V. — ARTISTES
L? Bourgogne n'a pas été moins féconde pour l'art que pour la littérature ou la science. 11 est toutefois à noter que la partie de la province qui a forme la Côte-d'< >r n'a vu naître aucun peintre célèbre. Mais a défaut d'un Jean Cousin, d'un Greuze ou d'un Prud'hon elle s'enorgueillit justement d'avoir donne François Rude à la sculpture et à la musique Jean- Philippe Rameau.
Rude (1784-1855).
Rude était le fils d'un brave chaudronnier de Dijon, vaillant travailleur et bon patriote, à l'école de qui il apprit dès l'enfance les vertus de l homme et du citoyen. Après un court passage à l'école primaire, il entra en apprentissage et travailla dans l'atelier paternel. Ce fut vers 16 ans quil eut conscience de sa vocation. 11 avait d'instinct l'amour du beau; son âme, naturellement ouverte à toutes les généreuses émotions s'éleva et se dilata à la vue des grands événements de la Révolution et de l'Empire. Le besoin lui vint d'exprimer au moyen .le l'art les fortes pensées qui hantaient son cerveau et les nobles sentiments dont débordait son cœur. Il . demanda à suivre les cours de l'Ecole dijonnaise des beaux-arts et à échanger le marteau du forgeron
contre le ciseau du statuaire. Son père résista d'abord et ne céda que sur les instances du directeur de l'Ecole, le peintre Devosgc, et d'un amateur éclairé, M. Frémiet. Grâce aux leçons et aux conseils de ses deux protecteurs, Rude fit de rapides progrès techniques et se donna à lui-même cette instruction générale sans laquelle, en dépit des dons naturels et de l'habileté professionnelle, il n'y a pas d'artiste complet. 11 continuait d'ailleurs à aider son père une partie de la journée : sa force d'esprit et de corps lui permettait de suffire à tout.
Il se trouva bientôt assez avancé pour entrer à l'école des Beaux-Arts de Paris. L'enseignement qu'on y donnait ne lui plut guère et, dans la suite, il s'efforça d'oublier tout ce qu'il y avait appris. Il obtint successivement le second et le premier grand prix de Rome, et il allait partir pour l'Italie lorsque les alliés envahirent la France. Il rentra à Dijon pour veiller sur les siens. A la seconde Restauration, il put prouver sa reconnaissance à l'un de ses protecteurs. M. Frémiet dut, à cause de ses opinions libérales, quitter la France et chercher un refuge en Belgique. Rude voulut être de moitié dans cette dure épreuve et l'accompagna sur la terre d'exil. Son séjour aux Pays-Bas ne fut pas perdu : il y obtint des travaux qui le mirent à peu près, lui et sa nouvelle famille, à l'abri de la misère et lui donnèrent, en attendant la gloire, la possession complète des secrets de son art. Ce fut alors qu'il renonça au style académique, dont la banalité et l'affectation étaient devenues insupportables à son génie, et qu'il se fit une manière à lui où l'observation exacte de la nature s'unissait au plus noble idéal. Il devint par
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àeKrés le sculpteur le plus original et le plus puissant
Ïune époque qui a cependant produit les Prad.er et
n,Z dAn-ers. Les bas-reliefs qu'il exécuta pour
S cw" au dtSvuereu et qu'un incendie a en part.
,,.n s appelaient et soutenaient presque lacompa- Son a^ctx dont Phidias a décoré le Parthénon
d, Ma h rTé e àM- Frémiet, il rentra en France en 1827 et eut quelque peine à se rappeler au souvenir du public. Mail Cartelier, dont il avait été l'élève, lui nrneura des commandes.
P ïl exposa des œuvres remarquables, et notamment le «Mercure rattachant ses talonnières » ; enfin au Salon de 1833 il conquit tous les suffrages ave
tem ps avant la Révolution de 1830 il av ait eto 2- de toute la grande scu pture de 1A de Triomphe-, mais des intrigues lui enlevèrent a ls considérable partie de la commande. H ne garda Pndes trophées", celui que Ton voit a droite ^ n venant des Champs-Elysées; mais il en fit un pu chef-d'œuvre. Certes le monument serait bien plus beau s'il était tout de la main de Rude ; mais le génie de Rude éclate bien mieux au voisinage des oeuvres médiocres qui servent de repoussoir à la sienne. Deux années lui suffirent à achever ce beau groupe du Départ ou de la Marseillaise. C'est la personn.ficaon de la résistance héroïque que la France révolutionnaire opposa aux envahissements de toute 1 Europe Le pays se lève en masse pour repousser 1 ennemi- En tète marche le père, conduisant son jeune fils qui, le regard levé sur le visage paternel y puise la confiance et l'enthousiasme. Après vient 1 aïeul .
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oublieux de son grand âge, il a pris le casque et le boucher. Ici un soldat bande l'arc, un autre sonne la charge, un autre fait cabrer son cheval. Tous sont enflammés de l'ardeur guerrière que leur souffle la 1 aine, planant au-dessus d'eux d'un vol superbe' et entraînant le. groupe entier dans son mouvement farouche. L un de ses bras montre le ciel; l'autre i épee au poing, signale et menace l'ennemi Sa' bouche ouverte pousse le chant de vengeance et de victoire. °
II serait impossible à l'histoire ou à la poésie de rendre plus au vif la même impression et de faire mieux saisir les sentiments qui animèrent les Français de la Révolution, lorsqu'ils furent menacés dans leur indépendance et dans leur liberté. Quel artiste il a iallu pour produire un tel effet; quel artiste, niais aussi quel cœur d'homme et de patriote '
Patriote, Rude l'était dans toute la force du terme et il n'a jamais perdu une occasion de donner l'immortalité du marbre ou du bronze à ceux qui ont con couru à faire la patrie libre ou glorieuse. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'cà se rappeler sonmaréchal Ney son Monge. sa Jeanne d'Arc écoutant ses voix son Napoléon de Fixin, son tombeau de Godefroy Cavaignac.
Son caractère était à la hauteur de son patriotisme Pur de toute compromission et de toute défaillance il ne connut d'autres plaisirs, après les joies de l'art' que ceux de la famille et de l'amitié. Il se tint à l'écart des querelles d'école et des entre-mangeries d'artistes; il ignora les intrigues et les platitudes qui facilitent trop souvent le succès. L'Académie des Beaux-Arts ne l'a pas compté parmi ses membres ■
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anrùs un premier échec, il prit la résolution de ne plus s'y présenter. La postérité l'a bien vengé de celle injuste exclusion. Lasalledu Louvre qui renferme les chefs-d'œuvre de la sculpture au xix e siècle s'appelle aujourd'hui la salle de Rude et cette désignation atteste qu'il est bien reconnu pour le chef et le maître des sculpteurs de notre temps. Il mourut en 185S, presque subitement, en pleine possession de son génie. L'âge avait blanchi sa barbe de lleuve, mais avait respecté sa tète et son bras. Rien n'est plusbeau que ses deux dernières œuvres « Hébé jouant avec l'Aigle » et « l'Amour dominateur. »
Rameau (1683-1704).
Rameau était le fils d'un organisle de Dijon. Il sut la musique, pour ainsi dire, dès le berceau et ne voulul jamais s'occuper d'autre chose, au grand ennui de son père qui songeait à faire de lui un homme de robe. Pour couper court aux reproches paternels et se livrer en liberté à ses goùls. Rameau quitta un beau jour sa ville natale et se mit à courir le inonde. Son premier voyage le conduisit à Milan où il séjourna, quelques mois, mais, semble-t-il, sans grand profil pour son instruction musicale.
Notons en passant que Rameau s'est formé tout seul, ou à peu près. Il est ce que l'on appelle aujourd'hui un autodidacte et n'a subi en rien l'influence des compositeurs qui, justement à cette époque, renouvelaient la musique en Italie. Peut-être eùt-il mieux valu pour lui et pour nous qu'il en fût autremenlet qu'il se mît par exemple à l'école de Durante, où il aurait été le camarade de Pergolèse.
Revenu d'Italie, il entra comme violon dans une
troupe de comédiens ambulants et battit avec eux la province. Las de ce pauvre métier, il vint chercher fortune à Paris. Il concourut pour l'orgue de Saint- Paul, mais le musicien qui présidait le concours le prit en défaveur et reconduisit malgré son talent. 11 •accepta alors, pour vivre, l'orgue de la cathédrale de
Clermont-Ferrand et le tint pendant cinq ans. Ce long séjour en Auvergne fut pour lui une période de ■travail fécond ; il étudia la théorie et la pratique de son art et poussa ses progrès aussi loin que le peut faire un esprit réduit à ses seules ressources, quelque hien doué qu'il soit d'ailleurs. Lorsqu'il se crut en état de monter au rang des maîtres, il voulut revenir A Paris ; mais les chanoines de Clermont, à qui il
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(il
était lié par un traité, refusèrent de lui rendre sa liberté. Pour les y décider, il fit un beau dimanche à la grand'messe un charivari épouvantable, tirant de son orgue les sons les plus discordants, écorchant les oreilles qu'il avait jusque-là charmées. Il promit en outre que les Clermontois n'auraient de lui désormais, en l'ait de musique, qu'un vacarme pareil ou encore pire. On le savait entêté et très capable de tenir parole : on le laissa partir.
Il se rendit en hâte à Paris, obtint une place d'organiste qui assurait sa subsistance, et se mit en quête d'un livret d'opéra dont il ferait la musique. 11 n'en trouva point de longtemps : ni Lamotte,ni Danchet, les maîtres du genre, ne voulurent entendre parler de lui. 11 composa, dout occuper ses loisirs forcés, son Traité d'harmonie qui lui valut l'estime des connaisseurs et l'amitié du financier la Popelinière, le Mécène des musiciens. Grâce à la protection de ce fermier général, il eut de Voltaire le livret deSamson et Dalila; niais lorsqu'il eut terminé sa partition, la représentation de la pièce fut interdite : la censure ne voulut pas laisser jouer à l'Opéra un sujet pris de la Bible.
Cependant la cinquantaine arrivait, et il était temps de faire ses débuts ou de renoncer au théâtre. Rameau obtint, moyennant finances, un livret de l'abbé Pellegrin, intitulé Hippolyte et Aricie. Il se hâta de le mettre en musique et parvint, non sans peine , à le faire représenter. L'accueil du public fut un peu froid pendant les premiers jours : on reprochait au débutant de ne pas ressembler assez à Lulli. Puis on lui rendit justice et, un ou deux mois après la première représentation de son œuvre, Rameau était
considéré comme le premier musicien de France. 11 mit à profit cette faveur déclarée de l'opinion : dans les vingt ans qui suivirent, de 1733 à 1734, il ne donna pas moins de vingt-cinq pièces, toutes applaudies.
Il traversa, sans dommage immédiat pour sa réputation, la querelle fameuse de la musique française et de la musique italienne qui partagea Paris en deux camps et qui suscita une foule d'écrits dont le plus célèbre est la Lettre sur la musique de Jean-Jacques Rousseau.
Dans cette querelle, la victoire sembla sur le moment rester indécise entre les deux écoles : elle s'est déclarée depuis contre Rameau qui a définitivement perdu son procès.
Ses théories ont été reconnues insuffisantes, même en ce qui concerne la basse, fondamentale. Ses opéras sont tombés dans l'oubli, sauf Castor et Pollux, son chef-d'œuvre. Mais son nom reste illustre dans l'histoire de la musique française où il fait époque.
Avant lui l'Opéra était un spectacle monotone, n'ayant guère d'intéressant que le récitatif. Rameau le "réforma et le renouvela, grâce à sa science de l'harmonie, au tour nouveau et à la variété de ses ouvertures, à la perfection de ses airs de ballet. La musique dramatique lui doit de sérieux progrès dont le souvenir a survécu à ses œuvres.
Au physique, Rameau était un long, maigre, osseux personnage, presque aussi sec que Voltaire auquel il ne ressemblait d'ailleurs que par là. Au moral, il ne péchait pas, dit-on, par excès de sensibilité ou d'amabilité. Si l'on croit Diderot : « Il ne pensait qu'à lui: le reste de l'univers lui était comme d'un clou à un soufflet. Sa femme et sa fille n'avaient qu'à mourir
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quand elles voudraient. Pourvu queles clochesdelaparoisse qui sonneraient pour elles continuassent de résonner la douzièmeet la dix-septième, tout irait bien.» Il y a certainement de l'exagération dans ces paroles, qui n'iraient à rien moins qu'à faire de Rameau un monstrueux égoïste : mieux vaut dire que la passion de son art ne lui laissait pas le loisir d'être toujours sociable, En lui l'artiste avait le pas sur l'homme: c'est sans doute une faute, mais combien il 'autres, après tout, l'ont commise !