‹ Cotillon II [microforme]Chapitre 37 sur 44 · LES OEUFS · texte numérisé non relu

LES OEUFS

L'ancienne rue du (‘imetière-Saint-André-des-Arts, est aujourd’hui, une petite voie étroite, sinueuse, qui conduit de la rue de lEperon à la place Saint-André des-Arts et se nomme la rue Suger.

Au siècle dernier, ectte petite rue qui avait les mêmes débouchés était habitée, comme bon nombre de rues avoisinantes. par des me.nbres du Parlement. La plupart des maisons, encore debout à l'heure où j'écris ces Hignes, ont conservé leur cachet d’hôtel magistral.

En 1745, deux maisons seulement, sur tout le côté droit de la rue, étaient habitées par plusieurs locataires. C’étaient les deux dernières avoisinant la place.

L'une, la dernière, était élevée de cinq étages surmontés de combles et percée de quatre fenêtres en façade, luxe alors fort peu répandu.

L'autre maison, beaucoup plus basse, ne comptait que deux étages et les greniers. Celle-là semblait prée à être écrasée entre sa gigantesque voisine de droite et les lourds bâtiments de l'hôtel d’un conseiller de grand’chambre placé à gauche. (Cependant, quoique extrémement resserrée, l’humble maisonnette pouvait exister, car elle avait son âme; c’est-à-dire son locataire.

Ce soir-lé !a fenêtre, la seule et unique fenêtre de son : Premier étage était éclairée, tandia que toutes les autres habitations de la rue étaient plongées dans une obscurité complète,

Minuit venait de sonner: la porte de la maison s’entr'ouvrit, et une tête noire se glissa par l’entrebâillement, tandis que le corps demeurait dans l'intérieur, La tle se tourna trois fois alternativement de droite à gauche et de gauche à droite : puis elle se retira, et la porte se referma sans le plus léger bruit.

Cette tête, au nez | rochu, au front OSsCux, au menton pointu, à la bouche rentrée, aux pommettes saillantes, au crâne recouvert d'une chevelure qui pouvait passer facilement pour de la laine à matelas mal cardée, cette tête percée de deux petits yeux ronds et attachée à un col, dont les nerfs semblaient autant de cordes puissarnment tendues, était celle d’une femme de quarante à cinquante ans. Le COrps était grand, sec, maigre, os SCUX, NETVEUX et avait pour base une paire de pieds dont un enfant de l'Auvergne eût été fier,

Le costume consistait er, une jupe de laine avec un corsage de gros drap ressemblant plus à un vêtement d’homme qu'à un habillement de femme.

Quand elle eut retiré sa tête et refermé la porte d’entrée, la femme se trouva dans un couloir très étroit, aboutissant à un escalier plus était encore qui se dressait verticalement au fond. Une large raie lumineuse indiquait à droite, près de la première marche de l'escalier une porte entrebâillée. La femme poussa la porte et pénétra dans unc salle basse éclairée par une grosse lampe.

Cette salle, meublée très simplement, était garnie d’un bahut, d’un buffet, d’une table, de six chaises et d’une boîte à pain, le tout en chêne uni. Une grande cheminée dans laquelle brâlait un feu vif, el une horloge accrochée à la muraille, coucou primitif avec ses

chaînes supportant des poids et son tic-tac de moulin à vent, complétaient l’ensemble de l’ameublement qui ne brillait certes pas par l'élégance.

Une grosse inarmite de terre, d’où s’échappait par lentrebâillement du couvercle une fumée odoriférante et des bouillotes, des 7 uguenotes, comme on disait alors, entouraient le fover.

Un homme était assis devant la table placée au centre, et il soupait avec un entrain et une dextérité dénotant un estomac supérieurement constitué et un appétit dans tout son éclat.

Cet homme pouvait avoir de trente à trente-cinq ans. Sa taille devait être élancée et haute. Son visage était loin d'être beau: traits heurtés, nez apratf, teint bourgeonné; menton fleuri, lèvres d’un rouge bleâtre, cheveux plats de nuance indécise: la physionomie eñt été presque repoussante si la laideur n’eût été amoindrie par une expression de bonté, de franchise et d'amabilité que la satisfaction du repas pris rendait encore plus enjouée.

Le costume était celui d’un bourgeois aisé en demideuil: habit et culotte de drap noir, gilet et bas de laine gris, cravaie blanche; le tout en étoffe solide et sans aucune prétention à l'élégance.

La seule sing:' ité du costume était un ruban noir étroit, passé autour du cou, retombant sur la poitrine, comme un ruban de commandeur, et portant à son extrémité un petit bouquet de plumes de dindon, noires, attachées avec une ganse de laine rouge.

Ni le soupeur était seul à table, ii ne devait cependant pas être l’unique convive attendu, car il y avait de chaque côté de son couvert trois autres couverts dressés; mais pas un seul de ces six couverts n’indiquait qu’il eût encore servi.

Au centre de la table était une énorme corbeille contenant une grande quantité d'oeufs de tailles différentes,

et divisés en groupes distingués, entre eus. par ia di- ‘ersité des ornements qui décoraient la coquille.

Le grand panier avait scpt cases, toutes partant de son sommet à sa base

Là première contenait des oeufs blancs entourés d'une bande noire se croisant avec une hande rouge.

La seconde contenait des oeufs dont la coquille était entièrement dorée.

La troisième, des oeufs dont la coquille était revêtue d’une teinte de brun rouge qu la recouvrait entièreinent.

Lu quatrième case renfermail des oeufs (normes entourés d’une bande vert-clair toute parsemée d'étoiles d'or.

La sixième, des oeufs à la coquille argentée,

La septième, des oeufs entièrement noirs.

Le nombre des ceufs n'était Pas en quantité égale dans chacune des cases. Celle qui en contenait le plus était la cinquième, c'est-à-dire Ja troisième à la gauche de Ja première,

Celle-ci, la première, était placée précisément en face du couvert occupé par le soupeur. Chacunc d s autres cases se trouvait correspondre à ur. des autres couverts,

L'homme vêtu de noir et de gris avait done en face de lui la case de la corbeille contenant les oeuts blanes entourés d’une bande noire se croisant avee une autre bande rouge vif.

Le soupeur avait naturellement devant Jui une assiette et une verre. De chaque côté du verre était une bouteille de forme bizarre: puis, dominant le verre, un petit perchoir, sorte de joujou d'enfant, construit exac= tement comme un perchoir mobile de poulailler. Sur ec perchoir était un petit animal de l’ordre des gallinacées.

C'était un petit dindon, gros °omme une caille, mais imité avec une adresse merveilleuse,

Le dindon perché regardait fisement, avee se: voux d'émail, le soupeur qui lui faisait face.

Devant chacun des autres couverte iNoCCUpes, il y avait un perchoir semblable, mais le perchoir était vide,

Entre la ligne formée par les perchoirs et la corbeille contenant les oeufs, il v avait un large espace vide, comblé, devant le soupeur, par un grand plat contenant un mets suceulent auquel homme, vêtu de noir et de gris, semblait faire le meilleur aceueil,

Au moment où la femme, qui venait d'interroger la rue, rentrait dans le salle du rez-de-chaussée, l’homme tenant de Ja main gauche ur colossal pain rond, appuyé contre sa poitrine, était occupé à trancher, à l’aide de l’autre main. un morceau que n‘eût pas dédaigné Gargantua.

“Eh bien? dit l'homme en achevant son oeuvre à l'aide d'un héroïque effort,

—Rien! répondit la femme.

—Quoi! renrit Ic soupeur sans lever les veux de dessus son assiette, personne ?

—- Personne !

—Ah ça! je vais done souper seul cette nuit ?

—T'en piains-tu, Coq-d’Inde? demanda la femme qui, enlevant d’une main le couvercle de la marmite, agitait de l’autre une cuillère dont le manche avait trois pieds de long.

—Tu sais bien que je ne me plains jamais, Léonarde, quand c'est toi qui fait la cuisine!

—Cogq-d'Inde, prends garde! si tu tournes trop à la graisse, tu finiras par être bon à rôtir.

—Léonarde! si je dois être cuit, j'aimerais mieux être rôti à la broche qu'être grillé sur la fournaise de M. de Paris.

—Tu n’aimes pas sa cuisine, à celui-là ?

— Non, je l’avoue.

—Cependant ce qu'il fait, il le fait bien. Demande

plutôt à Galius qui a fait sa tournée de pilori le mois dernier. Il dit qu'il n’y a que M. de Paris pour ces sortes de choses.

—J'aime autant que Gallus aille aux informations que moi. Quant à M. de Paris, je n'aurais aucun plaisir à le rencontrer en Grève, même autre part. Je tiens à ce que la distance qui nous sépare soit plus lon- Eu qu'un bout de corde! ”

Léonarde haussa les épaules :

“Ban! dit-elle, tu sais que si tu te conduis bien tu n'as absolument rien à craindre, Puisque tu es Coq, et quand tu aurais autour de toi tous les bourreaux et tous Ice tourmenteurs de France et de Navarre, le bras me- PaÇant et la torture prête, tn pourrais être aussi Calme °T aussi tranquille que tu l'es en ce moment.

C'est vrai! dit Coq-d’Inde en secouant la tête. Le chef l'a dit, et ce qu'il dit... c’est plus sûr que ce que dit le roi,

— Oui, reprit Léonarde. celui que le chef a menacé de mort meurt! celui dont il a assuré l'existence vit! Et tu le sais, Coq-d’Inde! Sans Jui, où serais-tu donc à cette beure ?

—Prisonnier et maudit, je serais mort! dit Coqd’'Tude avec émotion. Grâce à lui, je suis vivant, libre, el j'ai reçu la bénédiction de ma mère. Aussi, je te le jure, Léonarde, si demein il fallait me faire couper en Morceaux pour voir sourire le chef, j'irais, joyeux, au supplice !

—Mais, reprit Léonarde en changeant de ton, comment se fait-il que tu sois seul ici cette nuit!

—Je ne sais! répondit Coq-d’Inde.

—C'est étrange!

—Quelle heure est-1], Léonarde ?

—Minuit sept minutes, mon fils.

— Alors je ne voudrais Pas, à cause de ces sept minutes, être dans la peau de Tête-Vorte.

— Pourquoi ?

— Tiens! le chef doit être sept fs iécontent, et le diable sait ce qu'en vaut une seule.

— Tes épaules en ont gardé souvenir 2

Cog-d'Inde fit un geste affirmatif aecopagné d'une

grimace expressive, En ce moment un ert très léger de Rokor:.) ruenti dans la salle

Lé: narde s’approcha du bahut et prit un long tuyau de soie qui pendait Je loùg du meuble. Elle porta à se lèvres l'oritice du tuyau, puis ses joues se gonflèrent et elle parut souffler.

Elle se recula. et abaissa le tube en écoutaüt. Un second kozoriko, plus aigu que le premier se fit entendre.

“ Cest CoqgDoré!” dit Coq-d’Inde.

Léonarde alla ouvrir la porte d'entrée, Un homine enveloppé dans les plis d’un grand manteau pénétra rapidement dans la salle: il portait, plantée dans la ganse d'or de son tricorne, une magnifique plume de faisan d'or, et une longue épée pendait à son côté.

En entrant, il jeta son manteau sur une chaise et 1l découvrit un riche et élegant costume militaire, qui seyait à merveille à sa mine eârontée, à son regard flamboyant et aux deux longues moustaches à crocs qui cachaient sa lèvre supérieure.

“ Bonsoir, Coq-d’Inde! dit-il.

—Bonsoir, Coq-Doré! répondit Coq-d'Inde sans se lever.

—Corps Dieu! j'ai faim!

— Alors, à table ! ”

Coq-Doré prit la première place à la droite de Cogd'Inde, celle précisément en face de la case de la corbeille contenant les oeufs dorés.

“ Sers-moi ton meilleur, Léonarde, vieux cordon bleu du diable!” cria Coq-Doré en dépliant sa serviette.

IT n'était pas assis, qu’un claquement sec se faisait entendre et que, sur le perchoir vide placé devant son as-

Sietté, apparaissait un charmant faisan doré, de la méme grosseur que le dindon qui 8e pavanait en face de Coq-d'Inde,

Léonarde déposait un plat fumant sur la table,

“ Cornes de Satan! reprit Coq"Doré en se servant et en faisant résonner les éperons de ses bottes molles, je croyais être en retard ce soir. mais, Ventre-Mahon! je sus 6H avance, au contraire ! ”

Et il désisnait du regard les antres places vides.

“Où étais-tu ce soir ? demanda Coq-d’Inde.

—{hez les Poulettes,

—A\h! ah! tu dois être monté en rapports ?

— J'en ai plein mes poches. Ces charmantes poulettes n'ont rien à refuser à leur Coq, depuis la camériste de Mme de Flavacourt, la cinquième demoiselle de Nesles, que le due de Richelieu voudrait faire héritière de ses quatre soeurs, jusqu'à la confidente de Mlle de Charolaïs, et à la soubrette de la présidente de Pincourt, elle qui au dernier bal masqué de l'Opéra, a pris pris M. de Bridge pour le roi. et qui s’est laissé prendre...

— Et que sais-tu de nouveau ?

—Bien peu de chose.

—Mais encore ? ?

— Qu'il y a eu une jeune fille enlevée il ÿ a une heure.

+-Où cela ?

—Au Moulin de Javelles.

—Qui était-ce ?

—La jolie Pauline, la fille de Sorlier, le marchand de bric-à-brac de la rue de: Poulies. Elle a été mariée ce matin à Cormart. le quincaillier du quai de la Ferraille, et enlevée ce soir, à dix heures, en plein bal de noces, par le comte de Laval, aidé de MM. de Charolais ct de Lauzun, déguisés tous trois en mousquetaires, jls avaient une troupe avec eux.

—Et ils ont enlevé la jeune mariée ?

st

—Ce n'a pas été long. La noce Etat petriliée: je l'ai pu agir: j'avais ordr de ‘demeurer inactif cet nuit pour tout ce qui ne concernait pus l'affaire dont j'étais spécialement chargé.

Mais, quand tu ra onteras cola. ue dira le chef:

—J'ai obéi aux ordre r'UÇUS.

— Laisser accomplir un acte de violence devant l'un ar nous, sans qu celui-là frappe l'oppresseur, c'est méconnaître la volonté du chef!

—Ce serait iméconnaître plus encore cette volonté si on n'en suivait pas l'expression à la lettre: j'ai obéi aux ordres reçus, et, à ra place, tn aurais fuit, Cog-d'Inde, ce que moi, Coy-Doré, j'ai fait!

—Silence!" dit Léonarde.

On écouta: un second chant de coq retentit doucement. Léonarde S'approcha du bahut: elle prit le tuvau de soie et l'appuya sur ses lèvres.

Quelques instants après un second lokoriko retentissait, Léonarde entr'ouvrait la porte d'entrée et un homme entrait dans la salle.

Celui-à, à l'encoture épaisse, à la tète carrée, aux mains noires et calleuses, portait le costume exact des forts de la Halle. Allures et manieres étaient celles d’un homme du peuple. Il jeta son grand chapeau à bords plats, qui alla rouler dans un coin de la salle,

Bonsoir!" dit-il brutalement, avec une grosse Voix cnrouée,

Et il alla s'axeoir deux places au-dessus de Coq- Doré, laissant entre eux une place vide. I] portait à la boutonnière de sa veste un petit bouquet de plumes grises.

“Eh! Léonarde! eria-t-il, du vin! ja! soif. ”

nach: vait pas de prononcer ce dernier mot, qu'un raquement retentissait encore, et que, sur k perchoir placé devant Jui, apparaissait, chandemen: emplumé, un coq pattu à pattes courtes, épaisses, larges et poilues.

En face du nouveau venu était lu case des oeufs de couleur jaune mais. Ctuit la case la moins bien garnie,

—" "Tu as reçu Un Coup près de l'oeil gauche, Cogq- Patta, dit Cog-Doré en regardant son compagnon,

Oui, répondit Cog-Pattu, mais si Jj ai reçu un COUp, jen ai rendu quatre,

- —Je m'en rapporte à toi, Et qui t'a donné ce coup?

— [Un mousquetaire du roi à qui j'ai brisé quatre dents,

— OÙ cela ?

—Au Moulin de Javelles,

-{juand donc ?

— 1 n'y a pas une heure,

— Fu v étais donc?

—J'assistais aix noces de Grandsuisard, le porteur de farine de la rue des Deux-Ecus. Nous dansions quand nous avons entendu des cris. C’était une marié d'une autre noce que des mousquetaires enlevaient, Ils étaient armés, mais nous avons pris des bancs, des broches et des bâtons, et mes poules ont agi si proprement, que nous avons repris la fille à Sorbier pour la rendre à son mari.

—Ah! vous l'avez reprise, dit Coq-Doré. Vous avez agi après mon départ,

—À quelle heure estu parti?

—A onze heures précises, j'avais l'ordre.

Et j'ai agi, moi, à onze heures dix minutes; J'avais l'ordre aussi.

—Tu savais done ç: qui aurait lieu ?

— Oui. Le chevalier m'avait donné mes instructions, el tout s'est exactement accompli ainsi qu’il l’avait dit.”

Les trois hommes se regardérent mutuellement avec une €xpressior d'admiration et d'étonnement.

“Et reprit Cog-d’Inde, quel a été le résultat de cette affaire.

—L'exaspération des bourgeois et des convives contri Lai les grands seigneurs, répondit Coq-Pattu.

S1 j'avais voulu, j'aurais fait autant de recrues que j'en aurais désiré; mais je ne...

—-Silence ! ” interrompit lonarde.

Page 1