est le plus grand. Dieu du ciel ! quels bras vigoureux vous lui avez donnés ! Il se penche sur ses arçons, il tient le plus petit par ses vête-
ments.... il l'enlève comme un enfant... il le jette en travers sur son cheval.... Quel souffle étrange s'échappe des naseaux de l'animal ! mais il semble aussi vigoureux que son maître.... le double poids qu'il porte ne l'empêche pas de fendre les eaux. . . . Gertrudis ! Gertrudis ! les eaux vont être vaincues par cet homme, elles qui déracinent les arbres des forêts.... Vierge sainte! laisserez-vous périr ce fort et courageux cavalier?
— Oh! oui, lui seul pourrait accomplirce prodige de vigueur et de courage ! » s'écria Gertrudis en retrouvant des forces dans un élan d'orgueil passionné que lui inspiraient les paroles enthousiastes de sa jeune sœur.
Son cœur se brisa de nouveau quand celle-ci continua d'une voix pleine d'angoisse :
« Malheur ! malheur ! un arbre énorme s'avance contre eux en tournoyant, il va frapper le cheval et les cavaliers....
— Archange qui portes son nom, protége-le ! dit Gertrudis. Vierge Marie, apaise la colère des eaux, et je donne ma chevelure pour sa vie ! »
C'était la plus précieuse offrande dont elle pût disposer, et elle n'hésitait pas à faire le sacrifice qu'elle croyait le plus propre à désarmer le courroux du ciel.
Gomme si ce vœu venait d'y être enregistré, Marianita, qui ne l'avait pas entendu sans frémir, poursuivit après une courte pause :
« Béni soit Dieu ! Gertrudis; béni soit-il, celui qui sait convertir un instrument de perdition en un instrument de salut ! Dix lazos viennent d'enlacer à la fois les racines et les branchages de l'arbre ; la fureur des eaux ne peut plus rien sur lui, il iest comme un radeau flottant. Le beau cavalier pourrait s'élancer sur son tronc, mais il ne veut abandonner ni le noble animal dont la vigueur l'a sauvé, ni l'homme qu'il tient dans ses bras. Le torrent gronde autour de lui, ses flots couvrent sa tête.... il ne lâche pas prise....
— Achève, Marianita, ou je meurs ! murmura Gertrudis.
— Un brouillard est sur mes yeux, reprit celle-ci , les eaux semblent rouler des flots de feu.... Sois fière de celui que tu aimes, Gertrudis, le noble cavalier n'a plus rien à craindre.... Écoute ces cris de triomphe ! Tous sont sauvés, les cavaliers et le cheval qu'ils montent. »
Une acclamation de joie dont retentit l'hacienda fit explosion à la fois sur les terrasses et le long du mur d'enceinte et vint confirmer les paroles de Marianita.
Les deux sœurs se tinrent un moment embrassées ; puis Marianita, rassemblant dans sa main un soyeux faisceau des longs cheveux de Gertrudis et le pressant tendrement contre ses lèvres :
ec Oh ! dit-elle en poussant un soupir de regret, tes pauvres beaux cheveux qui valaient un royaume !
— Ne vois-tu pas, reprit Gertrudis avec un radieux sourire, que c'est lui du moins qui les coupera sur ma tête ? »