‹ Cotillon II [microforme]Chapitre 29 sur 44 · UNE SITUATION EMBARRASSA NTE · texte numérisé non relu

UNE SITUATION EMBARRASSA NTE

M. Feydeau de Marville traversa le jardin et pénétra.dans l'hôtel Par l'entrée des appartements particuliers. A peine gravissait-il la dernière marche du Perron, qu’un huissier accourut vers Jui.

‘Son Excellence M. le ministre des affaires étrangères, dit-il, attend monsieur Je lieutenant-généra] dans le salon.

—Le marquis VArgenson ! dit M. Feydeau avec étonnement.

—Oui, monsieur.

—}} y a longtemps qu'il est à ?

—Cinq minutes à peine, ”

M. Feydeau ouvrit vivement une porte, et il pénétra dans le salon, M. d'Argenson l’attendait effectivement.

Le Voyer de Paulmv, marquis d’Argenson, avait été hoinmé secrétaire l'Etat. chef du département des affaires étrangères en 1744. Il était Je successeur d’Amelot de Chaillou.

C'était un homme de grande taille, haut en couleur. L'expression de sa Physionomie était Vague; il y avait de la bonté, de Ja froideur, de Ja timidité dans ce visa- &e. Le marquis offrait Un Contraste complet avoe son

eu

frère le comte, QUI à Mnissé nn nom célèbre Lans !, inpales de la police.

Son maintien embarraseé ct géné, Sa timidité exros SiVe ER Apparence, sa parole inquiète Jui avaient valu à la cour le surnom de d'Argenson la Bite,

Mais s'il n'avait pas les dehors d'un homme d'esprit, l'en avait cependant les qualités précieuses, TT était doué d'un grand sens ot d'un grande pénétration. Lous AV l'avait estimé à sa Juste valeur, lorsqu'il Favait nommé ministre en depit des sarcasmes qui avatent plu sur le marquis, et lee travaux ac complis font foi que le roi AVail eu raison, À Commencer par le livre iptitulé: Jusqu'où la démocratie peuteelle Etre ndmise dans un Etat monarchique, que Rousseau cite avec éioge dans son Contrat social, et qui peut être considéré comme k prélude des écrits des ÉCONONHSTES,

M. de Marville s'était incliné profondément devant le ministre dea affaires étrangères: celui-ci Ini répondit par un salut courtois.

* Désolé de vous avoir fait aticndre, dit le lieutenant de police, mais je M occupais du service du roi.

—-C'est aussi le service du roi qui m'amène près (de vous, répondit le marquis.

——4À vos ordres, monsieur.

— Nous pouvons causer iei? demanda M. d’Argenson en regardant autour de lui avee une expression d'in quiétude,

—En toute sécurité, monsieur: personne ne peut ous entendre,

—{ est que ce que J'ai à vous dire est de la derrière importance

——J’écoute, monsieur le ministre.

—Alors venez vous asseoir ici, sur ce canapé, près de moi.

M. Feydeau adressa un geste au ministre comme poa! je prier d'attendre, puis il aila successivement vers les

(TOiS portes donnant acc dans le salon, ji] les entr'ou. vit, ensuite il revint S'Askwir prés de M. d'Argenson.

“Je vous ecoute, dit-il

—Mon cher Monsieur de Marville, reprit le miniatre, J'eusse Pu, à la rILUeur, re dispenser de “ous attendre,

:r je n'avals à vous remettre que cet ordre emane du foi et dicté mot à MOT jar Nu Majesté, ”

D'Argenson prit dans aa poche un Parehermin plié CH Quatre qu'il présenta au lieutenant général de police,

"Lisez! Lui dit-il,

Feydeau ouvrit } parchemin et Jut:

“ Mander ce ui suit au lieutenant général de police :

“Ce soir, de dix heures à minuit. Par la barrière Vincennes, °ntrera dans Paris ‘ne Chaise de poste conduite par quatre chevaux et deux postillons.

“* Deux valets en grison seront sur le siège de Ja Chaise

“Cette chaise n la Caisse de couleur brune avec des roues de même nus e, rechampies vert. |

" Elle ne porte aucune ar-uoirie.

” Elle doit contenir un homme fort jeune, ne parlant Pas français,

“Ne rien négliger pour s'emparer de cet homme à son entrée dans Paris. Son individualité COnstatée, on le conduira dans Sa chaise à l’hôtel de la police, mais Que personne ne monte À côté de lui, qu'on ferme même les contreve ,s des portières, afin d'isoler absolument Je Prisonuier.

“ Veiller surtout à ce qu'aucun Papier ne soit jeté au dehors. x

“Qu'un profond Secret enveloppe les Moindres particularités de cet événement, ”

M. Fevdeau aValt achevé sa lecture,

“Cet ordre est facile à exécuter, dit-il; je vais prendre des mesures immédiatement

—Trés bien! dit d’Argenson.

—Et cet homme conduit jei, que devra:

—Cet homme, s'il ne parle Pas françuis, parte

je en faure ” ' PAU Hals, Nañs aucun doute, quand il $e verra urrèté. à! exigera qu'on le conduise devnt moi pour réclamer l'an. torité et l'assistance de l'ambassadeur

de son pays dans ve cas, vons le conduiriez

4 mon hôte], quelle que soit l'heure, Dans le cas, au contraire, où il ne réclamerait pas, faites-moi prévenir et gardez-le à vue dans votre cabinet jusqu'à cefque j'arrive.

"est tout !

“Mettez ses papiers à l'abri de tout regard indiscret

—Noyez sans crainte à cet égard.

—Cet événement d'enlèvement pe doit étre connu que de trois personnes: le roi, moi ct vous. Emplovez donc des hommes habiles. et intelligents pour l'arrestation à la barrière, car il Y Va de lu vie pour eux, d: l'emploi de lieutenant de police pour vous, et du minis tère pour moi,

—Je vais donner les ordres en conséquence, répondit M. Feydeau, et je réponds de mes agents.

— Alors le roi sera conteut.

—Dieu vons entende!

Autre chose encore, reprit d'Argenson sur un ton très confidentiel,

—Quoi donc ?

—læ roi serait curieux, à cause de certains points inconnus à tout autre qu'à moi, de savoir ce que fait M. le prince de Conti, quelles sont les personnes qu'il fréquente le plus, et si on ne remarque Las, dans son intérieur, des préparatifs de voyage ou de prochain déplacement.

—Je n'occuperai de cela. ”

M. d'Argens. s'était levé.

* Vous m'avez compris ? demanda-t-il

—Parfaitement, ” répondit Fevdeau.

Le ministre ft üelques pas vers la porte, M. Fev. deau se précipita pour lui faire les honneurs :

“Non! non! deineurez! dit vivement Je Inarquis, je SUIS VENU sans livrée. J'ai défendu à l'huissier de dire à tout autre qu'à Vous que J'étais ici. I} est inutile que Ma visite fasse bruit, Au revoir, Monsieur le lieutenant général, ct faites que Sa Majesté soit satisfaite de vos services,

M. Feydeau S’'inclina: Je Ministre des affaires étrangères quitta le salon.

À peine seul, M. Fevdeau Passa daus son cabinet. Il S'approcha de sa bibliothèque, i fit jouer un ressort et il CUVTIL un tiroir secret danc lequel il prit une liasse de Papiers. {! porta ces Papiers sur son bureau, ouvrit un autre tissir ct en tira deux grilles en cuivre comme celles cat on se Sert pour la ‘orrespondance diplomatique,

Il appuva SUCCeSsivement ces grilles sur plusieurs pa- Pers et ji] lut à FOIX basse,

“C’est bien cela ! MUTNUrA-t-i1. (es renseignements étaient exacts, Un parti Polonais veur renverser le roi Auguste, un autre veut rappeler au trône le roi Stanislas, mais ce Parti-là ne saurait triompher de Ja maison de Saxe, (Ce Qu'il faut pour dominer ces Magvats, ces Staarostes, ce peuple garbulent, c'est un Prince au nom Célèbre, nn Bourbon de France! C’est évidemment AU prince de Conti que cet envoyé polonais Cest adressé !”

M. Feydeau réfléchit longucinent.

“Le roi approuve-t-i} ou désa pprounve-t.i] ce projet ? rCprit-il. Là est Jo point délicat à traiter... En arrétant ce Polonais me ferai-je nn ami où un ennemi d’un Pince de Bourbon ? *

M. Feydeau de Marville s'était levé, et il Parcourait la pièce avec des mouvements d'inquiétude et d’impa. tience, 11 était ANIeUx et hésitant, et cela s'expliquait. Les lieutenants de Police, parmi les mille et un désagré-

se) IR

ments de leurs charges, mettaient au premier rang Ja fâcheuse attribution de surveiller les princes du Sang et les membres de Ja famille royale. 11 SaVälent que ces hauts Personnages, dès qu'ils en etaient instruits ou qu'ils le devinaient, en "ssentaient du dépit, qu'ils ne se gônaient pas POUT aise passer nux dépens de qui les rendait l’objet d'un serveillance commode.

“IF était rare, d'in heuter nt de police de cette époque, qu'un service de Se stre ne fût pas récompense par des avanies très directes, après les réconciliations plâtrées des puissances ennemies. Le sacrifice d'un subalterne est une de ces Miévreries dont on ne se fait pas faute, et qui Compie au premier rang des réparations d'honneur, que, d'une Part, on exige toujours, et que, de l'autre, on accorde volontiers. *

“ Corbleu! dit Le lieutenant de police en s’arrêtant avec un geste de colère, tout se réunit done aujourd'hui Pour rendre la situation plus difficile! Ces indéchitfrables affaires de Poulailler, cet attentat Commis sur Ja fille de Dagé, cette nouvelle histoire de Pologne qui me met dans la position la plus délicate! | Que faire ?

Puis après un silence :

“IT faut agir, cependant!" fepril M, Levy

Et il avit: ViOicurment un cordon de sonnette.

Page 1