GRAND VOLEUR
Loin de se douter de tant de perfidie, le personnage ainsi qualifié montre son enseigne avec un certain orgueil aux nouveaux arrivants, comme une recommandation propre à servir hautement ses intérêts.
Quelques années à peine après la fondation de notre premier établissement du Gabon, en 1853, un voyageur d(,)niiai(, dans la même publication, de ce pays et des mœurs de ses habitants, la description suivante qui, sous bien des rapports, n'a rien perdu de sa justesse.
Avant la fondation des établissements français sur le littoral, le Gabon était un foyer actif de traite. Les guerres que se faisaient entre
eux les peuples différents qui habitent ses rives et les avoisinent, leurs excursions au loin, fournissaient incessamment aux bâtiments négriers une quantité considérable d'esclaves. Les principaux courtiers de cet odieux commerce étaient les M'Pongos ou M'Pongoués, dont le village le plus important, situé sur la rive gauche, porte le nom du chef qui les gouverne, Denys. Les M'Pongos sont encore aujourd'hui presque les seuls agents des échanges qui se font au Gabon. Pour conserver ce monopole,
Fis. 211).
Roitelet africain.
ils ont soin d'entretenir une défiance mutuelle entre les Européens et les races de l'intérieur. D'une part, ils nous représentent les Boulons, les Pahouins, les Bakalais, les M'Bichor, etc., comme des nations anthropophages qui rôdent sans cesse autour de leurs villages pour faire quelques captures dans le but d'un régal de chair humaine; ils feignent la plus grande terreur, surtout au seul nom de leurs plus proches voisins, les Boulons ; d'autre part, ils impressionnent vivement l'esprit de ces tribus en nous décrivant comme des pirates rapaces et cruels, quand ils les
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COTE OCCIDENTALE d'aKHI^I E.
visitent pour s'y procurer les produits qu'ils nous apportent ensuite, entre autres l'ivoire, la cire et les bois de teinture
\iLLAGE DU ROI — Le village Denys, placé sur la presqu'île qui termine au sud le Gabon, est divisé en plusieurs quartiers, séparés par des criques ou des marigots dont les abords sont marécageux : on est obligé de se servir de pirogues pour passer d'an quartier à l'autre, à travers
Fig. 21"2, — Jeune Gabonaise.
les barrières que forment sur ces terrains mous une végétation vigoureuse et les troncs de baobabs gigantesques.
Les maisons, presque toutes semblables, sont construites en
treillis de bambous, et ne diffèrent guère les unes des autres que par leurs dimensions; elles sont généralement divisées en deux pièces : l'une, chambre à coucher de toute la famille, contient des espèces d'es- Irades sur lesijuelles quelques nattes étendues servent de lits ; l'autre renferme les meubles, les ustensiles, les provisions, et sert de salle de réunion, de cuisine, et de magasin. Des bananiers, des papayers, des arbustes, des fleurs, particulièrement des lis d'un rouge éclatant, orn3.i-
d?:pendances du Sénégal
et ombragent les abords des cases derrière lesquelles s'étend un rideau
de végétation touffue et serrée
Les femmes sont divisées en deux castes. Celles du « grand monde » passent leur temps à fabriquer avec de petites perles en verroterie des colliers, des bracelets, et d'autres ornements dont elles sont fort avides. Assises sur de petits bancs devant leurs demeures, elles s'y livrent du matin au soir à cette occupation, qu'elles n'interrompent que pour rem-
Fig. :213. — Gabonaise costumûe à l'europt-cnne.
plir et rallumer leurs pipes. Les femmes de condition inférieure sont employées au peu de travaux que nécessite la culture des iguanes, du maïs et du manioc, indispensables à la subsistance du village.
Habitants du Gabon. — Les principales tribus qui babitcnt Testuaire du Gabon et ses affluents sont : \es-Gabona?s ou M'Pomjoucs, les Boulons, les Bakalais et les Pahouins^ ou M'Fa?is; tous appartiennent à la race nègre. Chez ces diverses tribus, les hommes sont généralement grands, bien proportionnés; les traits relativement réguliers; le nez est moins épaté et les lèvres moins grosses que chez les nègres de Sénégambie, et je n'y ai jamais remarqué l'atrophie des membres inférieurs
que l'on rencontre fréquemment chez les races de l'Afrique méridionale.
Les Gabonais sont groupés autour de nos établissements comme traitants et domestiques.
Les Boulons, qui sont probablement la race primitive du pays, sont
Ki;,'. '211. — Traitants gabonais.
maintenant disséminés dans les bois, et les Gabonais les regardent comme des êtres inférieurs.
Les BaUalais ou Akalais, que l'on trouve partout à i)artir de la rivière de Gomo, foraient la race la plus commerçante de ces régions; ils sont aussi ti'ès grands chasseurs.
Les PaJiouins habitent le pays jusqu'à une assez grande distance
DEPENDANCES DU SÉNÉGAL
dans l'intérieur, sans toutefois, à peu d'exception près, empiéter sur la rive gauche de rOgooué. Ils sont sans conteste les plus braves et les plus grands chasseurs de toutes ces peuplades.
Avant de passer à une étude détaillée que nous nous proposons
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Fig. '2l.i, — Gaboiiuise costumée à l'européuniiu.
de faire de chacune de ces races du Gabon, complétons la description qui précède par quelques autres renseignements d'un caractère général que nous devons à l'obligeance do M. renseigne de vaisseau Le Breton.
La population qui habite les deux rives de l'estuaire du Gabon
382 COTE OCCIDENTALE DWFRIQUE
se nomme M'Pongouée. La race m'pongouée est la race gabonaise proprement dite, la race pure.
Elle s'abâtardit de nos jours et meurt.
Nous ne pensons pas qu'actuellement, sur toute la rive droite de l'estuaire, on puisse citer plus de 500 véritables Gabonais.
La tribu des M'Pongoués, par suite de son contact prolongé avec les Européens, est relativement civilisée. Cependant, ses membres conservent religieusement les pratiques de leurs ancêtres, et malgré l'éducation que leurs enfants reçoivent aux écoles des frères et des sœurs établies à Libreville, la morale y est toujours très relâcbée, et l'ivrognerie y est considérée non comme un vice, mais comme un état de confort que peut seule procurer une position sociale élevée.
La tribu des Boulous, qui est très peu guerrière, tend de jour en jour à disparaître, absorbée ou repoussée par celle des Paliouins. Ces derniers, nouveaux venus sur la côte, n'ont encore rien pris de notre civilisation. Ils vivent dans de misérables buttes, situées souvent au milieu des grands bois, et à la suite des combats qu'ils se livrent fréquemment de tribu à tribu, mangent tous leurs prisonniers.
Habitation des Gabonais. — Tous les villages des tribus noires du Gabon sont constitués de la façon suivante : d'une place centrale partent, dans diverses directions, des rues plus ou moins nombreuses suivant l'importance de la tribu. Ces rues, formées d'une succession de cases bâties à côté les unes des autres, sans discontinuité, sont, à leur extrémité, barrées par une case dite case de garde et construite en travers de la rue. Nuit et jour, un ou plusieurs guerriers veillent dans cette case pour assurer la sécurité du village. Dans la journée, la case de garde est le lieu habituel de réunion des habitants qui s'y rendent pour causer affaires et y fumer, assis autour d'un feu entretenu jour et nuit avec autant de soin que le feu des Vestales. Auprès de chaque village gabonais se trouve une plantation de bananiers, dont les longues et larges feuilles s'étendent, comme d'immenses parasols, au-dessus des toits des cases.
Les chefs et les indigènes aisés possèdent aussi dans l'intérieur, à des distances assez éloignées de leurs villages, un certain nombre de cases, entourées de cultures, qu'ils nomment leurs habitations. C'est sur ces terres qu'ils font cultiver par leurs femmes et par leurs esclaves les végétaux nécessaires à leur nourriture.
(^es habitations se nomment mpinddi. Ou y cultive particulièrement
DEPENDANCES DT SENEGAL
le manioc, la grosse banane, la pistache. Ce sont les vieilles femmes du pays et surtout les esclaves qui sont employées à ces habitations. Les jeunes femmes gabonaises, depuis larrivée des Européens, sont affolées de toilette et se livrent à la prostitution. Elles préparent les aliments et s'occupent parfois de leurs enfants. Elles fument, boivent, dansent et bavardent.
I. Rage MPongouée. — Les Gabonais (MTongoués), écrit M. de Compiègne dans V Afrique équatoriale, sont extrêmement fiers de leurs agré-
Fig. 216. — Femmes, de la liibii des Boulons. (D'ajuès une hotogniphie de M. l,:iuiiioiiier.J
ments physiques; de fait, c'est sans contredit le plus beau peuple de. la côte occidentale, depuis Sierra Leone jus(|u au Congo inclusivement. Il est vrai qu'ils ont les cheveux crépus, le nez assez épaté et la mâchoire assez en avant, ce qui, pour nous autres Européens, ne constitue pas précisément le type idéal d'un physique séduisant, mais en revanche les hommes sont très bien découplés et ont l'air intelligent, et les femmes sont gracieuses, ont les pieds et les mains d'une petitesse remarquable, et des yeux très expressifs. Leur beauté est du reste renommée
fort loin dans Fintérieur; elles, donnent le ton à l'élégance sauvage, et les modes qu'elles adoptent, spécialement les diverses variétés de cette coiffure élevée connue sous le nom de casque M'Ponrjwé, sont reproduites avec toute sorte d'exagérations, aussi loin que nous avons pénétré dans les
profondeurs de l'Afriijue éiiuatoriale; elles se chargent les jambes et les bras d'anneaux de cuivre et le cou de colliers de perles, et se drapent gracieusement dans des pagnes de couleurs voyantes. Les hommes ne sont pas moins ralfinés dans leur toiletle; les élégants se coiffent de chapeaux mous, jjorlent des chemises de couleur avec des cravates hleues et rouges et de grandes redingotes noires; seulement, la plupart 1 n'ont pas pu se décider à adopter l'usage du pantalon et le remplacent
INDIGE.NKS DL GABON. — TRIHi; D i: S BAKALAIS.
Da|irts une photographie de M. Le Bretoo.
par un morceau d'étoffe bariolée dont ils s'enveloppent les reins; c'est surtout le dimanche qu'il faut voir cette exhibition de grotesques.
La race m'pongouée, disent aussi les Notices coloniales de 1884, est l'une des plus belles de la côte occidentale d'Afrique. Les hommes, généralement grands, bien faits et bien proportionnés, ont les traits assez ré^^uliers. On ne voit pas chez eux ces nez épatés, ces lèvres épaisses et ces bouches démesurément grandes qu'on observe si fréquemment parmi les races noires; leur couleur est plutôt bronzée que noire, et il existe entre ces deux extrêmes et dans les deux sexes une grande variété de teintes
Moralement, ces indigènes sont loin d'être aussi parfaits. Presque tous sont ivrognes, voleurs, menteurs, lâches et paresseux. Du reste, ils sont doux, polis, prévenants, obséquieux même. Ils reçoivent parfaitement les Européens, s'empressent de leur offrir des sièges, des rafraîchissements.
Toute leur industrie se borne au métier de courtier; ils servent d'intermédiaire entre les populations de l'intérieur, nos commerçants et les capitaines de navires du commerce, dont ils reçoivent par avance les marchandises en échange des produits du pays.
Terminons ce qui est relatif aux M'Pongoués par les deux extraits ci-après d'une étude sur ces races publiée par M. Léon Renard dans le journal V Illustration, sous le titre : Les Colonies françaises.
Les indigènes ou M'Pongos vivent dans des villages parfois très étendus et situés autant que possible au bord de la mer. Chaque village est commandé par un roi ou chef, dont l'autorité est très souvent plus qu'illusoire. Les rues sont généralement larges, bien aérées, et les cases qui les bordent sont à peu près régulièrement alignées. Ces villages sont tous assez propres, et on n'y rencontre jamais ces amas infects d'immondices qui rendent si dégoûtants ceux de la côte de Guinée ou du Sénégal. Les cases sont commodes; elles sont faites, à l'exception des pieux, d'une espèce de palmier. Les nervures des feuilles, sous le nom de bambous, se juxtaposent, liées aux pieux avec des lianes refondues. Les feuilles servent à composer les pailles qui, placées sur la charpente, constituent la plus légère des toitures. Dans les habitations, les parois des cases sont formées avec l'écorce des arbres abattus dans les défrichements et que les indigènes ont soin de doubler avec des herbes pour l'empêcher d'être trop échauffée par le soleil. Le sol des cases est damé. Quelquesunes sont très grandes et divisées en compartiments assez confortablement meublés de chaises, de tables et quelquefois de fauteuils et de lits de repos. Les murailles sont ornées de glaces, de tableaux, souvent recouvertes de papier peint. Tel est le salon de réception. Les chambres
DEPENDANCES DU SENEGAL
des femmes sont plus simples, et c'est à peine s'il s'y rencontre d'autres meubles que le lit et les coffres qui servent d'armoires. Le lit ne se compose guère que de quelques nattes étendues sur des bambous, lesquels sont élevés au-dessus du sol par des piquets. Cependant, quelques indigènes plus riches, tels que les chefs et les traitants, possèdent des lits européens. Enfin, un des compartiments de la case ou bien une petite case séparée, sert de. cuisine : malgré cette destination, il n'y existe aucune trace de cheminée. Plusieurs pierres réunies au milieu de la case forment le foyer, et une seule et même marmite est destinée à recevoir les substances dont se composera le repas. La fumée circule librement et s'échappe comme elle peut, au grand dommage des yeux qui n'y sont point faits.
Coiffure des femmes MToxgouées. — La coiffure des femmes mariées M'Pongouéos diffère, en général, de celle des jeunes filles. Ainsi, la femme mariée et surtout la grande femme porte le casque, coiffure quelquefois d'une hauteur démesurée, mais qui va assez bien aux femmes d'un âge mûr, qui la rehaussent souvent en y ajoutant des fleurs artificielles ou de faux camées. La coiffure des jeunes filles est plus gracieuse. Le casque, au lieu d'être unique, se compose soit de dents, soit de trois croissants, dont la forme varie suivant le caprice ou le goût de la jeune fille, qui en a quelquefois plus qu'on ne croirait.
Les femmes M'Pongouées ne sont guère plus vêtues que leurs maris, si ce n'est qu'au lieu d"une pièce d'étoffe nouée aux hanches et tombant jusqu'aux pieds, qui compose tout le vêtement des hommes, elles en portent une seconde qui traîne sur le sol; quant au reste du corps, il est généralement découvert. Au cou elles se mettent une grande quantité de colliers de perles diversement travaillées et dont les couleurs sont souvent heureusement assorties. Elles portent encore d'énormes boucles d'oreilles qu'on leur apporte d'Europe et dont le modèle ne varie jamais. Elles se mettent enfin des bagues non seulement aux mains, mais encore au gros orteil et aux jambes, si on peut donner ce nom aux anneaux de cuivre qui leur cerclent le cou-de-pied et le mollet.
Au point de vue plastique, si nous en croyons MM. Ricard ol Lestrelle, elles seraient infiniment mieux faites cpie leurs congénères de la côte de Guinée. Elles sont généralement de petite taille,
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ajoute M. Lestrelle; les extrémités sont plus fines, plus délicates que celles des hommes et, quelquefois, les mains et les pieds se font remarquer par leur petitesse et le fini de leurs formes... Mais tous ces avantages physiques sont plus que compensés par une démarche
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lente et embarrassée, par un son de voix rauque qu'elles doivent à ral)us des liqueurs alcooliques, et surtout par la forme disgracieuse de leurs seins pendants et aplatis. Cette dernière difformité tient à ce que les jeunes filles ont l'habitude de se comprimer ces
DEFEXDANCKS DU SENEGAL
omanes avec une ceinture, de manière à les affaisser graduelle-
ment et à les faire tom])er.