CHAPITRE X
TROUPKS STATIONNEES DANS LE SENEGAL ET DEPENDANCES. — EfFeclifs. — Colonnes d'opération dans le haut SénégaL — Le spahi sénégalais. — Le tirailleur sénégalais. — Le disciplinaire de la marine. — Le marin. — Le médecin île marine. — Union des Femmes de France.
Escadron de spahis sénégalais : 150 hommes;
Artilleurs, ouvriers et conducteurs d'artillerie : 800 hommes, (européens et indigènes); — oOOàlOUO indigènes sont en outre employés comme conducteurs auxiliaires dans le haut Sénégal.
5 compagnies d'infanterie de marine : 600 hommes;
2 compagnies du corps des disciplinaires de la marine : 'tOO hommes;
Régiment de tirailleurs schiégalais (9 comi».) : l,50f) hommes;
Marine : G avisos, 500 hommes.
Colonnes d'opération dans le haut SÉNÉ(i.\L. — Les colonnes qui opèrent dans le haut Sénégal comprennent :
1" D('^ aiiilleurs européens. En raison du service péuihh' qui leuii^iuc<)iiihe, il leur est adjoint des servants indigènes recrutés jiaruii les lirailleurs sénégalais;
•2" Des spahis sénégalais;
8" Des soldats d'intauterie de marine;
4' Des tirailleurs sénégalais;
5" Des disciplinaires de la marine.
Au moment de leur arrivée dans le haut Sénégal, ces corps sont, d'ordinaire, établis au campement dans les environs de Kayes. Nous allons les y passer rapidement en revue et donner sur chacun d'eux quelques renseignements tirés de l'ouvrage Campagne dans le haut Sénégal et dans le haut Niger.
« Chaque corps a son petit campement particulier. 11 se compose de plusieurs lignes de petites tentes basses, relevées d"un côté en forme d'auvent, la partie supérieure et les autres côtés
Fig. 118. — CampeiTient d'une batterie de montagne. (Photographie de M, le lieutenant Hubert.)
recouverts de paille; d'une multitude de gourbis, sorte de petites huttes, de i»elits hangars, construits au moyen d'un peu de paille et de branchages, et sous lesquels on abrite non seulement les honnnes, mais aussi les chevaux, qui souffrent autant que l'Européen du pernicieux climat. Devant ces gourbis sont de petits chevalets faits à la hâte, au moyen de quelques bambous, et sur lesquels soûl posés les armes et les objets de harnachement. Les rares arl)res (|ue l'on aperçoit disséminés sur la surface du plateau sont réservés pour l'ambulance et pour les Européens. De ci, de là, s'élèvent di-oit vers le ciel de minces filets de fumée : ils indiquent
SENEGAMBIE
l'emplacement des feux autour desquels, accroupis et les jambes presque sur le brasier, les cuisiniers indigènes préparent le repas du soldat.
« Chaque coin présente son cachet d'originalité, qui varie suivant les différentes heures de la journée. Mais rien ne saurait dépeindre la tristesse de ce camp pendant riieure accablante de la sieste. .
« Dès neuf heures du matin, les Européens sont rentrés sous leurs tentes, qu'ils ne quittent plus jusqu'au soir; pendant tout ce temps, ils devront garder leur casque sur la tète, car, par son seul rayonnement, le soleil peut occasionner des insolations, aussi bien que par l'action directe de ses rayons.
« Un vent chaud passe lentement sur le camp, Tenveloppant d'une vapeur blanchâtre et augmentant encore la chaleur que verse, en torrents de flamme, hi voûte azurée. Dans le camp, hommes et bêtes, tout sommeille.
Le silence règne comme si l'on étaitau milieu de la nuit.
(( Tout autour du camp, sur les branches mortes des arbres, se tiennent perchés des vautours, repus, alourdis, les ailes tombantes.
CÔTE OCCIDENTALE d'aIP.IQLT,.
210 COTE OCCIDENTALE DWFKIQIE
« Par moments, quelque tiraillem% quelque gourgui traverse le camp pour aller prendre de Teau au marigot voisin.
« Là, le changement de tableau est complet : c'est un spectacle vivant, mouvementé. Les femmes des tirailleurs et des spahis y sont rassemblées en grand nombre; les unes s'ébattent bruyamment dans Tonde, qu'elles frappent, autour d'elles, de leurs mains, pour tenir éloignés, par le bruit, les caïmans qui pourraient, près de là, guetter le moment propice pour s'élancer sur leur proie; d'autres, les poignets et les chevilles chargés de lourds cercles d'argent, le buste nu, n'ayant pour tout vêtement qu'un simple morceau d'étoffe légère bridant les hanches, battent avec force, au moyen d'un morceau de bois grossier, le linge de leurs seigneurs et maîtres; puis, d"un pas léger, soutenant de leurs bras robustes, sur leur tète, des calebasses ou des vases de terre remplis d'eau, elles rentrent, rieuses et bruyantes, dans la partie du camp qui leur est réservée.
Le spàhi sénégalais. — « Ici, c'est le camp des spahis : Européens et indigènes, réunis par groupes, formant comme autant de petites tribus, y vivent en très bonne intelligence, sur le pied d'une cordiale camaraderie.
«Au spahi noir sont réservés les dures corvées, les travaux fatigants, les courses à l'ardeur du soleil; au spahi blanc, les missions délicates, les emplpis difficiles. Comme l'Européen, d'ailleurs, le spahi noir porte le casque de feutre qui doit le garantir des coups de soleil; il touche comme lui une ration devin et d'eau-de-vie. Cette assimilation flatte son amour-propre, et c'est gravement qu'en parlant à d'autres indigènes il se sert souvent de l'expression : « Nous autres blancs... »
« Mais ce qui donne au spahi noir la grande considération dont il jouit auprès des gens de sa race, c'est la possession d'un beau cheval, et aussi celle d*uh immense manteau en drap rouge, qui l'enveloppe des pieds à la tête, et dont il se pare toutes les fois qu'il en trouve l'occasion. Avec quelle admiration ceux-ci ne le suiventils pas des yeux lorsqu'il passe superbe, par les rues du village, faisant caracoler son coursier et, quelque temps qu'il fasse, fièrement drapé, au risque de suffoquer, dans son magnifique manteau ! Aussi
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la place de spalii est-elle enviée, et, pour une vacance à pourvoir, cent concurrents sont-ils en présence; de sorte que le corps peut se recruter parmi des hommes choisis, grands et vigoureux... (( Quant au spahi européen, c'est presque toujours un volontaire. Une nature ardente, le désir de tenter la fortune d'un avancement rapide Font poussé à cette vie d'aventures. Le visage basané, les traits énergiques, on le voit crânement campé à cheval, mis avec une certaine coquetterie, comme s'il s'agissait de paraître dans un steeple-chase ou dans un carrousel.
Le tir.ulleur séxégaliis. — Passons aux tirailleurs.
« Ce corps est formé d'éléments empruntés aux différentes races de la Sénégambie : Ouolofs, Toucouleurs, Peulhs, et Bambaras, qu'un œil exercé distingue à la simple inspection. Le Toucouleur se reconnaît à sa nature belliqueuse et à son caractère bruyant et vantard; le Bambara, — qui provient le plus souvent de captifs faits sur le Niger, — à ses membres robustes, à son tempérament calme; le Peulh, à ses traits réguliers, à ses jambes grêles et nerveuses et à son extrême agilité; le Oaolof, plus policé que les autres noirs, à sa nature douce, à ses manières moins rudes.
« Malgré cette diversité de recrutement, les tirailleurs ont un esprit de corps remarquable. Ce sont de précieux auxiliaires, pour la plupart d'une réelle bravoure, d'une grande intrépidité, et qui feraient très bonne figure dans une guerre européenne aux côtés de leurs congénères les turcos. 11 en est parmi eux qui ont été relevés mourants sur le champ de bataille, la nuque déjà tailladée, le corps couvert de ces atroces blessures qui, dans ces guerres, sont le lot du malheureux vaincu! Plus d'un a quelquefois trente ans de service; il a assisté à cinquante combats, dont il vous fait le récit dans un langage pittoresque, avec cette familiarité respectueuse dont sont empreints les rapports d'inférieur à supérieur chez les peuples aux mœurs primitives; et il n'est encore que tirailleur de l" classe!...
« Le tirailleur est le véritable soldat de la conquête. Nul plus que lui n'est apte à faire ces marches forcées, à exécuter ces coups de main (luuii clief jeune et audacieux peut concevoii- et entreprendre. Une ibis revêtu de ses gris-gris ;inx((uels il n'accorde plus en réalit('' une très grande confiance depuis ([uil ;i vu t<nnb(M' siuis
SPAHIS SÉNÉGALAIS ÉTABLIS AU CAMf
Mf>L. ^D'aprts une ipliologinpliic de M. le liciitcniinl Iltihnl.)
les halles nombre de ses ennemis qui en étaient couverts, mais dont il aime néanmoins à se parer en guise d'ornement; une fois muni de sa peau de bouc, qui contient sa provision de six à sept litres d'eau, de sa besace, qui renferme une poignée de couscous, et ses cent vingt cartouches, un chef peut lui demander de marcher vingt heures durant; c'est pour lui jeu d'enfant.
« Le tirailleur ne brille pas toujours par une très grande discipline, surtout lorsqu'il se trouve sous les ordres de chefs qui, débarqués de la veille, ignorants de la langue du pays, des mœurs des indigènes, ne savent pas le commander et le rebutent; de plus, passant chaque année neuf mois sur douze dans la brousse, menant la vie la plus dure qu'on puisse imaginer, il faut, pour le conduire, une main ferme, mais aussi une autorité paternelle, sinon il désertera sans scrupule, avec armes et bagages, pour aller offrir ses services à Ahmadou Scheikou ou à Samory.
« Par exemple, le tirailleur est pillard dans Tànie; sa solde est si faible qu'il ne manque pas Toccasion de Taniéliorer par quelques bonnes prises, par quelques bonnes aubaines. Dans le sac d'un village, il brise les objets qu'il ne peut emporter, plutôt que de les laisser à l'ennemi. Si l'on n'y veillait même, il en est qui se feraient volontiers détrousseurs de caravanes, à l'exemple de certains chefs indigènes qui, la nuit venue, vont s'embusquer prés du chemin ])()ur attaquer les convois de Dioulas à leur passage.
« Un type qui ne manque pas d'originalité, c'est le tirailleurordonnance : bon soldat, marcheur infatigable, celui-ci se distingue de ses camarades par une mise plus soignée. Gomme coiffure, il affectionne les coupes de cheveux les plus originales, se rase, par exemple, tout un côté de la tète, en conservant une touffe épaisse sur l'autre côté! Chez lui le comble de la coquetterie est de laisser flotter au gré des vents, sur son pantalon, les pans de sa chemise!
« En marche, il porte son fusil par le bout du canon, et la plus grande partie de son chargement sur sa tète, à moins qu'il ne soit suivi de ses femmes; dans ce cas, il se débarrasse sur elles de tous ses bagages, ne conservant sur lui que ses armes et ses cartouches.
« Arrivé au cam})ement, le tirailleur -ordonnance excelle à construire en un tour de main un gourbi à son officier; il fait à la
SENEGAMBIE
fois Toffice de Lrosseur et de femme de ménage; et^ dans ces dernières fonctions, il met tant d'ardeur qu'il ne tarde pas à réduire promptement en dentelle les chemises et les mouchoirs les plus solides. Avec cela, il est doux, très dévoué, plein de bonne volonté
Fig. 121. — Tirailliîur «t sa f(?mmc, d'apri-s une |>hoto;,'ra|iliio.
et, — qualité caractéristique et précieuse dans le Soudan, où l'on man([ue d^outils de toute sorte, — il décloue sans peine les caisses avec ses dents ! »
DisGU'LiN.uuEs DE LA MAniNi:. — « Aiiprés dcs tiraillcurs, et comme sous leur garde, sont campés les discii»linaires. Ce corps est le ramassis des soldats incorrigibles, des liduimes les plus indisciplinés
COTE OCCIDENTALE DWFRIQUE
des armées de terre et de mer; tous ceux qui le composent comptent
à leur actif plusieurs condamnations k des peines correctionnelles.
« Les disciplinaires sont spécialement affectés aux travaux des
colonies; ils ne sont pas armés, sauf pendant les exercices et les
manœuvres. , .
« Dans des circonstances exceptionnelles, on les fait participer
Fig. 1-2-2. — Femmes de tirailleurs Toiicouleurs.
aux expéditions coloniales; ils sont alors, le plus souvent, un danger plutôt qu'une aide pour la colonne.
(( A l'exception d^une trentaine qui sont vigoureux et ont l'air résolu, les disciplinaires campés à Papalirali offrent le triste tableau d'hommes affaiblis par les maladies ou par le vice.
(( Le colonel les réunit : il leur rappelle que, dans plusieurs expéditions leurs aînés se sont vaillamment conduits; que notamment
SBNEGAMBIE
Si-
en 1869, au com])at de Luuga, des disciplinaires se dévouèrent pour
>auver leur chef ([ni allait tomber entre les mains de l'ennemi.
f;ÙTE OCf.lDE.NTAI.E D'aI f.fyt L. 2«
Dans la campagne qui va s'ouvrir, il y aura des dangers à courir, des actes de bravoure à accomplir; des occasions leur seront pro])ablement fournies de faire leur devoir, de se régénérer : « A dater de ce « jour, leur dit-il en terminant, je vous traiterai en soldats. Tâchez K de mériter ce titre. »
« La plupart d'entre eux se conduisirent d'une manière satisfaisante. Quelques-uns, marcheurs infatigables, n'élevant jamais de plainte, donnèrent le bon exemple à leurs camarades. Mais un petit nombre resta sourd à ces exhortations, entre autres deux vieux routiers, difficilement accessibles à de généreux sentiments. A leur cinquième étape, profitant d'une nuit sombre, ils s'écartèrent du sentier et allèrent s'installer dans un village où ils se donnèrent comme des envoyés du commandant supérieur. Là, vêtus à la mode indigène, agissant en maîtres, ils espéraient attendre tranquillement la fin de la campagne. Malheureusement pour eux, les habitants, fatigués de loger des hôtes si exigeants et si incommodes, envovèrent une députation au chef du poste voisin, pour se plaindre de cet impôt d'un nouveau genre qu'on levait sur eux.
« Nos deux rusés compères durent rallier à marches forcées la colonne, sous la pression des baïonnettes des tirailleurs. »
Le soldat d'infanterie et d'artillerie de marine. — c( 11 nous reste encore à parler de ce petit soldat des troupes de la marine, doux, modeste, discipliné, que l'on aperçoit là-bas, étendu sous ces tentes basses.
« Ah ! quelque éloge qu'on lui décerne, quelque flatteur que paraisse le portrait qu'on en fait, on n'exaltera jamais assez sa vaillance; on ne louera jamais trop cette existence faite de dures souffrances et d'incomparables dévouements !
« Celui-là n'est pas d'ordinaire, comme le spahi, un volontaire. Désigné par le sort, fils de paysans ou de pauvres artisans, il s'est arraché avec peine, le cœar brisé, à son hameau, à sa famille; ou bien, enfant de la grande ville, obligé par la nécessite de chercher un refuge dans Tarmée, il a choisi cette arme, qui, du moins, lui procurera la satisfaction de faire de beaux voyages, de voir du pays.
c( Après quelques mois de caserne, dans l'un de nos ports mili-
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taires, aux récits merveilleux que ses camarades, oublieux des misères passées et dans la joie du retour, lui ont fait sur ces contrées mystérieuses, il s'est un peu dégrossi, il s'est défait de sa gaucherie de conscrit. Mais ce n'est qu'insensiblement et comme par l'effet d'un philtre dont l'action agit lentement sur les sens, que son imagination s'est peu à peu échauffée au contact de ces imaginations exaltées; et toutefois, ce n'est pas sans un sentiment de terreur vague qu'il voit venir le jour prochain de l'embarquement. Dans le brouhaha du départ, dans l'émotion des adieux, il a perdu dé vue ses peines; le voilà abord; bientôt il se balancera au roulis du navire, il fera les manœuvres des voiles comme un vieux loup de mer.
(( Après une traversée de quinze à vingt jours, il est jeté sur une côte d'une monotonie effrayante, dont la vue produit, chaque fois qu'on la revoit, le même frisson involontaire, la même horreur instinctive, pressentiment sinistre des douleurs qui vous y attendent. Il se trouve au Sénégal comme il aurait pu être débarqué à la Guyane, au Tonkin, ou sur tout autre point du globe. « Le Sénégal ! » ce nom ne lui est pas totalement inconnu; il cherche dans ses souvenirs; et il y trouve l'écho lointain de récits de journées d'amertume et d'indéfinissables souffrances.
(c Dans son esprit inquiet, avec sa défiance de Taveiiir, il n'est pas sensible à la nouveauté, à Tétrangeté des tableaux qui se déroulent devant ses yeux : il ne voit dans ces populations nègres que des ennemis secrets conjurés pour sa perte. Sa première étape sur cette terre de désolation est l'un des camps des environs do Saint- Louis : — Gandiole, la Pointe aux Chameaux, N'Diambor; — car le séjour du chef-lieu est interdit aux soldats européens, dont la présence pourrait, peut-être, amener l'explosion d'une de ces terribles épidémies de fièvre jaune qui, en quelques jours, fauchent les trois quarts de la population blanche.
« Epouvantables sont les journées passées dans ces postes qui se dressent, isolés, au milieu de dunes de sable sans ombrage, sans villages indigènes même à proxiniit*'! Dans cette affreuse solitude, le cœur éprouve toutes les douleurs, tous les désespoii^ de l'exil. Là, cohabitent avec les soldats des essaims de guêpes, des légions de rats, de chauves-souris, des serpents dont il faut veiller sans cesse
à éviter les mortelles morsures. Le soir venu, ce sont des myriades de crabes qui, sortant de la mer, s'avancent comme à l'assaut du poste, en bataillons serrés, la pince haute et frémissante.
(c II entend alors, pour la première fois, dans le silence des miits, ces chœurs lugubres formés des hululements des oiseaux des ténèbres, des ricanements sinistres des hyènes, des glapissements des chacals, cris qui le poursuivront désormais partout et qui,
Kit;. I'2i. «^ liitt'iunir de tirailleur, d'après une phoCoRraphie île M. le lieutenant Hubert.
plus tard, aux heures do fièvre et d'insomnie hanteront son esprit affaibli.
« Nous Tavous vu faire la montée du fleuve. Arrivé dans le haut Sénégal, ii regrette déjà ces postes du bas fleuve; là, du moins, il était encore près de France, tandis que, de jour en jour, il va s'éloigner davantage de sa chère patrie.
« L'influence fatale du climat s'est déjà fait sentir... Bien des caniarades sont déjà tombés autour d(> lui; ne faut-il jias commencer cette séj'ie de décès qui, dans les précédentes campagnes, d'une durée à peine de huit à dix mois, ont atteint de si effrayantcîs proportions !
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« Il est triste, somljre, découragé, et pourtant ses misères sont à peine commencées ; il un pas encore connu les fatigues de la campagne; car demain il lui faudra se mettre en route, marcher, marcher sans cesse pendant de longs mois, pesamment chargé,
Kig. l-2.">. — Iiiterprc'les iiidigi-iics attachés aux commandants des colonnes du haut Scni'gal
(Collection M. M,)
manquant de tout, dans un pays où l'Européen n'avance pour ainsi dire qu'en se traînant avec peine. Chacun de ces soldats va devenir un héros, d'autant plus méritant que son dévouement restera ignoré; que rarement la renommée tirera de rohscnriti' ses traits de hravoure, ses luttes quotidiennes, désespérées, dans Tonilire, contre les ennemis, contre les maladies qu'il a à combattre, contre le découragement qui Tenvahit, — et qui fiiit pr<''f(''rer à ffiiehfnes-
uns d'entre eux le suicide à la continuation d'indicibles souffrances. ))
Après avoir exposé Tèxistence du soldat, retraçons celle de l'officier d'infanterie de marine :
« Tant qu'il est jeune, robuste, l'officier d'infanterie de marine a hâte de partir pour les colonies, de s'expatrier; il a soif d'aventures, soif de l'inconnu. Chaque nouveau départ est salué par un cri de joie ! Aujourd'hui au Tonkin, demain au Sénégal, partout il prodigue toutes les forces de sa jeunesse, de son intelligence, vivant au jour le jour, au hasard des événements, sans souci du lendemain.
(( Combien cette vie enfiévrée a d'attraits, comparée à l'existence monotone des garnisons ! Ce sont toujours nouveaux voyages ! Ce sont spectacles toujours saisissants ! C'est la vie au grand air; c'est l'espace; c'est la liberté !
(( La mort fauche bien de ci de là autour de lui ; des amis disparaissent : les uns, emportés en quelques heures par ces terribles fièvres des colonies; d'autres, frappés au coin d'une brousse par la balle d'un Chinois ou par la lance d'un nègre. Mais il ne s'attarde pas aux regrets : cette destinée n'est-elle pas celle qui est réservée au plus grand nombre de ses camarades, à lui-même peut-être?
(( Un jour, jeune encore, à la suite de plusieurs séjours coloniaux, il rentre en France, malade, le teint hâve, épuisé par les privations, brisé par les fatigues, miné par les fièvres, tellement affaibli qu'il ne parvient qu'à grand'peine à regagner son village, à rejoindre sa famille ! Il se promet de réprimer désormais cette passion funeste pour ces courses à travers le monde, pour ces aventureuses expéditions.
« Cependant, peu à peu, grâce à des soins dévoués, lentement, ses forces sont revenues. Il reprend la vie du régiment.
« De retour au milieu de ses camarades, il n'entend parler que de brillants exploits, que de faits d'armes nouveaux accompHs par ses amis, que d'expéditions projetées.
« Dès lors, il brûle de s'expatrier une fois de plus; il a comme la nostalgie de la vie errante, de la misère!
'c II ne se rappelle plus les souffrances qu'il a endurées, lorsque,
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SOUS un ciel de feu, la gorge desséchée par la soif, il eût donné une part de son sang pour quelques gouttes d'eau.
« Il ne se souvient plus du jour où, étendu sur quelques feuilles sèches pour toute couche, il sentait ses forces s'évanouir, son âme s'envoler et, dans un dernier effort, il jetait un appel désespéré, un suprême adieu aux siens, à son pays!
(( Ces jours d'angoisses et de souffrances ne sont pas bien éloignés; mais il ne veut s'en souvenir que comme d'un mauvais rêve, dont il chasse de devant ses yeux la vision troublante. Et il repart de nouveau, heureux, souriant à l'avenir, le cœur plein d'espérance.
« Cependant, l'âge est venu : on vieillit vite dans l'infanterie de marine. Son dernier séjour colonial a épuisé ses forces, ruiné sa santé. Encore quelques années, et il pourra jouir paisiblement d'une retraite chèrement acquise ! Non : l'heure du départ a de nouveau sonné; il lui faut encore s'expatrier; sa destinée n'est-elle pas l'exil !
« Il tente de permuter avec Tun de ses camarades des régiments de l'armée de terre. Mais il lui faut obtenir le consentement d1.i colonel de ce régiment ; et quel chef voudra s'embarrasser d'un officier épuisé, sans vigueur, incapable de servir?
« Anxieux, il attend sa destination ! C'est le Sénégal, le Tonkin, une colonie où l'on se bat sans cesse ! toujours ! Il ne voudra pas paraître reculer. Fidèle à son devoir, prêt au dernier dévouement, il marchera, le cœur serré, rempli de tristes pressentiments, mais la tête haute, sans défaillance.
« Déjà, dans son imagination, se réveille le souvenir des mauvais jours passés. Il entrevoit le sort fatal qui l'attend : ce n'est pas cette mort qui frappe sur le champ de bataille, que Ion reçoit dans toute sa force, le sourire aux lèvres, dans l'enivrement de la victoire; c'est cette mort affreuse, lente et cruelle, dernier terme de la fièvre et de l'épuisement; la mort dans un pays perdu, sans parents, sans amis, après des souffrances indicibles, après une lutte de plusieurs s(;maines, de plusieurs mois; le plus souvent avec l'atroce perspective, sans cesse présente à l'esprit, et qui redouble l'nugoisse des derniers moments, que son corps sera abandonné aux hyènes, ou qu'il sera jeté en pùtiu-e aux requins qui, dans l'attente
d'une proie assurée, suivent silencieusement le sillage des navires ramenant les débris de nos colonnes ! »
Au nombre des corps qui prennent part aux expéditions du Sénéûal et éventuellement à celles du haut Sénégal, nous devons encore citer les « marins ».
La rude vie du marin a bien souvent été dépeinte; rarement elle a été présentée en termes plus émus et d'une manière plus saisissante que dans les pages suivantes que nous empruntons à l'un de ses chefs, M. le contre-amiral Fallu de la Barrière :
Le marin. — « Si la renommée se mesurait à la somme des sacrific-es, le métier de la mer devrait être mis au premier rang.
« Celui-ci diffère de tous les autres métiers où l'on brave la mort, en ce qu'on y combat à toute heure, non à certains moments que l'on voit venir et où tout provoque à l'enthousiasme. Si j'assure que cliacun de ces engagés marchands risque obscurément sa vie sans autre excitation que le sentiment du devoir, et cette sorte danimation qui s'empare de la matière et semble la mettre en révolte, des milliers de bras n'en fournissent-ils pas le témoignage à ce moment môme où j'écris? Pour cinquante francs par mois, fis prennent des ris dans un temps forcé, vont serrer un foc au b<uit d'un mût qui s'élève et s'aljaisse sur un goutïre blanchissant; pour vivre, ils contemplent « l'affreuse Mort ».
« Bonnes gens, qui allez dormir à l'aise et qui, les pieds chauds sous vos draps, entendez, avec tant de plaisir, dans les nuits d'hiver, le vent frapper en pleurant à vos fenêtres, pensez quïl y a, à la même heure, dos hommes en un point de la mer immense et qui ne dorment pas. Bonnes gens, pensez aux gens de mer. Si vous venez de laisser votre livre favori, si là-bas il est minuit moins dix minutes, c'est l'heure à laquelle on réveille au quart. Il fait froid et il vente : l'air passe en sifflant et rage dans les cordes; le bois se plaint et craque. On serait si bien à terre, dans un lit qui ne remuerait point! Mais le bruit des pas, des cordes qui retombent sur le pont, sonne à toute volée l'heure de la peine. Gomme des nageiu's ([ui s'élancent dans l'eau anière et froide, les gens de (juart se lèvent par un mouvement rapide : ils imposent silence à ces voix qui parlaient de repos, et ne pensent plus qu'à l'heure
SENEGAMBIE
présente. On attendait la relève pour prendre le dernier ris. Maintenant, ils montent, en détournant la tête; les voix humaines se mêlent aux voix du vent à travers les cordes et les mâts; et, malgré
leurs grosses bottes toutes pesantes dhumidité, les gabiers d'eiiipointur(; sont déjà au bout des vergues. Dans cette nuit sombre, par cette mer dont les lames monstrueuses s'allongent au-dessous d'eux, qui les sauvera s'ils tombent? si la toile, (;n coiffant, les
rrVri: occiKKNTAt.K o'.m r.igi i:. 2J>
22(i COTE OCCIDENTALE D'AFRIQUE
enlève comme des fétus de ce bout de bois où ils sont cramponnés, les jambes croisées, qui les sauvera? Personne, ils le savent: le temps est trop mauvais pour qu'on mette une embarcation à la
mer.
« Et pourtant, aucun d'eux ne voudrait changer d'état. Ils disent que leur vie est une « vie de chien »; mais, si dure qu'elle soit, ils la préfèrent encore à toute autre.
« Ces hommes, qui ne vivent pas comme les autres, ne peuvent manquer d'en différer dans leurs coutumes, dans la façon dont ils marchent, et dans leurs attitudes. Volontiers, ils vont par troupe, matelots avec matelots, et même dans leur pays, comme des étrangers venus de loin, qui n'osent se mêler aux autres hommes et que personne ne connaît : des étrangers, en effet. Ainsi ils se sont promenés à Calcutta, au milieu des Indiens en turban ; ainsi ils passent à côté des Français de Bordeaux et de Marseille. Quand ils sortent de leur humeur taciturne, c'est pour effrayer les civilisés par des scènes de rébellion ou de vacarme. Mais ce sont là des écarts, et non leur vie habituelle à terre : un peu de bruit n'est pas grand mal. Ils appellent ceki « se donner de l'agrément );. Bientôt leur humeur reprend le dessus. On peut les voir, après leur journée de travail, assis autour d'un broc de vin, pensifs et silencieux : ils sa reposent. L'hôtesse est de leur pays, car ils sont Bretons ou Provençaux ensemble. C'est la veuve d'Yvon ou de Marins : elle les appelle ses enfants et pille leurs pauvres sous.
(( Les gens de mer sont facilement reconnaissables, non pas tant à cause de cet air déhanché qu'on exagère à plaisir sur la scène, dans les pièces à vaisseaux, mais à la manière presque inquiète dont ils appuient les pieds sur le plancher solide. Leurs mains surtout l>rèsentent l'humble témoignage de leurs efforts et de leur peine. Elles ne ressemblent guère à celles que leur ont données leurs mères. Depuis la première ampoule, leurs doigts se sont couverts de callosités, marques ineffaçables, qui ne disparaissent pas })lus (ju'nn tatouage. Sur ce gantelet collé à la peau, on ne trouverait ])liis le grand M qui annonce une belle maîtresse, un riche héritage, on une vie exempte de traverses. Leurs ongles, en se crispant sur la toile des huniers, ont été arrachés ou écrasés : puis ils ont repoussé bizarres, petits, tortus, pareils à une corne noire. Et leur
SENEGAMBIE
main est deveniie une main de matelot, pétrie dans la saeur, le sang et l'eau amère. »
Les Médecins de la Marine. — Dans cette énumération des corps qui prennent part aux expéditions du haut Sénégal, nous
Fig. 1-27 — Un roitelet africain.
n'aurions garde de passer sous silence l'un des plus méritants : celui des médecins de la marine.
Ce corps est recruté en grande partie parmi les jeunes gens de nos populations maritimes; le lourd service qui lui incombe exige des sujets vigoureusement trempés au moral comme au physique : ajoutons, ce qui est loin de nuire à sa considération, qu'il compte dans ses rangs nombre de savants et qu'il est une pépinière de liardis explorateurs.
Le médecin de marine partage à la fois la rude vie du matelot et les misères du soldat : il n'est pas d'action de guerre, à terre ou à bord, sans qu'il y ait sa place marquée. 11 participe, en effet, à toutes nos colonnes, faisant à Toccasion le coup de feu, se multipliant, sur le champ de bataille ou à l'arrivée au cantonnement, pour donner ses soins aux blessés ou aux malades ; on le retrouve dans les postes les plus reculés de nos colonies, partout suppléant par son intelligente initiative et par son dévouement à la pénurie de ses moyens, au manque de ressources de toute sorte, aux difficultés avec lesquels il est constamment aux prises.
En dehors des charges de ce double service, que l'une de ces épidémies terribles de fièvre jaune dont nous parlions vienne à éclater, nombre de médecins de la marine de briguer aussitôt l'honneur d'aller combattre le fléau, courant ainsi bien souvent au devant d'une mort assurée, avec une résolution et une abnégation qui en font des héros.
On ne saurait trop rendre hommage à ce corps de vaillants; et exalter de telles vertus qui le font aimer de ses chefs comme du soldat.
Union des Fem^fes de Frange. — Xous ne terminerons pas un chapitre consacré à faire connaître au lecteur les corps qui sont habituellement chargés de l'exécution de nos expéditions d'outremer, sans mentionner l'œuvre éminemment nationale qui apporte à l'Etat le précieux concours de ses ressources et de son admirable dévouement pour contribuer à améliorer le sort de ces poignées dliommes qui s'expatrient ainsi pour la grandeur de la France ou pour la défense de ses intérêts coloniaux.
Nous avons nommé V Union des fnnmcs de France. C'est à leur sollicitude qu'au cours de ces campagnes, les soldats doivent de recevoir des objets de toute nature, dont ils ont été souvent privés pendant de longs mois : vins réconfortants, tabac, friandises; en un mot, tout ce que la tendresse maternelle peut leur suggérer pour adoucir le sort de leurs chers soldats.
(f Que ces femmes de cœur et de dévouement, écrivions-nous, à la suite de l'une de ces expéditions, reçoivent ici les sentiments -de reconnaissance des soldats; qu'elles reçoivent surtout les remer-
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cléments des chefs, car ces dons ne contribuent pas seulement à améliorer le bien-être matériel des hommes : dans ces âmes, incultes pour la plupart, promptes au découragement comme à Tespérance, et qui ont conservé l'amour profond du foyer, ces témoignages de sollicitude renouvellent encore, dans les moments difficiles, le fortifiant^ souvenir du pays et de la famille. Plusieurs soldats furent émus jusqu'aux larmes, lorsque le colonel leur fit part de la mission dont, à son départ de France, il avait été chargé pour eux; lorsqu'il leur expliqua ce qu'était cette œuvre qui leur envoyait ainsi, au bout du monde, des témoignages d'affectueuse sympathie; lorsqu'il leur dit que ces mères et ces sœurs françaises, riches ou pauvres, unies dans un même élan patriotique, les suivraient de loin avec intérêt dans leurs marches, dans leurs combats, et applaudiraient à leurs succès comme elles compatissaient d'avance à leurs misères. »