TROISIEME PARTIE
E véritable roi de France était alors Étîenne- Françols, comte de Stainville, duc deChoiseul) pair du royaume, colonel général des Suisses, ministre de la guerre et des affaires étrangères. Il avait dû son entrée aux affaires et sa puissance à la précédente maîtresse du roi, cette Pompadour intelligente et artiste, et qui sut au moins montrer dans sa coupable élévation une dignité et une grandeur qui peuvent être non sa justification, mais au moins quelque peu son excuse. C^est sur ce personnage actif, habile, expérimenté et en même temps brillant et léger, que reposait tout le système gouvernemental, et le roi avait en lui une telle confiance^ et d'autre part il éprouvait un tel dégoût du travail et une si grande lassitude des choses sérieuses, qu'il laissait
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depuis longtemps à son ministre et à sa maîtresse le soin et la direction générale des affaires. Louis XV ne pouvait se passer de Choiseul, et Choiseul devait se croire invulnérable parce qu'il se savait indispensable. En effet, outre le besoin qu'il avait de lui, le roi ressentait pour son ministre une sympathie que l'adroit Choiseul avait l'art d'entretenir par d'ingénieux compromis qui^ a]rant l'air de concessions faites à l'amourpropre du roi, donnaient au souverain l'apparence d'une initiative personnelle qu'il n'avait jamais guère eue, et qu'il était alors moins que jamais capable d'avoir.
Certain de sa force^ menant de firont. toutes les affaires, premier ministre, roi véritable, Choiseul avait un grand défaut qui lui valut ses meilleurs ennemis : il était fier, hautain^ arrogant et même insolent. U savait si bien que la France c'était lui, qu'il éprou* vait le besoin de le faire sentir à tout le monde, et son absolutisme ne pouvait se faire à l'idée d'une contradiction. Aussi l'avènement de la nouvelle maîtresse ne lui causa-t-il, à son début, aucune inquiétude ; son abjection même, l'obscurité de son origine, l'impossibilité de faire admettre publiquement à la cour une fille de rien, sortie des plus mauvais lieux, étaient pour le Qïinistre de sûrs garants de l'éphémère durée du nouveau caprice royal. Cette liaison lui inspira
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donc tout d'abord un grand mépris et une parfaite insouciance. Mais il n'en fut pas de même de la duchesse de Grammont, l'altière et impérieuse sœur du ministre, et que le dépit et la jalousie devaient, dans la guerre qu'elle allait livrer^ pousser aux plus condamnables extrémités. Mieux que son frère, elle com^ prit dès le premier jour que son rôle était fini, et qu'à moins de plier, de se faire humble, petite, basse, et de. s'agenouiller sous la honte aux pieds de l'idole nouvelle, il fallait lui céder tout à fait la place et disparaître à jamais devant elle. Mais elle ne voulut pas abandonner ses ambitieuses espérances sans se venger, dans la mesure possible, dé l*oubli où la pré^ cipitait l'intronisation de celle qu'elle appelait « une rivale. )) Elle n'avait pas été, mais elle aurait pu être, elle aurait surtout voulu être la maîtresse du roi. Elle eàt tout sacrifié, honneur et respect de famille, à cette ambition insensée. Mais elle devait aujourd'hui perdre tout espoir et, devant la volonté du monarque, vivre presque toujours loin de Paris et de Versailles, à ce Chanteloup dont les disgrâces successives des Choiseul ont fait la célébrité ! C'est là, dans Toisiveté de sa retraite obligée, qu'elle organisa l'arsenal de sa vengeance. Elle eut à ses ordres des , écrivains de tous les talents et de tous les genres « obscurs ou connus, dont elle paya fort cher les dia-
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tribes et les pamphlets, espérant encore abattre à coups de satires et de chansops moqueuses et sanglantes, et aussi étouffer sous le ridicule, qui tue tout en France, cette fille des carrefours qui Pavait si impudemment supplantée dans le cœur et à la cour de Louis XV!...
LHiistoire du règne de M™« Du Barry pourrait s'écrire aussi bien en chansons. Le comte de Maurepas, homme d'esprit/ mais de mœurs légères, et qui expia dans une disgrâce de vingt-cinq ans un couplet médiocre contre les amours de son mattre, imagina, comme distraction des loisir&de son exii^ de collectionner toutes les chansons qui couraient alors la ville à propos de tout événement nouveau. Aujourd'hui nous faisons des brochures sur les questions qui occupent les esprits ; la solution arrive ou n'arrive pas, la brochure est vite oubliée. La chanson jouait en ce temps-là, d'une façon plus légère, le rôle que remplit aujourd'hui la brochure, ayant cependant sur elle l'avantage incontestable de résumer, en quelques vers faciles à comprendre et dans une forme commode à retenir, le fait saillant et intéressant qu'on voulait célébrer ou criti* quer. Il n'y avait alors ni journal du soir ni Moniteur officiel publiquement placardé, et la masse du populaire n'apprenait souvent l'histoire du jour que dans les chansons* Cette collection de M. de Maurepas, en
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manuscrit à la Bibliothèque impériale, est le recueil ^
aussi complet que possible de ces petites satires jour- ^ nalières, presque toutes sans auteur connu ou avoué ; ^ ^ souvent il contient plusieurs chansons sur le même $ sujet, et même il en cite de fort grivoises et de tout à r^
fait graveleuses qui ne sauraient être reproduites. Dans s^ ces chansons, la plupart de celles qui ont pour objet la Du Barry et son royal amant sortent de l'officine ^ J occulte de la duchesse de Grammont. Et il ne faut ^^ ^ • pas s'étonner qu'elles aient pu circuler aussi librement "^^
sous l'œil de la police attentive. Le duc de Choiseul V3
lui-même avait ouvert aussi les yeux; le voile était ^
tombé ; la Du Barry mariée lui apparaissait enfin non i^
plus comme cette maltresse d'un jour dont il avait ri de pitié, mais bien comifie une passion sérieuse et durable. Cependant cet homme altier, qui avait refusé les premières avances faites pour le séduire, et même montré très-fièrement son dégoût et son mépris, ne voulut pas revenir sur ce qu'il avait fait. Il résolut de tenir tête à l'orage, et il préféra les mécomptes d'une honorable disgrâce à l'humiliation d*une honteuse condescendance. Il fut d'ailleurs excité et soutenu dans ce rôle difficile d'abord par les conseils exaltés de sa furieuse sœur^ puis par la courageuse amitié de son cousin, le duc de Praslin, alors ministre de la marine, qui partagea ses sentiments et imita sa conduite.
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Cependant, il faut dire qu'au commencement de la lutte il se croyait si certain de la victoire et si sûr de lui-même et de son pouvoir sur le roi, qu'il ne pouvait alors redouter déjà une disgrâce. Ce fut donc moins dans cette crainte que pour satisfaire le ressentiment de sa sœur qu'il résolut d'ouvrir les yeux de son maUre sur l'infamie de son choix , non directement, il en connaissait trop le danger, mais indirectement et par des voies détournées. Il mit d'abord en mouvement ses espions, pour constater les amours antérieurs de la comtesse; il fit consigner ses aventures dans des vaudevilles, dans des nouvelles manuscrites et dans de petites historiettes dont on amusait les cer^ <:les. La police à ses ordres, loin de jeter le voile sur les turpitudes du souverain, contribua la première à (es divulguer par les pohts-neufe dont elle amusa la populace de la capitale, ponts-neufs allégoriques, il est vrai, mais dont chacun eut bientôt la clef ; ils furent répandus jusqu'au sein même de la cour, et Mesdames, filles du roi, en eurent facilement et promptement connaissance (i).
15 octobre 176S.
Depuis quelque temps, dit Bachaumont, il court ici une
(i) Vie privée de Louis xv-.
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chanson intitulée la Bourbonnaise, qui a été répandue avec une rapidité peu commune. Quoique les paroles en soient fort plates, que l'air soit on ne peut plus niais, elle est parvenue jusqu'aux extrémités de la France. Elle se chante jusque dans les villages, et Ton ne peut se transporter nulle part sans l'entendre. Les gens qui raffinent sur tout ont prétendu que c'était un vaudeville satirique sur une certaine fille de rien, parvenue, de l'état le plus crapuleux, à faire une sorte de figure à la cour. Il est certain qu'on ne peut s'empêcher de remarquer, dans l'affectation à la divulguer si généralement, une intention décidée de jeter un ridicule odieux jur celle qu'elle regarde.
Cette fameuse Bourbonnaise jetée ainsi en pâture aux amusements du populaire eut un tel succès, une telle vogue, qu'elle fut pendant quelques jours l'événement de la cour et de la ville. Puis, quand on l'eut bien chantée^ redite et répétée, quand « sa fureur » fut sur le point de s'apaiser et de s'éteindre, bien vite une, puis deux, puis trois nouwellts ^Bourbonnaises parurent, sortant comme de dessous terre, mais librement tolérées, veixdues et chantées, et sur la borne, et sur les ponts, et sur les places publiques, comme si, par ordre, la police ne voulait ou ne daignait pas comprendre les allusions qu'elles contenaient. La première et la plus connue de ces chansons n'a pas moins, de neuf couplets :
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La Bourbonnaise, Arrivant à Paris, A gagné des louis,
La Bourbonnaise . A gagné des louis
Chez un marquis...
Les suivantes sont plus médiocres, et deux n'ont pu circuler qu'en secret, car elles disent sans fard et sans allusions, et dans les termes les plus crus et les plus grossiers, ce que les premières laissaient seulement soupçonner :
Quelle merveille 1 Une fille de rien, Une fille de rien,
Quelle merveille !
Donne au roi de Tâmour
Et à la cour!...
Ou encore, et sur un autre air :
Louis a pris une catin
Nouvelle, Qui n'est pas, le fait est certain,
Pucelle...
C'est la progression ; la fabrique Grammont va son train, et son trait vengeur s'envenime à mesure que sa hardiesse grandit. Enfin, comme conclusion de ces
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Bourbonnaises chantant toutes les honteuses grandeurs et Pabjection^ et les complaisances de la maltresse, du roi et de la cour, de nouveaux couplets parurent, qui semblaient prédire la chute inévitable et prochaine de la favorite :
Dans Paris, la grand'ville, Garçons, femmes et filles Ont tous le cœur débile Et poussent des hélas !
Ho, ha, ha, ha !...
La belle Bourbonnaise, La maîtresse de Biaise, Est très-mal à son aise, Elle est sur le grabat.
Il y a six couplets de ce genre et sur ce ton; voici le dernier.
La pauvre Bourbonnaise Va dormir à son aise.
Sans fauteuil et sans chaise, Sans lit et sans sofa. '
Ha, ha, ha, hal...
.Voilà qu'elle succombe. Elle est dans l'autre monde ; Puisqu'elle est dans la tombe.
Chantons son libéra .'...( i ).
(i) Voyez le Recueil manuscrit de Maurepas ; les Anecdotes sur A/me Pu Barry, et la rare collection des Chants et chansons populaires de la France^ j vol* in-8«. Garnicr, i Sif 3 .
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Et voilà quels pitoyables expédients avaient inventés les Choiseul pour obliger le roi à chasser sa maîtresse ! Faire chansonner dans les carrefours le roi Biaise et sa favorite la Bourbonnaise i.^. Mais ils ne s'en tinrent pas là. Des chansons, leur haine furieuse passa aux pamphlets ; une plume de génie se vendit, dit-on, à cette coterie aux abois, et écrivit pour elle VApothiose du roi Pitaud, grosse et vulgaire plaisanterie, sans esprit et sans sel, et où le poète mal inspiré est resté si fort au-dessous de lui-même, qu'on s'est toujours borné à lui attribuer cette indigne production, sans affirmer certainement qu'il l'eût faite :
Mes amis, c'est assez vous parler d'opéra, De la cour, d'Arlequin, même de la Sorbonne, Faisons chacun un conte, et rira qui pourra.
Et voici la conclusion, spécialement à l'adresse du roi:
Une fois dans ta vie, écoute donc un sage , Connais ce qu'est écrit au livre du destin i (ç Qui met sa confiance en un homme sans tète
(c Et qui peut croire une catin
« Ne sera jamais qu'une bête ! »
C'est aussi l'époque de ces vers charmants et ce-
lèbres attribués au duc de Nivernais, et composés plus vraisemblablement par Boufflers :
Lisette, ta beauté séduit
Et charme tout le monde, En vain la duchesse en rougit
Et la princesse en gronde ; Chacun sait que Vénus naquit
De récume de Tonde.
En vit-elle moins tous les dieux Lui rendre un juste hommage,
Et Paris, ce berger fameux, Lui donner l'avantage
Même sur la reine des cieux Et Minerve la sage ?
Dans le sérail du Grand-Seigneur
Quelle est la favorite ?
C'est la plus belle au gré du cœur
Du maître qui l'habite.
C'est le seul titre en sa faveur,
Et c'est le vrai mérite.
Que Grammont tourne contre toi,
La chose est naturelle, Elle voudrait donner sa loi
Et n'est qu'une mortelle ; Il faudrait pour plaire au grand roi
Sans orgueil être belle !
Ces quatre strophes manuscrites couraient les salons^
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se passaient de main en main et arrivaient jusqu'à la cour, où le roi et sa maîtresse se faisaient « trois fois de suite » répéter le dernier couplet, comme si les trois autres, les seuls qui les concernaient, n'étaient ni pour eux ni contre eux!... A ces pamphlets, à ces chansons, à ces couplets, le comte Du Barry, resté « le défenseur et le protecteur en ville » de sa bellesœur, répondit vertement par l'insolent et calomnieux libelle les Amours de la duchesse de Choiseul, que la police faisait poursuivre, saisir et brûler, et dont les exemplaires, semblables en cela au phénix, paraissaient renaître chaque matin de leurs cendres de la veille. C'était donc une guerre de tous les instants, sourde d'abord, pour devenir soudainement éclatante, et dont le résultat devait être inévitablement la chute du ministre ou celle de la maltresse.
Cependant jusqu'alors une question importante rassurait les Choiseul : M'"^ Du Barry n'avait pas encore été présentée à la cour, et ils usèrent de tout leur crédit et de toutes leurs influences pour retarder ou même empêcher cette cérémonie, qui devait être le prélude de leur ruine. C'est surtout sur la famille du roi qu'ils exercèrent leur empire, en faisant à ses pieuses filles des représentations réitérées^ et qui n'avaient pas besoin d'être bien vives pour persuader et gagner à leur cause les honnêtes et scrupuleuses
princesses. La présentation à la cour est un point d'autant plus essentiel en France pour une maîtresse de monarque que, faute de ce cérémonial, elle n'y peut obtenir aucune place ; elle n'y est jamais que précairement et dans le cas d'être expulsée d'un instant à l'autre. En un mot, jusque-là M™« Du Barry n'avait d'autre distinction des femmes du Parc-aux-Cerfs que d'être clandestinement des voyages, et de fixer plus constamment la passion du roi. Elle était logée dans le château de Fontainebleau, par exemple, pendant le séjour de Sa Majesté, mais elle ne montait pas dans les carrosses, elle ne pouvait manger avec lui en public, elle n'aurait osé se montrer chez le Dauphin, chez ses frères, ni chez Mesdames. Les ministres politiques auraient sans doute eu beaucoup d'égards pour ses recomftiandations, mais, étant censés ignorer son existence, ils auraient pu la méconnaître et la refuser sans inconvénient. Elle ne recevait aucune visite d'étiquette, et la présentation la faisait jouir de toutes ces prérogatives, les unes dues, les autres accordées par l'adulation et passées presque en usage et en loi. Il était donc bien naturel qu'elle aspirât à faire ce premier pas vers les honneurs, et c'est ce que la cabale adverse voulait empêcher (i).
(i) Anecdotes sur M«>e Du Barry,
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Pour cela, il fallait faire nattre et répandre dans le public l'idée que la présentation ne pouvait avoir lieu> donner cette idée comme celle de l'opinion générale, et la faire parvenir jusqu'à la cour, puis jusqu'au roi, qui peut-être craindrait de se rendre par trop ridicule, en devenant aussi trop impopulaire. On se servit à cet effet des petites nouvelles quotidiennes, qui sont devenues le recueil dit de Bachaumont, et auquel il est loin d'avoir seul travaillé, même pour la partie des trente-six volumes qui nous est donnée spécialement sous son nom. Les Choiseul soutinrent de leur crédit • et de leur argent ce bulletin journalier, répandu dans les cercles, dans les réunions diverses, qu'on se passait de main en main, et que les estafiers du ministre et de sa sœur firent circuler avec soin dans toutes les classes delà société.
Et il est facile de voir quelle impartialité présidait à la rédaction de ces nouvelles! Soudoyées et achetées par l'un ou par l'autre, se contredisant volontiers du jour au lendemain^ au service de tous les partis, elles ne méritent pas une créance bien étendue, et n'ont vraiment qu'un mérite, et c'en est un certainement, celui de peindre parfaitement et à peu près jour par jour, en petites anecdotes rapides, courtes et précises, l'esprit, les mœurs, le ton et les habitudes du temps. A propos de la présentation, le parti Choiseul y fit
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insérer, à quinze jours de distance, les deux articles suivants :
12 décembre 1768.
On regarde déjà comme décidé que M^ la comtesse Du Barry ne sera pas présentée. Des impressions fâcheuses données à Mesdames sur Torigine et les premières années de cette nouvelle comtesse les ont engagées à supplier le roi de ne point permettre qu'elle parût à leurs yeux. Sa Majesté a cru devoir céder à ces représentations, et cherche à dédommager M>°e Du Barry d'une telle mortification par toutes sortes d'égards et de bontés.
28 décembre.
M(°c Du Barry continue à mériter l'attention de la cour et de la ville ; mais on débite qu'elle s'ennuie à la cour, que * tonte cette gêne ne va point à son caractère libre et folâtre^ et que ce n'est qu'une machine dont se servent certains hommes ambitieux pour parvenir à leurs fins.
A ces insinuations, le parti de la comtesse, qui voulait jouir promptement des bénéfices de la présentation, et qui ne négligeait rien pour en hâter la cérémonie, ripostait par la note suivante :
)i décembre.
Le bruit général de Versailles est que M«e la comtesse Du Barry sera présentée le 3 du mois prochain. On cite d'elle
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plusieurs traits qui font infiniment d'honneur à son cœur et caractérisent sa modestie dans l'élévation où elle se voit portée comme malgré elle.
L^istoire de la présentation était donc le bruit du moment, car il ne s'agissait pas seulement de savoir si le roi aurait, oui ou non, une maîtresse en titre ; la ^ question était beaucoup plus importante et plus élevée. En effet, chacun comprenait parfaitement que par un jeu de bascule assez fréquent en politique, où l'élévation de l'un cause souvent la chute de Tautre, la Du Barry déclarée, dans un temps plus ou moins éloigné Choiseul tombait. Cela était si évident, qu'il se fit à ce propos une quantité de paris où bon nombre de seigneurs dévoués au ministre risquèrent et perdirent ^ beaucoup d'argent en pariant contre la présentation. De son côté, le comte Du Barry, le roué, se remuait plus que tout autre pour la faire réussir. Il dépensait beaucoup d'argent, que payait le trésor royal, pour acheter des amis à sa belle-sœur^ et comme on chansonnait partout la bassesse de son origine, il fit fabriquer, publier et répandre à grands frais dans le public une généalogie des Du Barry, laquelle les faisait remonter à la famille royale des Stuarts, et les rapprochait ainsi plus naturellement du trône.
Cependant, bien qu'il ne fût bruit que de la
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présentation, la présentation ne se faisait pas ! On n'avait pu trouver encore une dame de qualité suffisante pour amener la nouvelle comtesse à la cour, et toutes celles qu'on avait pressenties à cet égard avaient noblement refusé un semblable honneur. Mais,^ à force de promesses et d'argent, le roué finit par découvrir^ dans son antique logis délabré et ruiné, une vieille comtesse de Béam, joueuse, plaideuse, toujours en procès avec sa famille, et qui, moyennant cent mille francs, consentit à ^emplir le rôle que personne ne voulait accepter. A cette nouvelle, les Choiseul firent secrètement visiter cette dame de Béam par un des leurs, et la circonvinrent à un tel point, soit par la menace des colères du ministre, tout-puissant, soit par les promesses les plus séduisantes de sa haute faveur, qu'elle éprouva d'abord comme une sorte de remords et de honte; puis, l'ambition reprenant le dessus, perplexe, ne sachant si elle devait plus attendre d'un parti que de l'autre, elle voulut paraître les satisfaire en se les ménageant tous les deux, sauf à se décider tout à fait plus tard et au dernier moment. Elle simula une entorse, resta longtemps étendue sur une chaise longue, et rendit ainsi impossible, pour tout le temps que pouvait durer sa prétendue maladie, la cérémonie à la fois si ardemment désirée et redoutée.
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. Malgré ce contre-temps, Du Barry ne perdit pas la tête ; il se remit sur-le-champ en campagne et trouva^ pour remplacer la comtesse de Béam, une certaine l^me d'Alogny, qui n'avait pas une réputation beaucoup plus pure^ et que sa position de fortune ne rendit pas moins facilement accessible aux offres d'argent qui lui furent faites. Le lendemain tout Versailles savait qu'au lieu d'une dame introuvable pour la présentation, on en avait presque deux 1... Mais en apprenant qu'on lui avait découvert une suppléante, M"^^ de Béam fiit aussitôt guérie, comme par enchantement, et ses incertitudes disparurent en même temps que sa maladie. Elle se déclara prête et fit même commander et annoncer ses toilettes. On était alors au 29 janvier^ et tout le monde s'attendait à voir se terminer dans la semaine cette grave et laborieuse question. Mais la résistance de Mesdames, filles du roi, habilement et secrètement excitée et entretenue par le duc de Choiseul et par les exagérations de toutes sortes publiées par son parti, et qu'on faisait passer dans leur forme habituelle — chansons , nouvelles et pamphlets — sous les yeux des pudiques princesses, était encore le plus sérieux obstacle qu'eussent à briser la Du Barry et ses amis. Il fallait tenter un dernier et suprême effort, et jouer, cgmme on dit, le tout pour le tout. Il fut donc décidé, dans le conseil intime de la comtesse.
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qu^à l'une des prochaines visites du roi, elle simulerait devant lui une scène du plus violent désespoir et parlerait de quitter la cour et son maitre si sa position n'y devenait pas officiellement avouée, régulière, et définitivement déclarée par l'effet de la présentation immédiate. Joua-trelle complètement ce rôle? Je ne le crois guère ; elle n'était pas comédienne de sa nature ; toute franche, toute de premier instinct et sans grâce apprêtée, il faut lui rendre cette justice qu'elle ne dissimula jamais ses vices, et qu'on la vit à la cour telle qu'elle s'était montrée au tripot, libre vive, et enjouée, bonne fille, d'un cœur facile et aimable, inaccessible à la haine, aux méchancetés ou aux ambitions, ne dissimulant ni ses allures ni son esprit porté aux choses égrillardes et grivoises quelle que fût la société qui l'entourât, telle enfin que l'avait trouvée Dubany, propre à exciter, par les secrets de sa luxure et les reparties de son vif esprit, les sens amortis du monarque blasé, mais incapable de remplir sérieusement et longtemps un rôle plus utile et plus élevé ! Quoi qu'il en soit, le 2 1 avril 1 769, au retour de la chasse, le roi annonça la présentation pour le lendemain, en prononçant la formule officielle : « Messieurs, nous avons permis à M"*^ de Béarn de nous présenter demain la comtesse Du Barry. »
Aussi ce 22 avril au soir, ce 22 avril tant attendu,
où les Choiseul et les Du Barry jouaient une si grosse partie, on vit tout Paris accourir à Versailles ; ceux qui jouissaient de leurs entrées à la cour arrivant en grande pompe et en grand gala pour être témoins de la curieuse cérémonie; les autres se bornant à voir du dehors l'entrée'des carrosses, et voulant surtout apercevoir, dans la voiture à six chevaux que le roi avait envoyée à sa maîtresse, la maîtresse elle-même, brillante de parure et de beauté au travers des glaces fermées du royal équipage ! Dans le château tout est en rumeur et en mouvement. La cour tout entière s'assemble dans la grande galerie des Glaces. Le roi arrive d'abord. Il a près de lui le premier gentilhomme de sa chambre le duc de Richelieu, doublement à son rôle et à sa place. De Tautre côté se tient roide, gourmé, inquiet, mais souriant, du bout des lèvres sans doute, ce maître de la France dont la faveur puissante va s'écrouler tout à coup comme un château de cartes au souffle d'un enfant, le duc de Choiseul. Curieux spectacle!... L'héritier de soixante rois consulte sa montre, parce qu'il lui semble que sa maîtresse est en retard ! Son bisaïeul avait failli attendre, et lui, il attend !... Il va, il vient, agité, incertain, laissant voir à sa cour qui le regarde, l'inquiétude qui commence à le tourmenter! Et de chaque côté de lui, ses deux ministres, l'un de ses affaires, l'autre de ses plaisirs, se
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narguant l'un l'autre; celui-ci rayonnant de joie parce qu'il espère encore que la favorite ne viendra pas; celui-là sûr de lui-même et rayonnant aussi, parce qu'il sait bien qu'elle viendra 1 . . .
Tout à coup , au milieu du silence glacial de cette cour, si diversement émue, éclate comme un bruit de triomphe le roulement précipité des voitures; Richelieu court à la fenêtre, c'est M""* Du Barry!... Elle entre : il faut dire que depuis longtemps la cour de France n'avait pas vu de personne plus belle, plus séduisante, plus élégante et plus gracieuse. Sa robe « de damas bleu à lames d'argent tout floqueté de rubans roses et de nœuds d'émeraude^ a lui allait à ravir ; elle était adorablement jolie, coiffée à souhait, plus brillante de sa fraîcheur et de sa jeunesse que des cent mille francs de diamants que le roi lui avait envoyés, et d'une tenue si parfaite, si complète, si inespérée, que la cour tout entière — amis et ennemis — ne put d'abord que convenir de sa grâce et qu'admirer sa beauté!?,. Le roi releva la comtesse, qui, selon l'usage, s'agenouillait devant lui, et il lui fit un compliment flatteur où il laissa éclater, sans pudeur aucune, la joie immense qui l'enivrait. Mesdames, ces filles rigides du royal débauché, firent elles-mêmes à la Du Barry un accueil plein d'indulgence et de bonté, et, comme celle-ci s'inclinait très-bas devant elles, toutes
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successivement la prirent dans leurs bras et, à tour de rôle, l'embrassèrent avec une incroyable effusion.
filles de France !... dans l'avenir terrible qui se préparait pour les vôtres et pour vous, dans votre fuite difficile, pendant les jours néfastes de notre-^Ioneus^ révolution, au travers de nos provinces armées, soulevées et ameutées par la vengeance et par la haine; au moment enfin de mettre les pieds sur cette terre de l'exil où vous êtes mortes malheureuses et oubliées (i), vous êtes-vous souvenues de cette nuit de condesccn- , dance coupable qui consacrait la débauche de votre père et vous poussait tous un peu plus vite vers l'abîme insondable qui a englouti votre dynastie ! . . .
Le lendemain de ce jour où la royauté, déjà dégradée et décrépite, s'était tout à fait avilie, le rédacteur des nouvelles, soudoyé par le ministre tout-puissant^ osa écrire les lignes suivantes, où, retraçant la beauté, la grâce du maintien, en un mot le succès complet de la comtesse^ il fait aussi prévoir déjà la fin de sa faveur^ et lui trouve, comme cause toute simple et toute naturelle, sa mort même, qu'il a l'audace de faire pressentir :
(i) En 1791, Mesdames Victoire et Adélaïde émigrèrent, au milieu des plus grands dangers. Elles allèrent successivement, toujours chassées par les armées de la République, en Sardaigne, à Rome, à Naples, et enfin à Trieste, où elles moururent en 1799.
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25 avril 1769.
Mn»« la comtesse Du Barry a été fort bien reçue de Mesdames, et même avec des grâces particulières. Le lendemain dimanche, elle a assisté à leur dîner ; tous les spectateurs ont admiré la noblesse de son maintien et la grâce de ses attitudes.
Depuis lors, M«e la comtesse Du Barry donne des soupers où elle invite tous les grands de la cour et les ministres. Au bas de l'invitation, on assure qu'on y Ht : 54 Majesté m'honorera de sa présence.
Par une fatalité attachée à la plupart des félicités humaines, on craint que celle de cette favorite, parvenue au faîte des grandeurs, ne soit pas parfaite. On remarque que sa santé s'altère depuis quelque temps, qu'elle maigrit ; et les gens à spéculation, toujours sinistres, prétendent que ce dépérissement ne peut être occasionné que par une cause mortelle.
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