CHAPITRE V
ARMÉE DU MAROC. — Organisation. — -\rmée régulière. — Recrutement. — Solde.
— l' Infanterie. — Armement. — 2'' Cavalerie. — Cavaliers de l'armée du Maroc.
— 3" Artillerie. — 4° Marine. — Armée irrégulière. — Mode de combattre. —
Conclusion.
ORGA>,-isATio>r. — Il n'existe pas, au Maroc, de système militaire basé sur des institutions bien définies; on y distingue toutefois: 1" une petite armée permanente dite armée régulière; 2" une armée composée d'irréguliers et qui n'est réunie qu'éventuellement, sur Tordre du sultan, lorsque par exemple une expédition militaire est décidée.
Armée régulière. — L'armée régulière est constituée au moyen d'individus de tout âge, fournis de plein gré ou de force, par les populations des quatre tribus dites tribus mafjhzcn ou gouvernementales.
Dans ces tribus exemptes de tout impôt et qui sont de véritables colonies militaires, tout le monde doit le service militaire personnel, depuis l'adolescence jusqu'à la limite de la vieillesse.-
Recrutement. — La manière dont les cbefs des provinces effectuent le recrutement de l'armée mérite une mention spéciale. L'arbitraire le plus absolu préside à la formation des contin-
VILLE ET Poi.
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BOURGADE DE SAINT VlNÀi
A (lies du (".aii-Verl).
— D'après un croquis de Darondcau.
gents. D'ordinaire, tout ce qui compte un appui, tout ce qui peut, au moment opportun, disposer de quelques douros adroitement distribués, est exempt du service militaire. Quant au pauvre hère, il est tout naturellement désigné pour faire partie des troupes impériales et, le plus souvent, selon les nécessités du moment, quel que soit son âge, quelque grandes que soient ses infirmités. On conçoit que les hommes recrutés dans ces conditions montrent peu d'enthousiasme pour se rendre à l'armée. Aussi les cadres de conduite forment-ils alors ce qu'au Maroc on nomme la chaine.
Dans une peinture saisissante de réalité et d'un grand effet et à laquelle nous prédisons un succès mérité, M. Bretegnier vient de représenter l'une de ces chaînes. C'est une longue file d'hommes de tout âge, au nombre desquels on aperçoit des enfants de moins de quinze ans et des vieillards qui ont dépassé la soixantaine, des boiteux, voire même des borgnes, tous produits d'un raccolage officiel, et qui, enchaînés comme des esclaves, sont conduits par des soldats du sultan pour compléter les effectifs de ses bataillons.
L'incorporation une fois faite, la plupart de ces malheureux restent soldats jusqu'à leur mort.
Administration militaire. — Il n'existe dans l'armée marocaine aucun ensemble de règlements qui rappelle, même de loin, notre administration et notre législation militaires. A son arrivée au corps, le soldat reçoit un fusil, quelquefois un uniforme; puis, avec sa solde modique, il doit satisfaire à tous- ses besoins. 11 est réduit pour vivre, en garnison comme en campagne, à exercer toute sorte d'industries et à avoir recours à toute sorte d'expédients.
« Malade, il est laissé sans soins; blessé, il est abandonné sur les « chemins; estropié, il est à la merci de la charité publique; il n'y « a que quand il meurt qu'il soit Tobjet de quelque attention ; on « ne laisse pas son cadavre sans sépulcre. »
Solde. — Les soldats, écrit M. Ludovic de Campou, sont payés quatre sous par jour, en temps de paix, et ont à se nourrir à leurs frais : aussi ceux qui, parmi la milice, ont peu de scrupules, emploient certains moyens détournés pour grossir leurs revenus. Plusieurs d'entre eux sont d'une habileté surprenante à enlever un enfant ou un cheval.
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La composition de l'armée marocaine est la suivante :
I. Infanterie. — L'infanterie régulière comprend 10,000 à 12,000 hommes nommés askars (du mot turc asker, soldat).
200 à 400 askars forment un tabor, unité correspondant à notre bataillon d'infanterie.
Trois de ces tahors ont une constitution particulière; se sont:
1" Le bataillon d'insti^ucteurs, composé d'hommes détachés de toutes les tribus pour y apprendre les manœuvres de l'infanterie.
2° Le bataillon fourni par les esclaves du sultan, et qui constituait autrefois ce que l'on appelait hi garde noire,
3" Le bataillon du Sous, le plus important de tous, dont l'effectif atteint ordinairement douze à quinze cents hommes. Ce bataillon est uniquement composé d'engagés volontaires qui ne choisissent ce corps que parce qu'ils sont assurés de trouver à y satisfaire leurs goûts d'aventures et de rapines. C'est, en effet, ce bataillon qui est chargé d'effectuer les petites expéditions contre les tribus insoumises, d'exécuter les coups de main dirigés contre les villages suspects d'hostilité, etc..
Le nombre total des tabor s est de 61.
Armement. — L'armement des askars se compose de fusils à pierre ou à percussion de tous modèles et de toutes provenances.
Rarement ces fusils sont munis d'une épée-baïonnette; cette dernière constitue quelquefois à elle seule l'armement d'un askar; en outre, les hommes portent à la ceinture toute sorte d'armes à leur convenance.
L'habillement — on ne peut pas dire l'uniforme — est différent suivant les tabors. C'est un composé des couleurs les plus variées. Il comprend généralement un fez rouge orné d'un gland; une culotte bouffante à la turque en drap rouge, bleu ou vert; une veste ouverte avec un gilet boutonné jusqu'au cou, en drap rouge grossier; des babouches jaunes, à moins que l'homme ne préfère marcher pieds nus.
M. le D"" Marcet dépeint ainsi l'aspect d'une troupe marocaine:
Cette troupe est armée de fusils de modèles les plus variés, presque
tous encore à percussion. J'en ai remarqué un très grand nombre qui me paraissaient sortir, pour la première fois, des magasins et des arsenaux, et les hommes qui les portaient avaient pour le moins aussi peu servi que les fusils.
L'attitude du soldat, présentant les armes, est des plus curieuses à observer, et le crayon d'un Daumier eût trouvé abondante matière à nous éo-ayer; chacun a la sienne aussi fantaisiste et aussi drolatique l'une que l'autre. C'est moins la correction de leur tenue que le spectacle de notre arrivée qui les occupe. Pour mieux nous voir, ils écartent sans façon le canon de leur fusil qui semble les gêner, avancent la tête, tendent le cou et nous contemplent avec des airs impossibles de surprise et d'effarement.
M. Gabriel Charmes a écrit sur le même sujet :
J'ai eu là un premier spécimen et comme un avant-goût de l'armée marocaine. Elle était représentée par une vingtaine de soldats en vestes rouges, mais parfaitement déguenillés, que commandaient trois offBciers dont les deux premiers avaient un sabre qu'ils tenaient à peu près comme on tient des cierges aux processions, et dont le troisième, à défaut de sabre, portait fièrement, de la même façon, une baguette de fusil.
II. Cavalerie. — La cavalerie régulière, dont l'effectif est de 2,000 à 6,000 hommes, est également fournie par les tribus maghzen.
Les cavaliers de l'armée régulière se distinguent des autres par le port d'une calotte pointue et par celui d'une djellaba (tunique) blanche qu'ils mettent sur une sorte de gandourah (manteau) en drap. Cette cavalerie est bien montée ; elle se compose d'hommes audacieux, braves et très habiles dans l'ai-t de l'équitation.
Dans Une Ambassade au Maroc (Calmann-Lévy, éd.), M. G. Charmes écrivait au sujet des cavaliers de l'armée du Maroc :
Cavaliers de l'armée du Maroc. — Pour la première fois, je fis attention aux cavaliers marocains, à leurs costumes, à leurs armes, à leur physionomie. Ils sont loin, bien loin de l'élégance des Tunisiens ou des Arabes de la province de Gonstantine. Leurs vêtements, insuffisamment flottants, manquent de grâce; leurs fusils, toujours enveloppés d'une gaine en drap rouge, ressemblent à de gros bâtons qu'ils tiennent chacun comme il lui plaît, sans aucun souci de la discipline et de l'élégance; leur sabre est invisible sous les lourds plis de leur djellaba^ sorte de manteau à capuchon que tout le monde porte dans le pays.
CAVALIER DE l'armék rêgllière DU MAROC. (Fragment d'uu tahlcau dc M. IJrctegnier.
Salon de 1889.) CÔTE OCCIDENTALE D'AFRIQUE.
Mais ce qui est vraiment original en même temps que franchement laid, c'est leur coiffure : elle se compose d'une sorte de fez rouge, jiointu comme une pyramide, qu'ils comparent eux-mêmes àun piment.
III. Artillerie. — Le Maroc possède 800 hommes d'artillerie de forteresse qui sont affectés à l'armement des hatteries de ses ports militaires.
En outre 1,500 hommes environ sont affectés à l'armement des pièces de tout modèle et de tout calibre qui constituent son artillerie de campagne.
L'habillement des artilleurs est le même que celui des fantassins.
lY. Marine. — Il n'existe pas, à proprement parler, de marine au Maroc. Toutefois l'on a maintenu dans les ports militaires, où ils font le service de fantassins et d'artilleurs, 900 marins provenant de l'ancienne flotte marocaine.
Armée irrégulière. — L'armée irrégulière est constituée au moyen d'individus de tout âge, provenant de levées effectuées sur l'ensemble du territoire marocain.
L'effectif des contingents de la cavalerie irrégulière peut atteindre 25,000 à 30,100 hommes.
En résumé : 1" l'effectif de l'armée régulière peut être évalué à 15,000 fantassins ou artilleurs et à 2,000 cavaliers.
2" Dans le cas d'une guerre générale, par exemple de la guerre sainte de Vhlarn, le Maroc pourrait au maximum mettre sur pied 70,000 à 75,000 hommes de toutes armes.
Le Maroc se trouvant au point de vue politique, dans une situation peu différente de celle où était l'Europe au commencement de l'époque féodale, l'autorité du sultan est loin d'être partout reconnue : aussi le principal objet de l'armée marocaine est-il d'accompagner ce dernier dans les expéditions périodiques qu'il entreprend pour faire rentrer les impôts et les amendes, ou pour rétablir son influence sur les tribus encore mal soumises.
Nous terminerons ce qui est relatif au Maroc par le récit de la
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mise en marche d'une armée marocaine de 20,000 hommes, occupée, sons les ordres du suUan, à l'une de ces expéditions, et par quelques mots sur le mode de combattre de cette armée.
Ters trois heures et demie, un coup de canon annonçait l'aurore : aussitôt les tentes de l'infanterie étaient abattues, les animaux chargés, et, vers quatre heures et demie, les Askars se mettaient en mouvement, répétant la seule chanson de marche du pays, qui consiste à crier, trois fois de suite chacune, quelques phrases d'invocation à Dieu et à son prophète. Avec l'infanterie et les bagages, partaient les mcrcanti de toute sorte (marchands, marchandes, mendiants, etc.). Il n'y avait d'ailleurs, pour cette colonne, aucun ordre de marche : chacun se mettait en route quand il voulait; toute cette masse de gens et de bêtes, tenant en plaine une largeur de 1 à 2 kilomètres et une profondeur de 3 ou 4 kilomètres, se dirigeait pêle-mêle vers l'emplacement approximatif du nouveau camp.
Les tentes militaires, fort variées ('), étaient recouvertes de vieux burnous : sur le dos ou suspendu à son fusil, chaque fantassin portait un paquet contenant quelques bardes et les provisions de la journée; beaucoup étaient montés sur des chevaux ou des ânes.
Mode DE combattre. — La plupart du temps, l'armée du sultan qui va procéder au recouvrement des impôts chez les tribus insoumises, ne rencontre qu'une faible résistance; ses opérations se bornent à des escarmouches en avant et sur les flancs de la colonne, à des attaques de petits convois et au pillage de quelques vihages.
Lorsque l'armée trouve devant elle des tribus résolues à la lutte, le combat est engagé d'ordinaire par les f/uich (groupes de cavaliers irréguliers analogues à nos (joums d'Algérie). Ceux-ci, opérant chacun pour son compte, cherchant avant tout à faire parade de leur talent d'équitation, se livrent à une série de charges et de passes d'armes qui tiennent plus delà fantasia que d'une action de guerre. Lorsque quelques-uns d'entre eux ont mordu la poussière, le sultan fait avancer quelques pièces d'artillerie et quelques tabors qui se mettent en mouvement dans le plus beau désordre, favorisé par l'absence des grands chefs, restés prudemment en arrière. Au fur et à mesure que l'on approche de la position ennemie, les rang? s'éclaircissent; le peu que l'ou a appris des instructeurs européens est mis de côté; et pendant que l'artillerie s'occupe de faire le plus grand bruit possible, les bataillons se disloquent et, succes-
1. Quelques soldats n'avaient pas de vestes, d'autres la porlaienl, rc(ourn<'e, brancoup n'avaient pas de pantalon et leur chemise s'arrrlait au genou.
sivement, chaque compagnie, puis chaque soldat, que seul l'appât du butin pousse en avant, agit selon son initiative et sa propre inspiration, La supériorité du nombre a généralement raison de la résistance ; un pillage couronne l'opération et les tribus se rendent à merci. Les têtes qui vont garnir les portes de Fez et de Maroc apprennent au peuple la victoire des troupes impériales. Si les têtes des rebelles sont en nombre
CA^NIPEiMp
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insuffisant pour frapper les imaginations, on y ajoute celles de quelques soldats tués ; il faudra regarder de bien près pour s'apercevoir de la supercherie.
Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi et quelquefois la lutte ne donne point de résultat décisif. Dans ce cas, le sultan renouvelle rarement l'attaque. On cherche et l'on trouve facilement un terrain de con-
AVANE
ciliation : les femmes et les enfants viennent implorer la clémence ; quelques têtes de bétails sont livrées et les troupes se retirent.
CoxcLUsiox. — Des imperfections nombreuses et des vices d'organisation que nous venons de signaler, il ne faudrait point toutefois conclure que l'armée marocaine doive être considérée comme une force négligeable par une puissance européenne qui aurait à lutter contre elle.
A l'appel du sultan, toutes les tribus, soumises et insoumises, se lèveraient ; et il serait nécessaire d'une véritable armée pour venir à bout de leur résistance, si une volonté ferme et intelligente présidait à leur organisation et faisait disparaître les sourdes rivalités des chefs, les basses jalousies, les nombreuses compétitions qui se sont produites dans les précédentes guerres et ont facilité la victoire de l'adversaire. Au seuvenir de ces divisions, les Marocains eux-mêmes s'écrient : « Qu'ils doivent se trouver sous le coup de ce quelque malédiction divine pour que, même dans les circon- « stances les plus graves où leur nationalité est en jeu, ils ne puis- « sent ainsi jamais arriver à une entente qui leur permette de faire « face au danger commun. »
ILES CANARIES
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