PÉTRARQUE
Pourquoi n’en est-il pas des œuvres des arts comme des productions de l’esprit ? Pourquoi le temps défigurant insensiblement les premières , finit-il par les détruire entièrement , tandis que les autres passent de générations en générations , et poursuivent leur carrière semblables à un fleuve majestueux dont rien ne peut arrêter ou changer le cours ? Dès le treizième siècle , qui fut comme l’aurore du beau jour de la régénération de l’Europe , la peinture timide et naïve s’efforça de recueillir les traits de ceux qui captivaient l’admiration de leurs contemporains. Mais le temps destructeur consume ces monumens si précieux ; trop souvent des restaurations plus barbares encore que le temps complètent leur ruine : bientôt il ne reste plus que ce qui est indestructible , un nom que la gloire a arraché à l’oubli. Jusqu’ici le portrait de Pétrarque peint par son ami Simon Memmi dans le
chapitre des Espagnols de l’église de Sainte-Marie-Nouvelle, à Florence, a échappé à son entière métamorphose. Je me hâte de le faire entrer dans ce Recueil ; heureux de pouvoir faire connaître , autant que le permettent les bornes de cet ouvrage , les traits d’un homme si célèbre. Rome et Paris se disputèrent la gloire de couronner le poète qui captivait l’admiration universelle. Le Capitole eut la préférence , et je crois servir à l’histoire des mœurs et des costumes du temps en traduisant ici le récit de cette cérémonie , tel que nous l’a transmis dans son langage naïf messire Buoncomte Monaldeschi *.
« L’an i34i, sous le pontificat du pape Benoît XII, à l’époque que messire Étienne Colonne était envoyé auprès du pape, messire Orso dell’ Anguillara
* Murator. tom. XII. Script, rer. Italie.
voulut couronner messire François Pétrarque, poète célèbre, et la cérémonie eut lieu dans le Capitoleainsi qu’il suit. On vêtit de rougedouze jeunes garçons de quinze ans chacun, et ils étaient tous fils de gentilshommes ou de citoyens. . . Ensuite ces jeunes garçons récitèrent un grand nombre de vers composés par ce poète en l’honneur du peuple. Après eux venaient six nobles citoyens vêtus de drap vert, et portant chacun une couronne de fleurs.... Le sénateur les suivait entouré d’un grand nombre de citoyens ; il portait sur la tête une couronne de laurier , et s’assit sur le fauteuil de parade. On appela ledit messire François Pétrarque , et celui-ci se présenta vêtu de long , et s’écria trois fois : Vive le peuple romain , vive le sénateur , et que Dieu leur conserve la liberté. Ensuite il s’agenouilla devant le sénateur, qui lui dit : Que cette couronne serve de récompense à la vertu ; et il ceignit le front de messire Pétrarque de la couronne qu’il portait sur la tête. Celui-ci récita un beau sonnet à la gloire de la valeur des anciens Romains. Cette noésie fut accueillie avec transport1, et le peuple s’écriait de toutes parts : Vivent le Capitole et le poète. <>
Une tombe d’un avocat consistorial mort à Rome l’ap 1 47^ , et enseveli dans l’église d’Ara-Cœli, présente un costume semblable à celui de Pétrarque. Dans la même église la tombe d’un docteur de lois, mort l’an i393, offre la même analogie.
Pétrarque est entièrement vêtu d’écarlate. Le capuchon est doublé d’hermine.
DES X1II% XIV8 ET XV8 SIÈCLES
MCCC. — 45.