‹ Côte-d'OrChapitre 4 sur 11 · AGRICULTEURS · texte numérisé non relu

AGRICULTEURS

de quelques heures à un homme de tête et d'audace pour supprimer, mettre sous clef ou réduire à l'obéissance tous les pouvoirs chargés d'assurer l'ordre à Paris. En apprenant cette nouvelle. Napoléon entra dans une violente colère et, malgré l'amitié qu'il avait pour Frochot, le destitua de ses fonctions. Il était d'ailleurs difficile qu'il en fût autrement; car, dans cette équipée, Frochot avait manifestement perdu la lête, au point de se faire l'instrument docile deMalet. Les an 1res chefs de Paris avaient résisté ou protesté. Lui, il avait ajouté foi à toutes les inventions et consenti à toutes les volontés du conspirateur.

Frochot vécut dans la retraite jusqu'aux Cenl- Jours où, envoyé comme préfet à Marseille, il fit de son mieux pour maintenir l'ordre et retarder après Waterloo l'explosion de la Terreur Blanche. Relevé bientôt de ses fonctions, il acheta une terre à Etui, sur les confins delà Haute-Marne et de la Côted'Or, et il l'exploita de ses mains, prenant au sérieux les occupations du propriétaire rural, adoptant divers modes d'assolement, acclimatant diverses essences forestières, et surtout propageant la culture de la pomme de terre, ce qui lui valut d'un Comice agricole une médaille d'argent dont il était aussi fier que de ses innombrables décorations cl de son titre de comte.

Il finit ainsi en Cincinnatus. Ce n'était pas un Romain par le caractère; s'il était tolérant et conciliant, il manquait de sang-froid et d'énergie, on ne l'a que trop vu ; mais il sut rester digne dans la disgrâce et occuper ses dernières années à d'utiles travaux, sans jamais connaître l'aigreur ni la misanthropie. C'est après tout une intéressante physionomie que celle de

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cet agriculteur qui eut en son temps l'amitié de Mirabeau et qui garda l'estime de Napoléon même après avoir perdu sa faveur.

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De ceux qui cultivent le sol national et nourrissent la France, nous passons à ceux qui, soldats ou marins, assument la noble tâche de In défendre contre l'étranger. La Côte-d'Or en a produit bon nombre qui ont brillé au premier rang de nos armées. Elle a fait mieux encore. A diverses reprises on l'a vue se lever en masse contre l'envahisseur, soit pour l'arrêter net, comme le firent en 163G les habitants de Saint- Jean-de-Losne contre Galas, soil encore pour suspendre ses progrès et ralentir sa marche, comme c'est l'bonneur de ces combattants improvisés qui, en d870, ont tenu si vigoureusement tête à Manteuffel et à Werder. Ces deux exemples suffisent à attester le patriotisme des Bourguignons de la Côte-d'Or. Mais il en est une autre preuve que nous n'avons garde de passer sous silence. Française de tout temps par la langue et par l'esprit, la Bourgogne ne l'a pas toujours été de fait. Indépendante sous ses ducs, principalement sous ceux de la deuxième famille capétienne, elle fut à l'occasion l'ennemie des rois de France. Enfin elle lit retour à la couronne en 1477. Depuis lors, elle ne voulut plus entendre parler de séparation d'avec sa vraie patrie, et lorsque François I er , dans un jour de malbeur, parla de la céder

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à Charles-Quint, ses Etats particuliers déclarèrent solennellement qu'elle était française à tout jamais et que rien ne pourrait la détacher de la France, non pas même la volonté expresse d'un roi. Cette fidélité, aussi honorahle pour le pays qui l'a provoquée que pour la province qui en a fait preuve, n'a pas été moins utile à l'une et à l'autre. La Bourgogne a été associée, pour sa plus grande gloire, à tout ce que la France a accompli de nohle et de heau depuis quatre siècles; la France a reçu de la Bourgogne les meilleurs artisans de sa grandeur.

Parmi les illustrations militaires de la Côte-d'Or, il en est trois surtout que nous retenons pour en parler avec quelque détail : Marmont, duc de Uaguse, Junot.duc d'Abruntès, et, par-dessus tous, l'inoubliable Carnot.

Carnot (1753-18-23).

Né à Nolay, en ll'V.i, d'une vieille famille bourgeoise, Carnot lit de bonnes études à Aulun et entra à 1' ,cole du Génie de Mézières, probablement sous les auspices de son compatriote Monge qui y était professeur. Il en sortit excellent of licier et mathématicien distingué. 11 avait en outre un certain talent d'écrivain qui le fit couronner par l'Académie de Dijon pour un bon éloge de Vauban. Il tenait garnison à Arras, comme capitaine, lorsqu'il fut envoyé par le Pas-de-Calais à l'Assemblée législative. Il s'y comporta si bien que son mandat lui fut continué pour la Convention. 11 se distingua dans cette grande et redoutable assemblée par son amour de la République et par son intelligence des choses de la guerre. Il fit constamment partie du Comité de

Salut Public où, laissant à Robespierre et à ceux que

.l'on appelait les gens de la « haute main », le soin

de la politique, il s'occupa surtout des questions

militaires. Il l'ut l'âme de la résistance à l'insurrec-

tion et à l'invasion, dont le concert odieux voulait nous réduire à l'esclavage. Il créa, arma, équipa 14 armées et les fit mouvoir en tacticien et en stratégiste consommé, sans sortir de son cabinet. A vrai dire, il en sortit une fois pour conduire lui-même au feu une troupe démoralisée et la forcer à gagner la bataille de Wattignies.

Sous son impulsion, il ne fallut pas un an à la France, envahie sur tous les points, pour se faire envahissante à son tour et lancer de toutes parts sur le sol étranger, avec ses soldats victorieux, le germe vivace et fécond de ses lois égalitaires.

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Jamais notre pays n'a eu plus de véritable gran deur. Si tout l'honneur n'en revient pas à Carnot, il en a sa bonne part. Il n'est que juste de le mettre au même rang que Hoche, Marceau et Kléber. Quoiqu'il ait travaillé le plus souvent dans l'ombre des bureaux au lieu de combattre au grand jour du champ de bataille, son mérite ne le cède à aucun autre. 11 a, autant que personne, contribué à sauver le pays, à le faire puissant et glorieux.

Après cette période incomparable, Carnot eut quelques épreuves à traverser. On lui en voulut dans les derniers temps de la Convention de 9'être solidarisé avec ses collègues du Comité de Salut Public. Il l'ut cependant membre du Conseil des Anciens et du Directoire. Mais enveloppé dans la proscription de Fructidor, il n'échappa que par la fuite à la déportation et fut même rayé de la liste de l'Institut où Bonaparte le remplaça,

Il ne put rentre! qu'après le Consulat : il prit alors pour quelque temps le ministère de la Guerre et fut réélu à l'Institut.

Membre du Tribunal, il vota contre l'établissement de l'Empire, sans rien vouloir accepter de Napoléon qui cependant lui avait dit : « Tout cl- que vous voudrez, Monsieur Carnot, quand vous voudrez et comme vous voudrez. » Jusqu'en 1813, il resta éloigné des atïaires et reprit non sans succès ses travaux scientifiques. C'était un mathématicien de valeur. et son nom est resté attaché à d'ingénieuses découvertes, qui ont été d'ailleurs éclipsées par celles de l'un de ses fils qui possédait, à un degré plus élevé encore, la faculté mathématique.

A l'heure des revers, Carnot s'empressa d'apporter

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à la patrie leconcours qu'ilavait refusé à Napoléon. Il se chargeade la défense d'Anvers et il y déploya, avec les qualités d'un homme de guerre qui sait mettre à profit les ressources de la science, toutes les vertus d'un homme de Lien qui sait respecter la dignité et compatir aux malheurs de ses semblables.

Sous les Cent-Jours il fut ministre de l'Intérieur. Exilé comme régicide à la seconde Restauration, il alla finir sa vie à Magdebourg où il mourut en 182:f. C'est là que la France est allée chercher sa dépouille mortelle- pour la déposer au Panthéon, tardif mais juste hommage rendu à l'un des plus grands hommes

de la France moden t qui a eu le rare bonheur de

revivre dans ses 'enfants. L'aîné de ses fils, Sadi, fut un grand mathématicien; le plus jeune. Hippolytè, ministre de l'instruction publique en 1848, eut le courage d'établir une première fois la gratuité et l'obligation de l'enseignement primaire. Son petitfils est aujourd'hui Président de la République et il doit cet honneur aux vertus et aux talents qu'il a hérités de son père et de sou aïeul.

Marmont (1774-1852).

Auprès de ce grand nom de Carnol, Marmont fait assez triste figure. C'était cependant un brillant homme de guerre; mais une faute irréparable vint, sinon briser sa carrière, au moins ternir sa gloire et lui porter malheur pour le reste de sa vie.

Né à Châtillon, en I77i.il débuta comme officier d'artillerie au siège de foulon : il y renoua connaissance avec Bonaparte qu'il avait déjà vu à Auxonne et il gagna sa confiance.

La lin de sa première campagne le trouva com-

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mandant : il fut général de brigade à la prise de Malte, général de division à Marengo et se comporta vaillamment sur tous les champs de bataille. Sa belle conduite à Wagram lui valut sur place le bâton de maréchal, de même que son habile administration de la Dalmatie l'avait fait nommer duc de Raguse. Envoyé en Espagne, il s'y montra général habile jusqu'au jour on, affaibli par la maladie, il perdit la bataille des Arapiles. Mais il répara le mauvais effet de celle défaite par la part glu rieuse el prépondérante qu'il prit aux campagnes de 1813 el de

Il y fit des prodiges de valeur et de talent et jusqu'au 2 avril 1814, il mérita l'estime el l'admiration des patriotes. Dès le lendemain tout était changé :Marmont n'était plus qu'un mauvais citoyen. Obéissant aux suggestions de Talleyrand, il entra en pourparlers secrets avec Schwartzemberg et signa une capitulation où, préoccupé uniquement de ses intérêts particuliers, il séparait sa fortune de celle de Napoléon et de la France, et abandonnait au profit des alliés les positions qu'il était chargé de défendre aux abords de Paris. L'opinion publique s'indigna justement de cette défaillance et le nom de Ha^use devint pour le peuple, l'ignominieux synonyme de traître.

Rallié désormais aux Bourbons, Marmont les accompagna à Gand pendant les Cent-Jours, et au cours de la deuxième Restauration devint majorgénéral des gardes du corps et gouverneur de Paris. C'est en celte qualité qu'il reçut du ministère Polignac l'ordre de réprimer la révolution de 1830. On doit lui rendre cette justice que cette mission fut

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acceptéepar lui sans enthousiasme et qu il ne la remplit que pour ne pas s'exposer au reproche d'avoir trahi encore une fois ses serments. D'ailleurs les mesures qu'il prit furent déconcertées par l'héroïsme populaire et après trois jours de lutte il dut abandonner Paris à l'insurrection. Lorsqu'il vint rendre compte de sa conduite au roi, il eut la honte de s'entendre accuser de forfaiture par le dauphin: quoique cet outrage ne fût pas mérité en l'occurrence, son passé lui interdisait de s en plaindre trop haut.

A l'avènement de Louis-Philippe, il fut rayé des cadres de l'armée et alla vivre obscurément à Venise. Mais le soin qu'il prit de cacher sa personne ne lui fit pas trouver grâce devant l'opinion, non seulement en France, mais en Europe, et lorsque, sous la conduite de l'illustre Manin, Venise essaya de secouer le joug de l'Autriche, Marmont se vit, dernier affront! obligé de quitter son asile, comme si sa seule présence eût été menaçante et de sinistre augure pour l'indépendance des Vénitiens.

Marmont a employé les loisirs de son exil à écrire, outre ses Mémoires dont l'exactitude a été justement contestée, un petit livre, très estimé des bons juges et notamment de Iîugeaud, sur l'Esprit des institutions militaires: il y parle du métier des armes en homme qui l'a bien et longtemps pratiqué et qui le connaît à fond. Cet ouvrage suffirait à établir les titres de Marmont à la gloire militaire ; mais après l'avoir lu on ne peut s'empêcher de dire : pourquoi le brillant soldat qui a écrit ces pages s'est-il avise de faire le politique et de jouer au plus fin avec des diplomates, au moment où ia Patrie attendait de lui un suprême effort !

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Junot (1771-1813).

Junot eut à peu près le môme début que son compatriote Marmont : comme lui, il se distingua au siège de Toulon et devint, comme lui, un des aides de camp et des favoris de Bonaparte. C'était un vaillant homme et un joyeux compagnon, aussi ardent à la bataille qu'au bal, intarissable de plaisanteries et de saillies sous la pluie des balles. Colonel après la première campagne d'Italie, il prit part à la campagne d'Egypte et il en revenait avec le titre de général de brigade, lorsqu'il tomba aux mains des Anglais. Il fut racheté à temps pour se trouver à Marengo. A l'établissement de l'Empire, il fut nommé général de division, colonel général des hussards et, après s'être distingué à Austerlilz, fut chargé en chef de la conquête du Portugal, avec la promesse d'un beau titre nobiliaire et du bâton du maréchal s'il réussissait. Tant qu'il eut affaire aux seuls Portugais, il remporta des sucres qui lui valurent d'être nommé duc d'Abrantès. Mais dès que Wellington arriva avec ses Anglais, la fortune lui fut contraire. Il perdit la bataille de Vimeiro, signa la capitulation de Cintra et revint servir en sous-ordre et sans grand éclat sous Napoléon. Prodigue et débauché, il devint fou à force d'excès et se tua dans un accès de délire. Sa femme, aussi frivole et aussi dépensière que lui, se fit auteur pour vivre et donna, sous le nom pompeux de duchesse d'Abrantès, des romans plus que médiocres. Elle obtint quelque succès avec ses Mémoires, qui ne sont eux-mêmes qu'un roman.

Chambure (1789-1832).

La Côte-d'Or a fourni aux armées impériales

un autre vaillant soldai dans la personne de Chambure, le héros de Ciudad-Rodrigo et de Dantzig. Lorsque les Français furent assiégés dans cette dernière ville, il recruta dans tous les régiments les cent braves qui formèrent sous son commandement la colonne infernale. Avec eux, il osa plus d'une fois débarquer la nuit sur les derrières de l'armée assiégeante, égorger les sentinelles, brûler les magasins, détruire les parcs, et, passant sur le ventre des ennemis stupéfaits, rentrer dans la place, chargé de glorieuses dépouilles.

Rouasln (1781-1854).

Après l'armée de terre, l'armée de mer. La Côted'Or a donné à notre marine l'illustre amiral Roussin qui eut à deux reprises l'insigne honneur de faire aboutir, presque sans combat et par le seul déploiement de ses forces navales habilement dirigées, les justes revendications que la France dut exercer contre le Brésil et contre le Portugal. En 182.'), il pénétra avec son escadre dans la rade de Rio-de-Janeiro. plaça ses bâtiments à 300 mètres des quais et obtint en quelques heures la satisfaction qu'il réclamait. En 1831, il remporta le même succès à Lisbonne, après avoir brillamment franchi les passes du Tage.

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Si des choses de la guerre nous passons aux travaux de l'esprit, à la littérature et à la science sous toutes leurs formes, nous nous trouvons en présence

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d'un tel nombre de personnages remarquables que nous sommes obligés de les répartir en plusieurs spéeialités.

ÉLOQUENCE SACRÉE La Bourgogne est la terre classique de l'éloquence sacrée La chaire française lui doit ses trois plus illustres représentants : saint Bernard, Bossuet, Lacordaire.

Saint Bernard (1091-1133).

Saint Bernard est un des grands noms du moyen .-,,„• Fils d'une noble famille, il s.' voua à la vie rehrieuseet prit l'habit àCiteaux. Puis l'ambition lui vint de fonder un ordre plus austère et il bâtit Clairvaux •m milieu d'une sombre forci de Champagne. Il se Ht narses austérités, par ses prédications, par ses con- [ r0 verses,une renommée universelle.il était I arbitre de la foi; on le traitait en Père de l'Eglise. Ce simple

moine était plus pape que le pape lui-m ême IL a p r6c hé la deuxième Croisade dont le résultat tut désastreux ; il a fait condamner comme hérétique Le malheureux Abélard, comme d'ailleurs Bossuet a fait condamner Fénelon ; il a été associé à tous les grands événements de son siècle.

Nous avons de lui des sermons latins, dont il a ele fait au x,i c siècle une traduction française et qui justifient la haute idée que l'on a communément de sou éloquence.

Bossuet (1627-1704,

Bossuet, natif de Dijon, était d'une famille de robe, fils d'un avocat bientôt conseiller au parlement de

Met/, cl neveu d'un conseiller au parlement de Bourgogne. Il commença ses études au collège des Jésuites de Dijon et vint les terminer au collège de Navarre à Paris.

Sa vocation et la désir d e sa famille l'appelaient à la prêtrise. II prit les ordres en 1652, après avoir fini son cours de théologie et reçu le bonnet de docteur. 11 aurait pu rester à Paris, car de précoces succès oratoires avaient attiré sur lui l'attention ; il préféra passer quelques années en province dans une retraite studieuse où il poursuivrait, à l'aise ses travaux et se munirait de toutes les ressources utiles à un controversiste et à un prédicateur. Il vint donc à Metz occuper une stalle de chanoine : il y passa près de sepl ans, se livrant à la prédication, discutant avec les ministres protestants et môme avec les rabbins juifs, nombreux dans le pays, se préparant par tous les moyens au grand rôle que lui destinait son génie et que sa modestie ne l'empêchait pas complètement d'entrevoir.

Lorsqu'il se trouva bien armé pour la lutte, il revint à Paris et, pendant dix ans, se fit entendre dajis les principales chaires de la capitale. Il prêcha quatre fois lavent ou le carême au Louvre et fut admiré de Louis XIV qui, après l'avoir entendu pour la première fois, iit écrire à son père pour le féliciter d'avoir un tel fils. Cette admiration était justifiée.. Jamais, en aucun pays et en aucun temps, voix plus éloquente n'a retenti dans une église. Tous les dons de l'orateur sacré sont réunis en Bossuet. Ses Sermons, qui nous ont été conservés par un heureux hasard, après avoir passé pour perdus pendant près de cinquante ans, défient toute comparaison : ils se font lire même de'

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ceux qui ne partageai pas les convictions de l'auteur. Il en est de même de ses Oraisons Funèbres, dont trois surtout sont justement célèbres :

celle de Henriette de France où il a raconté la révolution d'Angleterre et les malheurs de Charles I" et

de sa famille ; celle de Henriette d'Angleterre où il a déploré avec la mélancolie la plus poétique la mort d'une princesse ravie au inonde dans tout l'éclat de la jeunesse, de la beauté et de l'esprit ; celle enfin du prince de Condé où il a mis en parallèle les deux grands capitaines de son temps, le vainqueur de Rocroi et Turenne. Après avoir prêché près de dix ans à Paris, Bossuet reçut un récompense lévèché de Condom, mais il n'eut pas le temps de foccu-

per, car il fut retenu à la Cour par l'éducation du Dauphin, fils unique de Louis XIV.

Lorsqu'un jeune prince arrivait à sa huitième année, on l'ôtait des mains des femmes et on lui donnait un gouverneur, pour veiller à son éducation, et un précepteur, pour l'instruire. Le gouverneur du Dauphin fut le duc de Montausier, grand seigneur qui avait une réputation assez justifiée de vertu. Le précepteur fut Bossuet. On pourrait croire qu'entreprise sous de tels auspices, l'éducation du Dauphin ne pouvait que réussir. Il n'en fut rien cependant. Le dévouement et le talent des malins échouèrent contre J'apalhie de l'élève, de qui l'on pouvait dire, comme de tel personnage de Rahelais, que « si m m corps était en l'estude, son âme était en la cuisine. » 11 devait être un jour le plus gros mangeur de la Cour. Tout ce qu'on put obtenir de lui, ce fut un effort de mémoire. 11 apprit un assez grand nombre de mots latins, mais avec la ferme résolution de les oublier tous dès qu'il serait sorti des mains de ses maîtres. Il tint parole. Son éducation terminée, on ne lui vit jamais ouvrir un livre ; il ne vivait que pour la table et la chasse. Bossuet avait composé pour ce piteux élève un certain nombre d'ouvrages : grammaire, logique, résumés d'histoires, etc. Il en est trois dans le nombre qui méritent une mention particulière.

Le traité de la Connaissance de Dieu ri ,1c soimême est, comme son titre l'indique, un livre de philosophic'où sont étudiés, dans leur essence et dans leurs rapports, la créature et son créateur. Il reproduit en grande partie les idées de Descartes et se fait lire encore aujourd'hui avec intérêt.

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La Politique tirée de ^Ecriture saîntene mérite pas la même estime. C'est une prétendue démonstration de la légitimité du pouvoir absolu. Selon Bossuet, le9 rois sont les représentants de Dieu sur terre et on doit leur obéir comme à Dieu, en tout ce qu'ils commandent. Ces théories paraissent justement monstrueuses aux Français que la Révolution a émancipés et qui ne reconnaissent d'autorité que relie de la loi, faite par eux-mêmes ou parleurs représentants.

Vii'iil ensuite le Discours sur F Histoire Universelle, avec ses trois parties. La première, intitulée les Epo //i/es. est une revue rapide et un peu sèche des événements historiques depuis la Création jusqu'à Charlemagne. Ces événements sont répartis, pour plus de clarté', en douze périodes ou époques. — La deuxième partie, la Suite de la Religion, est un essai de démonstration historique de la vérité du Christianisme. — La troisième, les Empires, étudie avec on certain développement les nations dont l'influence a ététourà tour prépondérante dans le monde : Assyriens, Mèdes et Perses, Egyptiens, Grecs, el surtoul Romains. Celte partie esl de beaucoup la plus remarquable; c'est à elle que Bossue! doit de compter au nombre des grands historiens.

En 1681, Bossuet ayant terminé son préceptorat fut nommé évêque de Meaux et aumônier de la Dauphine. 11 se partagea dès lors entre son diocèse et la Cour: ici, prêchant, administrant, faisan! ses visites pastorales; là, conseillant le roi sur le règlement des affaires ecclésiastiques et surveillant toute l'Eglise pour y maintenir la discipline et l'orthodoxie. Il eul part à tous les événements mi-religieux, mi-politiques de la iindu xvn e siècle, y compris la H évocation

de l'Edit de Nantes. On sait combien cet acte inique i'ul fatal à la prospérité de la France. Il est à regretter que Bossuet n'ait pas un instant secoué ses préjugés ecclésiastiques pour ne pas s'associer à cette mesure. Il eut, vers la fin, des démêlés théologiques avec Fénélon : il ne nous appartient pas de décider qui des deux avait tort : aussi bien ces sortes de querelles n'ont-elles aujourd'hui aucun intérêt ; disons cependant que le pape finit par donner raison à Bossuet.

Ce grand bomme mourut en 1704. Il nous apparaît comme le personnage ecclésiastique le plus éminent de toute notre histoire. Ce fut un savant docteur , un prêtre vertueux, un orateur incomparable, un écrivain de premier ordre, peut-être notre plus grand prosateur. Mais s'il faut toujours admirer le style de Bossuet, on peut très légitimement se dispenser de partager toutes ses opinions et de le suivre en tout comme un oracle. Il était de son temps: nous devons être du nôtre. Les idées de la Politique tirer de F Ecriture Suinte et autres semblables ne peuvent plus avoir cours parmi nous.

Lacordaire (1802-1860).

Né à Becey sur-Ource, en 1802, brillant élève du collège et de la faculté de droit de Dijon, inscrit au barreau de Paris, Lacordaire y plaida quelque lemps avec mccès ; puis, croyant avoir trouvé une meilleure voie, il entra à Saint-Sulpice et prit les ordres. Ce n'était pas et ce ne devait pas être la dernière fois que l'Eglise conquérait sur le barreau des sujets d'avenir ; au xvn° siècle l'excellent auteur del' Histoire de F Église, Claude Fleury, n'était

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devenu prêtre qu'après avoir été avocat. Depuis, le P. liavignan, lémule de Lacordaire, quitta son siège déjuge suppléant à la Cour de Paris pour entrer aux Jésuites ; l'avocat-général Bonnechose passa du parquet de Besançon au séminaire : on l'a vu mourir cardinal-archevêque de Rouen.

Le ministère ecclésiastique ne réussit pas d'abord à Lacordaire. On l'avait fait aumônier des Yisitandines de Paris et il s'y ennuyait visiblement. Enfin il trouva sur sa route l'abbé de Lamennais, et, à deux, avec Monta lembert et Gerbet pour disciples, ils inventèrent le catholicisme libéral. Ils prétendaient dériver au profit de la religion le mouvement libéral, juste au moment où les Saint-Simoniens voulaient fonder la religion de la science. C'était de part et d'autre une noble ambition, mais qui ne s'est réalisée ni d'une part ni de l'autre. Le journal l'Avenir servit aux catholiques libéraux à propager leurs idées jusqu'au moment où elles furent condamnées par la Cour de Rome. Cette condamnation, repoussée par Lamennais, fut acceptée par Lacordaire qui, après quelque temps de recueillement, se voua à la chaire. 11 eut un brillant début au collège Stanislas et fut appelé à Notre-Dame de Paris où il établi) définitivement sa réputation. L'ambition lui vint alors de faire école et de former des prédicateurs. Avec une témérité que tout semblait condamner et qui réussit cependant, il restaura en France l'ordre des Dominicains ou Frères-Prêcheurs et parut dans la chaire de Notre-Dame, revêtu du froc blanc des anciens inquisiteurs dont il prétendait faire l'insigne de la liberté. Il prêcha pendant dix ans avec un succès dont son ordre a recueilli les fruits. En 4848, élu par les cèle-

teurs de Marseille à l'Assemblée Constituante, il siégea à l'extrême gauche, mais s'y trouva dépaysé et démissionna. Après le 2 décembre, il ne reparut plus dans la chaire de Notre-Dame et se voua, faute de mieux, à la direction du collège de Sorrèze. Il fut reçu à l'Académie et mourut en 1860.

C'est une des figures les plus originales du xix e siècle. Grand orateur, d'une éloquence chaude tt colorée, il a développé constamment cette thèse que l'Église, sans renoncer à ses dogmes, devait suivre la marche de la société et ne pas s'inféoder aux vieux partis politiques. S'il a plu aux gens du monde et aux femmes, il a eu contre lui nombre de fermes esprits qui lui reprochaient de ne pas faire assez de part à la science ; il a eu surlout la grande majorité de l'Église qui le considérait comme un novateur inconsidéré, presque comme un perturbateur. Quelque jugement qu'on porte sur ses idées, il faut lui reconnaître le mérite de leur avoir donné une forme attachante, et d'être toujours resté, à travers les vicissitudes de son existence, un bon Français, passionné pour la gloire de son pays.

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