VI. —HOMMES D ETAT
Nous arrivons à un emploi de l'intelligence qui n'est pas, quoi qu'on en puisse dire, le moins utile ni le moins grand, puisqu'il a pour objet l'amélioration des institutions publiques et la bonne organisation de la société. Il n'est que juste d'admirer les vrais savants et les vrais artistes ; mais il ne faudrait pas, comme certains le font, les mettre de parti pris au dessus des hommes d'État. Souvenons -nous que le génie de Richelieu ne vaut pas moins que celui de Corneille, et qu'aucun écrivain ne mérite d'être estimé en son genre plus que Colbert dans le sien ou que ïurgot.
La Côte-d'Or n'a pas produit d'homme d'Etat plus célèbre que Carnot. Nous avons déjà parlé de ce grand homme et nous n'y reviendrons pas. Nous nous bornerons à raconter quelques personnages qui pour être moins grands que VOrcjanhateur de la victoire, n'en méritent pas moins un souvenir.
Aubriot (?-1382).
Au moyen âge, nous trouvons Aubriot qui fut
fi s côte-d'or
intendant des finances et prévôt de Paris, sous Charles V, et en cette qualité assainit et fortifia la capitale. Il rendit à la royauté et par conséquent à la France, car à cette époque il n'y avait de salut pour la France que dans une forte centralisation sous le pouvoir royal, il rendità l'une et à l'autre le service de construire la Bastille, excellent instrument de la centralisation nécessaire. Mais si Aubriot a bien fait de construire la Bastille, il faut se hâter de dire que les patriotes de 1789 ont encore mieux fait de la renverser. Un trait curieux à noter, c'est qu'Aubriot fut un des premiers à faire l'essai de sa prison, et qu'il put, dans une captivité momentanée, en vérifier la solidité. Il méritait mieux que cette dérision du sort, car c'était un bon serviteur du pays.
Philippe I»ot (1428-1494).
On peut en dire autant de Philippe Pot qui, après la chute de Charles le Téméraire, se donna à la France et lui resta fidèle. Il doit sa gloire au noble langage qu'il tint auxÉtats généraux deli84.
Hubert Languet (1518-1581).
Au xvi c siècle nous voyons sortir de la Côte-d'Or bourguignonne Hubert Languet, tour à tour magistrat et ambassadeur. Invinciblement attaché au protestantisme, Languet quitta la France après la Saint-Barthélémy et se réfugia en Allemagne où il mit au service de ses coreligionnaires, ses talents de diplomate et d'écrivain. Il remplit avec succès diverses missions auprès des princes protestants et composa, mais malheureusement en latin, un beau livre qui a pour titre: Revendications exercées sur la tyrannie.
Faute de pouvoir parler ici du président Jeannin
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dont ce serait pourtant la place, nous passons à la Révolution et à l'Empire qui ont reçu de la Côte-d'Or des serviteurs distingues. Dans le nombre, nous retenons les trois plus considérables, Prieur, Berlier, Maret.
M»i-iein* Duvernois (1703-1 8321.
Prieur-Duvernois était un de ces nombreux bourguignons que l'exemple et la protection de Monge avaient attirés dans le corps du génie. Rentré dans la vie civile, dés avant 1789, il fut député à la Convention el élu membre du Comité de Salut Public, où il se distingua aux côtés de Carnot.
11 v a îles gens qui ne peuvent entendre parler delà Convention sans prendre de petits airs effrayés. Sans doute cette Assemblée a fait des eboses terribles; mais elle a fait surtout de grandes choses. Elle amérité qu'un homme, attaché à d'autres idées, mais trop généreux pour n'être pas quelquefois juste, le légitimiste Berryer se soit un jour écrié en parlant délie dans une circonstance solennelle: « Je jure que la Convention a sauvé mon pays. »
La Convention eut pour principal instrument le Comité de Salut public à qui elle délégua ses pouvoirs pour la défense du territoire et des institutions républicaines. Ce Comité, au moment de son fonctionnement le plus complet, comprenait: 1° ceux que l'on appelait les gens de la haute-main: Sainl-Just, Cou* thon et Robespierre; 2° les révolutionnaires :Barère, Billaud, Varennes, Collot d'Ilerbois; 3° les travailleurs : Jean-Bon Saint-André qui réorganisa la marine ; Cambon qui surveilla les finances ; Robert Liudet qui pourvut aux nécessités de l'administration inté-
rieure;Carnot et Prieur qui se partagèrent la guerre, l'un faisant les plans et dirigeant la marche des armées, l'autre pressant les approvisionnements : l'un était le major-général des armées françaises, l'autre en était l'intendant en chef et le munitionnairc.
On sait que l'intendance a sa part dans les défaites comme dans les victoires : il faut rapporter à Prieur une part de l'honneur que valurent à la France, après les craintes de 1793, les succès do 1794, attestés par 27 victoires, par 80.000 ennemis tués, par. 90.000 ennemis blessés, par 116 places prises. Quand un homme a collaboré à une tuile œuvre, il est impossible que la postérité oublie son nom : elle n'a pas oublié celui de Prieur.
Berlier (1761-1846).
Berlier était avocat à Dijon quand ses compatriotes l'envoyèrent à la Convention où il se distingua par sa science juridique. Sous l'Empire, il entra au Conseil d'Etat et fut l'un des rédacteurs du Code Napoléon. La part qu'il prit à cette grande œuvre le recommande à notre souvenir.
Le Code est le recueil officiel des lois de notre pays. Avant 1789, ce recueil n'existait pas: la législation variait d'une province à l'autre, au grand détriment des justiciables. La Révolution entreprit de faire l'ordre et l'unité dans l'amas confus d'usages, de coutumes, de règlements que lui avait légué l'ancien régime. Elle n'eut pas le temps voulu pour y réussir. L'Empire reprit la tâche et la mena à bien.
Napoléon appela au Conseil d'Etat des jurisconsultes éprouvés : Bigot-Préameneu, Portalis, Tronchet, Merlin, Treilhard, Henrion de Pansey, Berlier
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qui, sous sa direction, codifièrent les lois existantes en les amendant et en les complétant. Le Code Napoléon fut promulgué de 1803 à 1810 dans l'ordre suivant: code civil, code de procédure civile, code de commerce, code d'instruction criminelle et code pénal. Le temps a apporté et apportera des modifications à cette grande œuvre ; mais elle subsiste dans son ensemble, également honorable pour ceux qui l'ont accomplie et bienfaisante pour le pays qui en observe le*' prescriptions.
Exilé à la Restauration, Berlier rentra en France après les journées de juillet 1830. 11 avait employé le temps de son exil à d'utiles travaux de jurisprudence et d'histoire.
Maret (1763-1839).
Maret était le fils d'un fameux médecin de Dijon. Destiné d'abord au génie militaire, il se tourna vers la diplomatie où la protection du comte de Vergennes lui promettait un bel avenir. Il passa quelques années à Paris et, tout en poursuivant les études nécessaires à ses projets, il s'y créa de belles relations.
A la réunion de l'Assemblée nationale, il eut l'idée de faire le compte rendu des séances et publia un bulletin journalier qui parut d'abord seulet plus tard fut réuni au Moniteur: il continua ce travail, admirablement exécuté, jusqu'à la séparation de l'Assemblée. 11 concourut alors à la fondation du Club des Feuillants, destiné à soutenir la monarchie constitutionnelle, lien fut récompensé par un poste diplomatique à Hambourg et bientôt à Bruxelles. Après le 10 août, dont il accepta les conséquences, il devint l'un des chefs de division du ministère des affaires
étrangères. Il quitta bientôt ces fonctions pour remplir une mission en Angleterre après laquelle il fut envoyé comme plénipotentiaire à Naples.
Il se rendait par la voie de terre à son poste, lorsqu'au mépris du droit des gens il fut mis en arrestation par le gouvernement autrichien, coutumier de semblables méfaits. Il subit un dure captivité à Mantoue et à Kufîstein dans le Tyrol et eut assez de force d'âme et de corps pour résister aux plus rudes traitements. Il fut échangé trois ans ans après avec d'autres détenuspolitiques contrôla fdle de Louis XVI. que l'Autriche se décida enfin à racheter, après des hésitations si mesquines qu'elles en devenaient odieuses.
A sa rentrée en France, Maret fut de la Commission qui devait négocier avec l'Angleterre un traité de paix bientôt rendu impossible par le 18 fructidor. 11 s'attacha ensuite à la fortune de Bonaparte, et devint, après Brumaire, chef d'unmiuistère central, la secrétairerie d'Etat, où venaient aboutir et d'où se distribuaient les affaires des différents déparlements ministériels. Seul, il présentait les pièces à la signature du cbef de l'Etat et avait la haute main sur foules les all'aires civiles. 11 accompagnait l'Empereur aux armées et prenait part aux négociations qui suivaient les victoires.
En 1811, il dut accepter le ministère des Relations extérieures en remplacement de Champagny et lit des efforts inutiles, mais louables, pour donner enfin la paix à la France. Il avait reçu le titre de duc de Bassano, sous lequel il est plus connu que sous son propre nom.
La Restauration lui infligea un exil de quatre ans.
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La monarchie de Juillet le lit pair de France et lui confia môme pendant quelques jours, en novembre 183i, la présidence du Conseil des ministres. Le trait distinctif de Maret, c'est avec son entente de toutes les parties de l'administration, son assiduité infatigable et sa puissance de travail. Il ne faut pas oublier non plus qu'il est le créateur de la presse parlementaire en France.