CHAPITRE IV
LE COMMERCE DU MAROC. — Commerce du Maroc avec nos colonies.
Le commerce total du Maroc s'élève à près de 40 millions de francs. Les importations au Maroc se composent de cotonnades anglaises, de thés anglais, de sucre français, de divers articles de provenance française, tels que bagues, quincaillerie, allumettes, et de draps allemands.
Les exportations du Maroc comprennent des laines pour la France et l'Angleterre, des cires et des gommes pour la France.
Le commerce des Européens se fait en magasin, dans les maisons de gros et de détail. Celui des indigènes se fait sur les places publiques, dans des sortes de foires ou marchés.
M. le D' A. Marcet décrit ainsi l'un de ces marchés :
Sur une petite place, des marchandes de dattes et de fruits étalent leurs denrées à l'abri de quelques misérables toiles; d'autres y exhibent des sucreries qui n'ont pas, à nos yeux, tout l'attrait désirable; d'autres enfin y tiennent, à la disposition du public, des aliments tout préparés dont la friture de poisson fait la base et doniraspecL et l'odeur n'ont encore rien de bien ragoûtant. Des femmes accroupies par terre oifrent à la pratique du lait, du beurre et des œufs. Venues de la campagne avec leurs provisions, et vieilles pour la plupart, elles ne s'astreignent pas aussi rigoureusement que les femmes de la ville à cacher leur visage, ce qui permet de constater sur leur menton la présence habituelle d'un petit tatouage bleu; s'il en est de jeunes dans le nombre, elle se conforment à l'usa^^o
du volumineux chapeau de paille à bords démesurés : bonne manière de remplacer le parasol, réservé dans ce pays à l'usage exclusif du sultan, comme emblème de la souveraineté.
La liberté commerciale n'existe pas au Maroc; tel qui vend du beurre n'est pas autorisé à vendre du sucre; tel qui fabrique des chaussures n'a droit de les vendre qu'au détaillant. Nul ne peut exercer une industrie ou un commerce sans avoir obtenu, au préalable, l'agrément du gouvernement.
Chaque corps de métier forme une corporation ayant son syndic, et on retrouve dans ces corporations un grand nombre d'usages qui rappellent ceux de nos anciennes jurandes et maîtrises.
Enfin, dans chaque ville, auprès du ca'id et, comme ce fonctionnaire, relevant directement du sultan, se trouve le mthasseb dont l'autorité s'exerce particulièrement sur les marchés, sur les bazars et sur tous les corps de métiers. C'est lui qui, notamment, est chargé, chaque jour, d'établir la taxe du pain, de la viande, du poisson, de l'huile, du beurre, du charbon et de presque toutes les denrées de l'alimentation usuelle. C'est encore lui qui règle toutes les contestations qui surviennent entre le marchand et l'acheteur, entre l'artisan et celui qui l'emploie. Inutile de dire que la place est lucrative et fort recherchée.
Commerce du Maroc avec nos Colonies. — Les principaux articles du commerce du Maroc avec nos deux colonies, le Sénégal et et l'Algérie, sont, comme exportation : des tapis, des pantoufles, des armes, des mulets et des chevaux; comme importation : des plumes d'autruche, des gommes, de l'or et des esclaves provenant du Soudan.
Ce commerce est loin d'avoir aujourd'hui l'importance qu'il avait autrefois et même au commencement de ce siècle. Le nombre des grandes caravanes qui partaient régulièrement de Fez et du Maroc, à destination de différents points du Soudan, devient, en effet, de plus en plus rare. Il n'y a guère que la caravane d'Aouguelmin (petite ville au sud du Sous), qui effectue ses voyages I)ériodiques vers Ségou et Tombouktou.
La cause principale de cette diminution considérable du nombre de ces caravanes serait, d'après M. le capitaine Leguay, dans le fait
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que les Marocains, si attachés qu'ils soient aux vieilles traditions, semblent perdre tout goût pour ces courses aventureuses et à long terme qu'aimaient à entreprendre leurs ancêtres. En effet, sur 5,000 à 6,000 Marocains qui accomplissent annuellement le pèlerinage de la Mecque, quelques centaines à peine, en 1887 et en 1888, ont effectué le voyage par la voie de terre; et encore ces derniers ne sont autres que des habitants du versant sud de l'Atlas qui, même s'ils s'étaient rendus pour s'y embarquer, dans l'un des ports de la côte marocaine, eussent eu plusieurs semaines de marches fatigantes à affronter. Tous les autres pèlerins ont profité des lignes françaises ou anglaises qui font le service entre cette côte et l'Egypte. .
Nous pensons, de même, que si une ligne française reliait directement les ports du Maroc à ceux de la Sénégambie; si, par exemple, les paquebots de la compagnie des Messageries maritimes qui desservent Dakar touchaient à Tanger et à Mogador, un grand nombre de Marocains utiliseraient cette voie pour aller commercer au Sénégal.
Ces derniers ne paraissent pas, en effet, avoir renoncé au débouché naturel c[ué leur offre le Soudan; seulement, à l'exemple de ceux d'entre eux qui accomplissent leur pèlerinage à la ville sainte des musulmans, ils préfèrent de beaucoup aux périls de la voie de terre les commodités d'un voyage par mer : ainsi, dans les conditions actuelles, nombre de Marocains ne reculent pas devant un transbordement coûteux aux îles Canaries pour se rendre au Sénégal. De là, ils pénètrent dans le Soudan où ils font quelquefois des séjours de longue durée. Nous avons trouvé des Maures marocains établis dans le haut Sénégal et à Bamakou, sur le haut Niger. On sait qu'il en existe un certain nombre à Ségou et à Tumbouktou.
Ici se place une question dont la solution intéresse notre colonie du Sénégal.
La France doit-elle chercher à développer les relations et transactions entre le Maroc et le Soudan occidental ?
1° Au point de vue politique nous n'hésitons pas à répondre que non.
11 ne faut point se le dissimuler : l'action exercée par le Maro-
cain, comme par tout autre musulman étranger, sur l'esprit des petits potentats africains auprès desquels il s'établit, est loin de nous être favorable. Pénétré de l'importance de son pays, il ne manque pas de faire ressortir aux yeux de ses naïfs auditeurs, que c'est uniquement par le seul effet de sa puissance que le sultan maintient l'intégrité de son empire au milieu des États chrétiens
f ig. 260. — Autre juive du Maroc.
qui l'enserrent. Porté, en outre, par son ardent fanatisme religieux à exécrer les infidèles, il est disposé, en toute circonstance, à pousser les peuplades soudaniennes à rejeter toute intervention, toute tentative de domination de leur part, comme aussi à fermer Tintérieur du continent à l'influence civilisatrice européenne.
L'accueil fait, sur l'instigation de Maures marocains, à la mission française qui se présenta, en 1887, devant Tombouktou, nous en fournit une preuve.
J-'ANTASSIN DE L'aRMÉK
<>T£ OCCIDENTALE D'AIKlytE.
HÉGLLIÈRE DU MAROC. Fragment .l'un .uhleau de M. Mre.e,nier. Salon de 1889.)
2" Au point de vue commercial, nous avons pu constater que c'est avec une vive inquiétude que les négociants du Sénégal ont vu naguère des Maures marocains ouvrir des comptoirs dans quelques-uns de nos établissements du haut Sénégal et du haut Niger. Nos traitants indigènes, qui ont un goût de dépenses et de luxe souvent hors de proportion avec leurs ressources, ne soutiennent pas avec avantage la concurrence commerciale de ces derniers qui, économes, vivant de peu, se contentant d'un bénéfice minime, ne tardent pas à accaparer le commerce le plus lucratif de l'escale.
Cette inquiétude s'est traduite en 1885 et 1886 par une mesure qui ne fut certainement pas étrangère au mauvais accueil que reçut la mission dont il vient d'être question. Il fut interdit à ces Maures de continuer leur trafic, sous prétexte qu'en vertu de traités passés avec les chefs indigènes, le commerce de l'intérieur devait demeurer le privilège exclusif de nos traitants.
Fig, 262. — Ville de Saâ.