‹ Cotillon II [microforme]Chapitre 28 sur 44 · MONSIEUR LE DUC · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE DUC

Dix minutes après, le due et le lieutenant de police étaient assis au fond du Carrosse qu’emportaient au grand trot deux chevaux vigoureux.

Le duc de Richelieu avait les jambes étendues sur la banquette de devant. Sa physionomie était éclairée par une succession de pensées vives, et son regard 8’animait, par instant, d’un reflet fauve, tandis qu’un sourire de satisfaction glissait sur ses lèvres.

M. Feydeau de Marville, les bras croisés, le corps appuyé dans l’angle du carrosse et le front chargé de nuages, était plongé dans une rêverie profonde.

“ Elle est véritablement charmante!” dit le due.

M. Feydeau ne répondit pas. Richelieu se tourna vers lui:

“Que diantre avez-vous done, mon cher? demandat-il. Vous paraissez méditer an crime! Vive Dieu! quel air sombre !Qu’avez-vous. ”

Le lieutenant de police étouffa un soupir :

“Je suis inquiet et tourmenté! dit-il,

—Et pourquoi ?

—-Parce qu’en ce moment tout semble tourner contre moi.

—Et comment cela ?

—Monsieur le due, reprit Feydeau avec un accent

confidentiel, vous avez daigné me témoigner tant de fois une charmante bienveillance que je ne saurais aujourd’hui cacher ce que je ressens. (C’est en ami que je vous prie de m‘écouter.

—{C’est tuujours en ami que je vous écoute, Marville. Qu’avez-vous à me dire ?

— Vous n’ignorez pas que le roi m’a exprimé ce imatin son mécontentement . Es

—À propos de Poulailler 2

—-Précisément.

—“ui. Je sais que Sa Majesté voudrait que Île drôle fût en prison depuis longtemps.

—Eh bien! ce mécontentement que j'espérais voir disparaître, va prendre de nouvelles forces.

— Pourquoi ?

—À propos de cette affaire de Sabine Dagé.

—Ah! ah! fit le duc en secouant la tête en homme convaincu.

——Dagé est le coiffeur de la cour, Dagé coiffe la reine, les princesses: son influence est grande à Versailles, et le roi lui parle souvent.

— C’est vrai.

—Cet événement va faire un bruit immense. A cette heure toute la cour s’en OCCupe. Demain il ne sera question que de cela au lever.

—Incontestablement.

—Dagé va demander justice. Sa Majesté voudra avoir des détails. Elle me fera venir, elle m’interrogera. Que lui dirai-je ?

—Ce que vous savez.

—Je ne sais rien.

—Ah diantre! c’est vrai.

—0Or, le roi, qui m'a fait ce matin des reproches sur ce qu’il a nommé ma négligence, va demain m'accuser d'incurie en me voyant dans l’impossibilité de Jui donner un renseignement.

—C’est bien possible.

—Ces myriades d'attentats commis avec l'impunité des criminels donnera beau jeu à mes ennemis, et Dieu sait si j'en ai!

—Oh! je le sais, mon cher Marville.. Eh bien! alors. qu'allez-vous faire ?

—Je suis fort embarrassé, et c’est ce qui me désole, Je ne puis renseigner Sa Majesté qui m’exprimera de nouveau son mécontentement. Je ne puis offrir la démission de ma charge, car en présence de ce nouveau méfait impuni, tous ceux qui me détestent trouveront des monceaux de pierres pour m'écraser...

— Encore une fois, que voulez-vous faire ?

—Ent re une fois, je ne puis le dire, car je n’en sais rien, mais absolument rien. ”

Richelieu se pencha vers son Voisin :

“Eh bien! dit-il, si vous ne je savez pas... je le sais moi,

— Vous, monsieur le duc, s’écria Feydeau, vous savez ce que je dois faire ?

—Oui.

—Et que dois-je faire ?

— Vous réjouir an lieu de vous désoler.

—Comment !

— Voulez-vous m'écouter ?

Je suis tout oreille,

—Tel que vous me voyez, mon cher Feydeau, et je vous engage à me regarder bien en face: il vient de naïtre en moi une pensée étonnante et mirifique,

—Une pensée ?

Concernant l'événement qui vient d'avoir lieu et qui, loin d'être pour vous une cause de chute, doit être une cause de fortune,

—('omment ?

—Econtez-moi bien.

—Je suis tout oreilles, monsieur le duc.

—Soyez mieux que cela, Feydeau ! Soyez tout intel. ligent.

——{Cela est facile, Puisque je suis près de vous.

—Très bien! J accepte Je compliment pour une vérité et je commence, ”

Le duc prit sa tabatière, la Mania, l’ouvrit et Puisant dedans avec Je pouce et l’index :

“Mon cher monsoeur de Marville, dit-il, il faut avant tout que je vous dise que le service que je vais vous rendre doit être la Conséquence d’un service que vous me rendrez. Je solde ma reconnaissance Par anticipation.

—Un service, monsieur le duc ?

—ui, un service important.

—Je suis à vos ordres,

—Oh! oh! ce que j'ai à vous demander n’est pas facile à accomplir.

—Si ce n’est point impossible. … Mais si vous voulez me dire de quoi ou de qui il s'agit...

—Mon cher de Marville, commença le due sur un ton tout confidentiel, il s’agit de cette bonne et regret-

tée duchesse de Châteauroux.

—Ah! ah!

—Morte il Y & six semaines à peine, morte Pour le malheur du roi et pour le nôtre... Cette chère duchesse! C'était une amie véritable... Nous étions en grande Correspondance, surtout depuis ses déplorables affaires de Metz... ot dans ses lettres, ainai que vou: le pensez, je faisais Preuve d’une franchise complète... je donnais à Ja duchesse de ces conseils... que l'on donne dans Pintimité. . ,”

En parlant ainsi, le duc scandait, pour ainsi dire, chacune de ses phrases, I] appuyait sur chaque mot en lançant un regard oblique sur le lieutenant de police.

“ La duchesse morte, poursuivit Richelieu, les scellés Ont été apposés dans son hôtel. Or, vous vous rappelez

ce qui s’est passé à la mort de Mme de Vintimille, la soeur et la prédécesseuse de la belle duchesse, il y a quatre ans ? On apposa les scellés et le roi se fit apporter le portefeuille de Mme de Vintimille pour reprendre sa correspondance particulière avec elle. Malheureusement avec cette Correspondance du roi il y en avait d'autres. Vous savez ce qui arriva ?

—Des disgrâces accompagnées de plusieurs ordres d'exil.

—Voilà précisément ce qu'il faut empêcher qu'il arrive cette fois.

—{Lomment, monsieur le duc, vous craignez.….,

—Je crains, mon cher de Marville, que le roi ne prenne en mauvaise part certains excellents conseils que j’ai donnés. Les meilleures intentions du monde peuvent être mal interprétées.

—Cela est vrai. Mais alors que désirez-vous ?

— Vous ne comprenez pas ?

—A peu près. Cependant je préférerais que vous vous expliquassiez nettement afin de pouvoir mieux vous scrvir.

—Eh bien! Les scellés ayant été apposés chez Mme de Châteauroux, je désirerais avant que ces scellés fussent levés et que le roi se soit fait apporter le portefeuille de la duchesse, que cette correspondance intime rentrât entre mes mains...”

Feydeau secoua la tête:

“C'est fort difficile! dit-il.

—Difficile oui! Impossible, non!

—Comment faire ?

—Cela vous regarde, mon cher ami. Je ne vous impose rien. Je vous ai fait confidence de mes inquiétudes. C'est à vous à voir s1 vous pouvez me rendre ma tranquillité. Maintenant ne parlons plus de cela, parlons de l'affaire de la petite Sabine Dagé qui, à bon droit, vous préoccupe si fort. Savez-vous bien qu’elle

est ravissante, cette petite, et qu’à bien prendre c’est un vrai morceau de roi.

—Ah vous croyez, mousieur le duc? dit le licuterant de police en tressaillant.

—Je crois, mon cher, qu‘il peut y avoir quelque chose d’excellent dans cette prétendue mauvaise affaire. Le roi s'ennuie fort. Depuis la mort de la duchesse Son Coeur est vide. I] est temps que Sa Majesté ait une distraction aimable. N'est-ce pas votre avis ?

—Tout à fait.

—Laffaire de Sabine va faire grand bruit. On peut lui donner le côté le plus extraordinaire. Le roi désirera évidemment la voir. Elle est fort belle... Qu'elle guérisse vite, mon cher de Marville. ..

—Une fille de coiffeur! murmura le lieutenant de police.

—Bah! Le roi aime le changement, et cette succession des demoiselles de Nesles l’a fatigué des amours de grandes dames.

—En vérité?

—Mon cher ami, Songez à ce que je viens de vous dire, veillez sur Ja petite Dagé, faites-la guérir vite et pensez que la succession de Mme de Châteauroux ne peut rester longtemps vacante. ”

La voiture venait de s'arrêter, un valet de pied ouvrit la portière.

“ Vous voici devant Ja petite porte du jardin de votre hôtel, continua le due. Au revoirmon cher de Marville.

Le lieutenant de police descendit: Ja portière se referma et la voiture S'éloigna. M. Feydeau de Marville regarda autour de lui. Il était sur le boulevard, et cette partie de Paris était absolument déserte. En face de lui il y avait une petite porte percée dans Ja muraille, Il prit une clef dans sa poche et l'introduisit dans la serrure,

Au moment où il appuyait la main sur la clef pour la faire tourner, une ombre surgit subitement, et un homme apparut se glissant le long de la muraille du couvent des Capucines.

“ Monsieur!” dit-il.

Le lieutenant de police reconnut Gilbert, l'homme qu'il venait de rencontrer dans la chambre de Sabine Dagé.

“ Que me voulez-vous ? demanda-t-i1,

-— Vous parler quelques instants, dit Gilbert, Je vous ai suivi depuis que vous avez quitté la miison du coiffeur.

—Qu'avez-vor ; à me dire ?

— Vous dema ider ce que vous supposiez touchant Nabine. A quelle cause attribuez-vous cet horrible attentat? Qui peut l'avoir commis ?

—Je ne puis vous répondre,

—Permettez-moi, monsieur le lieutenant de police, de vous parler avce franchise, J'aime Sabine... je l'aime de toutes les forces de mon coeur et de mon âme. Elle et ma soeur sont les deux seuls liens qui me rattachent à la vie. Qui a osé attenter à l'existence de Sabine et pourquoi Y a-t-on attenté? Voilà ce qu'il faut que je sache, voilà ce que je veux savoir, voilà ce que je saurai !”

Gilbert prononça ce dernier not avec une telle expression énergique que le lieutenant de rolice le regarda fixement.

“Je mettrai tont en oeuvre Jour arriver au but, continua Gilbert. Et maintenant, monsieur le lieutenant de police, ce que je vous demande, c'est de me mettre à même d'avoir près de vous à l'égard de cette affaire les renseignements les plus précis.

—Adressez-vous au bureau des comissaires et on vous renseignera chaque jour.

—Non. Je ne veux avoir affaire qu’à vous.

—A moi ?

A vous seul, monsieur. Trois fois par jour et trois fois par nuit, je passerai sur ce boulevard, devant cette porte, à minuit et À midi, à trois heures et à sept heures, Quand vous aurez quelque renseignement à me donner, je serai à votre disposition. Moi-même si je Puis vous éclairer dans cette affaire, je le ferai. Na vous étonnez pas de la façon que je vous parle, monsieur. Je suis tout autre que ce que je parais être, En échange du service que vous me rendrez, je puis vous en rendre un plus grand encore,

—Un service à moi? dit le lieutenant de police avec

étonnement, —Oui.

——Et lequel ?

— Vous faire trouver face à face avec Poulailler.

— Face à face avec Poulailler, dit M. Feydeau en tressaillant.

—Oui.

— Où cela ?

—Dans votre hôtel, dans votre cabinet.

—Prenez garde, monsieur! I] est dangereux de plaisanter sur un tel sujet avec un homme tel que moi.

—Sur la vie de Sabine, monsieur, je parle sérieuse. ment.

—Quoi! Vous Pourriez me faire trouver face à face avec Poulailler.

— Oui.

—Dans mon hôtel ?

—Dans votre hôtel.

—Quand cela ?

—Le jour même où je saurai quel est celui qui a frappé Sabine,

—Et si je savais cela dans une heure ?

—Dans une heure vous verriez Poulailler. ”

La réponse fut faite avoc une telle assurance que le

heutenant de, police parut dominé. Cependant un doute traversa son esprit.

‘“ Encore une fois, reprit-il, ne vous jouez pas de inoi! Je vous punirais cruellement.

—Pour quel motif vous ferais-je cette promesse ? Pour qui parlerais-je ainsi ? ”

Gilbert supporta sans trouble et sans effronterie le regard du lieutenant de police, ce regard, qui faisait cependant frissonner bien des gens.

— Passez chaque jour et chaque nuit aux heures que vous avez dites, reprit M. Feydeau. Quand j'aurai à “ous parler, je vous ferai prévenir. ”

în achevant ces mots, le lieutenant de police ouvrit la porte et il entra dans le jardin.

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