VIT
LA CUREE
Le roi éta:t couvert de poussière: un peu ému encore par la violence de la secousse, il n’avait pas repris son calme ordinaire, mais il était sain et sauf, il n'avait même pas une légère égratignure.
On pense à ce qu’un tel accident devait causer parmi la foule des assistants et des assistantes! On frémissait encore bien que le danger fut passé, et tous les regards ne pouvaient se détacher de la personne du roi.
Quelques instants s'étaient à peine écoulés, que M. de Grammont, écartant le rang serré des personnes qui enftouraient Louis XV, s’avançca vers le roi en tirant après lui un homme très richement vêtu, gros, ras, au visage épanoui et à la mine d’un millionnaire.
“ Sire, dit le duc, voici l’un de vos fermiers généraux, Bourret, qui vient supplier Votre Majesté, à deux genoux, de daigner prendre un peu de repos dans son pavillon de ja forêt.
—Bourret à raison, sire, dit vivement Richelieu. Quelques instants de repos sont nécessaires avant de reprendre la route de Choisy. ”
Le roi hésita. Soit qu’il fût peu disposé à entrer dans le pavillon, soit qu’il n’eut pas encore complètement repris ses sens.
“Oui, oui, que Votre Majesté se repose une heure au moins! dit une voix essoufflée; je l’ordonne!
Au! la Peyronie! dit Grammont eu s’écartant,
—J'arrive à point pour n'avoir rien à faire, heureusement, dit le célèbre chirurgien ; mais, n'importe, il faut, avant de remonter à cheval, que Sa Majesté demeure étendue une heure au moins.
—Soit! dit le roi, je vais aller chez vous Bourret.
—Où! sire, s'écria le fermier général en joignant les mains, si ce terrible accident n'avait pas mis en danger les jours si précieux de Votre Majesté, je remercierais Dieu de la grâce qu'il m'accurde.
—Vous viendrez me remercier à Vers illes, ” dit Louis XV d'un air très aimable.
Bourret saisit la main que Jui tendait Je roi; il la baisa respectueusement, puis 11 s'élança rapidement dans la direction du pavillon, afin de veiller à tout.
“ Vive le roi! cria la foule avec une expression joyeuse à laquelle il n’y avait pas à sc méprendre, et qui justifiait le titre de Bien-1imé que Jui avait récemment donné le peuple.
Merci, mes amis,” dit Louis XV en saluant de la main.
Puis comme si une pensée subite l'eût frappé tont à Coup :
“Et César?” dit-il.
I se retourna. C'était son cheval qu'il cherchait du regard.
Le pauvre animal, couvert de sueur et violemment agité par des saccades nerveuses, tremblait sur ses jambes. Un écuyer le tenait par Ja bride. Un valet venait de le desseller et un autre le bouchonnait avec une poignée de foin.
Le roi caressa de 1a main l’encolure de Cécar, dont les yeux étaient injectés de sang et dont les naseaux dilités laissaient échapper avec effort un souffle bruyant.
he.
eh —
“*Sire, dit la Peyronie, il faut vous rendre au pavillon.
Le roi fit un signe affirmatif.
* Votre bras, Richelieu!” dit-il.
Le duc s'approcha avec empressement et arrondit le bras en le présentant au roi.
Une telle faveur était bien grande, et une ex pression envicuse se peignit sur toutes les physiononiies des courtisans.
Le roi, appuvé sur le bras du duc, fit quelques. pas ; la foule qui s'entourait s'écarta, et, en s'écartant, elle laissa, dans un espace vide, Je corps du sanglier, Louis AV s'arrêta devant l'animal tout sanglant.
“ Vive Dieu! dit-il, les belles défenses ! ”
Le solitaire avait effectivement une paire de défenses monstrueuses. Le couteau de chasse était demeuré enfoncé dans la plaie, La violence du coup porté avait été telle, que la lame était positivement entrée Jusqu'à Ah garde,
Le roi quitta ie bras de Richelieu ; il posa son pied droit sur le corps du sanglier et prenant la poignée du couteau à deux mains, il tira à lui. Mais ses efforts furent vains. La lame demeura dans la plaie.
Mais c'est donc un hercule, que celui qui a tué ce sanglier!” dit-il,
Il appela la Jeunesse du veste.
“ Retire ce couteau! ordonna-t-il.
Le colosse s'approcha pour obtir: il retira le couteau tout sanglant: mais à la tension de ses muscles, on put voir les efforts puissants qu'il faisait.
Le roi regardait autour de lui.
"Où donc est mon sauveur?" ditil.
Tous les regards cherchèrent celui que demandait le roi; mais il avait disparu.
“Comment! reprit Louis XV, il s'est sauvé sans at-
tendre sa récompense ? ”
Il ajouta en souriant :
“Ce n’est done Pas quelqu'un de la cour ?
—Je ne l'ai pas vu, sire, dit Richelieu. J'étais tellement préoccupé du péril que courait Votre Majesté...
—Oh! dit le roi, je le reconnaîtrai parfaitement. C’est un homme de taille, pâle de teint et vêtu de noir.
— Votre Majesté désire-t-elle que nous le fassions chercher? demanda Grammont.
—Non, répondit le roi, il faut Jui laisser faire ce qu’il veut. Quand il voudra sa récompense, il viendra la demander... Cependant, j'eusse désiré savoir qui il PR
——Je crois que Votre Majesté le saura, dit Créqui.
—Comment ?
—Quand cet homme à disparu dans la foule, T'avanne s’est élancé à sa suite.
—Sire, dit la Peyronie en s’avançant, j'insiste pour que Votre Majesté prenne un instant de repos. ”
Le roi reprit le bras du duc de Richelieu et se remit en marche.
“Sonnez la curée!” Ji] aux piqueurs.
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