UN PALABRE. - ENTREVUE DU COLONEL FREY ET
AKAR, EN 188(i. (Composition de M. le capitaine IMiilippe.)
fio COTE OCCIDENTALE D'AFRIQUE
couleurs ont vu exécuter par nos troupes à Saint-Louis; mais, cequi leur appartient en propre, c'est la gymnastique incohérente à laquelle se livrent les chefs de section qui, lançant leur fusil en Tair,. esquissent, en marchant, les pas les plus fantaisistes, entremêlésd'entrechats et de honds à faire pâlir un clown d'envie! Puis, le groupe se divise en deux détachements qui viennent se placer à une centaine de mètres l'un de l'autre, se faisant face. Enfin paraît Abdoul; il s'avance à cheval, entouré des chefs du Fouta et de deux cents cavaliers qui se pressent autour de lui comme pour lui former un rempart de leurs corps. Derrière, marchent les guerriers, au nombre de deux mille environ, disséminés par groupes correspondant aux contingents formés par les différents villages du Fouta.
« Abdoul Boubakar prend place auprès du colonel. C'est un homme de quarante-cinq à cinquante ans, grand et svelte, aux extrémités fines, au corps souple. Les traits du visage sont ceux qui caractérisent la race toucouleure : nez long et droit, lèvres minces,, veux vifs et intellisients.
« Abdoul est vêtu très simplement. Il porte le boubou blanc^ (sorte de grande blouse); le pantalon des Peullis, court et aux mille plis; et, comme coiffure, un turban garni de gris-gris (amulettes). La simplicité austère de sa tenue fait un contraste singulier avec le bariolage des vêtements de gala qu'ont revêtus quelques chefs et les griots de sa suite, vêtements dont les vives couleurs acquièrent au pays du soleil des tons chauds et gais, des reflets chatoyants qui s'harmonisent d'une façon merveilleuse avec l'éclat et la pureté de l'azur du ciel.
« Après les salutations d'usage, accompagnées de force poignées de main, à la suite de chacune desquelles il est de bon ton chez les indigènes de porter sa main sur la poitrine, comme pour prendre le ciel à témoin de la sincérité de la marque d'amitié qui vient d'être donnée, le palabre commença.
« 11 fut très cordial, mais long et laborieux, comme le sont tous les palabres des noirs.
(( Le palabre terminé, les deux chefs regagnèrent leur camp respectif. Ce fut alors, au camp des Français, pendant plusieurs heures, un défilé incessant de griots et de guerriers de l'armée d'Abdoul qui venaient fraterniser avec les tirailleurs et les spahis. De temps à
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autre, l'inLerprète annonçait au commandant supérieur Tarrivée de « quelqu'un de bonne famille » qui demandait à le saluer. Le plus souvent, ce personnage « de bonne famille » terminait sa visite en mendiant un cadeau, lequel consistait généralement en une poignée de cassonnade ou de riz, ou en quelques feuilles de tabac. »
III. La race maxdixgue. — caractères généraux. — Le Malinkais et le Mandinkais sont des noirs de haute taille, aux cheveux crépus; ils habitent les rives du haut Niger et tous les pays compris entre le haut Niger et le haut Sénégal, ainsi qu'une partie du Fouta Djallon.
Ces populations parlent divers dialectes dérivant d'une même langue.
Elles sont fétichistes, mais plus disposées à embrasser la religion musulmane que la religion chrétienne.
Parmi les nombreuses variétés de la race mandingue, on distingue les Bambaras, les Sarrakholais ou Soninkais et les Khassonkais : nous consacrerons à chacune d'elles une étude spéciale.
Disons dès maintenant que, comme signe distinctif, les sujets de cette race pratiquent sur le visage de leurs enfants en bas âge, avec un couteau rougi au feu, des plaies qui deviendront plus tard ■des cicatrices ethniques. « Souvent, dit M. Alfred Rambaud, dans la France coloniale, le père se laisse un peu guider par le caprice et le désir de rendre son enfant aussi beau que possible; cependant, chez les Bambaras on voit toujours trois grandes cicatrices sur chaque joue, s'étendant de la tempe à la mâchoire inférieure ; on les retrouve chez les Soninkais du Kaarta. » Les Khassonkais pratiquent les mêmes raies, mais généralement moins longues; et ils -en ajoutent souvent trois petites verticales, sur le front, entre les deux yeux.
La figure ne reçoit pas seule ces ornementations. Les Malinkais du Ouassoulou, les femmes notamment, ont la poitrine, le ventre, €t presque tout le corps couverts de petites cicatrices.
A l'exception des Soninkais ou Sarrakholais, les peuplades de race mandingue sont en général dune nature très indolente, et ont peu de goût pour le commère : elles fournissent surtout des cultivateurs et des chasseurs.
Le Malinkais et le Mandinkais ont la tête rasée, s'ils sont musulmans. S'ils sont fétichistes, ils portent les cheveux relevés sur le haut de la tête, en forme de casque.
La coiffure des femmes de la même race se rapproche beaucoup
Fig. 35. — Type malinkais de la rive gauche du haut Niger, d'après une photographie de M. Van Bosch.
de colle des hommes. Les cheveux sont relevés sur le sommet de la tête et nattés par-dessus des chiffons, de manière à former un casque.
Caractère des peuplades de race :nlv\dixgue. — Dans une étude très intéressante sur ces peuplades, intitulée : Deux ans entre
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Sénégal et Niger, M. lu D"" Lota dépeint ainsi qu'il suit, le caractère des Malinkais et des Mandinkais :
Le fond de leur caractère est la paresse et le brigandage. Notre implantation dans le pays a singulièrement refroidi leur amour du pillage, mais,
36. — Type mandinkais de la rive droite du haut Niger, d'après une photographie de M. Van Bosch.
par cela môme qu'elle assure aux habitants la tranquillité, elle leur permet de se livrer sans souci aux douceurs du far-niente qu'ils savent si bien apprécier. Avant l'arrivée de nos colonnes, le pillage et la guerre étaient leur principale occupation pendant la plus grande partie de l'année : les ruines que l'on rencontre pres(|ue partout l'attestent; aujourd'hui pillards et conquérants, demain pillés et vaincus, ils étaient perpétuellement sur le qui- vive. Aussi leurs constructions sont-elles emj)reintes
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d'un cachet spécial : les villages sont adossés à des montagnes escarpées dont les habitants connaissent les sentiers et les refuges ; dans les cavernes, entre les grands blocs de grès, des abris sont construits, la récolte de l'année est entassée; des cuvettes naturelles que les pluies ont remplies, ou des sources d'eau claire ne sont pas loin. L'ennemi avance: il est signalé. Est-il trop puissant? La lutte est-elle incertaine? Sauve qui peut! le village est déserté; tous, hommes et bêtes, gagnent les hauteurs et assistent, loin du danger, à l'incendie de leurs pénates. • L'envahisseur parti, chacun rentre, et, quelques jours après, sur les murs noircis par la fumée, des toits de case pointus, coquets, nouvellement o-arnis de paille fraîche, s'élèvent; le dommage est en grande partie réparé.
Un seul manque à l'appel : quand tous ont fui, le chef du village est resté à son poste, attendant l'ennemi qui ne l'épargnera pas, il le sait bien; coutume sublime qui malheureusement tend à disparaître!
La lutte est-elle possible? Les femmes, les enfants, les esclaves et les bêtes se réfugient dans la montagne; les hommes libres attendent l'arme au pied : le tata (mur d'enceinte) est solide; il a 3 ou 4 mètres de haut : ne le franchit pas qui le veut. Les portes, au fond d'un long boyau crénelé, sont barricadées; les toits de case, trop voisins de l'enceinte, sont jetés à bas : l'ennemi y mettrait le feu... L'envahisseur pourtant a enfoncé les portes, franchi le rempart; tout n'est pas fini : les cases, groupées quatre par quatre et entourées de murs, sont de véritables réduits qu'il faudra enlever tour à tour; les ruelles sont étroites, deux rangées de créneaux les défendent. Mais l'incendie s'allume, vole de toit en toit, chassant devant lui les défenseurs. Le tata du chef reste seul debout, dominant le village en flammes; refuge suprême où les derniers combattants s'entassent, se barricadent et succombent sans se rendre.
La présence de nos troupes a ramené la sécurité dans ces régions que la guerre menaçait de dévaster; et pourtant toutes ces peuplades, quelles que soient leurs mœurs, leur origine et leur religicn, qu'elles soient musulmanes fanatiques comme les Toucouleurs, ou fétichistes comme les Malinkais, professent peu de sympathie pour nous. Quelques milliers d'individus se réfugient, il est vrai, assez volontiers dans les environs de nos forts, sous la protection de nos canons; ils admettent fort bien que nous les défendions, que nous leur payions le plus cher possible les vivres qu'ils nous fournissent, mais ils n'acceptent que difficilement les impositions et les corvées, même rétribuées. Ils sont pillards de leur nature, et nous réprimons énergiquement toute agression de leur part vis-à-vis des caravanes; ils sont paresseux et nous leur imposons quelquefois des corvées que nous rétribuons, c'est vrai, mais qu'ils trouvent incompatibles avec leur dignité et leurs habitudes; aussi ne nous aimentils pas, et, alors qu'un blanc a toutes les peines du monde à obtenir, en
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payanl, du lait et des œufs dans les villages qu'il protège, le fils de Samory, dont les troupes avaient, en 1885, mis à feu et à sang tous les pays compris entre Bafïing et Niger, était acclamé comme un chef et comme un ami par les habitants de ces mêmes régions qu'il traversait en se rendant en France, et comblé de présents de toute sortes. La douceur de notre part leur semble de la faiblesse, et, n'étaient la longue portée de nos armes et la solidité de nos troupes qu'ils ont appris à connaître, tous ces peuples imiteraient l'exemple des Sarrakholais, qui, en 1886, profitant de l'absence de la colonne française occupée sur les bords du Niger,