‹ Cotillon IIIChapitre 4 sur 17 · QUATRiÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRiÈME PARTIE

ADAME la marquise de Pompadour, plus ambitieuse que passionnée, et pour cause (i), n'avait désiré être la maîtresse du roi que dans l'espérance de devenir ainsi, et avant tout, la maltresse du royaume. Elle avait eu de grands jours dans son règne de dix-neuf années, et aussi de grandes faiblesses; mais elle eut dans les affaires une véritable initiative prépondérante, une fermeté et une volonté inattendues, et l'Europe dut compter avec elle. A l'intérieur, elle s'entoura d'artistes et de gens de lettres, elle les encouragea et les pensionna^ et elle dépensa.

(i) Se rappeler, sans que je les cite, les petits vers de M. de Maurepas.

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pendant ces dix-neuf années de faveur et de puissance, près de quarante millions de francs, somme énorme pour l'époque, pour satisfaire princièrement ses goûts intelligents et artistiques. Elle mourut le 1 5 avril 1764, laissant à Choiseul le soin de retarder l'écroulement de la monarchie, et elle partit pour l'éternité par une pluie battante, ce qui fit dire à ce sceptique et sec Louis XV, voyant passer sous ses fenêtres le cercueil qui emportait sa maîtresse, l'un de ces mots honteux qui caractérisent suffisamment un prince et son époque :

(( Pauvre marquise, elle a mauvais temps pour son dernier vopge 1 ...» Ce fut là sa seule oraison funèbre . . .

La grisette qui lui succède, — car ce n'est guère que cela, — M™« Du Barry, est une tout autre nature. Son règne se passa tout entier dans les enfantillages, les frivolités^ le gaspillage du trésor public, les petits voyages, les petits soupers et les petites intrigues: Elle eut à la cour un parti politique qui s'empara d'elle pour en faire l'instrument et l'esclave de nombreuses et coupables ambitions; elle marcha à sa suite, passive, obéissante, se laissant guider^ diriger, commander, n'ayant jamais aucune initiative dans quoi que ce soit, mais cependant ayant causé, par son asservissement même à de honteux amis et à d'indignes ministres, des malheurs qui ne devaient pas être réparés. D'ailleurs légère, insouciante, préoccupée seulement de ses

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dépenses et de ses plaisirs, elle ne parlait avec le roi des affaires de l'Ëtat qu^en plaisanterie et par jeu, remplissant le rôle qu'on lui avait indiqué, tracé, dicté, mais ne pouvant longtemps garder son sérieux, et exigeant le renversement de Choiseul ou du parlement en chantonnant un air grivois ou en faisant sauter des oranges. Quand on l'a appelée a une grisette parvenue, » on l'a justement définie; elle en avait si bien les allures, le ton et la gaieté!... si bien les folies et les inconséquences!.,, si bien les goûts, les désirs et les passions!... Elle savait cependant prendre, au besoin, une certaine dignité d'emprunt, mais qui n'était chez elle que question d'étiquette, et qui la gênait, on le voyait bien , au suprême degré. S'il lui fallait parler de choses moins futiles qu'à son ordinaire, elle faisait « la grimace ; » et jsi, dans une cérémonie quelconque où elle paraissait avec le roi, elle était tenue de se surveiller tout à fait^ elle ne pouvait s'empêcher de manifester promptement une grande lassitude et un profond ennui. Il faut cependant lui rendre cette justice que, parvenue au poste brillant qu'elle occupait alors, nonseulement la tête ne parut pas lui tourner, mais elle apporta dans sa conduite une circonspection dont on ne l'aurait jamais crue capable. Sentant combien elle devait être l'objet de la jalousie de tant de beautés, rivales de sa figure et de sa faveur, elle affecta

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une modestie qui aurait dû les désarmer, si l*envie pouvait l'être. A moins d'avoir des raisons d'animosité particulières contre elle, on ne pouvait s'empêcher de Paimer et de revenir des impressions que le préjugé et ses ennemis avaient répandues sur son compte. Elle ne se permettait même pas les plaintes ou les reproches qu'un sentiment bien naturel de vengeance pouvait lui suggérer contre ses envieux et contre ceux qui avaient divulgué ou calomnié son passé (i). En un mot, c^était une «bonne fille»), sans méchanceté, sans rancune, et qui servait avec beaucoup d'habileté et de naturel les ambitieuses passions de ceux qui avaient rattaché leur fortune à la sienne.

Quant à sa beauté, elle était alors dans toute sa fraîcheur et dans tout son éclat. J'ai sous les yeux le joli portrait que Drouais a fait d'elle à cette époque ; j'ai également devant moi une réduction de ce buste populaire de Pajou, qui' donne de ce visage si fin un si complet souvenir; j'ai enfin l'adorable figure à la plume qu'ont tracée, d'après ces charmantes images, ces deux habiles pasticheurs du XVIlI<ï siècle, Siamois littéraires^ érudits, artistes, romanciers, peintresmême, qu'on nomme Edmond et Jules de Concourt. Refaire ce portrait après ces habiles ciseleurs serait une témé-

(i) Anecdotes sur la comtesse Du Barry.

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rite qui ne pourrait me réussir; je préfère empruntera leur excellent et intéressant livre les Maltresses de Louis XVy cette curieuse page écrite en style véritablement rocaille, maniéré, précieux, surchargé d'arabesques et d'adjectifs inattendus, à la façon de ce siècle léger qui, n'ayant jamais rien produit de vraiment «grand,» n'a guère légué que du «joli» à notre indécis XIX<^ siècle, lequel se bâties flancs au milieu des pluies d'épithètes de là critique inquiète et mécontente, pour parvenir à combiner à la fois l'alliance du joli et du grand 1

Tous les documents, tous les portraits, toutes les images qu^une femme laisse d'elle, tous ces miroirs d'immortalité de la beauté mortelle, le marbre, la toile et la gravure, s'accordent à reconnaître à Mine Du Barry les plus rares séductions de la femme, les enchantements d'une grâce sans rivale. Ses cheveux étaient les plus beaux, les plus longs, les plus soyeux, les plus blonds du monde, blonds de ce blond cendré qui donne aux traits, sans le secours de la poudre, une douceur et une harmonie délicieuses et met autour d'un visage de femme tout à la fois une caresse, un rayon, un nuage. Elle avait, contraste charmant ! des sourcils bruns et des cils de même couleur, des cils recourbés et qui frisaient presque autour de son œil bleu baigné de ces lueurs humides que seul le pinceau de Greuze a su peindre. Les deux caractères de sa beauté se mariaient et s'unissaient d'une façon ravissante dans son regard, qui était le regard d une brune et le regard d'une blonde, mêlant la tendresse

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à la passion et le sourire à l'ardeur. Puis, c'était un petit nez grec^ finement taillé, et Tare retroussé d'une bouche délicieusement petite. C'était une peau, un teint d'enfant, surtout l'ovale du visage. C'était un cou qui semblait le cou ' rond d'une statue antique allongé par le Parmesan pour se balancer plus délicatement sur de rondes épaules. C'était un bras, une main, un pied, tout un corps d'une perfection adorable ; et par-dessus tant de charmes, il y avait en elle la jeunesse victorieuse, la vie et comme la divinité d'une Hébé ; il y avait auto^ir d'elle cet air de volupté, cette atmosphère d'enivrement, ce parfum et cette lumière de déesse amoureuse qui faisait chanter à Voltaire devant un de ses portraits :

L'original était fait pour les dieux !

Toutes les métamorphoses conviennent à cette beauté comme aux divinités de la fable ; et que demain elle quitte le grand habit de Versailles pour un déguisement de chasse, qu'elle mette l'habit d'homme aux larges parements battus par la dentelle d'Angleterre qui fait le tour de son col nu, qu'elle porte ses cheveux plats, et que deux ou trois mouches jetées çà et là dans sa figure en relèvent la mutinerie, elle sera Vénus chasseresse!...

Comme je l'ai déjà dit, Thistoire du règne frivole et léger de la Du Barry pourrait être écrite en chansons ; mais elle peut encore mieux se raconter en anecdotes. Les petites feuilles et les petits livres du temps fourmillent d'historiettes souvent amusantes, parfois vraies, mais qu'on a tellement embellies ou enlaidies, selon la

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passion du biographe qui s'en est servi, qu'il vaut mieux les citer telles quelles que de s'exposer^ en les coipmentant, à tomber soi-même et malgré soi dans le mëmç piège de dénigrement ou d'inexactitude. Ces petites histoires racontées, publiées au jour le jour^ sont, dans leur ensemble, un excellent et rapide tableau de Pépoque relâchée qui nous occupe. La Vie intime et frivole de la favorite y est suffisamment exposée ; on y peut voir que le jeu, les voyages et les soupers remplirent la meilleure partie des cinq ans que dura sa faveur. Je rapporterai seulement quelquesunes de ces anecdotes; elles seront pour le lecteur comme un petit journal de cour, libre d'imprimer sans contrôle tous les commérages, tous les bavardages et même toutes les calomnies.

A Versailles.

Sa Majesté fit installer la comtesse Du Barry dans Tappartement qu'occupait la feue marquise de Pompadour et qui était devenu en partie celui du gouvernement. M. le comte de Noailles crut devoir faire quelques représentations sur le dérangement qu'occasionnerait dans ses fonctions un déplacement de cette espèce. Il s'y hasarda, mais ^sans succès ; et ce seigneur, ayant trop insisté dans Pexcès de son zèle, fut à la veille de perdre les bonnes grâces du

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En ce temps-là, M^ la comtesse de Béarn, qui avait présenté M<n« Du Bafry, reçut une faveur particulière. Son fils, le vicomte de Béarn, qui sortait d^ètre page chez le roi, et t'intime ami du fils du comte Jean Du Barry, alors page aussi de Sa Majesté, et connu depuis sous le nom de vicomte Adolphe, entra dans les carabiniers, et fut peu après présenté au roi. Le monarque l'accueillit de la façon la plus flatteuse, le fit monter sur-le-champ dans ses carrosses, et dès lors il fut admis à toutes les parties de plaisir des petits appartements.

A Marly.

M™e De Béarn accompagna M"e Du Barry au voyage de Marly qui eut lieu bientôt après sa présentation. C'est un séjournant et champêtre, institué pour délasser les grands de rËtat des travaux de Thiver et de ses plaisirs. Le roi s'était flatté que la communication plus rapprochée où Ton se trouve en ce lieu pourrait lier davantage à la cour sa favorite ; mais il n'en résulta pas ce que Sa Majesté en attendait. On y fut dans une grande tristesse; les dames ne purent encore se faire à la nouvelle beauté qui y brillait et qui les éclipsait sans contredit. On assure que M^^ la princesse de Guéméné lui avait fait même une impolitesse marquée devant le monarque, ce qui déplut fort à Sa Majesté. Elle reçut l'ordre de se retirer. Les autres dames, sans marquer un mépris aussi caractérisé, ne se liaient pas avec elle ; dans ce premier voyage, elle n'avait pas eu de pavillon séparé et logeait au' château, dans un petit appartement ménagé exprès et qui joignait celui du roi.

L'espèce de consternation de la cour influa jusque sur le eu, qui ne fut pas aussi vif que d'ordinaire. Beaucoup de

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seigneurs refusèrent de tailler, sous prétexte de manque d'argent, et les tracasseries, les bouderies des femmes occupant les esprits, empêchèrent que la fureur du jeu ne fût portée à son comble. M^^ Du Barry jouait cependant. On rapporte même qu'un jour, enpontantau pharaon, et voyant paraître la carte fatale pour elle, elle s'écria : Ah ! je suis frite! expression qu'on ne manqua pas de relever. // faut vous en croire^ lui répondit-on, vous devez vous y connaître ! Mot piquant en ce qu'il faisait allusion à l'état de sa mère, qui avait été, dit-on, cuisinière. Enfin, ce voyage, qui ne pouvait être agréable à M me Du Barry par les mortifications plus fréquentes qu'il lui occasionnait, finit plus vite, et la cour revint à Versailles aussi ennuyée qu'elle en était partie.

A Bellevue.

On a ramassé avec le plus grand soin les détails du fameux souper de jeudi, si important par les suites qu'il peut avoir, et le thermomètre véritable d'où les courtisans partiront â coup sûr pour mesurer le degré du chaud et du froid à mettre dans leurs assiduités respectives. tJn^Tacohte que iw««: la ' \ maréchale de Mirepoix et M me de Flavacourt, arrivées les premières, se promenaient dans les jardins de Bellevue lorsque M. le duc de Choiseul est entré avec sa suite et a formé un groupe opposé à celui-là ; que les arrivants tournaient à droite ou à gauche, selon leurs inclinations, et grossissaient l'un des deux partis ; qu'on ne s'épargnait pas les' sarcasmes d'aucune part, lorsque le roi a paru ; que Sa Majesté est allée à Mme Du Barry, lui a dit mille choses gracieuses, s'est félicitée de la posséder pour la première fois dans ce beau lieu, s'est offerte à lui en faire voir tous les détails; que dans cet intervalle, M. le duc de Choiseul

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restait à Técart avec sa compagnie, qui diminuait à mesure, au point qu'il se promenait seul, lorsque, l'heure du souper étant arrivée, le roi avait fait placer la favorite à côté de lui, en faisant mettre auprès M. le comte de la Marche, comme ayant de l'amitié pour cette dame, a-t-il ajouté, et il a déclaré que le reste se placerait comme il voudrait; que le souper avait été fort gai de la part du roi et du grand nombre des convives, mais que le duc de Choiseul n'avait pas déployé cette sérénité qu'il porte d'ordinaire dans les fêtes ; qu'il s'était concentré avec ses voisins ; que la comtesse s'y était comportée avec la même aisance qu'elle avait déjà eue à la présentation ; qu'elle avait fait briller autant d'esprit que de grâce et de légèreté; qu'après souper, le roi, ayant annoncé le jeu, avait demandé un vingt-et-un pour M"™* Du Barry, jeu qu'elle aimait beaucoup; que Mme de Flavacourt s'était écriée qu'elle en serait, M . le maréchal de Richelieu aussi, en ajoutant qu'il était tout entier à Mme Du Barry ; que le roi avait fait un wisk , dont le duc de Choiseul avait été, selon l'usage ; que le lendemain. Sa Majesté, s'étant habillée, avait été avec son capitaine des gardes et son premier gentilhomme à la toilette de Mme Du Barry, où cet auguste amant était resté une heure ; que le jeune Du Barry, neveu de la comtesse, sorti depuis quelque temps des pages de la / chambre du roi, avait l'honneur d'être de ce souper. /

-' — AMarly.

On cite du duc de Tresme un fait bien propre à faire connaître de quelle vile prostitution un courtisan est capable. Ce seigneur étant allé voir à Marly, pendant le voyage, la favorite, et ne l'ayant pas trouvée, écrivit chez son suisse : Le sapajou de Mme /j comtesse Du Barry est venu pour lui

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rendre ses hommages. Il faut savoir, pour entendre toute la bassesse de cette plaisanterie, que le ducest très-contrefait; que la comtesse s'amusait de «a bosse, et que ce méprisable courtisan s'estimait trop heureux de ta faire rire. On peut encore conclure de là de la tournure du génie de la dame^ de celle qu'elle prenait à la cour et qu'elle y faisait prendre à tout le monde.

A Choisy.

Ce qui fit plaisir au roi dans ce voyage , ce fut de savoir que les femmes de qualité^ d'abord si révoltées contre sa maîtresse, se relâchaient peu à peu de leur morgue, et se laissaient séduire par sa douceur et son aménité. On en jugea par le nombre de quinze ou seize qui se trouva à Choisy; tout s'y passa dans la meilleure intelligence. M»« Du Barry y montrait cette liberté franche par où elle avait séduit Sa Majesté ; elle passait la plus grande partie du jour à sa toilette ; elle étudiait les diverses formes les plus propres à la rendre agréable à son amant ; elle se mettait souvent en Flore. Ces diverses métamorphoses étaient si longues qu'il fallait quelquefois reculer le service. Le roi, enchanté, avait la bonté de s'y prêter, et lorsque c'était par trop long, il lui faisait dire de venir à table en petite robe. Les spectateurs étaient témoins des progrès que faisait chaque jour sa passion. Sa Majesté ayant laissé tomber son étui, M^^ Du Barry le ramassa avec empressement, en mettant un gem)u en terre; mais le monarque, se précipitant lui-même à ses pieds, lui dit : Madame , c^est à moi à prendre cette posture, et pour toute la vie .'... Galanterie digne de la vieille cour, et bien opposée au ton leste et cavalier dgnt nos petits maître^ traitent aujourd'hui les femmes.

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A Compiègne.

Le voyage de Compiègne, que la cour a coutume de faire au commencement de juillet, donna lieu à de nouveaux événements. La favorite fut publiquement de celui-ci. Elle ne 4'avait fait jusque-là qu'incognito; cette fois, elle s'y rendit dans toute sa gloire, et voulut en conséquence marquer son arrivée en ce pays-là par une grande pompe. Elle sortit de la capitale avec trois carrosses à six chevaux. Elle demeurait alors dans la rue des Petits-Champs, très-passagère et fourmillant de monde. Cet appareil à la porte d'une maison particulière excita la curiosité du peuple, qui redoubla bientôt quand on sut pour qui était ce cortège. On jugea que son intention n'était pas de se dérober aux regards, et par son train et par l'heure qu'elle choisit pour partir (ce fut à une heure après midi qu'elle monta en voiture). Ëtonnée cependant d'un concours qui semblait annoncer le départ de quelque princesse distinguée, et pour se dérober à des acclamations qui n'étaient pas toutes des bénédictions, elle baissa les stores de son équipage, et personne ne put la voir; mais elle les releva à sa sortie de Paris, et se montrait gracieusement à la multitude des voyageurs dont la route était remplie.

A Chantilly.

Vers ce temps-là, Sa Majesté fit un voyage à Chantilly. C'est un des beaux lieux de la nature, appartenant au prince de Condé. Le roi voulut bien faire à son cousin l'honneur de l'y aller voir. Son Altesse étant venue, suivant l'étiquette, lui demander qui elle jugeait à propos d'inviter, Sa Majesté lui en laissa le choix, ce qu'on regarda comme une petite niche du monarque envers le prince, par l'embarras où il le

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jetait, puisqu'en priant la favorite il ne pouvait décemment inviter Mesdames, et se mettait mal avec celles-ci, et qu*en engageant les filles du roi, il s'ôtait la faculté d'avoir M™e Du Barry. Il crut cependant devoir d'abord satisfaire à ce que son rang lui prescrivait, et sollicita Mesdames de lui faire l'honneur d'accompagner Sa Majesté chez lui. Au reste, si M"»e Du Barry ne fut pas publiquement de ce voyage, il passa pour constant que, soit que Sa Majesté ne pût se passer d'elle si longtemps, soit que sa maîtresse voulût lui faire une agréable surprise, elle s'y était rendue une nuit, et en était revenue incognito le lendemain.

Cependant le prince de Condé, qui avait à cœur de ne déplaire à personne, imagina de proposer au roi un second voyage dont Mesdames ne seraient pas, ce qui donnerait à Son Altesse la liberté d'avoir la comtesse. Il avait même réservé pour ce temps-là d'étaler toute sa magnificence, et de donner les fêtes les plus galantes qu'il avait projetées. Cette fois le roi y séjourna longtemps, parut s'amuser beaucoup et se livra à toute l'intimité de la société. Sa Majesté afficha sa maîtresse aux yeux du peuple des environs en lui faisant suivre la chasse en calèche, en sorte qu'il n'y eut personne qui n'eut la liberté de la contempler à son aise. On admit aussi le public aux soupers et aux fêtes, où le roi parut affecter de plus en plus de lui faire des amitiés.

An salon.

Tout rendait successivement hommage à la nouvelle divinité et reconnaissait son pouvoir. Il y avait cette année salon de peinture. C'est un usage aux grands de la cour de venir le voir et d'exciter ainsi l'émulation des artistes. On fit entendre à M^^ Du Barry qu'elle devait y paraître; et le

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jour qu'elle y vint, on fit sortir tout le monde, suivant les ordres qu'en avait donnés M. de Saint-Florentin, ,qui ne prescrivit le même cérémonial que pour M"»«de Pompadour. Ainsi, par une révolution dont la rapidité était inconcevable, celle qu'un an auparavant on chansonnait dans les rues, sous le nom de la Bourbonnaise, par permission de la police, voyait chasser à son approche, comme de vils plébéiens, les gens de la plus haute qualité. Il faut cependant lui rendre la justice de dire que cette expulsion ne doit pas lui être imputée, puisqu'elle en témoigna son mécontentement. Au surplus, les plus fameux peintres et sculpteurs l'accompagnèrent et briguèrent les suffrages de la Minerve du jour. Un d'eux avait été choisi pour la peindre; c'était le sieur Drouais, excellent artiste pour le portrait, qui avait fait ses preuves pour la favorite précédente, et qui n'eut pas le même succès en cette occasion. Pour mieux réussir, il a,vait imaginé de la représenter de deux manières, c'est-à-dire sous les habillements d'homme et de femme tour à tour. Ceux qui connaissaient M^- Du Barry trouvèrent que, loin de la flatter, le peintre ne l'avait pas rendue dans toute la vérité de ses charmes. Des deux côtés il lui donnait un regard mioaudier, appelé par les petits-maîtres regard en coulisse, qui n'est point du tout celui de cette beauté, très-net, trèsfranc, très-ouvert. Le public se trouva aussi partagé sur les deux figures, auxquelles on fit* le grand reproche de ne pas se ressembler. Celle de femme était vêtue de blanc, et enrichie d'une guirlande de fleurs ; en homme, M^"" Du Barry était en espèce d'habit de ville, la chemise décolletée. Ce dernier plaisait plus généralement au sexe et le premier aux hommes; ce qui donna lieu aux vers suivants :

Sur ton double portrait, le spectateur, perplexe, Charmante Du Barry, veut t'admirer partout.

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A ses yeux changes-tu de sexe, Il ne fait que changer de goût.

S'il te voit femme, dans Tâme, D'être homme, il sent tout le plaisir :

Tu deviens homme, et d'être femme, Soudain il aurait le désir.

Les marques éclatantes de Pascendant que prenait la favorite donnèrent lieu à un petit couplet, car il faut que le Français chansonne touiours :

Sur l'air : Vive le vw, vive V amour!

de l'opéra U Déserteur, «

Vive îe roi ! vive Tamour !

Que ce refrain soit nuit et jour Ma devise la plus chérie !

En vain les serpents de l'envie Sifflent autour de mes rideaux.

L'amour lui-même assure mon repos, Et dans ses bras je la défie !..

On caractérisait par là lés vains efforts de la cabale des Choiseul et surtout de la duchesse de Grammont. Le duc, pour cacher son dépit, redoublait de dépense ; il s'absentait de la cour plus fréquemment, et fit, coup sur coup, deux voyages, l'un à Chanteloup, l'autre à Metz. Il y vivait avec la plus grande magnificence; toujours quarante maîtres à table, au moins ; deux troupes de comédiens pour amuser ceux qui venaient faire leur cour à ce ministre, et le reste à proportion.

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A Fontainebleau.

Le jeudi 28 septembre , Sa Majesté , avant de chasser dans la forêt de Sennaar, est allée au pavillon du Roi, qu'avait fait bâtir le sieur Bouret, fermier général, qui Pavait ainsi appelé depuis qu'il avait eu Phonneur d'y recevoir ce prince. La comtesse Du Barry s'y est rendue avec beaucoup de dames de la cour. Le^sieur Bouret a conduit cette dame dans tout le château ; il y a eu ensuite un splendide diner ; le repas fini, la favorite est montée en calèche avec les dames, et a assisté à la défaite d'un cerf qu'on a pris sous Croix -Fontaine, et dont Sa Majesté lui a présenté le pied. On s'attendait à quelque galanterie particulière de la part du sieur Bouret, et il n'a pas manqué de remplir l'attente des curieux. On y a trouvé une Vénus modelée d'après celle de Coustou pour le roi de Prusse. L'adroit courtisan y avait fait adapter une tête sculptée d'après celle de M™*" Du Barry, et en a présenté le coup d'œil à Sa Majesté, flattée de la manière dont on divinisait' ainsi son goût. Mn»e Du Barry était à cette chasse précisément dans le même habillement d'homme sous lequel elle est représentée au salon, mais infiniment plus leste et plus séduisante.

La fortune de fA^ Du Barry augmentait chaque jour avec sa faveur. En janvier 1769, le roi lui constitue cent mille livres de rentes sur la ville de Paris,, et dix mille livres de rentes sur les états de Bourgogne, et, au milieu de la même année, il lui donne Luciennes. En 1770, au i" janvier, et comme étrennes, il ofire à sa maîtresse ce qu'on appelait les loges de

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Nantes j réunion de boutiques, baraques et appentis établis sur la contrescarpe, à Nantes, et rapportant quarante mille livres de rentes. En outre, et au milieu de cadeaux divers et imprévus, offerts ou demandés, la maîtresse royale reçoit par mois, pour son entretien et ses menus plaisirs, environ trois cent mille francs d'argent comptant ; ce qui lui représentait donc, en 1770, au moment de l'arrivée de la Dauphine et de la chute de Choiseul, à peu près trois millions sept cent cinquante MILLE FRANCS annuellement assurés !!!... L'hôtel qu'elle avait loué rue de l'Orangerie, à Versailles, au commencement de sa faveur, ne suffisait plus pour contenir ses équipages, ses gens et son train tout entier, devenu véritablement royal. Elle acheta alors, sur l'avenue de Paris, une habitation qui avait appartenu à un parent enrichi de la Pompadour, et elle y fit construire, par son architecte Ledoux, un grand hôtel où elle put loger complètement toute sa maison. Quand je dis un hôtel, c'est plus justement un palais que je devrais dire; car on y édifia jusqu'à une chapelle, et, plaisante sinécuj-e!... un aumônier en titre fut nommé pour la desservir!... Aujourd'hui, chapelle, boudoirs et salons, tout a disparu, mais l'hôtel existe encore à Versailles; on y loge des fourrages, des chevaux et des cavaliers de la cavalerie de la garde impériale.

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Mais c'est surtout à Luciennes que M"»« Du Barry va étaler ses goûts de luxe inutile et de magnificences merveilleuses; c'est là qu'elle va enfouir des trésors de tout genre que dévoreront à si belles dents les avaleurs de 93!... Ce Luciennes ou Louveciennes, qu'elle a rendu célèbre, Louis XIV l'avait acheté, en 1690, à M. de Valentinay, pour le donner à sa fille, la princesse de Conti (i); à sa mort, le comte de Toulouse hérita de cette terre^ qui passa ensuite au duc de Penthièvre. Le fils de ce dernier y étant mort, le duc, son père, ne voulut pas conserver un domaine qui lui rappelait ce fimèbre souvenir, et il le vendit alors à Louis XV, qui l'offrit à M™« Du Barry, « avec jouissance pour sa vie durant de la maison, jardin et dépendances. » Le brevet de concession est du 24 juillet 1 769, et se trouve aujourd'hui à la bibliothèque de Versailles.

Le château de Luciennes, tel que la Du Barry le trouva, n'était pas une habitation convenable ni suffisante pour une maîtresse royale habituée au luxe fastueux de la cour de Louis XV, aux petits salons, aux boudoirs mignons et à l'entourage de tous ces riens charmants dont les courtisanes aiment par dessus tout l'inutile profusion. C'était une assez vaste

(1) Mlle de Blois, fille iéi^ititiiée du roi et de Mlle de La Vallière.

résidence, grandiose même, et par conséquent indigne de cette petite-maltresse qui n'aima jamais rien de ce qui était vraiment grand et vraiment beau; du joli et du coquet était tout ce qu'elle voulait. Elle fut servie à souhait dans son rêve de construction galante par son habile architecte Ledoux, celui-là même qui avait réédifié son hôtel de Versailles. Au lieu de transformer le château principal, ce qui eût coûté fort cher, sans résultat bien satisfaisant, Tadroit artiste le conserva tel quel avec d'autres aménagements intérieurs, et éleva, à une petite distance, un pavillon nouveau tout à fait conforme aux goûts de la favorite et à la voluptueuse destination qu'elle voulait donner à sa nouvelle demeure.

C'est un pavillon carré, avec cinq croisées sur toutes ses faces, situé sur une hauteur d'où l'on a une des vues les plus belles et les plus pittoresques du monde. Le corps de logis est précédé d'une avantcour trop vaste peut-être pour l'édifice, qui s'annonce par un péristyle de quatre colonnes dans le goût antique; le fond est orné d'un bas-relief de Lecomte représentant une bacchanale d'enfants. La distribution intérieure semble annoncer de petites et intimes réceptions; ainsi on y trouve seulement, comme ' pièces d'apparat, un vestibule très-vaste, qui est en même temps la salle à manger, un grand salon, et.

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deux autres plus petits salons servant aussi de boudoir et de cabinet de travail. Dans le vestibule sont disposées quatre jolies tribunes, où se placent les musiciens de la comtesse» — car elle a aussi sa musique — chargés de charmer les oreilles de ses convives.

Il y a au Louvre une aquarelle de Moreau représentant un grand diner dans cette jolie salle blanc et or, aux murs de marbre blanc coupés par des pilastres corinthiens aux chapiteaux de bronze doré, entre lesquels sont peints, au milieu de guirlandes d^Amours, et mille fois répétés, les armes entrelacées et les portraits de Louis XV et de la Du Batry. Puis ce sont des bustes adorables de femmes légères, taillés dans le marbre par Lecomte, Moineau et Pajou, et posés sur des socles également de marbre, et entourés de guirlandes d'or. Ce ne sont partout que fleurs, attributs légers, parfois graveleux, allusions grivoises, fruits et feuillages mêlés de rubans roses, bouquets mignons. Amours joufflus, héros et héroïnes. de romans célèbres^ le tout en costume Louis XV, en bergers, en bergères, les jupes courtes et les jambes nues ; un véritable petit temple coquet, mignard et licencieux. Du vestibule on entre dans le salon, et par ses fenêtres ouvertes on aperçoit Saint-Denis, Saint-Germain, le Vésinet, la Seine qui serpente en tous sens au milieu de vastes prairies s'étendant à perte de vue ;

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puis, dans le lointain, et comme enveloppée d'une vapeur légère, une masse noire qui est Paris. Les arabesque de ce salon sont de Métivier et de Feuillet, et les dessus de porte du libertin Fragonard ; et il y faut regarder encore la magnifique corniche à console de Gouttières. Dans les petits salons qui encadrent cette grande pièce, quatre tableaux de Vien retracent l'histoire de l'amour à Paris; et Briard à peint des plafonds ou l'on peut encore lire Thistoire de Tamour, mais cette fois de l'amour champêtre, des bergers et des bergères enrubannés, la houlette à la main, des fleurs partout et des guirlandes de feuillage, avec des danses en rond, et des ménétriers montés sur des tonneaux, et des petits Amours nus qui sillonnent et animent le joli et vert paysage. Et puis l'on admire aussi les merveilles que l'art de la serrurerie a prodiguées en ce lieu charmant : les chambranles de cheminée, les feux, les bras, les corniches, les serrures, les espagnolettes, les clefs, les moindres choses enfin sont de véritables objets d'art fabriqués, façonnés sur des dessins spéciaux et détruits après leur achèvement. En un mot c'est tout ce qu'on peut rêver de plus parfait et de plus exquis, ^de plus réussi et de plus complet dans le précieux, le mignon et le joli.

Les petits appartements particuliers de M™« Du Barry, dans cette jolie bonbonnière, n'étaient pas

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moins élégamment meublés que ceux de Versailles dont j'ai donné, d'après M. Leroi, la curieuse et intéressante description. Ces mêmes appartements étaient en même temps occupés par le roi, quand il visitait sa maîtresse ; il n'avait pour son service personnel qu'un petit salon de toilette divisé en trois parties : antichambre, garde-robe et cabinet. Ces trois petites pièces étaient aussi fort richement meublées, et le luxe déployé pour les objets de serrurerie d'art en était surtout remarquable. « Il y avait un feu doré d'or moulu, pelles, pincettes et tenailles analogues. On y voyait beaucoup de bronzes dor^s également d'or moulu ; des bras à trois branches, des girandoles de goût antique, une commode de laque du Japon avec bronzes dorés. Au milieu de la principale pièce était un fauteuil à poudrer garni de maroquin rouge, avec un coussin sur fond de canne et devant une table d'ébénisterie à mosaïques sur fond gris satiné, avec une tablette dans les jambes et garnie en bronzes dorés. » Louis XV était d'une excessive propreté, d'un soin extrême pour sa personne, et en arrivant chez sa mattresse, il se rendait d'abord directement à ce petit appartement, qui lui était absolument réservé, pour y réparer le désordre causé à sa toilette soit par le court voyage de Versailles à Louveciennes, soit par l'exercice de la chasse^ soit par tout autre motif ayant pu

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compromettre quelque peu l'ordre et la netteté de sa tenue. Le roi restait d'ailleurs toujours fort peu de temps à Ludennes, où il n'aimait pas à tenir conseil, ni à donner d'audiences sérieuses pour les affaires de l'Ëtat. Le coquet logis de sa maîtresse ne fut jamais considéré par lui que comme un lieu de délassement et de plaisirs, où il venait se reposer ce du soud que lui donnait son royaume, » lequel, nous le savons tous, ne lui causa cependant jamais ni de grands tracas ni de graves préoccupations !

A la première visite que le roi fit à sa maîtresse dans ce voluptueux et coquet domaine, il témoigna le plus vif enchantement. Il y eut ce jour-là, en l'honneur de Sa Majesté, concert, feu d'artifice, parade et souper. Louis XV voulut bien féliciter lui-même l'architecte, et lui accorda en récompense de son talent la place de commissaire inspecteur des salines de Franche-Comté, qui ne rapportait pas moins de huit mille livres de rentes, qu'on pouvait gagner sans quitter Paris, et ens'occupant d'autres travaux. Enfin, comme à un semblable palais il fallait naturellement un gouverneur spécial, et qu'un soir le nègre de la favorite, Zamore, daignait par hasard être de bonne humeur, et consentait à plaisanter avec le roi; ce prince magnanime, pour le remercier de son esprit et de ses quolibets qui l'avaient fait rire un moment, l'é-

leva aux hautes et importantes fonctions de gouverneur de Luciennes, avec six cents livres de traitement ! Et le chancelier Maupeou apposa gravement le sceau de TÊtat sur le brevet, et vint l'apporter solennellement lui-même à ce gouverneur d'un nouveau genre, qui fit une cabriole devant Sa Seigneurie pour lui exprimer d'une manière digne de lui sa gratitude et sa joie 1...

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