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LES PILEUSES DE COUSCOUS. — L'HORRIBLE DANSE DU

TOUTE SA VIGUEUR... (Composition de M. le lapitainc l'iiilippo.)

gommées, toutes prêtes. Marchandes de gris-gris, d'amulettes, de vieux fusils, de crottes de gazelles, de vieux Gorans annotés par les pieux marabouts du désert, de musc, de flûtes, de vieux poignards à manche d'argent, de vieux couteaux de fer ayant ouvert des ventres, de tam-tams, de cornes de girafes et de vieilles guitares.

Et la truanderie, la haute pouillerie noire, assise alentour, sous les maigres cocotiers jaunes : de vieilles femmes lépreuses tendant leurs mains pleines d'ulcères blancs pour demander l'aumône, et de vieux squelettes à moitié morts, les jambes gonflées d'éléphantiasis, avec de grosses mouches grasses et des vers pompant leurs plaies sur le vif.

Et des fientes de chameau par terre, et des flentes nègres, des débris de toutes sortes et des tas d'ordures. Et là-dessus, tombant d'aplomb, un de ces soleils brûlants qu'on sent là tout près de soi, dont le rayonnement cuisait comme celui d'un brasier trop rapproché.

Et toujours, et toujours, pour horizon, le désert, la platitude infinie du désert.

PrÉPARATIOX des repas des XOIRS. LES PILEUSES DE COUSCOUS.

— « Dès le coucher du soleil, a dit Golbéry, toute l'Afrique danse.... » On pourrait ajouter avec non moins de vérité que, bien avant son lever, la plus belle moitié du monde africain se livre à une autre danse d'un caractère tout particulier : la danse du pilo/i.

Après l'atroce moustique, ce fléau des régions tropicales, il n'est pour l'Européen qui voyage en pays noir de supplice comparable à un réveil au bruit de cet infernal branle-bas.

Lorsque tout est encore calme et silence, souvent au milieu même de la nuit, brusquement, un coup retentit, bref, isolé, vibrant dans l'air comme un coup de caronade! C'est une ménagère qui, soucieuse de préparer le couscous destiné à composer la nourriture de la famille, s'est éveillée en sursaut, et, sans considération pour l'heure, se donnant à peine le temps de serrer un pagne autour des reins, s'est mise bravement à la besogne. L'affreux pilon tombe, est soulevé et retombe avec la cadence d'un mouvement chronométrique, et ses battements se répercutent de village en village, d'écho en écho, comme la fanfare belliqueuse des coqs à travers nos campagnes.

Sur les différents points de la ville, d'autres coups de pilon ne tardent pas à répondre au premier. De nouvelles compagnes, en-

SENEGAMBIE

traînées par l'exemple, se hâtent à leur tour de prendre part au concert matinal. Afin de rendre le labeur plus agréable, elles s'associent par groupes, pour battre, en cadence, dans un même mortier, comme les forgerons qui frappent alternativement l'enclume de leurs marteaux. Bientôt, toute la gent des pileuses est sur pied,

Fig. "G. — Femme de tirailleur pr.'parant le couscous.

et, au loin, auprès, autour de vous, souvent à votre porte, ce n'est qu'un roulement ininterrompu de mille battements précipités auxquels se mêlent les cris désespérés dos marabouts appelant les fidèles à la prière!

L'horrible danse du pilon est dans toute sa vigueur; et, plus étourdissante que les batteries d'un régiment de tambours, se pro-

lonse sans discontinuité jusqu'à une heure avancée de la journée !

L'Européen qui, las, rompu, brisé par la fatigue de la veille, exténué par la chaleur de la nuit, compte puiser de nouvelles forces dans le repos réparateur du matin, énervé, tressaute à chaque coup sur sa couche. En vain cherche-t-il à ressaisir le sommeil perdu! Dans sa fureur, il maudit et l'instrnment, cause de sa torture, et la race tout entière qui Tagite.

Ali contraire, l'époux africain, de sa nature soupçonneux et

f ig. 77. — Groii])!; de captives préparant le couscous ^}l. M.).

jaloux, se laisse doucement bercer par le brait rassurant de ces battements sonores. Ne sait-il pas sa compagne astreinte à un assujettissant labeur qui la tiendra occupée pendant la plus grande partie de la journée, sans lui laisser le loisir de songer à faire la coquette ou à plaire aux galants?

Il y a quelques années, des spéculateurs français voulurent éta- Mir à Saint-Louis une machine pour faire moudre le mil à la vapeur : les marabouts dissuadèrent les indigènes d'en faire usage, alléguant

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que les femmes n'ayant, dans ce cas, plus rien à faire, se livreraient à Toisiveté, qui est la mère de tous les vices. Cette raison parut juste aux maris, qui défendirent aux femmes de porter leur mil à l'usine à couscous, laquelle, faute d'aliment, ne put fonctionner.

Repas des noirs. — Les noirs font trois repas, ou, pour parler plus exactement, mangent toutes les fois qu'ils en trouvent l'occasion. Le matin, ils avalent une pleine calebasse de couscous. Le repas principal se fait vers midi. Sur le soir on se contente d'une simple réfection; mais, en revanche, on boit sans retenue. Tel qui boit avec modération durant la journée s'abandonne à l'ivresse pendant la nuit. Chez le Malinkais, principalement, ce fait est fréquemment constaté; ainsi il ne faut point songer, le soir venu, à obtenir quoi que ce soit d'un chef de cette race : on est toujours certain de le trouver, à cette heure, en pleine ivresse.

Le nègre supporte longtemps la faim et sait, au besoin, — par exemple quand il marche avec nos colonnes, — se contenter de peu. Mais dès qu'il en trouve l'occasion il mange alors à se rassasier pour plusieurs jours, à « se remplir au point de ne pouvoir souffler », comme il dit dans sa langue, et lorsqu'on amène la conversation sur ce sujet, pour mieux faire comprendre l'expression dont il se sert, il accompagne ses paroles d'une mimique expressive, se tordant et souillant avec effort comme s'il étouffait.

La gloutonnerie des noirs est au reste bien connue : les extraits ci-après, qui montrent des groupes d'indigènes en train de prendre leurs repas, peuvent s'appliquer à tous les noirs du continent africain.

Ils mangeaient tous avec une rapidité surprenante, dit M. l'abbé LaQtte, dans le Dahomey. Accroupis par bande de quatre ou cinq autour d'une grande calebasse qui contenait du poisson lumé au milieu d'une sauce jaunâtre faite avec de l'huile de palmier, ils trempaient dans cette sauce immonde des boules de farine de maïs qui disparaissaient aussitôt dans les profondeurs de leur gosier. Leurs mains, qui servaient à la fois de cuillère et de fourchette, étaient engluées de liqueur jaunâtre qu'ils se fussent bien gardés d'essuyer. Les marmots surtout étaient admirables à voir, ils en avaient jusqu'aux yeux.

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M. E. Noirot, écrit de son côté :

La calebasse de riz est déposée au milieu de la case, les sauces sont placées à côté. Chaque convive s'accroupit autour de la calebasse ; et un petit captif, portant de Feau dans un vase, fait le tour de la société et la verse sur les mains des invités. Le maître du logis découvre la calebasse d où le riz bouillant laisse échapper une buée qui monte vers le toit. A l'aide du couvercle, il évente la calebasse pour refroidir le riz, puis il prend du sel pilé qui lui est présenté, et avec la main droite rejette le riz sur les parois du vase de manière à y former un creux. Pendant ce temps le voisin, à l'aide d'une baguette de bois, bat le lait caillé afin d'écraser les caillots; puis, il verse lentement le lait sur le riz pendant que le maître fait le mélange. Enfin, il roule une boulette et très adroitement, sans toucher les lèvres, la lance dans sa bouche.

Tous les invités l'imitent. 11 se fait un grand silence, rompu seulement par le bruit des mâchoires. En deux minutes, une quantité de riz qui suffirait à vingt Européens est absorbée par cinq ou six indigènes. Le premier plat mangé, on passe au second; c'est encore du riz, mais on remplace le lait caillé par le mafé (sauce pimentée).

Le repas terminé, lorsqu'il ne reste plus rien dans la calebasse, que les affamés en grattent encore les parois, comme s'ils voulaient les user, le captif revient avec son vase rempli d'eau et le passe à chaque assistant qui en boit une gorgée, se rince la bouche en se frottant les dents avec l'index droit, et se lave les mains.

Un autre missionnaire, M. l'abbé Bouche, dans la Côte des Esclaves, nous donne aussi une description d'un repas de nègres :

Nous voilà bien avertis, nous ne devons i)as nous attendre à un vain étalage de vaisselle. Une noire écuelle posée à terre contient Vohbé (sorte de soupe de poisson;; à côté, sur le sol, sont empilés des acassas (sorte de pain fait avec de la farine de mais , encore enveloppés de leurs feuilles ; de la farine de manioc dans une grande calebasse ou dans un linge, de l'eau dans un vase, quelques calebasses vides, tout est dressé. Chacun des commensaux s'assied (par terre, bien entendu!) et prend une calebasse. Il se sert ou on lui sert... avec les doigts sa part d''obbe\ à moins que tous ne puisent dans l'écuelle en commun. Il dépouille un acassa, y enfonce les doigts, en saisit un morceau, le trempe dans Vohbé et le porte à la bouche; puis, du même coup, il avale la pâte et lappe la sauce qui lui reste aux doigts. Cette opération pittoresque se reproduit aussi longtemps que durent les acassas ou la farine. Alors on frotte bien l'écuelle avec les doigts, et, des lèvres et de la langue, on essuie ses doigts dégoûtants.

En voilà bien assez pour montrer que le savoir-vivre, chez les nègres,

diffère beaucoup de ce qu'il est parmi nous. Chez les nègres, on mange : voilà tout.

Boisson des noirs. — L'eau est la boisson fondamentale du nègre, l'islamisme défendant l'usage des boissons fermentées, et les marabouts affectant une sobriété rigoureuse sous ce rapport. Mais les liquides enivrants ont un tel attrait pour cette race que, même les marabouts (ministres du culte musulman), cbercbent tous les moyens possibles pour allier les prescriptions du Coran avec les désirs de leur intempérance. Dans ces conditions, s'ils ne font pas usage du gin ni des eaux-de-vie d'importation, ils recourent volontiers aux boissons que l'on prépare dans le pays avec du miel, de la farine, ou d'autres substances fermentesciblcs. Les Malinkais, notamment, fabriquent ainsi, avec du miel, une bière nommée (lolo, que l'on distribue quelquefois, en remplacement de vin, aux Européens qui sont en station dans les postes du baut Sénégal.

Dans l'ouvrage que nous venons de citer, M. Tabbé Boucbe écrit, au sujet de la boisson des nègres :

La nature elle-même fournit au noir de ces contrées une liqueur enivrante bien connue : le vin de palmier. Ce n'est pas autre chose que la sève d'un palmier de la tribu des dattiers. Pour se procurer ce vin, il suffit de mettre le tonneau en perce, l'arbre est le tonneau. Un homme monte en haut du palmier, sans échelle, sans autre secours qu'une ceinture de corde qu'il se place derrière et qu'il attache devant lui en entourant l'arbre. La ceinture étant bien dii^posée , il s'y appuie par derrière, se tient au palmier de la main en relevant la ceinture et presse du pied de bas en haut. Quelques mouvements vivement répétés le portent aux branches. Là, il coupe quelques rameaux, fait une incision profonde et place une feuille destinée à conduire la sève qui dégouttera. Sous cette feuille il fixe une calebasse et il descend. Le lendemain matin la gourde est pleine d'un liquide gris pâle , un peu trouble , assez semblable à de l'eau d'orge peu chargée : c'est Vémo (vin de palme).

C-e mode original de grimper aux cocotiers n'est pas particulier à la côte occidentale d'Afrique, comme quelques auteurs l'ont m avancé; on le retrouve aux Indes.

Nous lisons, en effet, dans le récit d'un voyageur qui a parcouru cette partie du continent asiatique :

« On était arrivé devant la maison du maire, modeste cabane

SKi.NAUK.S i;.\ COSTI Mi; I)i: DICIII,

de pisé, propre, presque coquette, comme toutes les demeures hindoues, qui se cachait au milieu d'une épaisse touffe de cocotiers. Sur un sisne du vieillard, un jeune garçon demi-nu se précipite vers un cocotier, et fixant autour de ses reins une ceinture de cuir fort lâche qui se rattachait au tronc, il escalada l'arbre géant avec une rapidité simiesque. Puis, parvenu au sommet, il fit pleuvoir sur le sol une p uie de noix vertes et rebondies. »

De DEUIL CHEZ LES xoiRS. — Sur toute la côte occidentale d'Afiique, le deuil est obligatoire pour les femmes. La veuve reste d'ordinaire enfermée dans l'intérieur de la maison où est mort son mari, pendant vingt, trente et quarante jours; des parents lui apportent, à la tombée de la nuit, sa nourriture. Pendant ce temps, elle conserve toujours les mômes vêtements, qui sont de couleur bleu foncé. Si des affaires sérieuses l'appellent au dehors, elle sort, tenant les yeux et la tête baissés, les bras croisés sur la poitrine, et la main droite appuyée sur l'épaule gauche.

Après les quarante jours du deuil, les parents viennent consoler la veuve, qui revêt alors seulement des vêtements propres.

Les danses et les libations recommencent. M. Feris, dans les Archivei-i dr médecine navale, décrit ainsi le deuil tel qu'il se pratique dans certaines races de la côte occidentale d'Afrique :

Lorsque les femmes perdent leur mari, dit-il, elles doivent rester six mois dans la chambre même où il a été enseveli. Pendant ce temps, elles se tiennent dans l'inaction complète, laissent pousser leurs cheveux et leurs ongles, et ne changent jamais de vêtements.

Leur famille apporte leur nourriture, à laquelle il est prescrit de mêler du charbon en poudre ; on dirait que les noirs ont compris la propriété absorbante du charbon pour les émanations putrides. Les six mois écoulés, les veuves s'agenouillent sur des débris d'amandes de palmes et des écailles d'huîtres ; et là, les parents du défunt leur donnent la chicote (fouet portugais) pendant plusieurs heures, en leur demandant les (pjalitésque leur mari avait pour elles. Le jour même ou quelques jours après a lieu l'horrible supplice de la fumigation...

Quelques jours après ces cérémonies, elles vont au lever du soleil se laver à la plage, se rasent les cheveux, coupent leurs ongles et les jettent au feu; elles se dépouillent de leurs vieux pagnes, en remettent de neufs d'une couleur bleu foncé, qui est la couleur de deuil.

Fig. 80. — Griots musiciens du haut Sénégal.

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