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CHAPITRE IV

GRIOTS ET MARABOUTS. — Les Griots. — Les Marabouts.

Au point de vue social, les noirs de la Sénégambie peuvent se subdiviser en trois classes principales :

1" La classe des hommes libres, qui comprend les guerriers, les agriculteurs, les marabouts et les prêtres fétichistes.

2" La classe des artisans (forgerons, tisserands, etc..) dans laquelle se recrute presque exclusivement la caste des Griots. Cette classe est, de la part de la précédente, l'objet du plus profond mépris et même, en quelque sorte, d'une répulsion instinctive.

3" La classe des esclaves. Ces derniers sont, en général, employés aux travaux domestiques et aux travaux des champs. Lorsqu'ils ont conquis la confiance de leurs maîtres, ils sont armés par eux et participent à leurs guerres.

Griots et mahahouts. — les oiuots. — L'art de la miisifiue, dit l'auteur du Roman d'un Spahi, est confié dans le Soudan, à une castes

d'hommes spéciaux appelés griots, qui sont, de père en fils, musiciens ambulants et composite^urs de chants héroïques. C'est aux griots que

revient le soin de battre le tam-tam pour les bamboulas, et de chanter, pendant les fêtes, les louanges des personnages de qualité.

Lorsqu'un chef éprouve le besoin d'entendre exalter sa propre gloire,

SENKGA.MI31E

il mande ses «noU, qui viennent .'asseoir devant 1^;^ ^^^l^/^»;;;; J^

comnosent sur-le-champ, en son honneur, une longue ^ene de couplet.

rSs accompagnant leur aigre voix des sons '^^^^^^;^'^'

très orimitive, dont les cordes sont tendues sur des pemix de .erpent,

I es griots sont les gens du monde les plus philosophes et les plus pa-

Fie. 8^2. — Lu traitant auquel on chante ses louanf,-. s.

resseux; ils mènent la vie errante et ne se soucient jamais du lendemain De village en village ils s'en vont, seuls ou à la su.te des grands che s d'armée: recevant par-ci par-là des aumônes, Ira.tes partout en pana , comme en Europe les gilanos ; - comhlés quelquefois d'or et de faveurs, comme chez nous les Courtisans; - exclus, pendant leur vie, des cérémonies religieuses, et, après leur mort, des leux de ^«^l'f "«•

Ils ont des romances plaintives, aux paroles vagues et m>»tei,eu.e»,

CÔTE OCCIDENTALE D VKHIQUE.

— des chants héroïques, qui tiennent de la mélopée par leur monotonie, de la marche guerrière par leur rythme scandé et nerveux; — des airs de danse pleins de frénésie; — des chants d'amour, qui semblent •des transports de rage amoureuse, des hurlemeuts de bêtes en délire. Les Griots, ces noirs troubadours, écrit M. Marche dans V Afrique

Fig. 83. — Griot de Galam et sa femme.

occidentale, \[\eni, comme nos poètes errants du moyen âge, aux dépens de ceux dont ils chantent les louanges. Cependant, ici, on les regarde un peu comme des parias. J'en ai vu passer un entre autres qui emboîtait le pas d'un noir; celui-ci se redressait dans ses boubous du dimanche, ûer comme Artaban, pendant que le griot lui chantait ou plutôt lui criait dans les oreilles de toute la force de ses poumons : « Tu

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es le fils d'un tel qui était le fils d'un tel, qui était le descendant d'un, grand chef qui a tué beaucoup d'ennemis! »

Puis, quand le griot eût fini, il termina par une phrase qui est toujours la même : « Ton aïeul m'aurait donné un cheval ou un captif, toi qui n'es pas si riche, fais-moi du moins un beau cadeau, car je chante toi et les t'ens et je dirai à tout le monde que, comme tes aïeux, tu as le

Fis. 8t. — r.riot eu habit de fête (M, M.).

cœur grand et généreux. « Souvent on voit un de ces industriels dépouiller peu à peu un nègre, qui n'ose rien lui refuser pour ne pas dégénérer de ses ancêtres.

Dans ses Esquisses sénégalaises, M. Fabbé Boilat, écrit au sujet des Griots :

Nous voici arrivés à la classe la plus immonde de la société ouoloffe,

el qui mérite à juste titre le mépris et l'horreur de tout le peuple. Ces n-riots croient que Dieu les a créés pour les plaisirs terrestres, et qu'après s'ùlre amusés clans ce monde et avoir contribué à la reproduction d'autres hommes, ils doivent, après leur mort, reposer d'abord en paix

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Fig. 80. — Un griot du roi du Boundou. (M. M.J,

jusqu'au jugement dernier; puis, quand les bons etles méchants auront reçu la rétribution de leurs œuvres, revenir sur la terre pour s'y amuser et danser pendant toute l'éternité.

Quand un pauvre Ouolof, par son travail, a gagné une certaine somme, les griots accourent pour le chanter, et il ne peut s'en défaire que par des présents. Ils se présentent encore sans être appelés à toutes

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les fêtes telles que mariages, naissances, fêtes de la religion de Mahomet. Ils font plus : ils s'imposent aux chrétiens eux-mêmes, à toutes les grandes solennités de l'année, font un vacarm.e infernal avec leurs chants et leurs tam-tams, et ils ne les quittent que quand, pour s'en débarrasser, on leur a jeté une somme convenable.

Les femmes de ces espèces de poètes musiciens sont couvertes de verroterie de toutes les couleurs et de bijoux d'or. La danse est l'art où elles excellent le plus; les négresses qui l'aiment avec passion, se rassemblent en cercle autour d'elles, les accompagnent et les excitent par des battements de mains et des chants analogues. C'est des griottes que les jeunes filles apprennent les postures lascives qu'elles savent si bien figurer dans leurs danses.

On voit souvent des réunions de griots, hommes, femmes, jeunes filles, assis en cercle sur le sable, avec des bouteilles d'eau-de-vie au milieu d'eux; ils boivent avec tant d'excès que leurs yeux sont aussi rouges que du fen, et ils ne mettent fin à leurs libations que lorsqu'ils tombent sur la place où on les voit alors se rouler pêle-mêle sans connaissance. 11 est impossible de se figurer les orgies auxquelles se livre cette caste dégoûtante et sans pudeur. Quand un griot meurt, au lieu de l'enterrer, on le porle loin du village dans un arbre creux, ordinairement c'est un vieux baobab qui lui sert de tombeau, on l'y jette, et son cadavre devient la proie des vautours et des hyènes.

Les marabouts. — Les marabouts sont les prêtres de la religion de Mahomet, chez les peuplades converties à l'islamisme. C'est d'eux que sortent, d'ordinaire, les agitateurs qui soulèvent les indigènes africains contre la domination des Européens.

Les marabouts de quelque renom ne manquent pas d'étaler une certaine pompe quand ils se rendent en pèlerinage ou qu'ils visitent une contrée, cherchant partons les moyens cà frapper l'imagination des crédules indigènes. Le marabout Malimadou Lamine, même lorsqu'à la suite de la défaite de ses bandes, il fuyait devant la colonne française, se présentait toujours aux populations avec ce fastueux apparat :

« Derrière son large tam-tam de guerre porté par quatre fervents prosélytes, marchaient deux talibés en costumes voyants : l'un portait un Coran, l'autre un bâton pastoral enrichi d'or.

« Immédiatement après ces deux talibés, venaient quatre cavaliers portant, chacun, un tam-tam léger, assez semblable aux instruments dont étaient munis, au seizième siècle, les timbaliers de nos

réf^iments à cheval. Suivait ensuite le groupe iKMnbreux de ses femmes, choisies parmi les plus belles jeunes filles prises dans le Boundou, ou présents des chefs, dont à chaque étape il enrichissait son harem, pour remplacer les femmes qui avaient été prises par la colonne. Par la variété des types, par le bariolage des costumes, ce personnel féminin présentait un aspect singulier, très gracieux, mais qui n'avait rien d'austère.

(( Puis, au milieu d'une fourmilière humaine qui, se pressant sous ses pas, semblait le porter, venait Lamine monté sur un cheval noir tenu en bride de chaque côté. Il était vêtu d'un ample manteau à plastron d'or et coiffé d'un grand chapeau de paille posé sur un turban blanc. Sa figure était couverte par un voile de même couleur, ne laissant voir que les yeux, à la manière des pèlerins de la Mecque qui font la traversée de l'Afrique.

« Enfin, une longue suite de plusieurs centaines de captifs et de captives, et un troupeau de plusieurs centaines de têtes de bétail complétaient le cortège. Les unes portaient, sur la tète, des calebasses pleines de provisions, les autres des coffres renfermant ses richesses ou les vêtements de ses femmes. Un captif était spécialement chargé du transport d'un grand fauteuil à bascule, pris à l'Almamy Boubakar Saada, et dans lequel Lamine aimait à se prélasser dans les haltes. Vingt autres captifs succombaient sous le poids des Corans dont ils étaient chargés et qui faisaient l'orgueil du marabout. Celui-ci prétendait que chacun de ces Corans était le présent dam monarque ou d'un chef de croyants, recueilli au cours de ses longues années de voyages et d'études religieuses.

(( Arrivé à Kydira, Lamine va se reposer, pendant quelques heures, des fatigues de sa marche. Il s'est étendu sur le tapis de peau de chèvre, teint en rouge écarlate, qu'il a rapporté de la Mecque et qui lui sert de couche pendant ses voyages. Autour de lui se tiennent des jeunes filles peulhes et sarrakholaises, ses favorites, vêtues d'une tunique de mousseline qui laisse transparaître les formes gracieuses de leur corps, la ceinture et les hanches enserrées dans une étoffe légère. Doucement, elles agitent un pagne au-dessus du maître, pour tempérer la chaleur déjà accablante du jour, et lui permettre de prendre un repos réparateur, après les fatigues d'une si longue marche. D'autres captives sont déjà occupées à préparer

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la nourriture du marabout et des guerriers qui raccompagnent. Ces derniers, réduits à une cinquantaine de cavaliers et à deux ou trois cents hommes, s'installent au campement, dans le tata et sur la place du village. r>

ce Pendant que tous se croient dans la plus grande sécurité, la colonne française qui s'était mise à la poursuite du marabout, arrive à Kydira, après une marche forcée de 50 kilomètres. Son avantgarde engage immédiatement le feu. En entendant les premiers coups de fusil :

Kig. 86. — Un marabout sénégalais. (Collection M. M.;.

(( — Mais ce sont les Français! s'écrie Mahmadou Lamine, et, fou de terreur, il se précipite hors du tata, abandonnant sceau, bijoux, Gorans, femmes et captifs. Il saute à cheval et, suivi de quelques hommes, il s'éloigne du fleuve à toute bride.

« Le reste de la colonne accourt au bruit de la fusillade. Les tirailleurs se jettent résolument sur le tata, l'enlèvent d'assaut, et tuent un groupe de fidèles du marabout, (pii tentaient de s'y défendre pour protéger la fuite de Lamine.

« Le lieutenant (luérin, les spahis, et quelques auxiliaires montés

COÏK OCCIDENTALE D'AFRIQUE

' ' -f^ <ia T aminé dont un nuage de poussière

pj„ g; Un marabout.

•t \.<t nnnroclié de Sénoudebou

^"'^t' ^'"-^ ''%;'"e sarT'o ' — Is' y entrer, par crauUe et a dépasse ce village, sans osti

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d'une nouvelle embuscade; quant à ses partisans, ils se sont dispersés dans tous les sens. Les spahis ramenèrent une vingtaine de prisonniers.

« Les auxiliaires, appuyés par un détachement de tirailleurs, passèrent une partie de la journée à battre la brousse et rentrèrent au camp avec plusieurs centaines de femmes, parmi lesquelles se trouvaient, en grand nombre, des femmes libres du Boundou, que le marabout emmenait à sa suite en captivité.

« La liberté fut donnée aux unes et aux autres sans exception. Les femmes du Boundou furent renvoyées à leurs familles : les autres furent formées en groupes et affectées aux différents détachements de tirailleurs et de spahis, pour être employées à battre le mil en grain, qui, depuis le départ de Kayes, constituait la plus grande partie de leur ration.

(c La plupart de ces dernières, de race bambara ou malinkaise, provenaient des contrées du haut Niger, le grand entrepôt des esclaves du Soudan. Leur joie fut grande de recouvrer la liberté et de retrouver, parmi ces tirailleurs, des enfants de la môme patrie, du même village, dont elles avaient été séparées par les horreurs de la guerre.

« On devine quel fut le sort du plus grand nombre de ces captives, victimes de cet état perpétuel de luttes qui désole ces malheureuses contrées. Courtisées par nos tirailleurs, qui, dans l'ivresse de la victoire, avaient acquis cette allure dégagée, cet air crâne qui, par tout pays, rend le troupier irrésistible, elles s'éprirent bientôt de leurs vainqueurs et devinrent leurs épouses. C'était le meilleur sort qui pût leur échoir, car, sans famille, ne sachant que devenir, le seul fait d'avoir été captives les exposait à être de nouveau réduites à l'esclavage par le premier indigène venu, dès qu'elles renonceraient à la protection de la colonne ou de nos postes. »

CÔTE OCCIUKNTAI.K It'.AI r.lQlE. i (^

Fig. 88. — Fort de Ri(--hard-Toll, au confluent du Sûnégal et de la Taoni>y.

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