POÉSIE ET LITTÉRATURE
Bonaventurc Despérîers (?-1544).
Bonaventure Despériers est l'un de ces esprits indépendants du xvi e siècle qui, à L'exemple de Rabelais, restèrent neutres entre Rome et Genève et osèrent parler de liberté de pensée et de tolérance en plein déchaînement du fanatisme. 11 vécut à la cour de Marguerite de Navarre, et mourut jeune, peut-être de sa propre main.
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Ses œuvres ont été réunies en volume après sa mort. Elles comprennent, avec des poésies agréables, quelques écrits en prose et notamment le Cymbalum Mundi, recueil de quatre dialogues dans le goût de Lucien. Lucien est un auteur grec, spirituel, plaisant et sceptique qui a écrit des dialogues satyriques sur les sujets les plus variés. Inconnu du moyen âge, il fut remis en lumière à la Renaissance où il fit les délices de tous les gens d'esprit, à commencer par Erasme. Despériers, qui l'admirait fort, essaya de l'imiter dans sa verve et dans ses malices ; il n'y réussit qu'à moitié. Voici la donnée de son premier dialogue. Mercure descend de l'Olympe sur la terre où il doit faire les commissions de Jupiter et notamment donner à relier le Livre des Destinées qu'un long usage a fort endommagé. Avant d'arriver chez le relieur, Mercure s'arrête au cabaret et s'accoste de deux mauvais sujets qui le grisent de vin de Beaune et lui volent son précieux bouquin. Sur ce thème, l'auteur a accumulé assez lourdement plaisanteries et sarcasmes sur la destinée humaine.
Bernard «le Lamnionoje (1641-1728).
Lammonoye est un aimable écrivain dont la vie se. passa à Dijon jusqu'à la soixantième année, car ce fut alors seulement qu'il vint habiter Paris où d'ailleurs il avait de longue date des relations littéraires et mondaines. Plusieurs fois lauréat du prix de poésie, il entra à l'Académie en 1714. Le système de Law le ruina sans lui rien ôter de sa belle humeur. C'était un gourmet d'érudition qui se délectait aux gentillesses des auteurs grecs et des auteurs latins, préférant le joli au beau et le plaisant au grand.
Lucien, Y Anthologie, Martial étaient ses préférés. Il les a imités, soit en français soit môme dans leur langue, car il a écrit aussi en latin et même en grec.
Les poésies françaises de Lammonoye n'ont pas grande valeur. Elles rappellent, par leur tour prosaïque et leur plate facilité, celles du temps de Louis XIII. On dirait que Boileau n'est pas venu pour lui. Aussi serait-il profondément oublié sans les trois choses suivantes :
1° La Chanson de La Palisse, si populaire, et qui est bien son œuvre.
2" Le recueil d'anecdotes sur l'érudit Ménage, publié sous le titre de Ménagiana, et qui est un chefd'œuvre en son genre.
3° Ses Noëls en patois bourguignon sous le nom de Gui Barôzai.
Le noël est un chant populaire en forme de dialogue où le récit de la naissance du Christ sert de prétexte à maintes facéties. Chaque province de France a ses noëls : ceux de Bourgogne sont les plus célèbres, grâce à Lammonoye. 11 s'avisa un jour que l'on pourrait faire de ce chant dialogue un cadre à de fort jolies choses : traits d'esprit et de sentiment, naïvetés malicieuses, fines et cependant innocentes railleries. Le succès d'une première tentative le mit en goût et il composa tout un recueil de Noëls.
Bien lui en a pris : si l'on parle aujourd'hui de Bernard de Lammonoye, c'est pour l'amour de Gui Barôzai.
Ci-ébillon (1674-1762).
Au xvii siècle, où l'on aimait les comparaisons
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tirées de l'antiquité, on disait volontiers que Corneille est notre Eschyle et Racine notre Sophocle. Lorsque Crébillon donna ses premières tragédies, il se trouva des gens pour l'appeler notre Euripide et déclarer que la France n'avait plus rien à envier à la Grèce puisqu'elle avait, elle aussi, ses trois grands tragiques.
Crébillon ne mérite certes pas cet excès d'honneur; mais s'il n'est pas, tant s'en faut, l'égal d'Euripide, il n'en a pas moins sa place marquée dans l'histoire de notre théâtre.
Il faut, quand on parle de lui, prononcer coûte que coûte le mot de génie, car cet homme singulier dut tout à la nature dont il ne perfectionna jamais les dons par l'étude. Son vrai mérite est d'avoir imaginé, ou mieux, renouvelé un ressort tragique que Racine n'avait jamais employé et que Corneille n'avait fait jouer que dans Rodoyunc ; je veux dire le pathétique du crime. C'est en combinant les actions les plus noires que Crébillon prétend agir sur les spectateurs : son triomphe est de leur donner la chair de poule. 11 disait lui-même non sans orgueil : Corneille a pris le ciel; Racine, la terre ; moi, je me précipite dans les enfers.
Il ne débuta qu'à [rente ans. 11 eut du succès avec ldonœn< : e(\lM),AtrérrtTlnj(>st(-(i'-tb'l),Elf>ctre({im), Rhadamistr et Zénobie (171 l).L'échec de Xerxcs(illi) et de Sémiramis (1717) le découragea un peu. Il attendit jusqu'en 1726 pour donner Pyrrhus qui n'eut pas une meilleure fortune. Il prit alors le parti du silence. Pauvre, solitaire depuis son veuvage, taciturne et sans doute misanthrope, il vivait dans son grenier entouré d'animaux auxquels il donnait la pâtée, et
passait son temps à fumer en composant de tête d'interminables romans qu'il ne prit jamais la peine d'écrire. Il fut élu enl731 à l'Académie, mais ne se remit pus pour cela à la tragédie. Ce ne fut qu'après vingt-deux ans d'absence qu il reparut au théâtre, avec Catilina (1748), sur les encouragements ou, pour mieux dire, sur l'ordre de M de Pompadour. A défaut d'un meilleur instrument, la dame se servit de lui pour faire échec à Voltaire dont elle avait entrepris, sur je ne sais quel mécontentement futile, de ruiner la réputation, comme si cela eût dépendu d'elle. Klle fit lïmpossible pour remettre Crébillon en lumière et en vogue. Elle lui obtint une pension du roi, lit jouer ses tragédies en grande pompe à la Cour, les joua elle-même sur son théâtre, fit imprimer luxueusement ses œuvres à l'Imprimerie Royale, et lui procura ainsi les plus vives satisfactions d'amour-propre. Le public ne se prêta pas à cette tactique, sauf au début OÙ il applaudit Catilina, malgré sa faiblesse notoire. Mais quand le vieux poète s'avisa de récidiver avec le Triumvirat, les spectateurs bâillèrent ou sifflèrent. M de Pompadour pensa bientôt à autre chose, et son favori d'occasion retomba dans l'oubli, ne gardant de son court triomphe que les éloges intéresses du gazetier Fréron et l'admiration de son propre fils. De nos jours on luisait quelque gré d'avoir voulu mettre du nouveau dans la tragédie, mais on ne le lit plus. De tout son théâtre, il n'y a guère qu'Electre et surtout Rhadamiste qui méritent un soin cuir. Ses expositions sont d'ordinaire obscures et remplies de faits invraisemblables: il abuse du déguisement qui est plutôt un procédé de comédie. Quant à son style,
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«'est celui d'un barbare. Même dans les endroits où l'inspiration se soutient le mieux, il n'y a pas dix vers de suite sans quelque incorrection, quelque métaphore incohérente, quelque accès de galimatias. C'est en vain qu'on voudrait être surtout sensible à ses qualités; il n'y a pas moyen, quoiqu'on en ait, de le considérer comme un grand poète et l'on se résigne à le plaindre d'avoir si mal employé des dons naturels qui étaient grands.
Pipon (1689-1773).
Piron était le fds d'un apothicaire de Dijon, renommé dans toute la province pour son esprit et dont les Noëls firent un temps concurrence à ceux de Lamonnoye. Le fils fut digne du père et dès L'enfance se montra intarissable de traits et de saillies. Après avoir égayé le s Dijon nais de ses épigrammes contre les gens de Beaune, il vint chercher fortune à Paris, et s'y fit la réputation de l'homme le plus spontanément spirituel de son temps; on n'ose dire le plus spirituel, car il faut tenir compte des droits de Voltaire à ce titre. 11 faisait la joie du café de la Régence et des soupers du Caveau par les mots qu'il « éternuait ». Il a su d'ailleurs donner à ces mots une forme heureuse et il occupe une place d'honneur dans ce genre de l'épigramme, où se sont distingués tour à tour le naïf Marot, le tendre et mordant Racine, le fielleux .1. B. Rousseau, l'acariâtre Lebrun, et où il a surtout mis, lui Piron, la gaieté.
Ses épigrammes font le meilleur de sa réputation avec sa Métromanw, l'une des bonnes comédies du xvin" siècle, et qui a quelque chose de la verve aisée et riante de Regnard.
Il s'est exerce'' dans la tragédie, non sans quelque succès; mais ni son Cortez ni son Vasa ne sont lus aujourd'hui.
I! s'est formé autour de Piron une légende analogue
à celle qui s'est formée autour de Rabelais. On lui a prêté les aventures les plus scabreuses et les mots les plus grossiers. On a fait de lui une espèce de Bobèche ou de Paillasse. 11 vaut mieux que cela»; car il esl la personnilication de ce qu'il y a de verve naturelle et de pétillement de joie dans l'esprit bourguignon.
Cazotte (1720-1792).
Cazotte, natif de Dijon, résida longtemps aux Antilles en qualité de commissaire de la marine. Apr^s avoir fourni une honorable carrière adminis-
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trative, il vécut à Paris dans la meilleure société où ou le goûtait fort comme homme éi comme écrivain. Il a improvisé, d'une plume infatigable, des romans et des poèmes qu'on ne lit plus. Mais sou nom n'est pas tombé dans l'oubli, grâce au petit écrit de Laharpe intitulé : « la Prophétie de Cazotte '•> el surtout grâce au dévouement de sa lille. Royaliste ardent, Cazotte fut emprisonné après le Kl août 179:2, et il allait être massacré avec ses compagnons de captivité de Y Abbaye, quand sa tille se jeta entre lui et les meurtriers qui, touchés d'un tel courage, l'épargnèrent et même lui rendirent la liberté. Il n'en jouit pas longtemps: arrêté une seconde luis. il futeondamné parle Tribunal révolutionnaire et mourut fermement.
Nlsard (1806-1888).
Désiré Nisard, né à Châtillon, entra simultanément dans l'enseignement el dans le journalisme el s'y lit une place importante. Rédacteur aux Débats,
professeur au Collège de France, directeur de l'Ecole Normale supérieure, membre de l'Académie française, il s'est placé au premier rang des critiques par son Histoire de la littérature française. Ou a reproché à cet ouvrage d'être systématique el de sacrifier au xvu' siècle les autres périodes de notre développement littéraire. Ce n'en est pas moins une œuvre considérable, et peut-être la meilleure de toutes celles qui ont été composées jusqu'ici sur le même sujet.