‹ Côte occidentale d'AfriqueChapitre 42 sur 71 · MODE ORDINAIRE DE VOYAGER A · texte numérisé non relu

MODE ORDINAIRE DE VOYAGER A

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mais non rebuté, il se hâte de -revenir sur ses pas; plusieurs sentiers sont devant lui ; il choisit celui qui lui paraît aboutir à un terrain spacieux; enfin il est sauvé. Le soleil qu'il voit se jouer hbrement au loin lui fait presser sa marche; encore quelques minutes et il va respirer à l'aise : le voilà au bout de ses peines. Au lieu d'une place il trouve un

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LAVES. (Composition de M. le capitaine Philippe.)

large trou où une bande de négrillons prend ses ébats en compagnie de quelques vautours fauves. Gomme ce spectacle ne l'amuse guère, il reprend sa course à travers la ville, et, lorsque après mille fatigues il parvient à trouver son logement, son cerveau, surexcité par un soleil ardent, roule des idées aussi bizarrement alignées que les rives qu'il vient de parcourir.

De la divinité du Dahomey. — La divinité de Wydah et du peuple de Dahomey est un serpent qu'ils nomment Dan ou Dangbé (le serpent sacré). Wydah possède un temple rendu célèbre par les relations qu'en ont faites plusieurs voyageurs. Ce temple se com-

Fig. 178.— Manière de se saluer à la côte des Esclaves. (Ci-oquis de M. Tralboux.)

pose d'un groupe de cases construites autour d'une cour d'où l'on tient les profanes soigneusement éloignés. Ces cases, par un privilège particulier, sont couvertes en paille, les cases des habitants ne devant être couvertes qu'en feuilles de palmier. Les noirs viennent déposer dans l'intérieur de ces cases, par terre, des calebasses contenant de l'eau et de la farine, des poules, des étoffes, et jusqu'à du tafia.

M. le docteur Répin a ainsi décrit le dieu rampant de Wydah dans le Tour du Monde.

Sa taille, dit-il, varie d'un à trois mètres; il a le corps cylindrique, fusiforme, c'est-à-dire un peu renflé au milieu, et se terminant insensiblement, formant à peu près le tiers de la longueur totale de lanimal.

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La tête est large, aplatie, et triangulaire à angles arrondis, soutenue par un cou un peu moins gros que le corps. Leur couleur varie du jaune clair au jaune verdâtre, peut-être selon leur âge. Les uns (c'est le plus grand nombre) portent sur leur dos, dans toute leur longueur, deux lignes brunes, tandis que d'autres sont irrégulièrement tachetés. Le nombre des serpents lors de ma visite pouvait bien s'élever à plus d'une centaine. Les uns montaient ou descendaient, entrelacés à des troncs d'arbres, disposés à cet effet le long des murailles. Les autres, suspendus

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Fig. 179. — Chapeau en paille employé par les indigènes pour se garantir de la pluie.

par la queue, se balançaient nonchalamment au-dessus de ma tète, dardant leurs triples langues et me regardant avec leurs yeux clignotants ; d'autres enfin, roulés et endormis dans les herbes du toit, digéraient sans doute les dernières offrandes des fidèles.

Le serpent fétiche est l'objet de l'adoration la plus humble de la part du peuple de Dahomey. Voici ce qu'écrit M.Laffitte concernant le culte de cette singulière divinité :

Avant notre arrivée dans le pays, le boa était promené en grande

pompe une fois chaque année par les rues et les places de ^Vydall. Au iour fixé pour la solennelle exhibition du monstre, il était défendu aux blancs et aux nègres de sortir de chez eux : il était prescrit, en outre, de tenir closes les portes et les fenêtres, avec défense de regarder à travers les ouvertures que fait la chaleur en disjoignant les planches. La peine de mort était la sanction terrible de cette loi.

Avant d'extraire le boa de sa case, on a soin de le gorger de viande... Le monstre porté (dans un hamac) par huit hommes vigoureux, se balance dans sa couche aérienne, légèrement soutenue par les gros bonnets du fétichisme : des hommes, des femmes, vêtus de pagnes de soie, le précèdent; une musique infernale le suit. Les sons rauques qu'elle jette dans les airs, alternant avec les chants de la foule, ajoutent encore au caractère sauvage de cette exhibition. Ainsi organisé, le cortège parcourt

Fig. 180. — Type de Minas. — Piroguier de la côte des Esclaves. (D'après un croquis de M.Tralboux.)

les rues, stationne sur les places de la ville, et, pendant quelques heures, Wydah ressemble à une vaste nécropole hantée par des spectres à formes étranges, plus hideux encore que ceux qu'une imagination en délire voit sortir des tombes entr'ouvertes.

Mode de saluer des indigènes du Dahomey. — Plusieurs voyageurs ont signalé la grande humilité avec laquelle les esclaves, les gens du peuple et les femmes du Dahomey saluent les chefs indigènes, et qu'ils attribuent à un sentiment excessif de bassesse de la part de cette race.

Au Dahomey, en effet, en présence d'un chef, le noir se prosterne à genoux; puis, ployant les deux bras, il se met presque à plat ventre; portant alors Tavant-corps alternativement sur l'un et

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l'autre coude, il accompagne chacun de ces mouvements d'une exclamation de respect.

Nous avons été frappé de la similitude de ce mode de salutation et de celui qu'emploient les noirs du haut Niger. — Lorsque, après le combat du Fatako-Djingo, au mois de janvier J886, Samory envoya une députation de cinquante guerriers pour demander la paix, c'est avec ce cérémonial que chefs et soldats se prosternèrent devant le commandant de la colonne française au début de l'entrevue; et chacune de leurs salutations était accompagnée de Texclamation : « Barka ! » (Merci).

C'est également ainsi, écrit M. le capitaine Péroz, que se

Fig. I8i. — Type de Minas, — Piroguier de la côte des Esclaves. (D'après un croquis de M. Tralboux.)

prosternent chefs et sujets quand ils paraissent devant Samory. Nous serions porté à induire de ce fait et de quelques autres particularités que nous avons observées, que les indigènes du haut Niger, principalement ceux du Ouassoulou et du Kanadougou, ont, avec les peuplades du Dahomey, sinon une communauté d'origine, au moins des rapports beaucoup plus fréquents que nous ne le supposons, facilités peut-être par le cours de quelque grand affluent de droite du Niger, qui relierait ces deux contrées.

Les Amazones du Dahomey. — Le roi de Dahomey possède, au nombre de celles de ses bandes qui forment une sorte de petite armée permanente, un corps des plus singuliers, celui des Aniazones noires, dont il a été question ci-dessus.

Cette troupe ne comprend que des femmes dévouées corps et

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âme au monarque nègre. Après quelques années de la dure vie qu'on leur impose, elles ont d'ailleurs acquis l'agilité, la force et jusqu'à la rudesse des traits de l'homme. Les exercices dangereux auxquels on les astreint, les sentiments de cruauté que l'on développe dans leurs cœurs en les plaçant toujours au poste le plus dangereux dans les combats, et en leur donnant comme

Fig. 183. — Type de Minas. — Piroguier de la côte des Esclaves (D'après un croquis de M. Tralboux.)

mission d'exterminer les prisonniers et d'achever les blessés sur le champ de bataille, en font des brigands consommés, aptes à toute espèce de coup de main, et ne reculant devant aucun péril.

Yoici ce qu'un missionnaire, M. Borghéro, raconte de ces exercices dont il a été le témoin oculaire :

Le lendemain, 21 novembre 1861, dit-il, vers midi, le roi me fît appeler à la place d'Armes, pour assister au spectacle vraiment merveilleux

nue les cruerrières voulaient me donner, afin de me montrer leur bravoure Une centaine de personnes étaient déjà réunies autour du roi, sous une belle tente. Quand j'arrivai, le prince se leva aussitôt, vint a ma rencontre et me fit asseoir un instant à côté de lui ; puis, me prenant la main il me conduisit en personne visiter les préparatifs militaires Dans un espace approprié aux exercices, on avait élevé un talus, non de terre mais de faisceaux d'épines très piquantes, sur quatre cents mètres de long, six de large, et deux de haut. A quarante pas plus loin, et parallèlement au talus, se dressait la charpente d une maison d'égale lon-ueur avec cinq mètres de largeur et autant d'élévation. Les deux

Suspendu ilans un appartement, le hamac remplace avt;<'

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versants de la toiture étaient couverts d'une épaisse couche de ces mêmes épines. Quinze mètres au delà de cette étrange maison, venait une rangée de cabanes. L'ensemble simulait une ville fortifiée dont l'assaut aurait coûté bien des sacrifices. Les guerrières devaient, pieds nus, monter trois fois sur le talus que figuraient les courtines, descendre dans l'espace vide qui tenait lieu de fossé, escalader la maison, qui représentait une citadelle hérissée de défenses, et aller prendre la ville simulée par les cabanes. Deux fois repoussées par l'ennemi, elles devaient, au troisième assaut, remporter la victoire, et, comme gage du succès, traîner les prisonniers aux pieds du monarque. Les premières à surmonter

i)08er; il est aussi employé pour les palabres des chefs.

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tous les obstacles devaient recevoir de sa main le prix de leur bravoure ; car. me disait le roi, la valeur militaire est pour nous la première des vertus.

Le roi donne l'ordre d'attaquer. Aussitôt l'expédition entre dans sa première phase. Toute l'armée examine la position de la ville à prendre; on s'avance courbé, presque rampant, pour n'être pas aperçu de l'ennemi ; les armes sont baissées et le silence est rigoureux.

Dans une seconde reconnaissance, les amazones marchent debout, le front haut. Sur trois mille femmes, deux cents, au lieu de fusils, sont munies de grands coutelas en forme de rasoirs, qui se manient à deux

Fig. 185. — Tailleur de Lagos.

mains, et dont un seul coup tranche un homme par le milieu. Ces guerrières ont encore leur coutelas fermé.

Au troisième acte, toutes sont au poste et en attitude de combat, les armes élevées, les coutelas ouverts. En défilant devant le roi, il y en a toujours qui veulent lui donner des assurances de dévouement et lui promettre la victoire. Enfin, elles se sont massées en ligne de bataille devant le front d'attaque. Le roi se lève, va se placer en tête des colonnes, les harangue, les enflamme, et, au signal donné, elles se précipitent avec une fureur indescriptible sur le talus d'épines, le traversent, bondissent sur la maison également couverte d'épines, en redescendent comme refoulées par un retour offensif, reviennent par trois fois à la charge, le tout avec une telle précipitation que l'œil a peine à les suivre. Elles montent en rampant sur les constructions d'épines avec la même facilité qu'une danseuse voltige sur un parquet, et pourtant elles foulaient de leurs pieds nus les dards acérés du cactus.

Au premier assaut, quand les plus vaillantes avaient déjà atteint le sommet de la maison, une guerrière qui était à l'une des extrémités

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tomba sur le sol d'une hauteur de cinq mètres. Elle se tordait les bras en se tenant assise ; d'autres guerrières excitaient son courage, quand le roi survient, lui lance un regard et un cri d'indignation. Elle se relève aussitôt, comme électrisée, reprend ses manœuvres, et remporte le premier prix. Impossible de rendre la scène dans son ensemble.

Moyens de communication. — Sur la côte des Esclaves, il n'existe, en fait de voies de communication, que des lagunes reliant entre eux les villages du littoral, et des sentiers à'peine tracés reliant ces villages avec ceux de l'intérieur.

Le sol si riche et si fertile de cette côte, comme d'ailleurs celui de la plus grande partie de la côte de Guinée, ne convenant pas

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Fig. 186. —Type de Minas. — Piroguier de la côte des Esclaves. [D'après un croquis de M. Tralboux.)

aux races bovines et chevalines, ces deux auxiliaires précieux de l'homme, qui y dépérissent rapidement, celui-ci est réduit à ne compter, pour le travail de la terre et pour ses transports, que sur ses propres forces.

Dans ces conditions, le mode ordinaire de voyager des Européens et des chefs indigènes, est le hamac. M. l'abbé P. Bouche écrit à ce sujet dans la Côte des Esclaves :

Le hamac a ses agréments : il est très précieux dans ce pays, où l'on n'a ni chemins de fer, ni voitures, ni chevaux. Somme toute, si l'on est balancé, secoué, cahoté, si l'on est exposé à prendre un bain de siège, voire même un bain entier en passant les lagunes, ne vaut-il pas mieux se faire porter que de voyager à pied! On se fatiguerait à marcher; la fatigue, la fièvre... la fièvre toujours prêle à vous saisir! Si les hamaquaircs

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sont bons, on se console aisément de n'avoir pas d'autre véhicule. Dùton même subir le supplice dont parle M. Vallon dans le récit de son voyage à Abonney : « Pendant que le porteur de derrière a de l'eau

Fig. 187. — Jaja, roi d'Opobo, village indigène de la cote des Esclaves.

jusqu'à la cheville, celui de l'avant, malgré toute sa souplesse et tous ses efforts, s'enfonce subitement jusqu'aux reins; c'està grand'peine que les autres vous soutiennent par les côtés, l'un tombant, l'autre glissant, celui-ci poussant, celui-là se retenant à votre hamac. «

Les porteurs de hamac vont grand train; on peut dire qu'habituelle-

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ment ils sont lancés au trot. Ils sont toujours assez nombreux pour se

relever de temps en temps. Dans les passages difficiles, l'un d'eux passe

CÔTE OCCIDENTALE d'aIIUQUE. ^li

devant, explore le terrain et avertit les autres par les cris : cpèlé. cpèlé! (doucement).

De toutes les manières de voyager, dit également M. l'abbé Lafïitte, le hamac est la meilleure. J'ai essayé à peu près de tous les genres de locomotion usités en Europe; je leur préfère de beaucoup le hamac, et je crois que ceux qui en ont usé seulement une fois sont de mon avis.

Le hamac n'est autre chose qu'une grosse toile de coton ou de fil, d'une longueur de huit pieds sur trois de large; des cordelettes, réunies en faisceau aux deux extrémités, permettent d'y attacher une corde de la grosseur du pouce. Suspendu dans un appartement, le hamac remplace le lit avec avantage, surtout dans les pays chauds; accroché à un bambou, deux nègres prennent chacun sur leur tête un hout du bâton, et le voilà transformé en voiture. Quand on voyage le jour, une tente mobile garantit du soleil ; la nuit, elle est remplacée par une couverture de laine. Malgré toute mon admiration reconnaissante pour le hamac, je dois à la vérité de dire que, quand il pleut, autant vaudrait voyager sur le dos d'un marsouin.

Pendant le premier quart d'heure de marche, les porteurs n'avancent que lentement; le sable se dérobe à chaque instant sous leurs larges pieds... Jusqu'à cette heure, la luxuriante végétation d'Afrique n'a encore paru nulle part ; mais, en jetant les yeux sur l'autre rive, on voit deux superbes cocotiers... La heauté de ces arbres ne doit pas cependant faire oublier au voyageur novice qu'il est balancé sur la tête des nègres, et que le moment est venu de traverser sur la lagune un point large et profond. Une admiration trop prolongée pourrait lui être fatale. Pour éviter une immersion, il est d'absolue nécessité de prendre encore deux porteurs : les premiers élèvent les bâtons du hamac au-dessus de leurs tètes, pendant que les seconds prennent sur leurs épaules, l'un les reins, l'autre les pieds du patient, qui se trouve ainsi collé le long du bambou. Dans cette position désagréable, tout mouvement devient dangereux; un rien suffirait pour jeter le voyageur à bas de son perchoir. Or, les porteurs ont de l'eau jusque sous les bras. Qu'on ne croie pas cependant que les accidents de cette sorte soient communs. C'est tout au plus si certain blanc doué d'un peu d'embonpoint a fait le plongeon à trois reprises.

Les porteurs passent au pas de course, et quelques minutes leur suffisent pour atteindre un marais dont la vase, remuée par un va-et-vient continuel, a pris une teinte tellement noirâtre, que sa vue seule fait qu'on se cramponne instinctivement au hamac. Ce mauvais pas franchi, les nègres reprennent leur course, et l'on touche bientôt les premières cases de la ville de Wydah.

Notre escorte, écrit aussi M. P. Branda, dans Récits et Nouvelles, était composée de douze Kroumons, les uns destinés aux bagages, les autres

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aux palanquins. Cette race est infatigable. Notre départ eut lieu au coucher du soleil; nos porteurs trottèrent toute la nuit sur le sable mouvant de la grève. Au jour, nous étions au bord d"un beau lac; l'interprète nous procura des pirogues, et les Kroumens, saisissant les pagaies, firent voler l'embarcation en chantant. A deux heures- de l'après-midi, nous remettions pied à terre et nous repartions en palanquin, toujours au grand trot. Eufin, le soir, nous faisions halte à un village près de la mer. Le chef d'escorte vint solliciter pour ses hommes une ration d'eau-de-vie de faveur ; ils l'avaient bien méritée. On la leur accorda en y joignant quelques feuilles de tabac pour les échanger contre du vin de palmier. Nos gens, au lieu de se livrer au repos, commencèrent à danser, et, dans un demi-sommeil, j'entendis fort tard leurs chants monotones.

Concurremment avec le hamac, les Européens et les indigènes

Fig. 189. — Village du roi de Bonny.

emploient également la pirogue comme mode de voyager sur la côte des Esclaves.

Les lagunes de cette côte sont encombrées, dans une grande partie de leur cours, d'herbes, de joncs, hauts quelquefois de cinq à six pieds, mêlés aux palétuviers et aux manguiers, qui croissent en abondance sur les rives et dans le lit même de la lagune; ils forment, par places, comme une forêt inextricable qui rend la marche des pirogues des plus pénibles. Sur certains points, l'eau n'a que quelques centimètres de profondeur; les indigènes sont alors obligés de sauter hors de l'embarcation et, avec de la vase jusqu'aux genoux, de pousser, de faire glisser la pirogue, parfois pendant plusieurs centaines de mètres, sur une sorte de houe à peine liquide.

La situation de l'Européen est, dans ce moment, des plus crititiques; il ne respire qu'avec peine dans cette atmosphère étouffante et chargée de miasmes, pendant que son corps est la proie de nuées de moustiques et de maringouins.

Mais à côté de ces heures d'angoisses, il est pour l'Européen qui

Fig. VM). — Femmes indigènes do la côte de I.agos. (D'après une photograpliie de M. le colonel D. Dorât.}

voyage à travers ces lagunes, des moments de ravissement, d'indéfinissables sensations qui ne s'effacent plus de la mémoire, et au souvenir desquels, même après de longs jours, l'esprit s'arrête avec joie et retrouve la fraîcheur et le charme des émotions premières.

Voyage en pirogue. — Dès que nous oùmes gagné les eaux profondes, écrit encore M. Laffîtle, les nègres abandonnèrent leurs perches et se servirent de pagaies. La pirogue, longue, effilée, obéissait à peine à

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leur impulsion, mais nous gagnions en tranquillité ce que nous perdions

en vitesse, et j'étais Lien aise, après les rudes secousses occasionnées par la rencontre des bancs de sable, de me tenir un peu en repos. La nuit, qui était tombée entièrement, m'empêchait de distinguer

les deux rives; je ne voyais qu'une masse d'objets confus qui passaient rapidement devant moi.

De petites mouches au corsage de feu éclairaient seules l'obscurité dans laquelle nous étions plongés. Tantôt, posées sur de hautes tiges d'herbes, on eût dit de petits lumignons allumés par les bons anges des lacunes. Tantôt, voletant çà et là, elles formaient mille dessins dans les airs, éblouissant l'œil de leurs capricieux ébats. La petite lueur, éteinte sur un point, reparaissait sur un autre, s'effaçait encore pour briller plus loin, avec le même éclat. Ces petites créatures bénissaient à leur manière celui qui les avait faites si brillantes, et charmaient les longues heures de veille du voyageur égaré dans ces solitudes. Les bruits du jour étaient apaisés, une brise légère qui ridait la surface de l'eau et faisait vaciller la cime des hautes herbes ajoutait un charmée tout particulier au silence de la nuit. L'eau clapotait joyeuse à l'avant de la pirogue, et ce bruit, toujours le même, plongeait Tâme dans une quiétude inénarrable, que venait troubler de temps à autre un cri de bête fauve en quête de sa proie, le battement des ailes d'un oiseau dérangé dans son sommeil; la course rapide de quelque caïman fuyant à notre approche. Deux de mes hommes dormaient accroupis sur leurs talons ; les autres causaient à voix basse ou fredonnaient un chant monotone de quelque maître du désert et en parfaite harmonie avec le calme des belles nuits d'Afrique.

Protectorat portugais au Dahomey. — Les Portugais, dit M. le lieutenant Tralboux, comme jadis la France et l'Angleterre, ont fondé un établissement à Wydah. Ils l'ont entretenu et s'y sont maintenus surtout pour s'y procurer des noirs destinés à l'exploitation de leurs colonies de San-Thomé et de Tîle du Prince.

Aujourd'hui encore, ils sont une petite garnison à Wydah avec un détachement de quatre hommes au comptoir de Podomé. Ils n'exercent en réalité aucun protectorat sur le pays, car les indigènes et les factoreries elles-mêmes ne reconnaissent point leur autorité. Le roi du Dahomey les tolère; et voilà tout. Vers le milieu de l'année 1887, le roi a fait fermer tous les chemins de son royaume et a empêché pendant un mois toute espèce de communication avec les établissements voisins. Ce sont les Français et non les Portugais qui ont pu mettre fin à cet état de choses. Ce fait a montré une fois de plus que le Dahomey est disposé à subir l'influence française plus que celle de toute autre nation.

Il n'y a donc pas lieu de s'étendre davantage sur le protectorat portugais de M'ydah. Quant à la garnison, elle se compose d'une trentaine de noirs et mulâtres de San-Thomé, commandés par un capitaine européen.

Le poste de Podomé, composé de trois hommes et un caporal, est à

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six heures de marche de Wydah. Les nombreux marais rendant le transport des vivres très difficile, on a trouvé plus simple, pour pourvoir à la nourriture des soldats, de leur donner tous les matins deux gallines à chacun et trois au caporal.

Deux gallines représentent quatre cents cauris et valent à peine 15 centimes (les cauris sont des coquillages qui servent de monnaie).

Aux hommes de trouver leur nécessaire avec cette faible somme.

Possessions anglaises de la côte des Esclaves. — ■ Lagos est une île et un port de mer important dans le golfe de Bénin, sur la côte occidentale d'Afrique.

Elle est appelée Lko par les indigènes , et Lagos par les Portugais.

Elle est limitée au nord par le pays d'Éba, au sud par la mer, à l'est par le pays de Jehu et à l'ouest par le Dahomey. (Le protectorat français de Porto-Novo sépare maintenant la colonie de Lagos du Dahomey.)

Lagos a une entrée qui permet de recevoir les navires dans la rivière ou dans le port. De l'un et l'autre côté existe une communication sûre pour les canots et les pirogues construites à la manière indigène de la Côte-d'Or. La communication est également sûre pour les vapeurs d'un faible tirant d'eau et qui peuvent être employés à remorquer les navires à voile dans le port où à l'extérieur.

De janvier à mai la barre est généralement bonne ; de juin à septembre, elle est quelquefois impraticable pour les canots; et d'octobre à décembre elle est belle.

Il existe, le long de la côte, une espèce de cours d'eau appelé par les Européens « la lagune » et par les indigènes « Ossa ». Sa largeur varie beaucoup : tantôt elle a l'étendue d'un lac, tantôt elle est resserrée entre deux rives distantes d'un demi-mille, mais elle est toujours si paisible, si unie et si claire, elle est tellement parée sur l'une de ses rives par des arbres au luxuriant feuillage que « la belle ossa » est devenue son épithète fréquente, même chez les habitants européens.

L'espace compris entre la mer et la lagune est de largeur variable. Certaines parties sont semées de villes et de villages, et couvertes d'arbres.

Population. — La position de Lagos en faisait autrefois le quartier général de la traite des noirs, et, jusqu'en 1851, beaucoup d'esclaves s'y sont vendus. Lagos est elfectivement la clef de toutes les contrées de l'intérieur jusqu'au Niger. C'est aussi le siège d'un commerce considérable en huile et amandes de palme, coton, ivoire, etc..

Le recensement de 1881 donne pour la population de Lagos le chiffre de 75,270 habitants, dont 37,452 pour la ville même. Les blancs y figurent dans la proportion suivante :

Anglais, 45; Français, 9; Allemands, 45; Portugais, 3; Brésilien, 1; Suisses, 4; Danois, 2; Italiens, 3; Américains, 4; Norvégiens, 1. Total : 117.

Lagos, où les Anglais sont établis depuis 1861, est le centre le plus commerçant de la côte des Esclaves : le mouvement commercial annuel y est de 3 à 4 millions.

Elle se divise en deux quartiers : celui des Européens, qui est aujourd'hui un peu assaini et où se trouvent quelques habitations confortables ; celui des indigènes, marécageux, sale et malsain, et dont les cases s'enfoncent jusque dans la lagune.

Lagos est le chef-lieu des possessions anglaises de la côte des Esclaves.

Au sud de Lagos et sur la rive septentrionale de l'Ossa se trouve Badagry, qui fut longtemps le plus grand marché négrier de toute cette côte. Sa population est de 8,000 habitants.

Badagry a été le point de départ de plusieurs explorations, notamment de celle de Chaperton en 1825, et de celle de Richard Lander en 1830.

Ce dernier écrivait, au sujet des horreurs qui souillaient Badagry :

Les Portugais n'y possédaient pas à cette époque (1830', moins de cinq factoreries contenant plus de mille esclaves des deux sexes enchaînés par le cou, et attendant les navires qui devaient les emporter au delà des mers.

Dans ces contrées, le meurtre d'un esclave n'est pas même considéré comme un délit.

Badagry est le plus grand marché d'esclaves de toute la côte de Guinée, et il n'est pas rare qu'il y ait encombrement de marchandise humaine et disette d'acheteurs. En pareil cas, l'entretien des malheureux esclaves incombe aux autorités locales. Alors le roi fait enchaîner séparément les vieillards et ceux qui sont infirmes ou malingres. On les entasse, pieds et poings liés, dans des embarcations; on leur attache une pierre au cou, on pousse au large; et on les précipite dans les flots où ils deviennent la proie des requins. Objets de rebut aussi, les esclaves que les marchands refusent pour une raison ou pour une autre. Le même

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sort les attend, à moins qu'ils ne soient réservés, avec les criminels et

les prisonniers de guerre, à être immolés dans les sacritices qui dévorenL chaque année des milliers de victimes humaines sur cette côte fatale.

COTE OCCIDENTALE d'aFRIQLE.

Moyens de communication. — Lagos est desservie : 1" Par une ligne régulière de paquebots partant chaque semaine de Liverpool. Traversée : 23 jours. Prix du passage : 37 livres sterling. Distance de Liverpool : 4,157 milles anglais ;

2° Par une ligne régulière de paquebots allemands partant le 15 de chaque mois de Hambourg. Traversée : de 30 à 35 jours.

Tn câble correspondant avec la compagnie The West African Telegraph, fait communiquer Lagos avec tous les points importants de la côte occidentale.

Garnison. — La garnison de la colonie anglaise de Lagos comprend un détachement du bataillon des Indes occidentales stationné à la Côte-d'Or.

Exposition des cadavres des gens morts sans avoir payé LEURS DETTES (Côte-d'Or, 1843). — Daus tout le Soudan, les indigènes ont le culte des morts.

Être privé des honneurs des funérailles est une honte, souvent un châtiment, écrit M. l'abbé P. Bouche. On les refuse aux criminels et aux débiteurs insolvables ; on dédaigne de les accorder aux esclaves et aux étrangers.

Les Égyptiens qui mouraient endettés ne recevaient la sépulture que lorsque les parents ou amis avaient satisfait aux créanciers. Nous retrouvons cet usage chez les Minas de la côte des Esclaves.

Des faits analogues ont été signalés par d'autres auteurs :

« Nous avons vu, écrivions-nous dans Poiivrage : Campagne dans le haut Sénégal et dans le haut Niger, que la caste méprisée des griots n'était pas admise, d'ordinaire, à inhumer ses membres dans le champ de repos commun.

« Il est une autre catégorie de personnes qui sont l'objet, à leur mort, d'une mesure analogue : ce sont celles qui ont encouru la réprobation publique. Dans quelques villages de la côte des Esclaves, où la moralité n'est pourtant point la règle commune, on comprend dans cette catégorie les gens qui meurent sans avoir payé leurs dettes.

« Leurs corps sont placés, pendant plusieurs nuits, sur de hauts tréteaux dressés dans un lieu affecté à cet usage, et exposés ainsi à la voracité des oiseaux de proie.

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« Nous devons ajouter que les funérailles sont loin d'être célébrées partout avec la tristesse et le recueillement que doivent comporter, à nos yeux, de semblables cérémonies.

« Ainsi, chez les Bâtantes, à la mort d'un homme, tout le monde s'assemble et s'accroupit en cercle devant la case du défunt. Celuici, vêtu de ses plus beaux habits, est exposé au dehors, étendu sur une natte. Chaque femme, à tour de rôle, se détache du cercle et exécute autour du cadavre une danse lascive avec des ondoiements, des mouvements souples de hanclie et de torse. Pendant ce temps, l'assistance accompagne la danseuse avec des battements de mains et des chants joyeux ».

Fig. 193. — Le pic de Clarence (ile de Fernando-Po].

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