‹ Côte occidentale d'AfriqueChapitre 11 sur 71 · E. IMiiii, ('iliicur · texte numérisé non relu

E. IMiiii, ('iliicur

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dans la forêt, requiert le concours de l'homme, et, volant audevant de la troupe, d'arbre en arbre, de broussaille en broussaille, cherche à l'entraîner au pied du tronc d'arbre qui contient la ruche convoitée.

« Mais malheur h qui s'attaque à la horde bourdonnante ! Toujours prête à la lutte, celle-ci fond sur l'agresseur, quelque nombreux, quelque redoutable qu'il soit; elle le harcèle, l'aiguillonne avec furie, jusque dans la fuite.

(( Un jour c'est une girafe qui défile le long de la colonne, puis, hardiment, fend les rangs, culbutant quelques hommes, jetant le désordre parmi les animaux que cette vision singulière a frappés d'effroi. Ou bien c'est un troupeau d'éléphants qui, à notre approche, se retire lourdement, à pas lents et comme à regret, en laissant derrière lui un sol raviné, jonché d'arbustes déracinés.

« Une autre fois, l'embrasement d'une immense étendue de savanes oppose à la marche une barrière infranchissable ! Le terrible fléau est accouru de l'horizon, avec une rapidité foudroyante, comme une tempête déchaînée de feu et de fumée ! En avant des flammes hantes et stridentes, on voit pêle-mêle, se heurtant, se froissant, se foulant, bondir, se précipiter en tous sens, dans un état d'effarement indescriptible, gazelles, sangliers, buffles, panthères, les plus inoffensifs comme les plus féroces des hôtes de ces régions. Rapprochés par l'imminence du péril commun, les uns et les autres ont pour unique préoccupation d'échapper au sort affreux qui leur est réservé, s'ils ne franchissent pas le cercle de feu qui va les élreindre.

« Les incidents se succèdent ainsi, nombreux, variés, imprévus, souvent gais, parfois tragiques, mais apportant toujours une heureuse diversion à la tristesse désespérante de ces marches sans fin qui sont, pour l'Européen, comme les étapes d'un douloureux pèlerinage dont le terme lui paraît de jour en jour plus lointain.

« L'arrivée à l'étape, l'établissement du bivouac sont l'occasion de nouvelles scènes émouvantes ou pittoresques. L'emplacement est rapidement choisi; c'est, d'ordinaire, un terrain inculte, broussailleux, situé au bord du fleuve ou auprès d'une mare, abreuvoir des fauves auxquels on doit parfois disputer un domaine dont la possession était jusqu'alors indiscutée !

(( Dans le voisinage de l'ennemi, on dispose le bivouac en lui donnant la forme d'un carré dans l'intérieur duquel, à la tombée de Ja nuit, convoi, bétail, auxiliaires, se hâtent de chercher un refuge.

« En pavs ami, la colonne est disséminée par groupes, de la manière la plus commode pour utiliser les abris que présente le campement.

« Lorsque le gîte d'étape est un village, on s'établit à proximité. Si la population est hospitalière, un tableau riant attend alors la troupe à son arrivée. Les jeunes filles du village, dans le simple appareil de la beauté, les jambes nerveuses, le buste ferme, le corps souple et gracieux, se portent à sa rencontre et, fléchissant légèrement le genou, par marque de respect, offrent au soldat altéré une eau rafraîchissante dans de vastes calebasses.

« A leur suite, selon la coutume imposée par les conquérants indigènes, et qui n'est qu'un tribut obligatoire déguisé, le chef du village, accompagné d'une députation de notables, vient saluer le commandant de la colonne et déposer à ses pieds les rares produits du pays : des œufs, du laitage, quelques poules d'une blancheur immaculée, présents inestimables qui sont, sans retard, distribués aux malades.

« Si la guerre a épargné le troupeau, quelques moutons et, selon la richesse du village, un ou plusieurs taureaux à la robe luisante, d'un beau noir d'ébène, sont amenés et offerts en grande pompe.

« Déjà un toit de chaume, choisi parmi les plus coquets et les plus fraîchement garnis, a été soulevé, tout d'une pièce, par vingt bras vigoureux, au-dessus de la case qu'il recouvre, et transporté sur l'emplacement du camp. Là, comme par enchantement, quelques abris se trouvent ainsi promptement improvisés.

« Vient le moment du palabre traditionnel : échange de salutations, de protestations de dévouement de la part des indigènes ; de remerciments, d'assurances de protection et de paix de la part du chef français. Celui-ci, à son tour, fait la répartition des cadeaux qu'il destine à ses hôtes, payant généreusement, rendant toujours au décuple de leur valeur les dons qu'il en a reçus. Cependant, la fête ne serait pas complète si les chanteurs, musiciens el danseurs {(jriols) ne se mettaient de la partie. Dans l'après-

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midi, un tam-tam auquel tout le village prend part est organisé en l'honneur des étrangers, et se prolonge bien avant dans la soirée, à la satisfaction des noirs, avides de semblables réjouissances !

(( Si, au contraire, les habitants sont inhospitaliers, — ce qui malheureusement est le cas le plus fréquent chez les peuples musulmans; — à rapproche de la colonne, hommes, femmes, enfants, bétail, tout déserte le village; seuls quelques captifs sont laissés pour essuyer les remontrances et la mauvaise humeur bien naturelle de l'Européen. C'est que, dans ce même village, où quel-

Fig. 13. — Le lion du Sénégal.

quefois règne l'abondance et qui est redevable à notre protection de ses richesses, de sa sécurité, ce dernier ne pourra se procurer, à n'importe quel prix, le moindre aliment. »

Quoique d'une taille un peu au-dessous de celle des lions de l'Atlas, le lion sénégalais n'est pas moins redoutable que ce dernier lorsqu'il se trouve aux prises avec le chasseur. « Il faut avoir le cœur de deux hommes, disent les indigènes, pour oser tirer un lion. »

En règle générale, il n'attaque pas l'homme; le gibier lui fournissant une proie facile et abondante. Il établit le plus souvent

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son repaire à proximité des mares qui, pendant la plus grande partie de l'année, forment, dans les vastes déserts de l'intérieur, les seuls abreuvoirs des fauves. Dans ce domaine, le lion règne en maître incontesté, et n'a que l'embarras du choix pour satisfaire ses instincts de carnassier.

Dans une exploration que nous effectuâmes en 1869, dans le Bounoum, nous bivouaquâmes à diverses reprises auprès de semblables mares... Des biches, des sangliers, pressés par la soif, ne craignaient pas de venir, au milieu du jour, s'y désaltérer presque sous le canon de nos carabines. A la nuit tombante, par le nombre de cris d'animaux de toute sorte, plaintes lugubres, rauques rugissements... qui se faisaient entendre, on pouvait conjecturer que tous les fauves de dix lieues à la ronde s'étaient donné rendezvous autour de ces mares et que des familles entières de lions y avaient établi leur quartier général.

Lorsque le lion a ainsi dépeuplé une contrée, aiguillonné par la faim, il se rapproche des campements des Peulhs et des Maures, les peuples pasteurs du Sénégal, et c'est alors sur leurs troupeaux qu'il prélève son impôt quotidien.

Le docteur Ricard décrit ainsi qu'il suit le moyen employé par les Maures pour se débarrasser de cet hôte incommode : « Quand, (( par les hurlements des chiens et les mouvements du troupeau, on ((. sait qu'un lion a pénétré au milieu des bœufs, tous les hommes (( du camp entourent le parc, armés de bâtons gros et courts. Le K lion, étourdi par le bruit et embarrassé au milieu des bœufs (( agités, cherche une issue à travers les intervalles des bêtes du (( troupeau; partout où il se présente, il est reçu à coups de bâton « sur le museau et refoulé jusqu'à ce qu'il succombe sous les « coups. »

Nous doutons fort de l'efficacité d'un pareil procédé. Nous pensons que les Maures dont le troupeau est ainsi attaqué n'ont pas la folle prétention de vouloir immoler, à coups de gourdins, le terrible félin aux mânes de ses victimes; ils se contentent simplement d'ordinaire, comme nous l'avons souvent constaté, do chercher par leurs cris et par le bruit à tenir celui-ci éloigné du bétail. A cet effet, mimis de longues branches et de bâtons, les bergers, à l'approche de la nuit, se disposent par groupes autour du troupeau dont

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une partie a été, au préalable, par le moyen d'entraves, mise dans l'impossibilité de fuir. Toutes les fois que le lion est signalé à proximité de l'une des faces de ce parc improvisé, tous ensemble, les indigènes se mettent à frapper la terre en avant d'eux, en vociférant en même temps de toute leur force jusqu'à ce que, intimidé, effrayé par ce vacarme, l'animal batte en retraite. Et le même manège recommence à chaque nouvelle tentative que fait le lion pour se rapprocher du troupeau.

Le souvenir d'un de ces spectacles est resté gravé dans notre esprit d'une manière inoubliable.

« C'était dans la nuit du 1" janvier 1886, au camp de Toukolo. La température était descendue à 10 degrés centigrades : après les fortes chaleurs du jour, on éprouvait la sensation d'un froid intense.

(( Tout autour et dans l'intérieur du camp étaient allumés de grands feux dont les reflets éclairaient d'une lueur rougeàtre le feuillage des arbres et les silhouettes des sentinelles. Auprès de ces feux, ressemblant à autant de fantômes, étaient allongés les soldats, le corps roulé dans leur toile de tente.

« Environ deux cents femmes de tout âge, à qui la liberté venait d'être rendue, n'ayant pour tout vêtement que des haillons, frissonnant de froid, toussant à faire pitié, se tenaient accroupies devant quelques feux, pressant contre leur sein, pour les réchauffer, de malheureux enfants; successivement elles présentaient aux tisons à demi éteints leurs membres glacés par la fraîcheur de la nuit. Non loin de là, deux chevaux arabes, le matin superbes de vigueur, et qui venaient d'être frappés comme d'un coup de foudre par cette maladie au caractère encore mal défini qui, dans le haut Sénégal, enlève en quelques heures les sujets les plus robustes, étaient étendus, les flancs agités, semblant dans le râle de la mort implorer le secours de leurs maîtres!

« A l'entrée de la nuit, un troupeau d'une vingtaine d'hippopotames s'était approché des feux, pressé par la curiosité que les chasseurs indigènes attribuent aux animaux de cette espèce et qu'ils mettent à profit pour les faire tomber dans leurs pièges; puis, à l'appel d'alarme de l'un des leurs, tous ensemble, poussant un hennissement formidable, qui retentit dans le silence do la nuit comme

le son bruvant d'une trompe, masses monstrueuses, se précipitèrent avec fracas vers le fleuve, renversant, écrasant tout ce qui se trouvait sur leur passage.

« Vers minuit éclate soudain un rugissement si effroyal^le, qu'il

V\". 14. — Malinkais guerrier et cliasseur.

semble surgir du milieu du camp! Dans le lointain, sur plusieurs points, d'autres rugissements lui répondent. C'est le signal d'un vacarme produit par mille cris d'animaux et par les clameurs aiguës, discordantes, de cinq à six cents auxiliaires qui, chargés de la garde du troupeau, cherchent à chasser les lions que l'on aperçoit rôdant autour du camp. Toute la nuit dura la ronde funèbre de ces animaux féroces, tournant et retournant sans cesse autour du camp;

toute la nuit dura ce sabbat infernal, grandissant, s'affaiblissant suivant le degré de violence des rugissements; et, dans l'intermittence des cris, se faisait entendre un chœur plaintif formé des sanc^lots, des gémissements étouffés des esclaves, et du râlement des chevaux expirants ! »

Le Sénégal, nous le voyons, offre un vaste champ à l'activité et au courage des chasseurs de bêtes fauves. Sur les différents points de cette contrée, quelques indigènes s'adonnent volontiers à cet exercice : il faut de leur part, en raison des faibles moyens dont ils disposent contre les animaux féroces, une intrépidité et une audace remarquables pour oser courir les mille dangers auxquels ils se trouvent exposés.

Les chefs Maures, par exemple, se réunissent quelquefois pour chasser le lion à cheval. Ils forment autour du lion, que l'on a forcé de sortir de son repaire, un vaste cercle qu'ils rétrécissent peu à peu jusqu'à ce qu'ils puissent décharger sur l'animal leur arme à bonne portée. Le lion, blessé, les yeux étincelants de férocité, bondit sur les agresseurs qui s'éloignent au galop de course pour se mettre hors de l'atteinte de ses bonds formidables. Lorsque voyant l'impuissance de ses efforts, affaibli, épuisé par le sang qui coule de ses blessures, le lion veut reprendre haleine, les cavaliers reforment le cercle et, après plusieurs évolutions de ce genre, parviennent ainsi à abattre, à coups de fusil, le terrible félin. Seuls, des cavaliers consommés et déterminés peuvent exécuter de pareilles prouesses; la moindre imprudence, la moindre hésitation seraient leur arrêt de mort.

Sur la rive gauche du Sénégal, quelques Toucouleurs et, dans le haut Niger, des Malinkais et des Bambaras s'adonnent également à la chasse. On reconnaît habituellement ces chasseurs au bonnet en peau de panthère dont ils forment leur coiffure et aux gris-griii (amulettes) composés de dents et de griffes d'animaux, qu'ils portent sur leurs vêtements comme autant de trophées.

Les émotions de la chasse ont pour ces derniers un attrait si puissant, qu'elles les poussent à s'expatrier de leurs villages, parfois pendant des mois entiers, pour aller s'établir au milieu des

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contrées habitées par les fauves. Là, le chasseur se construit une petite hutte, ou Lien s'installe un abri dans le creux d'un arbre ou dans l'anfractuosité d'un rocher. Dès lors, il demande à la chasse sa nourriture et, comme les bêtes féroces dont il partage l'existence, il ne quittera la contrée qu'après l'avoir dépeuplée. 11 n'est ruse qu'il n'emploie pour atteindre le gibier : lui tendant des embûches de toute sorte, le guettant pendant de longues heures, posté à l'affût auprès des rares abreuvoirs. Dans ces rudes exercices, l'homme ne tarde pas à acquérir un instinct, une agilité surprenante. Il nous a été donné de voir plusieurs de ces indigènes à l'œuvre. L'un d'entre eux, notamment, se faisait remarquer par une adresse et une intrépidité remarquables : c'était un Peulh du nom d'Amarat. D'une constitution en apparence chétive, le torse et les jambes émaciés, Amarat possédait des membres d'acier et pouvait marcher et courir, sans fatigue, pendant une journée entière. Avant de se mettre en chasse, ce Peulh, perché comme un aigle sur la cime d'un arbre, interrogeait avec soin la contrée environnante. Qu'un mouvement inusité se produisît sur un point de l'horizon, par exemple le frémissement des feuilles d'un arbuste, le soulèvement d'un peu de poussière, indices invisibles pour tout' œil moins exercé, Amarat descendait de son poste aérien et se dirigeait vers ce point. Chemin faisant, à la trace laissée sur le sol, il reconnaissait l'animal avec lequel il allait avoir affaire. Se débarrassant successivement, au fur et à mesure qu'il avançait, des bardes qui composaient son costume, il se glissait ainsi peu à peu, lentement, presque en rampant, jusqu'aupi^ès de lui, de manière à pouvoir le tirer à coup sûr, au posé, selon l'habitude des indigènes.

Malgré la défectuosité de leurs armes, ces hardis chasseurs hésitent rarement à attaquer la panthère et même le lion. Amarat, dont le corps était couvert de cicatrices provenant des blessures qu'il avait reçues dans ses luttes corps à corps contre les fauves, accompagnait un jour des officiers à la chasse, sur les bords du marigot de Fanaye. Pendant que ceux-ci se reposaient, à l'ombre d'un arbre, pour laisser passer l'heure accablante de la chaleur, Amarat se mit en chasse pour son propre compte, inspectant minutieusement chaque touffe d'herbes, chaque buisson. Tout à coup, dans

l'un d'eux il distingue, couché auprès des restes d'une biche à demi dévorée, un magnifique lion qui, repu, se livrait aux douceurs de la sieste. Avec autant de sang-froid que s'il s'agissait d'abattre une

Fig. IC. — Peulh chasseur, d"aprt'S une photographie.

perdrix, Amarat vise à l'œil le monstre endormi et fait feu. Un rugissement rauque, terrible retentit dans la solitude, puis tout rentra dans le silence; le lion avait bondi sur place et était retombé foudrové sur le sol.

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Pour les Européens qui habitent le Sénégal, principalement pour ceux qui mènent la vie monotone des postes, la chasse est aussi un moyen précieux de distractions et d'émotions. Quelques offi-

pig. 17 —^Négresse accoutrée selon les caprices des modes parisiennes.

ciers s'y sont fait des réputations de Nemrods, justement méritées. Dans le courant de Tannée 188G, il suffisait chaque jour, à MM. le docteur Lota et le lieutenant de spahis de Ségur, d'une sortie de

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quelques heures autour des postes de Diamou ou de Niagassola, pour abattre quelque biche ou quelque sanglier, et autant de pintades et de perdrix que leurs serviteurs pouvaient en porter.

On devine combien d'incidents, d'aventures diverses, gaies, bizarres, tragiques même, doivent marquer les parties de chasse dans de semblables contrées. Un jour, Ton suit un troupeau d'antilopes au sillon laissé dans les hautes herbes par leur passage, quand tout à coup Ton se trouve face à face avec une panthère qui poursuit le même gibier; le fauve, aussitôt découvert, se tapit à terre, prêt à fuir, la vue de l'homme résolu le frappant d'effroi; l'oceasion est alors favorable pour l'attaquer, mais il faut avoir lœil prompt et la main sûre, car, une fois blessée, la panthère se jette sur son agresseur et devient un ennemi aussi féroce et aussi redoutable que le lion.

Une autre fois Ton se livre à l'ardente poursuite 'd"une bande de pintades qui, comme pour vous attirer en offrant à vos coups un but .plus alléchant, se groupe tout entière sur un petit espace. Au moment où Ton va s'en approcher d'assez près pour faire feu, à vos côtés, presque à vous écraser, passe, avec un piétinement terrible qui ébranle le sol, une famille entière d'hippopotames se ruant vers le fleuve, sans se soucier des obstacles qu'ils rencontrent, ni des balles qu'on décharge sur eux et qui glissent sur leur dur épidémie comme sur une cuirasse.

Dans une autre circonstance, au moment où un officier se dispose à ramasser à terre une perdrix qu'il vient d'abattre, un serpent noir, dont la moindre morsure est mortelle, se dresse devant lui, la gueule ouverte, prêt à lui disputer sa proie. Une seconde d'hésitation, et c'en est fait du chasseur. Heureusement le deuxième canon de son arme est encore intact et il le décharge à bout portant dans la gueule du monstre.

Un autre jour, enfin, à proximité même d'un poste, un officier (M. le lieutenant Bérut, de l'infanterie de marine) est précipité à U'Tre et foulé aux pieds par un bœuf sauvage que sa vue seule a

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suffi pour irriter. 11 ne doit son salut qu'à la présence d'esprit d un tirailleur qui, dun coup de feu tiré à bout portant, abat le féroce animal presque sur le corps de l'officier.

Toutes les parties de chasse n'ont pas heureusement une issue aussi funeste. Il en est une, notamment, qui a défrayé longtemps les conversations des habitants de Saint-Louis et dont nous avons connu les héros. Nous ne résistons pas au désir de la conter k cette place.

C'était en 187..., au mois de décembre, la saison la plus favorable pour la marche et pour la chasse.

Dans l'une de ces popotes cosmopolites comme on en trouve seulement dans quelques-unes de nos colonies, et où l'élément civil ■et militaire fraternisent gaiement le verre en main, étaient réunis des officiers des différents corps de la garnison et des négociants et fonctionnaires de Saint-Louis. On causait chasses et aventures galantes, le sujet habituel des conversations de ces pensions dont on exclut, avec infiniment de raison, toute polémique sur les questions d'un caractère irritant, principalement sur la politique.

Des jeunes gens, récemment arrivés de France, ne rêvaient rien •de moins que de renouveler sur la terre sénégalaise, les exploits 'Cynégétiques du fameux Gérard, le tueur de lions: « Mes amis, dit l'un des officiers présents, une excellente occasion s"offre à vous de mettre vos courages à l'épreuve. Un Peulh dos environs est venu :se plaindre ce matin même, au gouverneur, qu'un lion attaquai, -chaque nuit son troupeau, et lui avait déjà enlevé })lusieurs bœufs •et force moutons; il demande que des Européens aillent le débarrasser du terrible animal. »

Sous les tropiques, les imaginations s'exallent vite et se mettent facilement à l'unisson de la température de feu du climat torride. D'un commun élan, tous conviennent d'aller, le jour même, attendre à Taffut le monarque léonin et de faire bonne justice de ses méfaits. Rendez-vous est pris pour deux heures du soir. A l'henre dite, l'expédition se met en route pour Dakar-Bango. Elle comprenait neuf personnes; ainsi que cela a lieu dans un corps constitué en vue d'effectuer une opération de guerre, les différentes armes et services y étaient représentés, comme si chacun d'eux eût pris à

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cœur d'y délécruer son champion; l'élément civil était, de son cùté, représenté par trois notables de la ville.

Jamais départ ne se fît avecplus d'enthousiasme. Les habitants de Saint-Louis qui virent partir nos chasseurs crurent que ceux-ci allaient sans doute entreprendre la conquête de quelque province ennemie, ou^ tout au moins, courir à l'assaut de quelque taia redouté (fortification nègre). C'est qu'en effet la caravane présentait un aspect vraiment guerrier. Tous les chasseurs étaient armés de pied en cap : couteau de chasse, revolver, fusil double, rien n'y manquait. L'un des docteurs, grand chasseur devant l'Éternel, s'était muni, pour la circonstance, d'une canardière préhistorique, longue, énorme, sorte de couleuvrine qui, si elle n'abattait pas souvent sa pièce, assommait à chaque coup, par l'effet du recul, le malheureux qui s'en servait. La simple vue de cet arsenal était (le nature à fasciner, sinon à foudroyer le plus terrible des ani-

maux

A titre de renfort, comme aussi pour le transport des vivres, car le côté gastronomique de la partie n'avait pas été non plus négligé, suivaient huit noirs solides, vigoureux, armés également jusqu'aux dents, et que l'on destinait en outre à rapporter le corps de l'animal dont on avait juré la perte. Enfin, fermant la marche, venait une chèvre, maigre, étique, destinée à servir d'appât, et que l'on était obligé de traîner comme si elle eût prévu le sort qui lui était réservé.

Après deux heures à peine de marche, on atteignit Dakar-Bango. On fit halte auprès du parc à bestiaux que le lion avait fréquemment visité les jours derniers, et que les bergers, par crainte d'une nouvelle attaque, avaient abandonné. La chèvre y fut attachée, et, tout auprès, l'on déposa le redoutable arsenal des chasseurs. Puis, sur la proposition de l'un des joyeux compagnons, on résolut, en attendant Theure de l'affût, pour prendre de nouvelles forces, d'entamer les provisions de bouche que l'on avait apportées.

A un*,' centaine de mètres du parc, se dressait un bouquet d'acalîias et de fromagers, arbres gigantesques aux troncs rugueux et garnis do piquants, dont l'ombre tutélaire semblait inviter au repos. Les chasseurs s'y établirent et l'on procéda au souper champêtre. l..orsquc celui-ci touchait à sa fin, le soleil était sur le point de dis-

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paraître de l'horizon. — Encore un choc des verres et chacun à son poste de combat! ...

Tout à coup, dans la direction d'un fourré de broussailles placé à proximité du parc à bestiaux, retentit un cri rauque, terrible. L'air en est ébranlé !

Gaendé (le Lion)! crient les noirs en se sauvant à toutes jambes

Fig. 18. — Ouvriers d'art Je Saint-Louis. (Collection M. M.)

dans la direction opposée. Un second rugissement, plus rapproché, plus formidable, succède aussitôt au premier, et à cent cinquante pas, rasant la terre, prête à bondir, apparaît une superbe lionne.

Le canon de la fameuse couleuvrine, et tout le formidable arsenal reluisaient là, menaçants, à quelque cent pas seulement des chasseurs. Mais combien plus rapprochés étaient les troncs des fromagers et des acacias! Sans consacrer à la réflexion un temps trop

précieux, et avec une agilité surprenante dans un pays où les forces humaines s'étiolent si vite, nos disciples en saint Hubert s'élancèrent vers ces derniers et, sans souci des épines qui lacéraient les vêtements et les chairs, se trouvèrent, pour la plupart, bientôt juchés sur les plus hautes branches, d'où ils pouvaient suivre sans danger toutes les péripéties du drame qui allait se dérouler.

Ajoutons à l'honneur de quelques-uns d'entre eux, vieux routiers qui n'étaient pas à leur coup d'essai, qu'ils se campèrent bravement au pied de l'arbre, leur couteau de table à la main, prêts à disputer chèrement leur vie à la bête féroce.

Un instant abasourdie par ce remue-ménage, inquiète et flairant quelque piège, la lionne hésite, comme pour se demander sur lequel des deux gibiers elle portera sa préférence. Puis, poussant un rugissement formidable, elle bondit sur sa proie! Un craquement d'os broyés se fait entendre et, tenant dans sa gueule le corps sanglant, pantelant de la chèvre, la lionne disparaît dans les profondeurs du bois.

Le premier moment de stupeur passé, nos chasseurs courent aux armes. Pris d'un redoublement d'ardeur, tous décident qu'ils vont attendre de pied ferme le fauve qui ne manquera certainement pas de reparaître. A cet effet, ils se groupent en demi-cercle auprès du parc, face à la direction présumée de l'attaque, et attendent là, l'arme prête, scrutant du regard l'obscurité profonde qui les environne. Les noirs, qui après bon nombre d'appels étaient revenus de la cachette dans laquelle ils étaient allés se blottir au moment de l'alerte, furent disposés en arrière du groupe, prêts à passer de nouveaux fusils aux combattants dès que ceux-ci auraient déchargé leurs armes.

La nuit s'écoula dans une attente fiévreuse; mais sans doute que la lionne devina les projets et la héroïque résolution de nos Nemrods et qu'elle ne voulut pas celte fois courir les chances d'un combat inégal, car elle ne reparut point, se contentant, pour son repas, de la modeste bique.

Au soleil levant, les chasseurs reprirent, tristes et penauds, le chemin de. Saint-Louis.

A peine en route, les indigènes qui ouvraient la marche s'ar-

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rêtèrent brusquement et, posant une main sur la bouche pour recommander le silence, désignèrent de l'autre un point de la brousse où un mouvement insolite venait de se produire. Les chasseurs entrevirent un instant, bondissant dans les hautes herbes, un animal au pelage de couleur fauve, dont l'extrémité de la queue, en forme de panache, émergeait au-dessus des herbes. Gaendé, Gaendé, crièrent les noirs. Une décharge générale suivit ce cri; puis les chasseurs s'avancèrent, coude à coude, avec prudence, pour pouvoir faire tête à l'attaque si redoutable du lion qui se débat dans les convulsions de l'agonie. Devant eux, gisait, criblé déballes et baignant dans son sang... un magnifique veau qui s'était échappé la veille du troupeau du Peulh et était revenu rôder autour de son parc. Nous renonçons à dépeindre la consternation et le dépit qui saisirent nos chasseurs, et la tristesse du retour. Non, jamais débris d'une troupe qui a essuyé ime sanglante défaite ne montrèrent un plus morne accablement ! Tous avaient juré de ne souffler mot de l'aventure : ils avaient pris la précaution de faire faire, par Allah, le même serment aux indigènes; mais ils avaient compté sans le besoin de bavardage et l'esprit d'indiscrétion inhérents à ces derniers, qui n'eurent rien de plus pressé, à leur arrivée à Saint-Louis, que de narrer tous les incidents de l'équipée dont ils enjolivèrent et exagérèrent encore les détails comiques, selon la manière habituelle des noirs.

Nous ajouterons, comme dernier détail, que la popote dut indemniser le Peulh du prix de son veau. Cet indigène supplia le gouverneur de le préserver à l'avenir de pareils défenseurs, qui ne manqueraient pas de détruire les quelques animaux de son troupeau qui avaient pu échapper jusque-là à la dent cruelle du roi des forêts.

La danse au Soudan. — En pays noir, la danse consiste, en général, en poses et en mouvements lascifs réglés par le tam-tam. D'ordinaire, l'un des musiciens, se détachant du cercle des spectateurs, suit pas à pas le danseur, s'attachant à ses mouvements, le stimulant du regard et de la voix, cherchant, en un mot, à s'identifier à sa personne. Parfois, danseur et musicien, s'excitant à l'envi, accélèrent la mesure jusqu'à ce que l'un et l'autre tombent épuisés.

Les danses exécutées par les habitants du Soudan ont été Lien souvent décrites par les voyageurs.

Prises dans leur ensemble, écrit M. E. Noirot, dans son remarquable ouvrao"e : A travers le Fouta-Djallon, les danses, chez les différentes races de la côte occidentale d'Afrique, se ressemblent beaucoup. En général, c'est plutôt un tremblement du corps tout entier qu'un pas proprement dit. Il semble que les jeunes négresses s'appliquent à remuer les jambes le moins possible, et Tbabileté pour la danseuse consiste à parcourir le diamètre du cercle formé par les spectateurs, en glissant sur le sol par de nombreuses saccades. Cependant, dans certains villages, j'ai vu des femmes danser un pas tout différent de ceux qui sont généralement pratiqués. A voir l'enthousiasme qu'elles excitaient, les ovations dont elles étaient l'objet, il était à supposer que ces femmes devaient être des sujets d'élite qui rompaient avec les traditions. Tantôt c'était deux jeunes filles aux formes élégantes qui, la tète haute, le torse rejeté en arrière, le jarret tendu, tout en faisant tournoyer des écharpes qu'elles tenaient de chaque main, dansaient un pas savant où les pieds, suivant le rythme précipité des tambours, touchaient alternativement le sol de la pointe et du talon. D'autres fois, une, deux, trois jeunes fdles, entraient dans le cercle en tournant sur un mouvement de valse rapide, dont le pas était aussi régulier que le nôtre.

La danse des nègres, dit aussi M. l'abbé Boucher, dans la Côte des Esclaves, se fait remarquer par une mimique erotique analogue au zamacueca des créoles; la passion s'y exalte souvent jusqu'au [)aroxysme. Dès qu'il se livre à cet amusement chéri, le noir ne se possède plus: ses pieds, ses jambes, ses bras, sa tête, tout en lui entre en mouvement; ses épaules semblent se disloquer; ses coudes se touchent : il crie, il chante, il bat des mains, il se tapote la poitrine, il se livre à des contorsions effrénées où l'impudeur s'aflQche souvent sans retenue... Telles sont, dans leur ensemble, les danses des noirs du Soudan.

Nous ajouterons cependant que chaque race, et pour mieux dire, chaque peuplade du continent africain a sa danse propre, selon ses goûts, son mode de vivre, ou son origine; sorte de danse nationale qui a un caractère distinctif très marqué.

Nous décrirons ces danses particulières lorsque nous passerons en revne les différentes races qui peuplent le Soudan occidental.

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