‹ Côte-d'OrChapitre 7 sur 11 · IV. — SAVANTS · texte numérisé non relu

IV. — SAVANTS

Nous aurions pu mettre Buffon' parmi les littérateurs, entre lesquels il brille au premier rang. Mais s'il est un grand écrivain, il n'est pas un moins grand savant, quoi qu'on ait pu dire, et c'est en quelque sorte pour protester contre des appréciations trop sévères que nous l'avons mis à cette place.

L'histoire des savants bourguignons se rattache intimement à celle des deux grands établissements qui ont tant fait depuis un siècle et demi pour les progrès de la science : je veux dire le Muséum, d'abord connu sous le nom de Jardin du roi et qui est comme le centre de toutes les recherches relatives à la connaissance de la nature; puis V Ecole Polytechnique dont le nom seul parle v assez liant. Ces deux établissements ont été. sinonfondes.au moins organisés ou réformés par des Bourguignons. Lé Jardin du roi, longtemps administré par Buffon, devint à la Révolution le Muséum et sous ce nouveau nom prospéra magnifiquement, grâce à Daubenton. L'Ecole Polytechnique fui l'œuvre, non de Fourcroy seul, comme on l'a dit, mais aussi et surtout de Monge, puissamment aidés par Carnol, Prieur de la Côte-d'Or et Guyton de Morveau, tous Bourguignons.

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Buffon (1707-1788).

Né à Montbard, Buffon appartenait à une famille de robe : son père était conseiller au parlement de Bourgogne. Sa mère, femme très distinguée, veilla sur son enfance avec un soin particulier et lui transmit les meilleures qualités de son esprit.

Nature forte et bien équilibrée, Buffon mit de bonne heure son amour-propre, sinon à tout savoir, du moins à tout comprendre. 11 consentait à avoir des égaux, mais pas de supérieurs, dans le domaine de l'intelligence. Avec ces dispositions on conçoit qu'il ait fait d'excellentes études. Au sortir du collège, il mena la vie d'un fils de famille; mais l'amour du plaisir ne l'empêcha jamais

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de faire leur part aux choses de l'esprit. 11 voyagea non seulement pour son anm sèment, mais pour son instruction. En compagnie d'un jeune Anglais lord Kingston, il visita l'Angleterre, au moment ou Voltaire quittait cette terre de liberté et vers le même temps où Montesquieu venait y admirer le fonctionnement et étudier les règles du gouvernement représentatif. Tl fit ensuite le voyage classique d Idalie, plus attentif aux phénomènes de la nature qu'aux divertissements mondains et même aux merveilles de l'art. La science était dès lors l'objet de ses préférences; mais il s'y livrait encore en amateur qui veut avoir des clartés de tout, il ne s'était pas spécialisé. On le voit, dès sa rentrée en France, s'occuper des objets les plus variés. Mathématicien, il traduit le Traité des fluxions de Newton. Physicien et naturaliste, il renouvelle l'expérience des miroirs ardents d'Archimède et met en français la Statique des végétaux de Haies. Il fut admis à l'Académie des sciences, m m sans quelque soupçon de faveur, dès 1733. Il dut ce titre d'académicien moins à ses travaux qu'à sa position sociale et à la déférence qu'il témoignait aux savants de profession. 11 ne tarda pas d'ailleurs à s'en rendre absolument digne.

Un événement heureux l'engagea, vers la trentième année, dans la voie où il trouverait la gloire. Le Jardin du roi était alors dirigé par Dufay, ancien officier versé dans les sciences, et qui, se sentant près de mourir, voulut avoir pour successeur un homme capable de continuer les améliorations et les réformes qu'il avait lui-même les yeux surBuiïon, le fitagré roi et lui céda la place en 173,

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ses fonctions, Buffon forma la résolution d'étudier exclusivement la nature pour en être l'historien.

Dès lors son temps fut ainsi partagé : les deux tiers de l'année, il les passait dans sa terre de Montbard, occupé à étudier, à méditer, à écrire ; il donnait l'autre tiers à l'administration du Jardin et à ses relations mondaines de Paris et de Versailles. Pour ses séjours en Bourgogne, il avait adopté une règle de conduite qu'il suivait avec une exactitude mathématique. 11 se levait de très bonne heure et son domestique Joseph avait ordre de l'importuner de ses instances jusqu'à ce qu'il eût quitté son lit. Il s'habillait aussitôt et de manière à n'avoir besoin de rien modifier ou ajouter à sa toilette de tout le reste du jour. C'est ce a qui donné lieu à cette fable ridicule « qu'il se mettait en jabot et en manchettes, exprès pour écrire, et par respect pour les belles choses qui allaient naître sous sa plume. » En réalité, jabot et manchettes faisaient partie de sa tenue ordinaire et, pour ne pas perdre de temps, il les prenait dès le matin.

Puis il se mettait au travail dans son cabinet de la tour de Montbard, orné du seul portrait de Newton, et il poursuivait son œuvre sans interruption aucune. Une santé excellente, un grand empire sur lui-même •et sur ses passions lui permirent de fournir une carrière de quarante ans et plus. Ses travaux de naturaliste commencent en 1739 et se poursuivent jusqu'après 1780. Bien lui prit, à lui et à la science, d'avoir « dans le corps d'un athlète l'âme d'un sage.»

Il mil dix ans à préparer les trois premiers volumes de son Histoire qui parurent en 1749. Dès lors la publication se poursuivit à intervalles assez rapprochés. 13 volumes parus de 1749 à 1707 corn-

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prennent la théorie de la terre l'histoire de 1 homme 't des quadrupèdes' vivipares; 9 volumes (1770-1/83) sont consacrés à l'histoire des oiseaux; S volumes (i 783-1788) traitent des minéraux.

' Il faut ajouter à ces 29 volumes les 7 volumes de suppléments, dans l'un desquels se trouvent les Epoques de la nature, son chef-d'œuvre. .'.'.'.

Ce monument colossal excita l'admiration de la plupart des contemporains. Quelques critiques isolées restèrent sans écho. D'Alembert, qu'on regrette de trouver si injuste, eut beau appeler Bu (Ton le grand phrasier, le roi des phrasiers ; Voltaire eut beau dire en parlant de l'Histoire Naturelle : « pas si naturelle que cela; » la Faculté de théologie eut beau censurer quelques assertions comme sentant l'hérésie, non ne prévalut contre l'enthousiasme du public ni contre l'inaltérable sérénité de Buffon. Ce dernier trait es1 a noter et à imiter. Buffon avait assez de contianceen lui-même et en la force de son esprit pour ne pas s inquiéter, sinon des critiques, au moins des détracteurs U s'efforçait de faire de son mieux ; après quoi il laissait dire, bien différent en cela de ses trois illustres contemporains. Voltaire, Jean-Jacques et Montesquieu, que la critique désolait ou exaspérait.

La même assurance, faite non d'orgueil, mais de dignité, il la portait dans le monde : il avait l'air d un maréchal de France. Il ne se mettait pas d'ailleurs en frais d'esprit ou de beau langage; il parlait simplement, sans apprêt, et, au dire de certains, avec quelque vulgarité. On cite à ce propos son aventure avec M»' de Lespinasse. Cette personne de sensibilité et d'esprit avait un vif désir de connaître le grand naturaliste : elle s'attendait à trouver dans sa conversa-

tion la noblesse, l'harmonie, la grandeur qui régnent dans ses écrits. Un jour, elle le rencontre dans un salon, se fait présenter àlui, lui prodigue compliments et éloges, exaltant surtout les qualités de son style où la noblesse et l'élévation ne sont jamais obtenues aux dépens de la clarté. A ce mot de clarté, Buffon interrompit la dame par cette affirmation : « Ah ! quand il s'agit de clarifier son style, c'est une autre paire de manches. » M" e de Lespinasse en resta suffoquée et, pendant, toute la soirée, on l'entendit murmurer : « clarifier son style ! une autre paire de manches! » 11 faut avouer que l'expression aurait pu être moins triviale; mais Buffon se disait apparemment qu'après une journée passée au travail, si l'on va dans le monde, c'est pour y trouver une distraction et un délassement, et il y parlait avec bonhomie et laisseraller, sans s'inquiéter de l'effet produit.

Il mourut en 1788, chargé d'ans et de gloire. On lui avait élevé de son vivant une statue avec cette inscription :

« La majesté de la nature n'est pas supérieure à son génie. »

Il ne faut pas mesurer Buffon à la même aune que les autres naturalistes. Sans mépriser, quoi qu'on en ait dit, l'infini détail où ils se complaisent, il ne voulut jamais s'astreindre à cette méthode rigoureuse qui observe, expérimente, distingue, compare et classe ; son esprit était fait pour envisager les choses de haut et les embrasser dans leur ensemble. Il n'en compte pas moins dans la science. On peut s'en rapporter sur ce point à Cuvier, le plus grand nom après lui de l'histoire naturelle et, à certains égards, son contradicteur. Après lui avoir reproché, mais sans

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trop de rigueur, le dédain des classifications, des nomenclatures, des formules, Cuvier ajoute :

« En compensation, il a donné par ses hypothèses mêmes une immense impulsion à la géologie; lia le premier fait sentir généralement que l'état actuel du globe est le résultat d'une succession de changements. dont il est possible de saisir les traces; il a ainsi rendu tous les observateurs attentifs aux phénomène» d'où l'on peut remonter à ces changements.

« ]'ar ses propres observations il a aussi fait laire des progrès à la science de l'homme et des animaux. On peu l même le considérer comme l'auteur fondamental pour ce qui est de l'homme et des quadrupèdes. Ses îdées relatives à l'influence qu'exercent la délicatesse et le degré de développement de chaque organe sur la nature des diverses espèces, sont desidées de génie qui doivent faire la base de toute histoire naturelle philosophique et qui ont rendu tant, de services à 1 art des méthodes qu'elles doivent faire pardonner à cet auteur le mal qu'il a dit de cet art. Les idées de Bull'on sur la dégénération des animaux et sur les limites que les climats, les montagnes el les mers assignent à chaque espèce peuvent encore être considérées comme de véritables découvertes que chaque jour confirme el qui ont donné aux recherches des voyageurs une base fixe dont elles manquaient absolument. Enfin Bulh.n a rendu à son pays le service le plus grand peut-être qu'il pût lui rendre, celui d avoir popularisé la science par ses écrits.

« Quelques erreurs ne doivent pas nous empêcher de lui payer un juste tribut d'admiration, de respect et surtout de reconnaissance, car les hommes lui devront longtemps soit les doux plaisirs que procurent

à une âme jeune les premiers regards jetés sur la nature, soit les consolations qu'éprouve une âme fatiguée des orages de la vie, en reposant sa vue sur l'immensité des êtres paisiblement soumis à des lois éternelles et nécessaires. »

Il n'y arien à ajouter à cet éloge du savant. Il ne ■nous reste qu'à faire celui de l'écrivain. — Buffon ■entra à l'Académie française en 1753. Son élection était la récompense du succès littéraire autant que scientifique des trois premiers volumes de son Histoire naturelle. Il prononça, le jour de sa réception, un discours sur l'art d'écrire qui est resté célèbre et qui est encore étudié dans les classes, c'est le Discours sur le Style. On peut ne pas approuver toutes les idées que l'auteur y exprime, mais on est forcé de reconnaître qu'il avait longtemps réfléchi aux conditions de cet art d'écrire qu'il pratiquait si bien, et que c'est en connaissance de cause qu'il est devenu un grand écrivain.

Si, en sa qualité de Bourguignon et de compatriote -de Bossuet, il a naturellement le goût de la grande éloquence et des phrases déroulées avec une harmonieuse ampleur, il ne tombe du moins jamais dans l'emphase, et se tient dans les limites permises <le la noblesse et de la magnificence. II n'est d'ailleurs pas monotone, car il sait varier le ton avec les sujets, et comme il n'interrompt jamais la suite et l'enchaînement du discours, il est toujours d'une clarté parfaite. Il excelle à peindre la nature sous tous les points de vue qui peuvent rasséréner et agrandir l'âme, en montrant la supériorité de l'homme sur les autres êtres; mais, bien différent en cela de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, il ne consent

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pas à attendrir sa matière et il n'introduit pas la sensibilité dans des sujets où d'autres la font régner sans partage.

Savant et écrivain de tout premier ordre, Buffon est un des meilleurs exemples de cet accord qui doit régner entre les lettres et les sciences. Un préjugé assez répandu et d'ailleurs injustifié veut que les savants ne puissent être des écrivains. Le nom de Buffon, joint à celui de Pascal, suffit à démentir cette erreur contre laquelle protestent aussi les noms doublement illustres de Fontenelle, de Mairan, de d'Alembert.de Bailly,de Condorcet, de Cuvier. d'Arago, de Flourens, de Claude Bernard, tous savants et écrivains.

Pour mener à bien son grand ouvrage, Buffon eut de tout temps des collaborateurs qui l'aidaient soit à préparer, soit à retoucher les diverses parties de son histoire. Ces auxiliaires n'ont pas tous laissé un nom considérable dans la science : ainsi, l'abbé Bexon et Gueneau de Montbéliard sont considérés moins comme des savants que comme des secrétaires propres à écrire sous la dictée du maître. Par contre, Daubenton est un homme illustre et qui a plus donné à Buffon qu'il n'a reçu de lui.

Daubenton (1716-1799).

Daubenton exerçait la médecine à Montbard, sa patrie, quand Buffon le fit venir à Paris vers 1742 pour l'associer à ses travaux avec le titre de garde et démonstrateur du cabinet d'histoire naturelle. Chargé de tous les détails anatomiques relatifs aux animaux dont Buffon décrivait la forme extérieure, les instincts et les mœurs, il s'acquitta de

ce soin avec tant d'habileté et de conscience que l'on cherche en vain une erreur dans le recueil innombrable des faits dont il a enrichi la science.

Les descriptions de Daubenton paraissaient à la suite de celles de Bufibn et en formaient, comme l'a justement dit Cuvier, le complément essentiel et indispensable. Les premiers lecteurs n'en jugèrent pas ainsi. Autant ils admiraient ce qui venait de Butîon, autant ils dédaignaient ce qu'ils appelaient d'un air de dégoût « la tri paille » de Daubenton. Ils demandèrent une édition de l'Histoire Naturelle où le texte de Bud'on serait allégé de cette suite encombrante. Buffon eut la faiblesse d'y consentir. Daubenton, malgré sa modestie, fut blessé du procédé et renonça à être le collaborateur de son compatriote.

Il continua cependant à résider au Jardin des Plantes, dont il enrichit les collections pendant cinquante ans. Il fut en môme temps professeur d'anatomie au Collège de France et professeur d'économie rurale à Alfort.

On peut rappeler, à propos de cedernierdétail,que Daubenton fut l'un de ceux qui contribuèrent le plus,

la fin du siècle dernier, à faire de l'agriculture une science, en substituant des procédés raisonnes aux pratiques de la routine. Il rendit un grand service à nos cultivateurs et à nos industriels en acclimatant chez nous les moutons mérinos; il écrivit une Instruction pour les bergers chargés de conduire ces animaux.

A la Révolution, Daubenton, favorable aux idées nouvelles, fut, malgré son grand âge, associé à tout ce que le gouvernement fit pour la science. Lorsque le Jardin du roi devint le Muséum, il y resta en [qualité

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de professeur de minéralogie ; il [fut charge d enseigner l'histoire naturelle à l'Ecole Normale et prononça, dans sa première leçon, cette phrase célèbre : « On appelle le lion le roi des animaux ; il n y a pas de roi dans la nature. »

Sous le Consulat, il fut nommé membre du Sénat, et mourut presque aussitôt après dans la nuit du 31 décembre 1799 au i« janvier 1800. Il avait quatrevingt-quatre ans. - Sa femme, qui était elle-même un agréable écrivain, lui survécut jusqu en 181» et entretint avec un soin pieux la tombe qu'elle lui avait élevée au Jardin des Plantes même, au 'sommet du

Labyrinthe. . , ,

Daubenton a été l'un des plus utiles artisans de la science anatomique. Pour compter au premier rang des savants, il ne lui a peut-être manqué qu un peu de cette audace à généraliser dont Buffon était si bien pourvu. Sa timidité à cet égard a été extrême et a fait dire à l'un de ses émules « qu'il ne savai t pas lui-même de combien de découvertes il était 1 auteur. »

Guyton deMorveau (1737-1810).

Guyton de Morveau commença par être avocatgénéral au Parlement de Dijon. Il employa ses loisirs à cultiver les sciences et surtout la chimie dont il donna un cours public et gratuit à l'usage des Dijonnais. L'orgueil de ses confrères en fut scandalisé : il les laissa dire et continua ses leçons; puis trouvant lui-même que le temps qu il donnait à sa* charge était du temps perdu, il démissionna et se consacra tout entier à ses recherches scientifiques. H vulgarisa en France, par des traductions

auxquelles collabora sa femme, les travaux des Anglais et des Allemands ; il prit une part active à la constitution de la nomenclature chimique qui n'est pas moins son œuvre que celle de Lavoisier et de Berthollet. Il a enfin attaché son nom à la découverte des propriétés désinfectantes du chlore.

Guy ton de Morveau avait l'esprit trop éclairé pour n'être pas un partisan convaincu de la Révolution. Il l'accepta avec toutes ses conséquences et ne recula devant aucun des actes que le salut de la patrie lui fit juger nécessaires.

Gaspard Monge (1746-1818).

Gaspard Monge était le fils d'un marchand ambulant de Beaune. Ses aptitudes scientifiques se révélèrent dès l'enfance et lui valurent d'être admis gratuitement au collège de sa ville natale tenu par les Oratoriens. Ceux-ci le gardèrent trois ou quatre ans comme élève, puis l'envoyèrent professer la physique et la chimie à leur collège de Lyon. Il y réussit à merveille, mais comme, pour continuer ce professorat il aurait fallu prendre les ordres, il accepta la proposition qu'on lui fit d'entrer à l'Ecole de Mézières où se recrutaient les officiers du génie et leurs auxiliaires.

Le corps du génie était bizarrement organisé. Pour y être admis comme officier, il fallait appartenir à une famille noble ou vivant noblement, c'està-dire, sans exercer ni métier ni industrie : faute de quoi, l'on ne pouvait servir que dans les rangs inférieurs, eût-on tous les talents du monde. Par exemple, Camot, qui n'avait d'autre noblesse que celle du cœur, mais dont le père était avocat, put devenir

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officier ; quant à Monge, fils d'un colporteur, cet .venir lui était interdit. 11 entra donc dans la seconde section de l'Ecole de Mézières, celle où 1 on formait des piqueurs, contremaîtres, surveillants de travaux et qu'on appelait dédaigneusement.

L'Ecole de la Gâche parce que les élèves y exécutaient en plâtre gâché le modèle des ouvrages de fortifications. Infiniment supérieur à ses camarades et a ses maîtres, il resta quelque temps dans cet état inférieur et, tout en gâchant son plâtre et en exécutant ses épures, conçut l'idée de la géométrie descriptive, qui substituait aux pratiques routinières en usage des procédés d'une rigueur absolue pour la représentation sur des surfaces planes de tous les

corps à trois dimensions. Cette science nouvelle fut fondée et constituée on quelques mois. Messieurs les officiers du génie la traitèrent d'abord d'aussi haut qu'ils avaient l'habitude de traiter son inventeur ; mais ils eurent enfin le bon sens de se rendre à l'évidence. Monge fut nomme professeur de mathématiques à l'Ecole même et traité désormais avec égards : seulement il fut entendu qu'il ne publierait pas sa découverte qui resterait la propriété du corps du génie. Il accepta cette clause bien dure cependant et la respecta jusque après la Révolution.

Sa renommée ne tarda pas a s'étendre grâce à d'autres travaux: il fut nommé examinateur de la marine et membre de l'Académie des sciences.

En 1789 il embrassa avec enthousiasme les principes de la Révolution à laquelle il devait rendre les plus éminents services. Lorsque l'émigration eut désorganisé notre Hotte, il accepta provisoirement le portefeuille de la marine et fit de son mieux pour rétablir nos forces navales. Il n'y réussit pas autant qu'il l'aurait voulu et fut heureux, au bout de quelques mois, de remettre des fonctions qui le détournaient sans grand profit pour le pays d'œuvres plus efficaces.

Le moment arrivait où les savants français allaient être mis en réquisition pour la défense du sol natal, envahi de toutes parts et dévasté par la guerre civile. On avait des hommes, mais sans armes, ni munitions: la science fournil ce qui manquait.

Les cloches des églises furent fondues et donnèrent le bronze nécessaire aux canons. Des procédés ingénieux furent inventés pour la fonte et le forage des bouches à feu. Les cuirs furent tannés par des

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méthodes rapides. On inventa une fabrication presque instantanée Je la pondre, de manière à vérifier xette parole hardie : « On montrera la terre salpetrée huit jours après, on en chargera les canons. >> Gett, dernière tâche fut principalement celle de Mong Tous les matins, pendant un mois il parti de chez, lui avec un pain qui faisait sa seule nourriture de la fournée, et, jusqu'à la nuit tombée, .1 enseigna aux Llpètriers improvisés l'art de fabriquer la poudre en forma huit cents en trente jours II s occupa au de la transformation du fer en acier fondu et surveilla utilement les six fonderies et les cent quatre-vingtquatre forges que l'on avait établies au Luxembourg et aux Invalides. . ,

11 lit mieux encore; il eut, avec quelques amis, tels que Fourcroy, Carnot, Prieur-Duvernois, Berthollet, l'idée d'un grand établissement qui réunirait en un seul groupe toutes les écoles spéciales, artillerie, génie hydrographie, ponts et chaussées, et deviendrait unVaste centre de culture scientifique La Lonvention installa cette belle institution dans les bâtiments du Palais-Bourbon, et Monge en devin a cheville ouvrière. Ouverte le 10 décembre 1794, l'Ecole Polytechnique fut définitivement organisée dès le 1" septembre 1795 et poursuivit dès lors sa glorieuse destinée.

Entre temps, Monge avait pu enfin professer a l'Ecole Normale sa géométrie descriptive, et recueillir l'approbation d'hommes tels que Lagrange et Laplace II était naturellement l'un des membres les plus actifs du nouvel Institut où il ne contribua pas peu à l'élection de Bonaparte, lorsqu une loi inflexible en eut éliminé pour quelque temps Carnot.

Il menai I de fronl les travaux iln savant cl les devoirs du citoyen. C'est ainsi qu'il fut chargé avec l'érudil Daunou d'organiser la République Romaine, lorsque, sous le Directoire, le pape eut été dépossédé de ses Etats. Il ne négligea rien pour communiquer aux Romains un peu de sa foi en laliberté et pour les initier aux bienfaits de la Révolution. Il se heurta contre leur apathie et se vit sans peine déchargé de celte ingrate mission.

C'esl alors qu'il connut Bonaparte el devint son intime ami. Il fut des premiers a recevoir la confidence de l'expédition d'Egypte. Il accepta d'en faire partie et de recruter, de concert avec son inséparable Berthollct, les savants qui formeraient l'Institut d Egypte, c'est-à-dire qui seraient chargés d'étudier, au profit de la science, de l'art et de l'histoire, les mystères et les phénomènes de la terre des Pharaons. Courageux sur le champ de bataille, plein de sangfroid dans les insurrections, il imprima la direction la plus utile aux travaux de l'Institut qu'il présidait et auquel il donna la primeur de son ingénieuse explication du mirage.

Ramené en France par Bonaparte, et nommé sénateur, comte de Péluse, il repril son cours à l'Ecole Polytechnique où il forma de nombreux élèves qu'il tutoyait tous et qui l'aimaient comme un père.

Une put supporter les malheurs de la patrie. Frappe d'une première apoplexie à l'annonce du désastre de Russie, il retrouva un peu de son ancienne énergie pour lutter contre l'invasion. La première Restauration le désola, la deuxième le désespéra. Éliminé de l'Institut, place sous la surveillance de la police, il se dégoûta de la vie et tomba dansunétat de marasme

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dont rien neputletirer. Il mourut en 181 9. Ses anciens élèves lui élevèrent, malgré les menaces du pouvoir, un monument au Père-Lachaise.

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