CHARLES D’ANJOU
Je me suis servi d’une ancienne statue de Charles d’Anjou , monument vénérable des premiers essais de la sculpture renaissante , pour donner ici le portrait et le costume d’un prince français qui s’est rendu illustre dans l’histoire d'Italie. Cette statue , conservée dans la grande salle du Capitole à Rome, peut passer pour un chef-d’œuvre si l’on réfléchit quelle a été exécutée dans le treizième siècle. On ignore le nom de l’artiste qui en fut l’auteur; les traditions se sont perdues. Il n’existe cependant pas à Rome un fragment de ruine ou un reste de monument, s’il date au moins des siècles des empereurs , dont on n’ait prétendu préciser avec assurance l’usage, la première forme , et jusqu’au nom de l’auteur, tandis qu’un voile impénétrable couvre presque tout ce qui s’est passé depuis dans cette ville jusqu’au quinzième siècle. S’il m’était permis d’émettre une supposition , j’attribuerais cette statue , dont les proportions sont colossales , au ciseau de Nicolas Pisan , seul sculpteur du treizième siècle capable d’avoir exécuté un tel ouvrage. Cet artiste , contemporain de Charles d’Anjou , fut honoré de la faveur de ce prince.
Charles d’Anjou avait quarante-six ans lorsqu’il passa en Italie pour conquérir le royaume de Naples. Mainfroy , vaincu à la bataille de Bénévent, y perdit la couronne et la vie. Tout se soumit au vainqueur , et Charles , entouré d’une brillante noblesse, fit son entrée triomphante dans la capitale avec la reine Béatrix sa femme , qui y étala une pompe et une magnificence que lTtalie n’avait point encore connues. Le chariot de la reine était couvert en dedans et en dehors de velours bleu brodé de fleurs de lis d’or *.
* Murator. Diario Napolit. t. VII, script, rer. Italie, p, 1 13.
Conradin , le dernier rejeton de la maison de Souabe, l’unique espérance de son parti , tenta , pour remonter sur le trône de ses pères , un effort qui lui fut fatal. Vaincu à Tagliacozzo , il tomba entre les mains de son heureux rival ; et sa mort forme un des épisodes les plus touchans du treizième siècle. Charles, craignant de nouvelles révolutions s’il laissait vivre un compétiteur si dangereux , crut nécessaire de faire périr ce prince infortuné sur l’échafaud. La sentence de mort fut communiquée au jeune Conradin comme il jouait aux échecs ; à peine lui laissa-t-on le temps de se préparer à la mort, et le 26 octobre 1268 il fut conduit avec tous ses amis sur la place du marché de Naples. Charles était présent avec toute sa cour , et la foule entourait le roi vainqueur et le roi condamné *.
Dans les monnaies de Charles d’Anjou , ce prince est représenté avec le même costume et dans la même attitude. Il tient une palme ou une branche d’olivier d’une main et un globe de l’autre *\ La chlamyde du roi de Naples, dans les peintures où se trouvent des costumes semblables , est ordinairement bleue avec doublure blanche ; la tunique d’une étoffe violette , les manches de dessous rouges , ainsi que les chausses.
On retrouve fréquemment ce costume royal dans les sculptures des douzième et treizième siècles qui ornent les édifices gothiques. J’en ai remarqué des répétitions aux portails des cathédrales de Lausanne et de Sens.
* Sabas Malespina Hist. Sicula, lib. iv, c. 16, p. 85 1, t. VIII, Script, rer. Italie.
*+ Murator. , Antiq. ital. , Diss. XXVIII.
Toi,,
M€eœe.Jïï! s.
DES XIIIe, XIVe ET XVe SIÈCLES.
MCCCC. — ]\° 6.
COSTUME MILITAIRE
L’histoire de l’Italie , du treizième au seizième siècle , présente une période remplie de tumultes et de bouleversemens , pendant le cours de laquelle il n’y eut presque aucune ville qui ne fût sujette à de grands désastres , et qui né vît au sein de ses murs des spectacles dignes d’horreur et de pitié. Exposés à de fréquentes agressions , agités par leurs sanglantes dissensions , les citoyens quittaient rarement leurs armes offensives et défensives, et cet aspect guerrier caractérise particulièrement les costumes italiens de cette époque. En France, en Angleterre et en Allemagne , la noblesse orgueilleuse était trop jalouse de ses prérogatives pour permettre au pauvre roturier l’usage des armes quelle s’était uniquement réservées ; elle tolérait à peine qu’il portât pour sa défense un simple couteau ou un bâton ferré *.
Ne croirait- on pas qu’au sein de tant de troubles et de désolation les sciences et les arts ne fussent totalement oubliés ? Cependant leur condition ne fut pas aussi malheureuse qu’on serait tenté de le penser. Les villes italiennes, affranchies du despotisme des empereurs d’Allemagne, avaient commencé à secouer graduellement le joug de la barbarie. Les progrès des arts à peine sortis de l’enfance présageaient déjà le beau siècle de Léon X ; et si les peintres et les sculpteurs par ignorance de l’histoire des peuples de l’antiquité commirent de trop nombreux anachronismes , ils surent du moins profiter habilement des brillans costumes qui s’offraient continuellement à leurs regards, et répandirent ainsi une variété infinie dans les figures dont ils enrichirent leurs compositions.
Le costume suivant est extrait des peintures que Luc Signorelli exécuta
Daniel , de la Milice française.
en concurrence avec les plus habiles artistes de son temps dans la c apelle Sixtine à Rome. Ce jeune militaire porte un armet d’acier garni d’ornemens d’or , et surmonté d’une plume blanche passée dans un lacet rouge. La cuirasse est d’acier, enrichie d’ornemens d’or; l’écharpe est violette et brodée en or. Ses longues manches blanches rattachées par des agrafes d’or lui couvrent en partie les bras, La soubreveste est verte , les chausses sont rouges, et la chaussure est blanche. L’épée a la poignée dorée et le fourreau rouge.
Les anciens romans de chevalerie sont remplis de détails précieux sur les usages du moyen âge ; ils m’ont expliqué le mouvement de ce jeune italien qui semble vouloir cacher son épée. Les militaires cachaient ou déposaient leurs armes lorsqu’ils entraient dans une église *; et le tableau auquel j’ai emprunté ce costume , représentant la promulgation de la loi de Dieu par Moïse , le peintre y a placé ses personnages dans l’attitude respectueuse que prescrivait l’usage dans un lieu consacré au culte.
* Sainte-Palaye, Mémoires sur l’ancienne chevalerie.
MCCC.MÛZ
DES XIII% XIVe ET XVe SIÈCLES.
MCCC. — i\° 7.
JEUNE ÉCÜÏER.
Le jeune enfant destiné à devenir chevalier était retiré des mains des femmes dès qu’il avait sept ans accomplis , pour être confié aux hommes et en recevoir une éducation mâle et vigoureuse. Les cours des princes , les châteaux des barons et des riches chevaliers, étaient des écoles toujours ouvertes à la jeune noblesse pour y recevoir les premières leçons , et se préparer aux durs travaux de la guerre. Après la quatorzième année de son âge , le jeune noble passait de l’état de page à celui d’écuyer. La religion avait introduit une espèce de cérémonie dont le but était d’apprendre aux jeunes gens à ne pas abuser de l’épée, qui pour la première fois était remise entre leurs mains. Le jeune gentilhomme nouvellement sorti hors de page s était présenté à l’autel par son père et par sa mère, qui chacun un cierge à la main allaient à l’offrande. Le prêtre célébrant prenait de dessus l’autel une épée avec sa ceinture , sur laquelle il faisait plusieurs bénédictions , et l’attachait au côté du jeune écuyer , auquel il était permis alors pour la première fois de la porter *.
J’ai extrait ce costume des peintures de Spinello Arétin , dans le Campo- Santo de Pise. Les nobles et les chevaliers avaient ordinairement plusieurs écuyers , suivant leur rang, et leur fortune. L’un d’eux guidait par la bride le cheval de bataille , qui prit de là le nom de destrier ; d’autres portaient le casque , l’écu et la lance. Ce jeune écuyer est à pied , debout derrière son seigneur , dont il porte l’épée et le manteau. Sa soubreveste est jaunâtre changeante en laque; la ceinture est verte , mêlée d’or. La poignée et le ceinturon de l’épée sont dorés ; le fourreau est rouge. Les chausses sont
* Sainte-Palaye , Mémoires sur l’ancienne chevalerie.
verdâtres , et le manteau est d’une étoffe blanche changeante en rougeâtre. Les éperons sont en argent.
Les principaux ouvrages de Spinello Arétin , élève de Taddeo Gaddi , datent du milieu du quatorzième siècle.
DES XIII% XIVe ET XVe SIÈCLES. s5
MCCC. — IV0 8.