‹ Côte occidentale d'AfriqueChapitre 14 sur 71 · I-if;. 37. — Type malinkais (haut Sénégal · texte numérisé non relu

I-if;. 37. — Type malinkais (haut Sénégal

prirent les armes, entre Kayes etBakel, sans provocation ni vexation de notre part, coupèrent nos communications avec Saint-Louis, et mirent notre jeune colonie à deux doigts de sa perte.

Loin de nous l'intention de refuser à ces peuples toute valeur, toute aptitude au progrès ; nous les avons vus de trop près pour ne pas leur reconnaître de réelles qualités individuelles : coureurs infatigables, insensibles aux privations, intrépides devant le danger, quelques-uns rendent chaque année des services signalés dans les rangs des tirailleurs. Mais ont-ils les goûts et les aptitudes nécessaires pour améliorer leurs produits indigènes, augmenter le rendement de leurs terres, en un mot, offrir au commerce français un champ productif et exploitable? Tournons, nous ne le croyons pas, et nous basons notre appréciation sur Findolence de ces populations, sur leur manque de besoins, et principalement sur le peu

de valeur intrinsèque de leurs productions. Tant que l'on ne sera pas parvenu à arracher ces peuples à leur torpeur, à leur créer des besoins qui les forcent à travailler, à vaincre la puissance d'inertie qu'ils opposent sans cesse, et que l'on n'aura pas découvert dans le pays de matière d'échano-e plus riche ou plus abondante que celles rencontrées jusqu'ici,

Fig. 38. — Slalinkais du haut Niger (rive droite).

il est à craindre que notre colonie ne demeure ce qu'elle est : — une ligne de forts dans une vaste nécropole.

Relations de la France avec les peuplades de race mandingue. — Jusqu'en 1880, les peuplades de race mandingue du haut Sénégal et du haut Niger ne nous étaient guère connues que par le récit des rares explorateurs qui avaient parcouru cette partie du Soudan.

C'est de cette époque que date, comme conséquence de la re-

SÉNÉGAMBIE

prise du mouvement de pénétration de la France vers ces

ces contrées,

Fig. 31». - Types malinkais du haut Niger (rive gau.hej.

l'ouverture de nos relations avec ces peuplades, et l'on peul dire que ces relations débutèrent imv un ,:.change de coups de fusil.

Le chef le plus puissant du haut Niger était alors l'almamy Samorv. Celui-ci était depuis plusieurs années le maître incontesté, sur la rive droite du haut Niger, d'un vaste territoire ayant pour centre le Ouassoulou et qui s'arrondissait chaque jour dans tous les sens, au détriment : d'une part, de l'empire de Ségou ; de l'autre part, des petits Etats indépendants compris dans la grande houcle du Niger, et de ceux qui s'étendent de la source de ce fleuve à la côte occidentale.

Ses armées étaient sans cesse occupées à comhattre sur les frontières, pour asservir de nouvelles populations, tandis que luimême, avec un esprit politique rare chez les chefs de sa race, organisait en arrière les régions conquises, y créant des places fortes, plaçant auprès du chef de chaque village des résidents, représentants de son autorité, chargés de veiller à la fourniture régulière par ce dernier, d'approvisionnements pour l'alimentation de ses troupes et de contingents pour grossir ses armées.

S'il accueillait, sans les maltraiter, les populations qui venaient à lui ou se rangeaient sans combattre sous sa domination, il sévissait avec la dernière cruauté contre celles qui lui avaient résisté. Dans ce cas, les hommes faits dont il pouvait redouter la vengeance étaient tous massacrés. Les enfants, les femmes, les vieillards étaient, suivant leur âge, répartis entre ses guerriers en récompense de leurs services.

« Au mois de février 188,2, écrivions-nous dans un ouvrage déjà cité, Samory était occupé à une de ces entreprises. Il assiégeait Keniéra, grand village de la rive droite du Niger, à quarante kilomètres environ du fleuve. 11 avait employé à cet effet sa tactique ordinaire. Si une attaque de vive force ne réussit pas, il investit; il entoure le village de Haniès, petits camps retranchés; et attend tranquillement que la trahison ou la famine lui en ouvre les portes.

c( Depuis cinq jours, Keniéra était tombé entre ses mains, et les vain({ueui's jouissaient en sécurité de leur triomphe, quand tout à coup une colonne française se présenta devant leur camp.

« Solhcité par des envoyés de Keniéra, qui étaient allés implorer son appui, le chef de la colonne française qui oi)érait dans le

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haut Sénégal était accouru au secours de cette, ville. En arrivant, il trouve le village détruit et, dans ses ruines fumantes, les cadavres carbonisés de deux cents malheureux, qui avaient été égorgés en châtiment de leur résistance.

(c Revenu de la surprise que lui cause cette attaque imprévue, Samory rallie promptement son armée. Il se jette aussitôt cà la poursuite de la petite troupe, la fait harceler par ses cavaliers, dont on peut déjà apprécier la bravoure et l'audace, et cherche à la devancer aux passages difficiles pour lui couper la retraite. Samory traverse le î^iger à sa suite; il entre dans le Bourée et dans les deux Mandings, provinces renommées pour leur richesse en mines d'or. »

Fidèle au programme qu'il s'est tracé, Samory forme le projet de s'établir, d'une manière définitive, sur les pays de la rive gauche du haut Xiger où ses bandes viennent de pénétrer.

Aussi, pendant les campagnes qui suivirent, en 1883, en 1884, et en 1885, ne cessa-t-il de travailler activement h. la réalisation de ses desseins et, malgré de nombreux combats, glorieux pour nos armes, qui lui furent livrés par nos colonnes, Samory se maintint sur la rive gauche.

A la fin de l'année 1885, ces bandes investissaient le fort de Niagassola; une partie de ces dernières avait envahi le Gadougou, et le Gangorau, menaçant ainsi sur une longueur de trois cent cinquante kilomètres la ligne des postes que nous venions de créer de Médine à Bamakou.

Ses pertes avaient été importantes : mais, resté maître du pays, il pouvait se proclamer vainqueur; aussi faisait-il annoncer partout son triomphe, en ajoutant qu'il irait prochainement faire ses ablutions dans les eaux du Sénégal, devant Bafoulabé, et planter son étendard sur les murs en ruine du fort !

C'est dans ces circonstances difficiles que fut entreprise la campagne 1885-1886.

Le nouveau commandant supérieur, le lieutenant-colonel Frey, reçut pour mission de débarrasser le haut Sénégal et la rive gauche du haut Niger des bandes de Samory.

Ces dernières, placées sous le commandement de Malinkamnry,

frère de Samory, étaient évaluées à huit mille hommes environ, dont une grande partie était établie à Gale, sur le flanc de la ligne Kita-Niagassola.

Le commandant supérieur concentre ses troupes à Kita et, par une marche rapide, se porte en deux colonnes sur Gale pour surprendre Malinkamory. Celui-ci refuse le combat et se replie vers le Niger.

Fig. iO. — Soldat de l'année de Saïuury, d'après uue photographie de M. Van Bosch.

La colonne française, laissant en arrière ses impedimenta et les troupes européennes qui sont incapables d'affronter les fatigues d'une trop longue marche, se jette à la poursuite des bandes de race mandingue.

C'est le récit de cette opération que nous donnons ci-après :

RÉGIT DU UU.MBAT DU FaTAKO-DjIXGO, LIVUÉ PAR LE COLONEL FuEY

AUX BANDES DE Samoiiy (.JANVIER 188G). — (( La colonuc légère.

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constituée à l'effectif de 50 cavaliers et de 300 tirailleurs sénégalais, se met en route à trois heures trente du soir.

« Au début, le chemin, sinueux et difficile, court sur la crête d'une colline rocheuse; il traverse ensuite un espace de six à huit kilomètres d'étendue, plat, sans arbres, sans herbes, d'où émergent un

Fig. 11. — Soldat de l'armée de Samory, d'ajirès une photographie de M. Van Bosch.

nombre infini de termitières, qui lui donnent l'aspect d'une vaste plaine de tombeaux.

« Puis le sol devient rocheux et présente une succession ininterrompue de collines, et de marigots encaissés entre des bords à pic, de huit à dix mètres de hauteur. Un traînard attardé sur la route donne des renseignements qui ne laissent aucun doute sur la possibilité d'atteindre l'ennemi. Des traces nombreuses de son récent passage sont relevées à chaque instant par les tirailleurs : sept ;i huit sillons, parallèles au chemin, fraîchement ouverts, témoignent du grand nombre des fugitifs. « Colonel, disaient les tirailleurs on

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montrant les crottins qu'ils ramassaient sur la route, vois, ils sont encore chauds ! Malinkamory n'est pas loin ! » Instinctivement^ hommes et chevaux accélèrent l'allure, sans souffler autrement que pour le passage des marigots, et c'est presque en courant que- Ton marchait, lorsque la pointe d'avant-garde surprit un petit poste avancé de trois hommes. Le cri d'alarme qu'ils vont jeter s'arrête net dans leur gorge. Ficelés et bâillonnés, le couteau sur la poitrine, ils se décident à parler. Malinkamory, croyant la colonne encore à Nafadié, doit passer la nuit à cinq kilomètres en avant, à l'abri du marigot Fatako-Djingo.

(( Les chevaux, qui, par leur hennissement, pouvaient dénoncer la marche de la troupe, sont, ainsi que tout le convoi, laissés en arrière sous les ordres du capitaine Ridde.

« La colonne se remet en marche, guidée par les trois jnisonniers, que des tirailleurs conduisent au moyen d'une cord<^ passée autour du cou, prêts à la serrer et à les étouffer s'ils tentent de donner l'alerte.

« La nuit était superbe ; la lune brillait ; on allait avec toutes les précautions imaginables. Vers une heure, après avoir franchi encore trois marigots, le colonel arrête la tête de la colonne. -Un tirailleur grimpe sur le faîte d'un arbre; de ce point, il voit scintiller, devant lui, à travers le feuillage, des groupes de feux aussi nombreux, dit-il, que les étoiles qui sont au ciel. En effet, l'armée de Malinkamory, qui avait été ralliée en route par la plus grande partie de ses détachements, était là, échelonnée sur plus d'un kilomètre de longueur.

« Exténués par la fatigue, embarrassés d'un convoi de femmes et de 1,000 à 1,500 captifs qu'ils traînaient à leur suite, les fugitifs, après avoir à la hâte allumé des feux, s'étaient endormis, non toutefois sans avoir, par dernière mesure de prudence, élevé une petite palissade de bambous pour barrer la route.

« L'un des prisonniers signale un sentier qui permet de descendre un jtar tiu dans le fond du marigot et de remonter sur l'autre- Lord. La 2" compagnie commence le passage, silencieusement; lesliommes s'accroupissent sur l'autre rive. Heureusement, à ce moment, la lune, conmie si elle eût été complice, s'était voilée.

« Au bruit d'un bambou brisé par l'un des tirailleurs, quelques-

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jioirs se réveillent en sursaut; inquiets, ils dressent la tète; ils vont jeter l'alarme! Tout à coup retentit le commandement de : Feu! aussitôt suivi d'une salve bruyante.

« Il s'éleva alors dans le camp de Malinkamory une clameur de ^surprise et d'effroi si déchirante que les cœurs en furent saisis : Toubako! touhako! ce sont les blancs, ce sont les blancs !

« Aux feux de salve succédèrent aussitôt des feux rapides très nourris, destinés à fouiller le terrain en avant et à empêcher l'enïiemi de se reconnaître. Puis, la petite troupe chargea.

(( Il s'ensuivit une mêlée générale qui faillit être fatale à nos sol- <lats : ceux-ci, malgré la sonnerie de « Cessez le feu », tiraillaient dans toutes les directions, entraînés par l'exemple de plusieurs «l'entre eux qui, anciens gi'iotfi, marchaient devant les groupes, chantant victoire à tue-tête, exaltant les guerriers au combat, puis, bondissant à droite, bondissant à gauche, à chaque saut, à chaque pirouette, déchargeaient leurs armes au hasard. Ce ne fut qu'à force d'énergie, de cris et de bourrades, que les chefs purent reformer la troupe.

(( Des feux de salve, exécutés comme à l'exercice, furent alors dirigés sur la ligne des feux de bivouac, qui se prolongeait au loin.

((. Surpris en plein sommeil, l'ennemi avait fui, abandonant une partie de ses armes et de ses chevaux sur le champ de bataille; une quinzaine de ces derniers, tout sellés et en bon état, furent donnés comme monture de rechange aux officiers. L'ennemi laissait quelques cadavres autour des feux, et un grand nombre d'autres dans un petit marigot, situé sur la gauche du chemin, où beaucoup avaient cherché un refuge à la première décharge de <îOups de fusil. »

PouRsurrE de l'armée de Malinkamory. — <c La colonne se mit aussitôt à la poursuite dés bandes ennemies dont le point de ralliement était le village de Nabou; vers 4 heures 30 du matin, après avoir ('changé encore quelques coups de feu avec les fuyards, elle s'arrêta pour bivouaquer. Les dispositions de sûreté prises, de grands feux d'avant-postes allumés, officiers et soldats, ; harassés de fatigue, se jettent sur le sol pour prendre nu peu de r(»j)os.

« Au lever du jour, après deux heures à peine de sommeil, le réveil est ordonné. Les officiers sont obligés de secouer fortement leurs hommes pour les tirer de la torpeur où la fatigue et la fraîcheur de la nuit les ont plongés. La poursuite recommence aussitôt. Vers neuf heures du matin, abandonnant le chemin de Nafadié à Nabou, la colonne, guidée par des indigènes qui avaient fréquenté ces parages en chasseurs, se jette à travers la montagne, pour

Fi», i'î. — La deiixirmo compagnie commcni'e le passage silencieusement

chercher à devancer rennemi à Nabou et le prendre à revers à sa sortie des défilés.

« A midi trente, la colonne légère fait une grande halte; à deux heures, elle se remet en route. Depais qu'elle a quitté le chemin de Nabou, elle avance péniblement en i)leine solitude, à travers une succession de ravins et de collines rocheuses, sans autres sentiers que ceux tracés par les fauves.

« Elle marche ainsi depuis de longues heures, lorsque brusquement, elle s'arrête. A cet endroit, un jirécipice profond de cent mètres s'ouvre béant sous ses pas. Un homme parvient, avec beaucoup de peine, à se glisser au ])as de la muraille, mais la descente

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Fig. 1:5. — Ln à un, avec des diflicultés inouïes, hommes et bêles opèrent lu descente.

des animaux est impossible. Les guides avouent qu'ils se sont égarés; puis, après s'être orientés : « Le village de Naliou est de ce

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côté, à environ une demi-journée de marche », disent-ils, en indiquant la direction du sud.

« Droit devant nous, le soleil, à son coucher, inonde le firmament de longues traînées de lumière resplendissante. Autour, tout est silence : aucun mouvement, aucun cri ne trahit la vie.

« A nos pieds s'étend une plaine immense, hordée au sud-est et à l'est par une longue ligne de crêtes qui se dressent verticales comme les murailles d'un cirque.

c( Da haut de ces crêtes tomhent, en cascades étincelantes, deux ruisseaux qui serpentent ensuite dans la plaine, tranchant sur les herhes desséchées comme un mince filet de verdure. Derrière, sur plusieurs plans, tout un horizon de montagnes, derniers contreforts du massif du Fouta-Djalon, où prennent naissance les vallées da Niger, du Sénégal et des principaux cours d'eau de la Sénégambie.

« La colonne s'établit au bivouac sans allumer de feux, afm de ne pas dévoiler sa présence.

« Le lendemain, 19 janvier, dès le point du jour, les guides et les tirailleurs des plus agiles se mettent en quête d'un passage. A la fin, l'un d'eux découvre, non loin de là, un sentier de fauves, par lequel, se laissant glisser de roche en roche, sautant de gradin en gradin, les animaux pourront gagner la plaine. Un à un, avec des difficultés inouïes, hommes et bêtes opèrent la descente.

« A peine le colonel et les deux spahis qui marchent en tête sont-ils arrivés au pied de l'escarpement, qu'ils aperçoivent, à une centaine de mètres sur la droite, un indigène qui se dresse du milieu des herbes et s'enfuit à toutes jambes à travers les broussailles. A la touffe de cheveux qui, comme le cimier d'un casque, surmonte sa tête, à son pantalon teint en jaune, serré à la cheville, on reconnaît un soldat de Samory. Tous trois se lancent à sa poursuite : au moment où le spahi Demba va l'atteindre, le noir, se campant derrière un tronc d'arbre, couche son adversaire en joue, puis, se voyant cerné, abaisse le canon de son fusil. C'était un des fuyards de la veille qui, égaré, s'avançait avec prudence pour reconnaître le groupe qu'il venait d'apercevoir.

(( La petite colonne, avec les plus grandes précautions, se met en marche sur Nabou. En route, elle atteint encore quelques

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fuyards et prend trois chevaux exténués de fatigue, qu'en la voyant leurs cavaliers abandonnent pour se jeter sous bois.

Elle arrive à 11 heures à Nabou, où elle fait encore prisonnier: (luelques hommes et quelques femmes de la suite de Malinkamorv

(c Deux jours après, la colonne, après avoir dispersé les bandes ennemies, arrive à Niagassola.

« Elle avait effectué en moins de quatre jours de marche, dans les conditions les plus dures, près de deux cents kilomètres, dont une trentaine en pays de montagne.

SÉJOUR DE LA COLONNE A Nl\.gassola. — « A Niagassola, comme dans toute la contrée environnante, les habitants n'avaient pu cul-

I i^'. i.'). — ijuelques mulets moururent; à peine furent-ils traînés hors du camp...

tiver la terre : une affreuse famine y régnait. Des bandes d'indigènes, principalement des vieillards, des femmes et des enfants, véritables squelettes ambulants, erraient dans les broussailles, ne se nourrissant que d'herbes et de racines. Aussitôt le camp établi, on les vit chaque jour venir rôder aux alentours, ramassant les grains de mil non digérés qui se trouvaient dans les crottins des animaux. Quelques mulets moururent; à peine furent-ils traînés I| hors du camp que tous les habitants de Niagassola, affamés, se précipitèrent sur leurs cadavres, dont ils se disputèrent les morceaux comme une bande de vautours. Tout était dévoré, jusqu'aux entrailles, jusqu'à la peau des animaux. »

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Transports des malades et des blessés a la suite des colonnes. — « Les soldats malades ou blessés sont transportés dans des cacolets portés par des mulets. Là, c'est pour le pauvre malade un autre genre de souffrance : le soleil darde sur lui ses rayons ardents; une soif insatiable le dévore; sa tète alourdie se balance sur les épaules, suivant les cahots de la marche de l'animal.

« L'un de ces hommes, robuste hier encore, expire à mi-chemin. Ses traits se sont déformés dans d'horribles convulsions;

Fig. 16. — Tout était dévoré, jusqu'aux entrailles, jusqu'à la peau des animaux.

dans la dernière agonie, ses mains crispées ont saisi la partie supérieure du cacolet qui porte l'un de ses camarades, mourant comme lui, et dont le corps lui fait contre-poids; ses yeux, injectés de sang, semblent fixer son compagnon de misère d'un air de menace. « Terrifié par la vue de ce visage affreux, grimaçant, qui reste penché sur lui dans la rigidité de la mort, celui-ci, sous le coup d'une horrible vision, se tient prêt à se défendre comme contre l'attaque d'un ennemi. »

Voyage a Paris de Karamoko, fils de Samorv. — « A la suite*

CÔTE OCCIDENTALE DAFKIQLE. il

de la défaite de ses bandes au combat de Fatako-Djingo, Samory,

le grand chef indigène de la rive droite du Niger demanda la paix.

Un traité fut conclu avec la France et mit fin à ces guerres qui

depuis cinq années ensanglantaient le haut Sénégal et le haut Niger.

Samorv confia alors son fils Karamoko à une mission française

pour l'emmener à Paris.

« Karamoko vint à Paris, où l'ambassade ouassoulienne eut

son heure de célébrité.

« Pour faire honneur à son fils, Samory lui avait constitué, à son départ du Niger, une suite composée de deux cents guerriers, musiciens, femmes ou captifs, dont la plupart attendirent à Kayes le retour de Karamoko. Une trentaine de ces serviteurs descendirent à Saint-Louis.

« Sur ce nombre, six seulement osèrent affronter la mer : les autres, au moment de mettre le pied sur le paquebot — « ce monstre marin » comme ils rappelaient — qui devait les emmener en France, prirent honteusement la fuite. La croyance n'est-elle pas répandue dans toute l'Afrique centrale que les blancs se délectent volontiers d'un rôti de nègre ! A ce moment sans doute cette pensée leur revint en mémoire, et l'épouvante qu'elle produisit dans leur esprit fut si forte, qu'elle l'emporta sur la soumission et sur le respect qu'ils devaient à leur maître.

« Karamoko et sa suite débarquèrent à Bordeaux. c( Leur arrivée dans cette ville, leur trajet en chemin de fer, leur séjour d'un mois à Paris furent pour Karamoko et pour sa suite une série de singulières surprises : ils marchèrent comme dans un rêve, d'étonnement en étonnement, de stupéfaction en stupéfaction !

« Les merveilles de la capitale, les représentations auxquelles ils assistèrent dans les théâtres et dans les cirques furent pour eux des spectacles d'une étrangeté et d'une splendeur incomparables. Les farces drolatiques des clowns avaient le don de les amuser au suprême degré : Oumar Dialli surtout, qui, en sa qualité d'ancien griot, c'est-à-dire de bouffon, se connaissait en grimaces et en savantes contorsions, s'en donnait à cœur joie, poussant des éclats de rire sauvages qui tenaient du rugissement du fauve.

« L'un de ces spectacles faillit amener un dénpùment tragique :

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c'était à une soirée de rEden-Tliêàtre; le fameux prestidigitateur, M. Buatier de Kolta, escamotait une jeune femme; au moment de la disparition de cette dernière, tous nos hôtes sont frappés de stupeur; ils veulent s'enfuir, croyant avoir en leur présence le diable en personne. (N'oublions pas qu'au Soudan le diable est un personnage à la peau blanche.) On eut toutes les peines du monde à les rassurer et à leur persuader qu'ils étaient le jouet d'une illusion.

« Ainsi que l'exige le cérémonial diplomatique, Karamoko fit ses visites officielles à M. le ministre de la marine, à M. le général Faidherbe, à M. le président du conseil, à M. le président de la République.

« Mais la visite la plus impatiemment attendue et qui le combla le plus de joie, fut celle qu'il fit au chef de l'armée. Le général Boulanger, en uniforme, entouré d'un brillant état-major, le reçut avec son urbanité et sa bienveillance habituelles. Karamoko remercia chaleureusement le général de Thonneur qu'il lui faisait, — honneur, lui dit-il, qu'il ambitionnait d'une manière toute particulière.

« Le général lui exprima l'espoir que le traité signé par Samory, son père, avec la République française, serait durable : « Je suis convaincu, lui dit-il en terminant, que vous emporterez de votre voyage l'opinion que la France est une nation puissante et qui traite ses hôtes avec la plus grande générosité. »

« Tels furent, en effet, les sentiments que Karamoko et sa suite rapportèrent de leur séjour en France. »

Ajoutons que depuis cette époque la paix ne fut pas un instant troublée sur le haut Niger.

Le B.vmbara. — Le Bambara, variété de la race mandingue, est le type le plus intéressant de cette partie du Soudan. Le Bambara est fortement charpenté; sa taille est au-dessus de la moyenne; l.i couleur de sa peau est d'un rouge bronzé, ses cheveux sont laineux. C'est le peuple le plus industrieux des rives du Niger. Laborieux, respectueux de l'autorité, possédaut i]i'<, ([ualités réelles de bravoure, le Bambara est apte à faire un bon s<(ldat et un serviteur estimé.

Outre les trois cicatrices dont nous avons déjà fait mention, et 1

qui s'étendent, sur chaque joue, de la tempe à la mâchoire inférieure, les Bamharas portent, comme signe distinctif de leur race,

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une coiffure d\in genre tout particulier : c'est un bonnet à trois pointes.

Danse des Bambaras. — Un grand cercle ioriiié i)ar les habitant,», tous assis par terre, occupe le milieu de la place, devant le tata (enceinte fortiiiée) royal. Damas (roi bambara) s'est adossé contre la muraille de

sa maison et, accroupi sur une peau de lion, il fume sa pipe et joue avec ses petits enfants.

Deux bougies de cire, longues de quatre-vingts centimètres et grosses comme le pouce, sont allumées à côté du monarque.

Les femmes de Damas sont assises à sa droite et deux petits sièges nous sont réservés à sa gauche. En face du roi, à l'extrémité du cercle, se tient l'orchestre, composé de cinq tambours de différentes dimensions, de six trompes faites avec la corne du koba, de trois flûtes et de deux petites guitares

Le roi Damas a donné l'ordre de commencer. Deux femmes voilées, accompagnées d'un joueur de flûte, se détachant du groupe des musiciens, viennent courtoisement saluer le roi, et retournent à leur place.

Puis, pendant que les tambourins battent une marche lente, que les cornes lancent des notes mélancoliques, les deux femmes voilées entonnent une mélopée triste et rythmée; ensuite, précédées du joueur de flûte qui soutient leur chant, elles font lentement et à pas mesurés le tour du cercle. Quand la phrase chantée est achevée, la flûte joue une courte ritournelle, puis reprend avec les chanteuses. Tout le temps que dure cette scène, les assistants battent des mains pour marquer la mesure.

On m'explique que ces femmes chantent la gloire des vieux Massassis et excitent les jeunes guerriers à combattre les Toucouleurs, à les exterminer, et à reprendre possession du sol^où dorment leurs pères. C'est le prélude.

Cette scène est suivie d'une partie de trompe avec accompagnement de tambourins; puis, un homme assis à nos côtés se lève, saisit un fusil, salue le roi et entre en scène. Alors un des assistants vient lui prendre son arme, par trois fois la lève en l'air et la lui rend. Cette figure indique (jue c'est un fils de roi qui va danser.

Ce prince mime une scène tragique; ses gestes sont nobles, amples et gracieux. Le guerrier s'adresse à un ennemi invisible; il semble implorer le ciel pour en obtenir la victoire et, avec des gestes menaçants, provoquer un adversaire imaginaire. La lutte s'engage, il tient l'ennemi au bout de son long fusil... et le tue! Enfin, l'acteur danse un pas plus majestueux encore que les précédents et retourne à sa place.

Un intermède d'orchestre précède alors un griot qui vient saluer le maître. Le mouvement de l'orchestre, les battements de main se précipitent et i'arliste, un mime comi({ue, danse le pas de victoire et de la joie (jui en résulte. Ce sont tantôt des poses pleines d'orgueil, tantôt des pirouettes, tantôt dev; sauts pleins de gaieté. Enfin, tournant obliquement sur lui-même, le danseur valse comme une toupie d'Allemagne et ses pieds retombent sur le sol avec une assurance parfaite. Il regagne sa

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place, et, de nouveau, les deux femmes voilées, celte fois précédées de deux flûtistes, chantent des stances.

L'ennemi est vaincu et exterminé, les rois Massassis ont rccon(piis leur trône!

La fête se termine par des intermèdes de danse et de musique et ne prend fin que lorsque les chandelles s'éteignent.

Le Khassonkais. — Le Khassonkais, qui habite le haut Sénégal, est le produit du croisement du Peulh et du Malinkais. On trouve dans cette race de beaux visages, pleins d'expression, surtout chez les hommes.

I"ig. 30. — Chefs bambaras du haut Niger. (Collection M. M.)

M. le docteur A. Lacarrière, qui a fait un séjour de deux années, à Kayes, en pays khassonkais, dépeint ainsi ces derniers, dans sa brochure Contribution à la Géogi^aphie médicale :

Les Khassonkais résultent du croisement des Sarrakholais, race à peu près pure, avec les Maures, les Peulhs, les Bambaras et les Mandingues. Leur nom leur vient de la province de Khasso, où nous possédons Kayes et Médine. Leurs caractères les rapprochent surtout des Peulhs et des

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Maures. Ceux qui occupent la rive gauche que nous possédons seule, vont de la Falémé, affluent du Sénégal, à Bafoulabé. Les Khassonkais ont le teint marron ou foncé, suivant la prédominance des sangs maure et peulh, ou bambara et mandingue.La face est moins prognathe que chez beaucoup de races noires, le nez peu épaté, les lèvres grosses. Les cheveux sont laineux plutôt que crépus, et coupés repoussent en brosse (Thaly). Les femmes ont la chevelure assez longue pour leur permettre d'en faire un casque qu'elles ornent de verroterie, de morceaux d'or, d'argent.

Fig. oi. — Tirailleur de race bambara;

de cuivre, de pièces de monnaie. La taille est moyenne et ne présente pas les belles proportions de celle du Toucouleur et du Ouolof. Les Khassonkais sont, comme les autres races noires, intelligents et espiègles jusqu'à l'âge de la puberté; à partir de cette époque, leur intelligence devient moins vive et tout travail intellectuel leur est diiïicile. Peu belliqueux, ils ne fournissent guère de recrues à nos tirailleurs. Comme tous les peuples primitifs, ils sont amis de la musique : tout leur est occasion, naissance ou décès, pour faire « tam-tam ». Leurs airs sont monotones et doux, leur danse lascive, surtout quand les danseuses sont excitées par la musique, et par les bruyantes acclamations des spectateurs, qui leur jettent en signe d'admiration des mouchoirs et des pagnes. Les spectateurs accompagnent la danse en chantant et marquent la mesure en frappant leurs mains l'une

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contre l'autre. Ces danses ont une signification erotique dont les interprètes ont toujours refusé de nous donner l'explication.

Le Sarrakholais. — « Le Sarrakholais descend de la grande famille sémitique; le mot même de sarrakholais est synonyme di Homme blanc. 11 ne peut subsister d'ailleurs aucun doute sur l'authenticité de cette origine, dans l'esprit de celui qui se trouve

Ki". 0.3. — Chef khassonkai?

Fig. iil. — Type khassonkais

en présence d'un type sarrakholais de race pure : le visage est ovale, les yeux sont grands, bien dessinés, le nez droit, les lèvres minces. Cette origine se révèle encore dans le port de la tète, qui est tenue haute et fîère, et dans l'harmonieuse proportion des membres : par exemple, les bras qui, dans les sujets de race inférieure, sont d'une longueur démesurée, sont chez lui bien conformés et de longueur convenable.

« Si l'on examine la jeune fille sarrakholaise de race pure, on est encore frappé davantage de la ressemblance de ses traits avec ceux qui caractérisent la race blanche. Son nez est petit, souvent aquiliu, aux narines très mobiles; les yeux sont fendus en amande et sur-

COTE OCCIDENTALE DWFRIQUE

montés de très longs cils, grands, avec une expression étrange de (^azelle effarée; la bouche, correcte, parfois gracieuse, laisse voir des dents petites bien rangées, et du plus pur émail; sa gorge, son buste sont admirables de forme; ses membres bien proportionnés, un peu grêles peut-être; ses attaches fines : avec sa peau bronzée.

Fig. oj. — Chef khassoiikais

rougeâtre, plutôt que noire, la jeune Sarrakholaise est un petit être qui ne manque ni de charme ni de séduction.

^c Toutefois, à la suite des croisements multiples avec les races noires, chez un grand nombre de Sarrakholais, les traits se sont dégradés, ont dégénéré et ont emprunté à ces races leurs formes épaissies et grossières.

(c Ce qui est demeuré comme un trait distinctif, caractéristique du peuple sarrakholais, c'est une intelligence supérieure à celle

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des autres peuples au milieu desquels il vit, une civilisation plus avancée, une âpreté au gain t(jute particulière, et surtout un esprit

Fig. 06. — Lu prince sarrakolais et sa raptive, d'après Darontleau.

de mercantilisme, une aptitude vraiment extraordinaire pour le commerce, qui ont fait surnommer les Sarrakholais les colporteurs de l'Afrique occidentale.

« Ce sont les Sarrakholais qui fournissent tous les Dioulas, —

c'est-à-dire les caravaniers, — de cette partie de l'Afrique. Chaque année, après l'hivernage, dès que les chemins sont devenus pra-

Fig. 57. — Jeune fille khassonkaise.

ticaLles, de tous les points habités par eux, partent des Dioulas dans toutes les directions.

« Ils vont porter aux diverses peuplades indigènes qui restent

Fig. ."iS. — In laptot sarrakholais (matelot indigène).

comme confinées, comme cantonnées dans leur territoire, les objets, les marchandises de toute sorte dont elles ont besoin.

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« La pacotille du Dioula au départ est souvent des plus modestes : un peu de sel, quelques pièces de cotonnade, un peu de poudre, un ou deux fusils de traite; le tout est emballé avec un soin minutieux, et chargé sur un bœuf porteur, ou sur un de ces vaillants petits ânes, qui sont le plus précieux auxiliaire, le compagnon de fortune du Dioula.

« Chemin faisant, celui-ci troquera une partie de ses marchandises

Fig. 39. — Un laptot sarrakholais (matelot indigèue).

contre des produits des pays qu'il traverse, produits dont il espère trouver un placement avantageux plus loin, dans d'autres régions. En brocantant, en trafiquant ainsi de village en village, de contrée en contrée, il grossit peu à peu son petit bagage. Sa caravane s'augmente d'un, de plusieurs ânes, d'un bœuf porteur, d'un cheval. A dater de ce moment il n'a plus qu'un rêve : devenir négrier, se consacrer au commerce des esclaves, sa marchandise de prédilection, d'un transport si facile, et qui remplacera, à un moment donné, ses bêtes de somme indisponibles; celle enfin qui présente le moins d'aléa et dont il tirera les plus gros bénéfices.

« Le Dioula a eu soin, dans cette prévision, de se munir, au

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départ, de quelques fers habilement forgés, dont il se servira pour soumettre, pour réduire les captifs les plus récalcitrants, ceux qui, provenant des prises de guerres, se résignent difficilement à leur sort misérable succédant à la condition d'homme libre, et qui,

Kig. 60. — Sarrakholais sur sou bœuf porteur. (Photographie de M. Bonnevide.)

prompts à la révolte et d'une garde difficile, lui ont été vendus quelquefois pour une poignée de sel {*). »

IV. DiOBYS, Balantes, etc. — Les Diobas, Balantcs, Landoumans, etc., constituent la race aborigène du Sénégal. Presque éteinte aujourd'hui, elle a été refoulée sur la côte par les migrations successives des races conquérantes. On les retrouve par petites agglo-

1. Campagne dans le haut Sénégal et le haut Niger, H. Frey. Pion, éd.

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mérations dans les rivières qui forment les dépendances du Sénéchal le Rio-Nunez, la Gazamance, etc.. ° '

Fig. 61. - Le Sarrakholais caravanier. (Composition de .M. le capitaine Philippe.)

Ces noirs sont de haute taille, d'une grande force musculaire, d'une intelligence très bornée.

COTE OCCIDENTALE D'AKniQlE.

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Leur naturel est doux, mais ils sont fortement enclins à Tivroffnerie- leur religion, le fétichisme le plus grossier, cède peu à peu le pas à l'islamisme, comme d'ailleurs cela se produit sur tout le reste du continent africain.

Nous reproduisons ci-après la description donnée par M. Noirot de la danse en honneur chez une de ces peuplades : les Landoumans, qui hahitent les hords du Rio-Nunez.

Dans un vaste cercle formé par la population, toujours avide de ces spectacles, un grand feu de paille que l'on alimentait sans cesse éclairait la scène.

Deux musiciens, si toutefois des tambours sont des musiciens, sont accroupis près du foyer.

Quatre jeunes filles du plus beau noir, si légèrement vêtues que mieux vaut dire qu'elles ne le sont pas, nous donnent l'impression de superbes statues de bronze.

Si court qu'il soit, le pittoresque costume des danseuses Landoumans mérite une description.

Un madras, négligemment noué sur la tète, enveloppe les cheveux. Un petit masque, tressé en perles de couleur, cache le front et les yeux. Des colliers de perles diverses, de coraux, de boules d'ambre, où pendent des gris-gris, entourent le cou. Quatre à cinq colliers de perles blanches en faïence entourent la chute des reins et retiennent un petit tablier en perles de couleur, garni de petits grelots.

Quelques tresses de coton noir, portant à leur extrémité une sonnette en cuivre, sont attachées à la ceinture et pendent jusqu'aux genoux.

Des bracelets en argent, en fer ou en perles, selon la fortune de la danseuse, ornent les bras et les chevilles et complètent ce costume aussi original que succinct.

Les tambourins, les chants, les battements de mains retentissent de nouveau. Une des quatre danseuses se détache du groupe et, abaissant son masque sur les yeux, elle pose un genou en terre et salue les musiciens. Se relevant par un mouvement brusque, la danseuse rejette ses bras en arrière, agite fébrilement ses mains, glisse lentement en parcourant le diamètre du cercle. Ses pieds ne quittent pas le sol, un tremblement général agite son corps; ses mains se crispent, quand la batterie des tambourins redouble d'intensité; son torse se déhanche, frémit, ses bras se nouent sur sa tête...

La jeune vierge a dansé. Le corps ruisselant de sueur, elle regagne sa place et, aussi aisément que si elle buvait de l'eau, elle avale un grand verre de genièvre.

La danse continue. Une autre jeune fille, aux traits presque euro-

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péens, aux formes scuplturales, entre en scène. C'est toujours le même pas. Suivant le conseil de mon voisin, je pose ma coiffure sur la tête de cette danseuse. Alors son pas devient vertigineux. Il paraît que c'est un grand honneur, pour une danseuse, d'être ainsi coiffée par un homme.

La danse terminée, cette jeune personne vient à moi, pose un genou à terre et me rend mon chapeau. Admirant cette beauté brune comme la nuit, je lui prends la main pour la relever...

Pouah! elle sent le rance!

La fête ne devant se terminer qu'à une heure très avancée, nous prenons congé de ces vierges Landoumans, dont la danse, pour me servir de l'appréciation de Bayol, est pudiquement lascive.

Y. Des ^Lvures. — Sur la rive droite du Sénégal habitent les

,Fig. fi-2. — Aspect d'une escale du Sénégal, au moment de la traite des gommes.

Maures qui occupent la partie du Sahara comprise entre le fleuve au sud, les Touaregs à Test, et le Maroc au nord.

De race Berbère, présentant parfois des types remarquables par leur beauté, les Maures ne nous semblent posséder que de bien rares qualités. Par contre, leurs défauts sont nombreux. Rebelle à toute civilisation, possédant à un degré inouï la haine du chrétien et de l'infidèle, le Maure est, d'ordinaire, profondément immoral, fourbe, astucieux, pillard, voleur, cruel àToccasion et peu hospitalier. 11 sait supporter la faim, sauf à se montrer d'une gloutonnerie inimaginable lorsqu'il rencontre de quoi satisfaire son appétit. Er général, les Maures sont braves, infatigables et cavaliers émérites.

Essentiellement nomades, les Maures vivent sous leurs tentes

en tissu de poils de chèvre et de chameau. Yagahondant à travers les espaces immenses où ils régnent en maîtres^ on les voit, pendant la saison sèche, amener aux pacages des bords du fleuve leurs innombrables troupeaux. Ils campent, décampent, allant d'un pâturage à l'autre, selon les ressources que présentent les contrées dans lesquelles ils se trouvent.

Ce sont les Maures qui fournissent les caravanes qui, chaque année, apportent à nos escales, la gomme qu'elles recueillent dans de vastes bois d'acacias situés à huit ou dix jours de marche du

Fig, 63. — Arrivée d'une caravane maure à l'escale.

fleuve. Les Maures emploient à ce travail, réputé très pénible, des captifs qui sont pour la plupart, le produit des rapines incessantes exercées par eux contre les malheureuses populations indigènes qu'ils pillent et rançonnent à toute occasion.

Une figure ovale, des yeux vifs, de beaux traits réguliers, des cheveux noirs et bouclés, un tempérament sec, une taille moyenne, un nez aquilin, un teint basané, tel est le portrait du Maure du Sénégal. On en voit quelques-uns de très blancs : ce sont ceux qui vont le moins souvent au soleil.

Nous empruntons encore à l'ouvrage de M. le D"" Bérenger- Féraud {les Peuplades de la Sénégambie), les portraits ci-après des femmes maures, et la description d'une escale :

Femmes et enf.vnts maures. — Disons un mot des femmes maures

et des enfants. Les femmes ne manquent pas d'une certaine beauté, mais elles semblent se complaire dans une malpropreté sordide. On les voit peintes en bleu par la décoloration de leurs pagnes sans que la moindre ablution ait jamais nettoyé leur épidémie; on sent leur approche

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Fig. 63. — Mauresques du Sénégal.

à plus de vingt pas souvent par une odeur fade et aigre en même temps décrasse, de sueur et de sécrétions de toute nature. Ces femmes>'ont aucun sentiment moral, se livrent à un libertinage précoce et sont flétries de bonne heure par les excès et souvent par la syphilis.

Nous voyons (jue sous ce rapport aussi, les habitants de la rive

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droite du Sénégal ne diffèrent pas des autres Arabes. Triste conséquence du Coran qui, en oubliant pour ainsi dire de compter avec la femme pour ne promettre que des jouissances matérielles à l'homme, affaiblit la famille et frappe la société musulmane de mort.

Quelques femmes ont de beaux cheveux; mais par l'habitude de les tresser en les oignant de beurre mêlé de girofle pilé, elles se rendent plus repoussantes que johes; elles placent à l'extrémité de leurs tresses des anneaux de corail ou de faïence, des pierres de couleur, des pièces de monnaie, ce qui leur donne un air original de prime abord. Les jeunes filles ne se coiffent pas comme les femmes mariées; celles qui ont

Fig. 00. — Mailre de langues (M. M.}.

eu des enfants sont reconnaissables à la manière dont la chevelure est disposée; elles mettent une grande coquetterie dans ces divers arrangements.

La femme est d'autant plus prisée qu'elle est plus grasse : aussi cherche-t-on dans les tribus à engraisser les jeunes filles en leur ingurgitant du lait outre mesure à chaque instant. Nous voyons là un reflet grossier de ce qui a cours dans tout l'Orient et mieux dans toutes les populations musulmanes.

Le Maure a l'escale, les traitants et les maîtres de langues. — Rien n'est intéressant comme d'observer la manière dont le Maure est traité à l'escale par le marchand, a\ant ou après la vente de sa gomme,

et. en effet, au début le traitant envoie au loin un ou plusieurs émissaires appelés maîtres de langue, qui tâchent de décider le Maure à venir chez son patron. Le Maure, interpellé par le maître de langue, est hautain fier, grossier même, mais ses boutades ne parviennent pas à éloitrner l'intéressé qui est généralement vêtu d'un beau coussabe (manteau) et porte divers objets voyants sur lui. Le Maure regarde-t-il le coussabe, le maître de langue le lui offre; manifeste-t-il un désir, le maître de

Fig. 67. — Maure à l'escale (M. M).

langue s'empresse de le satisfaire, et ils arrivent ainsi jusque chez le traitant qui a mille amabilités pour l'étranger. C'est de la mélasse qui est à profusion dans l'eau de sa boisson; c'est un énorme plat de couscous qui lui est offert; bref, on va au-devant de ses désirs de la manière la plus empressée. Pendant ce temps, le marché se conclut, les toulons de gomme sont pesés, et enfin enfermés dans l'arrière-magasin. Alors la scène change tout à coup : le Maure veut-il une pierre à fusil, on la lui refuse brutalement; demande-t-il à boire, on lui répond d'aller à la rivière; et, s'il ne se hâte pas de vider les lieux, il est violemment expulsé (le la demeure où il avait été reçu primitivement avec tant de démonstrations d'amitié.

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Rien de plus bruyant qu'une escale dit, d'autre part, M. l'abbé Boilat. On voit le long du fleuve, sur le sable, une réunion considérable de tentes, un mouvement continuel comme les assemblées, les mugissements des troupeaux se font entendre au loin, et de longues files de «hameaux et des bœufs porteurs traversent en tous sens ce marché. La couverture de ces tentes est tissée en poils de chameaux et soutenue par des pieux auxquels elle n'est attachée qu'avec des courroies de <xuir. Quand le soir arrive, on allume des feux partout; les amusements commencent, car c'est le temps des plaisirs pour eux et pour les habitants.

Danse des Mauresoues. — La danse des Mauresques du Sénégal diffère essentiellement de la danse des Noirs ; comme la danse arabe, elle exprime avec une grâce beaucoup plus réelle, beaucoup plus chaste que la première, tout un petit drame passionné plein de tendres péripéties.

Pendant que la danseuse exécute la mimique expressive de l'action q'uelle veut représenter, l'assistance applaudit par des loulou ! loulou ! perçants.

Eugène Fromentin a admirablement décrit l'une de ces danses.

La danseuse ne montre d'abord qu'à regret son pâle visage entouré d'épaisses nattes de cheveux...; elle le cache à demi dans son voile; elle se détourne, hésite, en se sentant sous les regards des hommes, tout cela avec de doux sourires et des feintes de pudeur exquises. Puis, obéissant à la mesure qui devient plus vive, elle s'émeut, son pas s'anime, son geste s'enhardit. Alors commence, entre elle et l'amant invisible qui lui parle par la voix des flûtes, une action des plus pathétiques; la femme fuit, elle élude, mais un mot plus doux la blesse au cœur; elle y porte la main, moins pour s'en plaindre que pour montrer qu'elle est atteinte, et de l'autre, avec un geste d'enchanteresse, elle écarte à regret son doux ennemi. Ce ne sont plus alors que des élans mêlés de résistance ; on sent qu'elle attire en voulant se défendre; ce long corps souple et caressant se contourne en des émotions extrêmes, et ces deux bras jetés en avant, pour les derniers refus, vont défaillir.

CÔTE OCCIDENTALE d'aIRIQIE. t-^

Fort de Mt'rinaghen sur le lac de Guier (Sénégal).

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