CHAPITRE V
LE FLEUVE SENEGAL. — Cours du fleuve. — L'ne rue de Sainl-Louis pendant une inondation. — 1° Bas SénégaL — 2" Moyen Sénégal. — 3° Haut Sénégal. — Description de Bakel. — Combat de Kounguel, près du fort de Bakel, contre les bandes de Mahmadou Lamine (mars 1886). — Affluents du Sénégal.
Cours du fleuve. — Le Sénégal est, après le Niger, le plus grand fleuve de la côte occidentale d'Afrique. Il prend sa source dans le Fouta-Djalon, en deux points différents, sous les noms de Bakhoy et de Bafing.
Ces deux rivières se réunissent à Bafoulabé, où elles forment le Sénégal.
Nous allons décrire le fleuve en en remontant le cours, que nous diviserons en trois parties : Bas Sénégal, Moyen Sénégal, et haut Sénégal.
Après avoir passé la barre du Sénégal et remonté le fleuve pendant vingt à trente kilomètres, selon la position de cette barre, qui varie d'année en année, on arrive à Saint-Louis.
Nous avons déjà décrit l'aspect de la ville (jui, vue du large, semble à demi ensevelie dans le sable d'où, stmls, émergent les édifices élevés, brillant au soleil d'une éblouissante blancheur.
Saint-Louis est bâtie sur une bande de sable formant îlot, longue de 1,200 mètres et large de 150 à 200 mètres. Elle se trouve ainsi séparée de la mer par un petit bras du fleuve et par une langue de terre ayant environ 400 à 500 mètres de largeur.
UxE RUE DE Saint-Louis pendant une inondation. — Comme'^tous les grands fleuves, dit M. le vice-amiral Bouët-Villaumez, dans une note inédite, parfois, le Sénégal, gonflé par les pluies abondantes d'un hivernage, déborde de ses rives et inonde les îlots de sable qui s'élèvent au milieu de son cours. La ville de Saint- Louis se trouve alors en grande partie submergée et, dans cette nouvelle Venise, l'on ne peut plus circuler qu'à l'aide de bacs et de pirogues.
Les grandes crues qui produisent ces inondations exceptionnelles ont lieu tous les quinze à vingt ans : une grande partie de Saint-Louis se trouve aujourd'hui protégée contre elles par les travaux qui ont été faits pour l'exhaussement du seuil de l'île et par la construction de quais.
Pour donner une idée de la violence de ces crues, nous citerons le fait suivant qui est consigné dans l'ouvrage : Le Sénégal, du D'' Ricard : Un gouverneur, préoccupé sans doute des inconvénients que lui paraissait présenter la situation de Saint-Louis ou de Gorée, comme siège du Gouvernement de la Colonie, avait projeté de faire reporter ce chef-lieu vers l'intérieur; il fit choix, pour cet objet, de la petite île de Todd, située dans le fleuve, à proximité de notre poste de Richard-Toll. Une commission fut envoyée pour examiner l'emplacement sur lequel devait être bâtie la ville projetée : elle ne trouva plus cette île, qu'une inondation exceptionnelle avait entièrement recouverte; comme on le conçoit, l'idée fat abandonnée.
Ces crues ont lieu i)endaiit la saison de l'hivernage qui dure environ quatre mois, du mois de juillet au mois de novembre. Le fleuve, à la fin de cette saison, se retire des terres qu'il avait couvertes de ses eaux, pour ne laisser après lui que d'immenses marécages où se trouvent amoncelés de nombreux détritus d'animaux de toute espèce.
Chaque année, l'un profite des crues du fleuve pour effectuer, à
Kaves, chef-lieu du haut Sénégal, la concentration du petit corps expéditionnaire chargé de protéger les opérations du ravitaillement des postes construits entre le haut Sénégal et le haut Niger.
Cette concentration s'opère de la manière suivante :
« Pendant les mois d'août, de septembre et d'octobre, le Sénégal, grossi par les pluies de riiivernage, coule à pleins bords. Son niveau s'élève en peu de jours de huit à dix mètres. Le trop plein des eaux déborde sur ses deux rives et y forme des lacs immenses, desquels émergent des cimes d'arbres et les cases des villages riverains, à ce moment entièrement envahis par les eaux.
« De grands navires à vapeur peuvent alors remonter facilement le cours du fleuve. Le navigateur n'a à redouter que le choc d'énormes troncs d'arbres, que le fleuve roule comme d'informes épaves dans ses eaux terreuses, ou bien la rencontre de petites îles flottantes, détachées de la rive par la violence du courant. Celles-ci s'écoulent lentement, glissant doucement au fil de l'eau, couvertes de hautes herbes, refuges de serpents venimeux qui ont été surpris parles eaux, et dont on entend de la rive les sifflements sinistres.
« Les avisos, les remorqueurs de la colonie sont tous requis pour effectuer les transports destinés au haut fleuve... Pour faire tous ces transports, les avisos de la colonie ne suffiraient jamais. On a alors recours, concurremment avec ces avisos, à des vapeurs, qui, partant de Bordeaux, passent la barre qui est à l'entrée du Sénégal, remontent le fleuve, et vont directement effectuer leur déchargement à Kaves.
« Sur le Sénégal, on n'aperçoit alors, pendant quelques mois, qu'avisos flanqués d'un ou de plusieurs chalands, de dimensions parfois aussi grandes que le navire lui-môme; que remorqueurs aux puissantes machines, ayant contre leurs bords ou emmenant à la traîne quinze, vingt chalands, quelquefois davantage, et qui, lentement, péniblement, remontent le courant, entraînant avec eux comme une minuscule forêt de petits mâts.
« Le voyage de Saint-Louis à Kayes dure de huit à dix jours. Le retour, favorisé par un courant violent, s'effectue en trois fois moins de temps. »
Revenons à la description du cours du Sénégal. Nous emprun-
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tons à la France colo7iiale, de M.
du moyen Sénégal.
Bas Sénégal. — Jusqu'à Saint- Louis le paysage est triste.
Sur la rive droite, une mince langue de sable, de 150 mètres de largeur, sépare seule le fleuve de la mer.
Sur la rive gauche, également basse et sablonneuse, on ne voit que peu de végétation, à peine quelques herbes , quelques palmiers penchés par le vent, quelques établissements pour la dissémination des Européens en cas d'épidémie à Saint-Louis,' quelques magasins construits par des négociants de cette ville. Des bandes de pélicans pèchent dans les marais ou sur les bords du fleuve ; le soir, les chacals font entendre leurs aboiements prolonges et les hyènes leurs hurlements lugubres.
Le Sénégal, si beau et si riche en certains endroits, semble tout d'abord vouloir se dérobera la curiosité des nouveaux arrivants, comme les chefs de quelques -uns de ces beaux villages inhospitaliers qui vous répondent, après avoir fait cacher leurs nombreux troupeaux et leurs provisions : « Je n'ai rien à offrir, rien à vendre ; le pays est pauvre; retirezvous ; laissez-nous vivre dans notre vieille sauvagerie. «
Moyen Sénégal. — En remontant le fleuve à partir de Saint-Louis, l'aspect du pays se modifie, les berges s'élèvent, la végétation devient plus bordent les rives; et dans la saison se
A. Rambaud, celle du bas et
puissante, des terrains cultivés che, alors que le fleuve a peu
d'eau, on voyage souvent entre de véritables falaises de terre végétale, de 10 (ju 15 mètres de hauteur, toutes percées par endroit d'une infinité de petits trous circulaires, se touchant les uns les autres, et dans lesquels les guêpiers roses font leurs nids. Parfois ces falaises de terre font place à des rochers. Le fleuve souvent alors est resserré; souvent aussi, il y a là un barrage que les indigènes utilisent pour la pèche en le complétaui par des clayonnages et des filets entre lesquels ils ne laissent qu'un éti'ûit passage, tout juste suffisant pour Ips petils bateaux,
Fij,'. "Jl — Sur k SéiRgal, on n'aperçoit alors c[iie remorqueurs aux puissantes machines.
seuls capables, pendant la saison sèche, de dépasser le barrage de Mafou.
Pendant cette saison, de grandes plages de sable sont à découvert ; des Maures viennent y établir leur campement. On y voit des bandes de canards, de grandes grues, de marabouts, d'aigrettes blanches. Des oiseaux de toute espèce s'y ébattent ou s'y promènent gravement. Les hippopotames et les crocodiles, qui, pendant la saison des hautes eaux, se tiennent de préférence dans les marigots et les marais, reviennent dans le tleuve et y abondent.
Sur les rives, les grands arbres se montrent de loin en loin, quelquefois de véritables forêts; mais, le plus souvent, les arbres sont tortueux et de cliétive apparence, soumis qu'ils sont tous les ans aux terribles incendies qu'allument les indigènes, tant pour défricher f[ue pour
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ennemi
débarrasser les abords de leurs villages des hautes herbes où l'< ou le voleur pourrait se cacher
De temps eu temps, des biches ou des sangliers viennent boire;
une troupe de sin-es saute dans les arbres • u.i lion se |.,i -. • oiseau aquatique, lanhiuga, traverse le Ile ,'ve né laissante Tr ""
f;ÔTE OCCIDKNTAI.E D'AMUct F
le fleuve et disparait, ou bien ce sont d'immenses troupeaux qui se pressent à l'abreuvoir.
Un peu plus loin, des Dioulas, qui viennent de vendre leurs gommes à l'un de nos comptoirs, retraversent un gué du fleuve, chargent de nos cotonnades leurs chameaux et leurs bœufs, et remplissent d'eau leurs outres en peau de chèvre avant de retourner dans leur désert.
Avec les hautes eaux, les indigènes, qui ont souvent deux villages, se retirent dans l'intérieur, au milieu de leurs champs ; mais, à la saison sèche, il faut se rapprocher du fleuve quand les petits aflluents et les mario'otssont taris. Aussi, bien qu'il faille alors un mois en petit chaland pour faire le voyage qu'un aviso fera en quelques jours un peu plus tard, après la crue du fleuve, c'est aux basses eaux, de décembre à juin, que le voyage est le plus intéressant. Et puis les moustiques, qui pendant la saison des pluies rendent le fleuve insupportable, disparaissent, et l'on peut en toute sécurité, profiter des belles nuits intertropicales, et dormir en plein air.
Pour compléter cette description du cours du moyen Sénégal, nous reproduisons ci-après le récit du voyage que nous avons effectué en 1885, à bord de l'aviso la Salamandre; lorsque nous nous rendîmes à Kayes, pour prendre le commandant supérieur du haut Sénégal :
« Dans la première quinzaine de novembre, rhivernage touche à sa fin. Le fleuve est rentré dans son lit, laissant à découvert des rives basses, sans tertres, sans horizon, couvertes de hautes herbes dont les tiges sont verdàtres près du sol qui est encore humide, mais aunies, déjà fanées à la partie supérieure.
(( Pas un nuage n'assombrit l'azur du ciel, d'où ruisselle, à flots, Péclatante lumière. Aucun souffle ne vient rider la surface de l'eau, plane et unie comme un miroir. A l'arrière, la fumée, impuissante à s'élever dans l'air immobile, s'abat lentement, lourdement, sans force, et recouvre comme d'un voile brumeux le sillage argenté de l'aviso.
« Les arbres ont encore une partie de leurs feuilles, la végétation n'a pas tout à fait disparu; mais le paysage n'en conserve pas moins le caractère de monotonie qui est, en tout temps, comme le cachet de désolatiun et de tristesse de cette partie de l'Afrique.
« Ce reste de végétation va d'ailleurs bientôt disparaître, se décomposer, et infecter l'air. Déjà, de ces rives mornes, du sol sur-
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chauffé par l'ardeur du soleil, se dégage, s'élève lentement, miroitante, tremblante, aveuglante, une buée épaisse qui tient en suspension les odeurs putrides, les germes de toutes les maladies. De temps à autre, comme les émanations d'un air empesté, vous arrivent des bouffées de cet air, qui vous étreignent à la gorge et vous suffoquent.
« La rive, d'ordinaire pleine de solitude, présente parfois un peu d'animation.
« Ce sont alors des troupes nombreuses de petits singes, au visage noir, au pelage d'un vert tendre, que l'on aperçoit se balançant aux branches des arbres, avec le feuillage desquels ils se confondent. Les uns s'égayent à suivre le navire qui côtoie la berge presque à la toucher; rapides comme la flèche, sautillant débranche en branche, d'arbre en arbre, ils luttent de vitesse avec lui. Là, c'est une mère qui, effarée, frappée d'épouvante à l'approche du navire, s'enfuit en serrant avec force contre sa poitrine son précieux fardeau, et disparait dans les profondeurs des bois. Plus loin, c'est une bande d'une autre espèce; c'est le singe au poil fauve, d'un roux ijrùlé, qui, comme un enfant morose, passe, sa vie à se lamenter, toujours pleurant, toujours geignant, ce qui Ta fait nommer le singe pleureur.
« Ce sont encore des nuées de petits oiseaux multicolores, dont le nombre obscurcit le ciel, et qui, agitant l'air de leurs battements d'ailes précipités, passent au-dessus de nos tètes comme le frémissement de la rafale. Terrible fléau qui va s'abattre sur le champ de l'agriculteur et lui disputer ses semailles ou sa récolte!
« Sur les bancs de sable mis à découvert par les eaux, des familles entières d'énormes caïmans, à la cuirasse immonde, chargée de vase, sont étendus, à demi endormis, engourdis par les rayons ardents du soleil,
« D'autres, plus familiers ou pressés parla faim, nagent silencieusement dans les eaux du navire, et de temps en temps dressent leur tète visqueuse aux terribles mâchoires. Ce sont alors, du bord, des feux roulants de coups de fusil. Si l'un de ces monstres, le corps traversé par une balle, reste inerte sur la vase, vite le navire stoppe, un canot se détache du bord et va recueillir l'animal : c'est une bonne aubaine! ce sera l'occasion d'un régal pour l'équipage!
COTE OCCIDEiNTALE D'AFRIQUE
« Un jour, un officier saute à terre, sans armes, sans défense; il s'approche de l'un de ces animaux qui gît sur le sable, le corps criblé de balles. Il n'en est plus qu'à quelques pas : il va s'avancer encore, quand tout à coup le monstre, la gueule béante, hideux, trouvant un reste de force pour la vengeance, se soulève du sol, prêt à s'élancer. Un long cri d'effroi part du navire; au même instant, un coup de feu retentit : le monstre s'affaisse, retombe sans mouvement. C'est un noir du canot qui vient de décharger son fusil à
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