‹ Cotillon II [microforme]Chapitre 39 sur 44 · LES SEPT COQS · texte numérisé non relu

LES SEPT COQS

L'étrange Personnage barbu et chevelu qui était exactement le même que celui que nous avons vu la veille sous le Pont-Neuf. près de l’arche de Ja Samaritaine, venait d'atteindre le palier du premier étage.

Il se tourna à demi en adressant un veste impérieux à Léonarde qui le suivait. ('elle-ci s’arrèta, L'homme ouvrit une porte et pénétra «ans une pièce, plus longue que large, prenant jour sur Ja rue par une seule fenétre.

Près de cette fenêtre était une vrande table chargée de papiers, et, devant cette table, était assis un homme enveloppé dan: les plis d'au grand manteau et le visage recouvert d’un masque de velours noir.

Celui qui entrait referma la porte: il marcha vers la table et s’assit en face de l'homme masqué.

“Il est minuit, dt'il; vous savez la vérité ? ”

L'homme masqué secoua la tête :

“Non! dit-il,

-—Rien ? vous ue savez rien ? s’écria l’homme avec un geste de menace,

— Rien encore, mais je saurai,

—Quand ? !

—Quand Tête-Verte sera ici.

— Et quand y sera-t-il ?

hs —

— Dans une minute au plus tôt: dans une heure au plus tard,

Et la Brissauit ?

—ËÉlle est là-haut!”

L'homme au HAsSqUe désigna du geste la plèc située à l'étage supérieur.

“ Faites-la venir! reprit le personnage qui parlait avec un \érilable ton de commandement:

L'homme masqué s'était levé et il allait se diriger vers la porte, mais il s'arrêta après uv léger moment d'hésitation.

“Chevalier, dit-il, avez-vous toujours confiance en moi.

Confiance absolue, mon cher C... Vous le savez bien,

-— Alors procédez comme je vais vous l'indiquer. Le voulez-v

—Dites ! que faut-il faire ?

—Cher maître, reprit M. C en se rapprochant, il \ a, dans cette affaire de Sabine Dagé, un côté mystérieux qu'il faut absolument que nous éclairions. En mettant même à l'écart la question d'affection, il est urgent, pour notre bien à ions, que nous sachions la vérité. Qui a commis ee crime ? Pourquoi l'a-t-on commis ? Comment se fait-il qu'à Paris il puisse se passer un tel fait sans qu'aucun de nous en soit instruit? Notre organisation est donc mauvaise ?

—Ce que vous dites-là, mon cher C. m'affermit encore dans mes convictions Cette pensée que vous exprimez m'est venue, et j'a ..s mes mesures en conséquence.

—Ah! fit M. € avec une expression d'étonnement,

Oui, car depuis deux mois il s'est passé des choscs étranges que seul je connais, Cette nouvelle affaire de Sabine Dagé m'a plus affligé qu'elle ne m'a surpris. J'ai un ennemi puissant, mais inconnu, mystérieux...

—Que dites-vous done :

—Ce qui est... Mais, reprit l'interlocuieur de C en changeant de ton, je vous exXpliquerai tout plus tard,

OH YeOiS d° abord ai present et mettons le temps à broit.

À vos ordres

— Vous savez co qui a eu lieu ee soir au Moulin de

Javelles ?

Oui: l'affaire de Pauline Sorbier

—Précisément : cela nous Sert merveilleusement, avouiez-le!

-Nans doute,

Cela prouve ensuite que, lorsqu'il ne s'agit pas de choses ni d'affaires qui me touchent personnellement, mes re nseluneme nts sont précis ef arrivent à tenips,

—C'est vrai.

Ce point est important à établir.

—Et vous concluez:

—{Que j'ai un ennemi puissant, acharné, np'acable, mais profondément "YStérieux et absolument ine onnu.

—Î faut déchirer Ja profondeur de ce “mystère ct connaître cot inconnu.

Île faut pour notre sécurité à tous, ”

Un silence régna durant quelques minutes dans Ja pièce.

Maintenant, parlez! reprit l'homme qui s'exprimait avec l'accent impéric ux d'un chef, Que vouliez-vons me conseiller de faire ?

—Ïnterrogez d'abord et Siecessivement les Coqs qui vont vous adresser lours rapports: puis faites parle r la Briseault, Le te PS passé à ces interrogatoires permettra à Téte-Verte d'arriver, et quand il parlera, Ini, vous SCreZ amene, par ce que vons avrez appris précédemment, à connaître la vérité tout entière. Du moins. je le Croyais, mais ce que vous venez de me dire change ma conviction

N'importe! je procéderai ainsi. Faites monter en prenner Coq-d'[nde. ”

C alla ouvrir la porte: Léonarde tait accroupie sur le palier.

“Coy-d'Inde!” Jui dit-il.

La vieille femme se redressa et elle descendit les marches de l'escalier avec une vitesse de chatt s’élan- Cant sur sa proie,

Quelques secondes à peine écoulées, Coq-d’Inde apparaissait

“ Entre! ” Jui dit C.

Coq-d'Inde s’inclina profondément.

“Ton rapport de la nuit dernière? dit celui auquel (avait donné le nom de maître.

—Le voici, ? dit Coq-d'Inde en présentant une grande feuille pliée en hvit et recouverte d'une écriture fine et serrée,

Le maître prit le papier et l'ouvrit, Il parcourut avec un regard rapide Je manuscrit. qu'il reposa ensuite sur Ja table,

—“< Tu ais la nuit dernière dans la rue des Rosiers ? dit-il.

— Oui, monsieur le chevalier, répondit Coq-d’Inde, j'etais avee neuf poules dans les jardins du cloître des Blanes-Manteaux.

— Où étais-tu posté ?

——A l'angle de Ja rue Vicille-du-Temple.

“Tu es resté là jusqu'à l’hrure où le signal a été donné ?

— Oui; je n‘ai quitté mon poste qu'au moment ou la première flamme a jailli au-dessus de l’hôtel de Charolais.

——A quelle heure avais-tu été placé là ?

—AÀ dix heures.

—Qui as-tu vu passer dans la rue Vieille-du-Temple où dans les autres rues ?

—De dix heures à minuit, quelques bourgeois attardés paraissant trembler fort; tous ont payé le droit de Passage sans tenter la moindre résistance. A minuit, le guet à fait patrouille. De minuit à deux heures et demie, il n'est absolument passé personne,

—Tu en es sûr?

J'en réponds sur ma tête. De deux heures et demie à trois heures sont passés deux honunes dans la rue des Rosiers; ces hommes venaient du cul-de-sac Coquerel; ils ont suivi la rue des Rosiers dans toute sa jongueur, puis ils ont tourné à droite, prenant la rue Vieille-du-Temple.

-—Îls ont payé droit de passage ?

— Non.

—-Pourquoi.

—C’était deux ouvriers pauvres.

—Et ils remontaient la rue Vicille-du-Tempie ?

—Oui, ils marchaient d'un pas assez lent dans la direction de l'hôtel Soubise, ”

Le maître on le chevalier (puisqu'on lui donnait ces deux titres) regarda C!

“Ce qu'il dit est exact, dit C à voix basse; ces deux hommes, vêtus en ouvriers, ont été signalés à Ja même heure par Coq-Nain qui les a vus passer.

—Et as-tu vu d’autres personnnes ? demanda le maitre.

—Aucune autre jusqu’à l'instant où on n attaqué l'hôtel.

—Persmne où montant on descendant la rue, entrant dans une maison ou en sortant ?

—Personne, absolument personne! dit Coy-d'[nde avec un accent de conviction éincère.

—Bien! Reste Jà, au fond de la pièce, et attends mes ordres.”

Coq-d’Inde salua et sc recul: le maitre frappa sur

un timbre, La tête sèche de la viville Léonarde apparut dans l'entrebâillement.

® Cog-Naint” ditsl

Léonarde referma Ja porte. Onentendit le bruit d'un Pts rapide sur les marches de l'escalier : Cog-Nain entra. 2 Il salua comme avait salué Coqg-d'Inde, puis, se redressant, il attendit. immobile, qu'on lui adresût Ja parole,

“Où étaisstu Ja nuit derniere © demanda le maitre.

— Au cloître St-Anastase, en face des Blancs-Man- CAUX, avec dix poules et six poulets, répondit le gros petit homme en S'inelinant une seconde fois.

— Tu voillais À la fois sur In rue Veille-du-Temple, sur Ja rue des Francs-Bourgoois ef sur Ja rue de Paradis, alors ?

—Oui, maître.

—— A quelle heure as-fu 6t6 à ton poste ?

—A\ neuf heures,

—Qu'as-tu remarqué Jusqu'à minuit ?

— Rien d’extraordinaire, Des gens qui passaient cf auxquels je n'ai pas fait payer droit de passage, pu que J'avais reçu l'ordre de demeurer dans le cloître. À onze heures moin. un quart, le carrosse Qu due de Richelieu a Jlongé la ue des Francs-Bourgoois pour s'engager dans Eorue des Trois-Pavillons. La \oiture du prince de Lixen et celle du marquis de Créqui ont passé presque au méme Instant, suivant la méme direction. Elies allaient à l'hôtel Camarso.

—Tu les as fait suivre:

— Non, monsieur je chovali li je n'avais pas d'ordre à cet évard,

—Ensuite ?

—Fattendis Pinstant inc A minuit, j'ai laissé Six poules le Jong qu mur qui sépare le cloître de Phatel de Charojais, et je me suis embusqué dans la rue,

tie,

avec quatre autres, quelques instants après que la ronde du guet fut faite. De minuit à deux heures et demie du matin, il net absolument passé personne, Un peu après deux heures et demie sounées, deux ouvriers ont passé rue Vieille-du-Temple, remontant Ja Tue Vers l'hôtel Soubise.

—{eux que Coq-d'Inde a vus?” fit observer M, (!

Le maître fit un Nige allirmatif, et, se retournant vers Coq-Nain:

“ Ensuite? dit-il,

—Dix minutes après, j'aperçus dans l'ombre trois hommes venant de la re de Paradis. [ls traversèrent la-rue Vieille-du-Temple et s'engagèrent dans celle des Francs-Bourgeois. IS étaient enveloppés dans des manteaux élégants: ils avaient des tricornes walonnés, et ils semblaient fort gais. (‘étaient des employés de quelque fermier général, qui revenaient de souper aux Porcherons, Je donnai je signal juste au moment où ils longeaient le mur du cloître St-Anastase, Mes poules s'élancèrent : les financiers ne firent pas la moindre résistance: ils tremblaient comme des feuilles agitées par le vent,

—As-tu pris leur signalement !

Non, maitre,

—C’est un tort. ”

Et se tournant vers (:.

“Donnez done les ordres nécessaires pour que ces oublis n’arrivent plus, dit-il. 11 eat important de connaître tous ceux à qui nous avons affaire et dont nous pouvons nous servir.

—Je le ferai, dit C.

— Ensuite? continne! reprit le chevalier. Que firen tes financiers ?

—Îls payérent le droit, et ils continuèrent ienr route dans la direction de la rue Ste-Cathorine. Ja la:

Lan !

dis de vue dans les ténèbres, à la hauteur de l'hôtel Charolais, — Et ensuite ?

—Kien jusqu'au moment de l'attaque Personne n’a passé?

Personne absolument, ”

Le maître fit signe à Cog-Nain d'aller se placer près de Coq-d'Inde, puis, ouvrant la porte, il appela Léonarde.

—“* Coq-Pattu!” dit-il.

14 personnage demandé monta lestement et entra presque aussitôt.

Ta rapyort sur la nuit dernière! dit le maître.

—J'occupais la rue Barbette avec cinq poules et cinq poulets, ct la rue de Soubise avec aix poules et neuf poulets, répondit Cog-Pattu qui n'avait dû être nommé ainsi qu'à cause de la largeur écrasante de ses pieds. J'ai pris position à onze heures et demie du soir. A minuit, le guct à fait sa ronde. Depuis ce moment jusqu'à l'heure de l'attaque, il n'est passé personne.

—Personne dans la rue de Soubise et dans la rue Barbette? dit M. C.; mais dans la rue Vieille-du-Temple ?

— Personne, non plus.

— Personne, de minuit à trois heures et demie du matin ?

—— Absolument personne. ,

Alors, dit le maître, les deux ouvriers que Coqd'Inde et Coq-Nain ont vu passer dans la rue Vieilledu-Temple se sont donc arrêtés entre la rue des Francs- Bourgeois et la rue Barbette? Dans quelle maison ?

—-Dans aucune de celles situées entre ces deux rues, dit Coq Pattu. [1 y à huit maisons, et j'avais un poulet à chaque porte. Aucune ne s’est ouverte: il n’est entré personne de ce côté de la rue.

— Ni de l'autre, dit vivement Coq-Nain. Entre la rue Soubise et ja rue de Parad:s. il Y 4 cinq maisons. et

à chaque porte j'avais un poulet. Personne n’est entré, personne n'est sorti. ”

Le naître se retourna vers Coq-d’Inde.

“Tu entends, dit-il.

—J'affirme, dit Uoq-d’Inde, que de deux heures et demie À trois heures, deux hommes ont quitté la rue des Rosiers et ont remonté ja rue Vieille-du-Temple, dans la direction de l'hôtel Soubise,

—dJ'affinme que ces deux hommes ont passé effective. ment devant la rue des Francs-Bourgeois en remontant la rue Vieille-du-Temple, dit Cogq-Nain ; mais j’affirme aussi qu’ils ne sont entrés dans aucune des maisons bordant la rue Vieille-du-Temple, sur Je côté gauche, de la rue de Parad' à la rue Soubise,

—Et moi, repri Coq-Pattu, j'affirme que personne n'est entré dans : 1e maison du côté droit, et «re personne n'a passé rue Vieille-du-Temple, à « même heure, à la hauteur de la rue Barbette,

—“{ependant, dit M. C! si ces deux hommes ont franchi la rue des Francs-Bourgeois, en suivant la rue Vieille-du-Temple, il faut ou qu'ils aient continué leur route où qu'ils soient entrés dans une maison de la rue,

—J’ai dit la vérité! dit Coq-d’Inde,

—Moi aussi! dit Cogq-\ ain.

Moi de même!” ajouta Coq-Pattu.

Les deux hommes se regardèrent.

“ L'un de vous ment ou se trompe!” dit le chevalier.

Les trois hommes firent un même geste comme pour jurer que chacun d’eux disait Ja vérité.

“ Cependant, reprit le chevalier, monsieur a raison : si deux hommes ont franchi la rue des Francs-Bourgeois en suivant la rue Vieille-du-Temple, il faut, ou que ces deux hommes aient continué leur route, et par conséquent aient passé devant la rue Barbette, ou qu’ils soient entrés dans une des maisons bâties rue Vieille-du-Tem- Pie, entre ces deux rues ad jacentes, Cela n’est pas à

discuter ni à contester : 1} ot impossible, matériellement impossible que ce soit autrement

—Les deux hommes ont remonté Ja rue Vicillo.qu. Temple! di Coq-d'Inde. on fuis encore une fois serment.

—<{'es deux hommes ont traversé la rue des Francse Bourgeois pour suivre là rue Vieille-du- Temple, moi aussi j'en fais encore serment! dit CogeNain,

—Et je jure, moi, sur ma damnation éternelle, qu'au Cun homme n'a passé à cette heure que Vicille-du-T'erple, à la hauteur de la ruc Barbette, s'écria Coqg-Pattu, et n'est entré dans un Maison du côté droit!

—\1 dans une maison dn côté gauche! ajouta (C' «= Nain.

Les trois hommes jaraisstient parler avec Ja plus grande loyauté,

Le chevalier les regarda longnement en silence.

mn mt,

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