L'ENIGME
Le chevalier fit un geste de violente impatience, et se tournant bruso nent vers M. C:
“ Cog-lago es il arrivé?" demanda-t-il,
M. C se précipita vers la porte qu'il ouvrit lestement.
Oui! dit-il après avoir échangé quelques paroles avec Léonarde,
Qu'il monte à l'instant même. ”
Une minute ne s'était pas écon" qu'uu quatrit personnage de très grande taille 1. on entrée dans la pièce,
Cet homme, au teint brun, à la cheveiure d'un noir de Jais, aux traits fins et nettements dessinés, avait en lui un cachet oriental que ne démentait pas absolument son Costume bizarre qui tenait à la fois du hongrois et de l'allemand.
Ce costume était de couleur verte. très serré à la tail. le, et dessinait à merveille cette Structure digne d'Hercule, T1 portait des plumes vertes sur son chapeau,
“ Tu étais à l'hôtel d’Albret la nuit dernière ? demanda le maître ; tu étais avec deux poules dans les combles de l'hôtel ?
—QOui, monsieur le chevalier, dit l’hercule en secouant sa grosse tête.
—Jusqu'à quelle heure es-tu resté dans les combles ?
—Jusqu’à une heure du matin.
—{Où étaient tes autres poules ?
—Six étaient au rez-de-chaussée de la première maison de la rue des Trois-Pavillous. J'ai veillé à l'angle de la ruc.
— Et qu'as-tu vu?
—De une heure du matin jusqu'à l'heure de l’attaque?... Personne.
—Personne! .. s’écria Cog-Nain. Et les trois hommes qui à trois heures moins un quart ont descendu la rue des Franes-Bourgeois ?
—"Frois liommes! répéta C'oq-Iago avec étonnement.
—Oui, trois hommes vêtus en finaaciers, enveloppés dans de grands manteaux et coiffés de tricornes galonnés.
— Is ont passé dans la rue des Franc-Bourgeois à trois heures moins un quart ?
—À telle enseigne qu’ils m'ont payé droit de passage ; et j'étais sous le mur du cloître St-Anastase, c’està-Cire au bout de la rue donnant sur la rue Vieille-du- Temple.
—Et moi j'étais à une heure, dans cette même rue, au coin de celle des Trois-Pavillons, en face l'hôtel d’Albret, et je n'ai vu passer personne, je le jure !
—Mais, dit M. C dont les regards étincelaient à travers les trous du masque de velours, mais la rue des Francs-Bourgeois, de la rue Vieille-du-Temple à la rue des Trois-Pavillons, n’est bordée que par le cloître St- Anastase, l'hôtel Charolais et l'hôtel d’Albret. Les trois hommes, en entrant par un bout, ont dû sortir par l'autre, à moins qu'ils Le soient entrés dans l’une de ces trois habitations.
—Îs ne sont pas entrés dans le cloître St-Anastase, dit Coq-Nain, je les ai vus se diriger vers l’hôtel de Charolais.
—Tls n’ont pas pénétré dans l'hôtel d’Albret, dit Cogq- Tago, je n’ai vu personne, je le répète.
—Léonarde ! ” appela le maître.
La vieille femme entra.
“Tu étais dans les cuisines de l'hôtel de C'harolais, dit le maître; c’est toi qui as mis le feu. Depuis le départ du comie, qui est entré à l'hôtel ?
—Le comte est parti à neuf heures, dit Léonarde. A dix heures et demie, l’intendant et je valet de chambre, qui étaient sortis, sont rentrés. A partir de ce moient, il n'est plus entré personne dans l’hôtel.
—Et est-il sorti quelqu'un ?
—Personne ! ”
C fit un violent mouvement d'impatience, Le maître le calma du geste.
“ Appelez Coq-Doré! ” dit-il.
L'homme, qui portait une plume de faisan jaune doréc plantée dans la ganse de son tricorne, apparut sur le seuil. Son costume, si élégant et si splendidement riche, écrasait celui de ses camarades, à l'exception de celui de Coq-lago, et il avait un air de supériorité indiquant une position plus élevée, Il s’avança en saluant.
“Tu as occupé cette nuit, avec vingt poules, la rue des Quaire-Fils et la rue de la Perle, lui dit le maître ; tu as donc veillé de l’hôtei Soubise à l’hôtel Camargo ? ‘ —Oui, répondit Coq-Doré.
—De minuit à l'heure de l'attaque de l'hôtel, qu'as-tu vu?
— Rien autre que l'affaire de la jeune fille, à trois heures du matin.
—De minuit à trois heures du matin?
— Il n’était passé personne rue Vieille-du-Tample, soit montant, soit descendant. personne rue des Quatre- Fils, personne rue de la Perle.
—Mais la jeune fille ?
ET
—Elle venait probablement de l’autre côté de la rue, je ne l’ai pas vue.
—Ët celui qui l'a frappée ?
— Non plus.
—C’est impossible! Coq-Pattu déclare n'avoir vu personne, absolument personne du côté de ia rue Barbette et de la rue Soubise.
—Maître, voici comment les choses se sont passées. Il était trois heures, et depuis minuit, moment où nous étions tous arrivés à notre poste, pas un être humain n'avait passé sous nos veux. Il neigeait abondamment, mais mes poules étaient fort rapprochées, de sorte qu'il était lmpossible qu'on pût passer sans qu’elles vissent qui passait. Au moment où trois heures sonnalent, j’entendis un bruit sourd comme celui causé par la chute d'un corps sur la neige, et un cri aigu suivi d’un gémissement. J’allais m'élancer, quand les fenêtres de l’hôtel Camargo s’ouvrirent soudain et un flot de lumière jaillit dans la rue. Mes poules et moi étions blottis dans nos cachettes. Des valets apparurent, portant des flambeaux, des torches et des lanternes. Avec eux marchaient le marquis de Créqui, le vicomte de Tavanne ct le prince de Lixen. Aux fenêtres étaient Mlles Quinauli, C'amargo, Salé, Dumesnil, Gaussin. Ils regardaient et cherchajient. Rampant sur la crête du mur du jardin de l'hôtel, je les suivis. Ce fut devant Fhôtel Soubise, presque au coin de la rue des Quatre- Fils, dans la rue Vieille-Qu-Temple, que Je vicomte de Tavanne trouva la jeune fille évanouie et baignée dans son sang. [ls l'emportèrent, Désirant connaître les causes de l'événement, quand je fus libre, j’examinai la place. 1] n°v avait aucune trace de pas sur la neige autour de l'endroit où était tombée la jeune fille, Je levai les yeux: dans cette partie de l'hôtel il n’y avait aucune fenêtre. Mes poules n'avaient vu passer personne. Comment cette femme se trouvait-elle là bles-
ee
er
sée, sans qu'on pût voir aucune trace de sa venue ni de celle de celui qui Pavait frappée ?... Voilà ce que je ne
. Pouvais m'’exnliquer et ce que je ne m'explique pas i À
encore, ”
Le maître fit signe aux cinq Coqs et à JXonarde de s'approcher.
“Ainsi, dit-il, la nuit dernière, de deux heures et demie à trois heures du matin, deux hommes ont disparu rue Vicille-du-Temple, de la rue de Paradis à la rue Soubise sans qu'on puisse savoir ce qu'ils sont devenus ; trois hommes, ont également disparu dans la rue des Francs-Bourgeois sans quon puisse être renseigné sur leur sort. Enfin une femme a été blessée et trouvée inanimée et ensanglantée sur la neige et secourue par des nains étrangères, et cependant il y avait cinq coqs ef cinquant-huit poules qui veillaient dans ce quartier, gardant tous les abords! ”
Le maître croisa ses bras sur sa poitr:.e en promenant autour de lui un regard terrible :
“Comnient expliquer cela ! ” reprit-il après un silence.
Il y eut un moment d'hésitation. Tous se regardaient mutuellement avec une expression Vinquiétude mêlée de méfiance et de curiosité.
Coq-Doré prit la parole :
“Que le maître pense ee qu'il peut penser et qu’il punisse s’il veut punir, dit-il, mais j'ai dit la writé, je le jure!
—Moi aussi! Moi aussi! dirent avee un même élan les autres coqs.
— Faites le serment!” dit M. C.
Coq-Doré s’avança. Le maître avait tiré de sa ceinture un poignard à lame courte et aiguë et divisée à son centre par une rainure faisant sillon profond.
Coq-Doré étendit la main au-dessus de la lame nue:
“Que le poison mortel dont ce fer est imprégné pé-
nètre dans mes veines, dit-il d’un voix grave, si je ne dis pas la vérité! ”
Coq-d’Inde, Cogq-Nain, Coq-Iago, Cogq‘Pattu et Léonarde répétèrent successivement le même serment, la main éter.due sur Je poignard.
Quand ils eurent achevé, le maître replaça le poignard dans sa ceinture, puis faisant signe de la main:
“ Descendez et attendez mes ordres ! ” dit-il.
Les cinq Coqs accompagnés de Léonarde, quittèrent la pièce et la porte se referma sur eux.