CINQUIÈME PARTIE
' u moment où la Du Barry entrait si forte- I ment et si « indispensablement » dans la vie, [dans les besoins, dans les habitudes et dans la passion du roi, Choiseul menait à bonne fin l'une des grandes entreprises de son ministère. Il mariait le duc de Berry, petit- fils du roi et alors Dauphin, à la fille de l'empereur d'Allemagne François I" et de la grande Marie-Thérèse, à cette belle Marie-Antoinette qui vint en France à l'âge de quinze ans au milieu des sourires et des bénédictions de tout un peuple, et fut accueillie par la cour comme un ange de protection et d'espérance qui, dans l'esprit du parti opposé à la Du Barry, allait disperser par sa grâce, ses
charmes, sa beauté ^et son innocence , le tripot infâme installé à Versailles et à Luciennes autour de la favorite. Bachaumont, qui n'est pas toujours un fin portraitiste^ nous a cependant laissé d'elle, à cette époque, une charmante et véridique image. C'est un portrait physique complet, à l'aide duquel il serait facile de recomposer sur la toile l'auguste et gracieux original :
Cette princesse est d'une taille proportionnée à son âge, maigre, sans être décharnée, et telle que l'est une jeune personne qui n'est pas encore formée. Elle est très-bien faite et bien proportionnée dans tous ses membres ; les cheveux sont d'un beau blond; on juge qu'ils seront un jour d'un châtain cendré ; ils sont bien plantés. Elle a le front haut, la forme du visage d'un bel ovale, mais un peu allongé ; les sourcils aussi bien fournis qu'une blonde peut les avoir. Ses yeux sont bleus, sans être fades, et jouent avec une vivacité pleine d'esprit. Son nez est aquilin, un peu effilé par le bout; sa bouche est petite, ses lèvres épaisses, surtout l'inférieure, qu'on sait être la lèvre autrichienne. La blancheur de son teint est éblouissante, et elle a des couleurs naturelles qui peuvent la dispenser de mettre du rouge. Son port est celui d'une archiduchesse, mais sa dignité est tem* pérée par sa douceur, et il est difficile, en voyant cette princesse, de se refuser à un respect mêlé de tendresse.
Le prince qu'elle épousait était un honnête homme qui ne devait jamais être qu'un roi honnête; il n'avait
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ni Télégance, ni !a grâce, ni la haute distinction de certains princes de sa race ; d'une vie pure, aimant le travail, même le plus vulgaire, puisqu'il était excellent serrurier; moins épris des arts et des lettres, plus porté vers les sciences exactes ; sachant un peu d'histoire, rêvant déjà des conquêtes géographiques par le développement de la marine de PÉtat, il vivait doucement et s^s bruit dans sa retraite, devant sa forge, ses cartes et ses livres. Il fuyait la cour, dont il condamnait les honteux plaisirs, et malgré les désijrs, les ordres mêmes du roi, il n'avait jamais consenti à plier devant la favorite.
A la nouvelle de l'arrivée de la Dauphine, Choiseul respira. Il était impossible que le roi pût songer à présenter à cette fille des Césars l'indigne maîtresse que sa cour trop complaisante avait si facilement accueillie et adoptée. Cette jeune et illustre beauté, dont les grâces charmantes allaient, il l'espérait du moins, rajeunir et régénérer la cour, ne pouvait manquer de ' prendre sur le roi, sur les princes, sur les courtisans, un empire absolu, attirer vers l'astre nouveau tous les hommages et tous les respects, et, par son influence, causer peut-être, pour un temps plus au moins long, qui permettrait de chercher à la supplanter, l'oubli, sinon l'expulsion de la Du Barry. Il se leurra si bien de ce chimérique espoir, qu'il vint, « par bonté, » trou-
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ver la comtesse, et lui donna le conseil amical et désintéressé de quitter la cour pendant les fêtes de famille occasionnées par le mariage du Dauphin. Ilfitt si poli, — car il savait l'être au besoin, — si pressant, si aimable même, que la Du Barry hésita. Choiseul hii conseillait d'aller à Baréges, pour y tuer plus vite le temps de la présentation, du mariage et du bonheur plus pur que devait éprouver le roi, lequel bonheur l'éloignerait sans doute pendant quelque temps de sa maîtresse ; il trouvait donc plus prudent pour elle de ne pas laisser voir le spectacle de son abandon, même momentané, tandis qu'une absence habilement opérée ne pouvait que donner au roi une plus ardente impatience de la revoir au plus vite. Elle fut presque persuadée par ces belles raisons qui, en somme, étaient toutes fort perfides et fort mauvaises. Fuir, tandis qu'il fallait lutter! Si elle laissait prendre à cette nouvelle « rivale » l'empire que le ministre prévoyait, elle était perdue. Si elle abandonnait la place, l'ennemi s'en emparait, minait, brisait, renversait son pouvoir. Le roi était si facile et si changeant! L'influence de la jeune et belle Dauphine était. à redouter certainement, mais bien plus pour la Du Barry absente de la cour que pour la Du Barry à son poste, aux côtés mêmes du roi, bravant le respect et l'honneur de la famille royale, et forçant par cet excès même d'au-
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dace les hommages des courtisans, qui menaçaient de se porter vers la nouvelle venue, à revenir aussitôt à elle.
Ce ne fut pas elle, certes, qui fit ces salutaires réflexions; elle en était parfaitement incapable. Richelieu et d'Aiguillon les firent à sa place ; hier on lui avait dit de partir, elle partait ; elle avait même commandé ses équipages ; aujourd'hui on lui persuadait de rester, elle resta. Ces perpétuelles incertitudes lui importaient d'ailleurs fort peu ; elle s'amusait de tout et partout, et le souci de sa grandeur préoccupait ses amis beaucoup plus qu'elle-même. On l'avait faite maîtresse royale, elle avait accepté avec joie, mais sa chute ne Ipi eût pas causé un chagrin bien long ni bien sincère; les larmes pouvaient rougir ses beaux yeux 1 Puis, elle n'aimait le roi ni pour lui-même ni pour son argent, bien qu'elle en gaspillât beaucoup ; elle tenait davantage aux sottes adulations de sa petite cour, et, pour les conserver, elle avait consenti à être rinstrument d'une coterie qui cherchait à prendre par elle tout le pouvoir, et qui, hélas ! y parvint trop vite et trop facilement. On faisait d'elle tout ce qu'on voulait, cafelle n'avait ni esprit de suite, ni volonté, ni intention, ni désirs un peu sérieux. Vivre au jour le jour, au milieu de folles orgies, insulter dans ses propos plus que légers le roi et la France, qui payaient
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ses plaisirs^ et se moquer de tout, de Dieu, du diable et du peuple!... le reste lui était absolument indifférent. Elle resta donc, effrayée sans doute du petit orage qui se préparait, mais stylée à souhait, prête à bouder le roi, à lui faire la moue, « à lui tirer la langue, » si l'aimable monarque faisait mine de la trop négliger. Mais il n'en fut rien, et Choiseul put regretter une fois de plus la peine qu'il s'était inutilement donnée.
M"« Du Barry était en effet un personnage à ménager ; sa faveur immense , l'influence qu'elle avait sur les affaires et sur le roi^ de qui elle obtenait par « ses cajoleries » tout ce que ses ministres exigeaient d'elle, avaient été signalées à leurs souverains par les ambassadeurs étrangers. On avait compté avec M™« de Pompadour, il fallut compter aussi avec M^^ Du Barry ; et bien que Frédéric II l'eût soldatesquement baptisée Cotillon III, il ne lui envoyait pas moins de temps à autre « l'expression de son amitié sincère et de ses vœux constants. » Catherine, la grande Catherine, encore plus débauchée que la Du Barry, traitait plus justement avec elle d'égale à égale! Marie -Thérèse, «le seul grand homme de l'Allemagne et de son siècle, » écrivait souvent un mot aimable pour la favorite, et la ménageait a comme une personne tout
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à fait utile à sa politique. » Quand sa fille partit pour la France, Timpératrice lui fit, à l'endroit de M"« Du Barry, les plus chaudes et les plus instantes recommandations sur l'accueil qu'elle devait faire à la comtesse et sur l'amitié qu'il fallait lui témoigner. Elle lui donna tout au long ses instructions « par écrit, » prévoyant les diverses phases de la présentation, des rencontres, des visites, des soupers et même des intimités les plus privées, car il importait » à sa politique » que cette archiduchesse impériale eût pour la créature du roi une sorte de condescendance affectueuse, et qu'elle fit elle-même les premières avances et les preqûers pas.
Tout se passa admirablement d'ailleurs et tout à fait au gré de l'impératrice. A son arrivée au château de la Muette, la comtesse Du Barry fut la première personne présentée à la Dauphine, après les princes et les princesses du sang. Elles s'embrassèrent toutes deux a comme de bonnes amies» qui se connaissent depuis longtemps sans s'être jamais vues. La fille du ruisseau soupa à la même table que la fille des Césars, le roi ayant à sa droite la Dauphine, à sa gauche la Du garry. Le souper fut gai, et Marie- Antoinette voulut bien trouver « sa rivale » charmante^ adorable!,.. Je dis « rivale, » car, en effet, cette naïve princesse avait
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juré d'être la sienne! Elle avait demandé ingénument (i) à un seigneur de la cour quelles sortes de fonctions remplissait auprès de son grand-père cette inséparable dame si admirablement traitée par toute la cour, presque à Tégal d'elle-même et du roi.
« Elle amuse Sa Majesté, lui répondit-on.
— Eh bien, reprit l'aimable princesse, s'il en est ainsi, je jure d'être sa rivale!... »
Mais la guerre devait bien vite éclater entre cette fière Autrichienne et la favorite. La (:au^e en fut au moins singulière : au voyage de Compiègne qui suivit le mariage du Dauphin^ le roi^ prié à souper par sa petite-fille^ osa lui amener la comtesse, que la princesse ne désirait pas recevoir. Bien que fort contrariée de l'obligation où elle était de lui faire quand même bon visage, Marie-Antoinette eut un. mot charmant pour accueillir le roi et sa maîtresse.
« Ah papa ! lui dit-elle, je ne vous avais demandé qu'une grâce et vous m'en accordez deux!... »
Mais le lendemain, la Dauphine, qui savait mieux alors quelles sortes «d'amusements» la Du Barry procurait au roi, ne se gêna pas pour manifester devant son entourage toute la répulsion et le juste dé-
(i) Née en 1755, Marie-Antoinette avait alors à peine quinze ans.
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goût que lui inspirait la courtisane. De son côté, la Du Barry, jalouse déjà de certaines préférences de Louis XV, qui passait chez la Dauphine plus de temps qu'elle n'aurait voulu, ayant appris les propos tenus par la princesse, se répandit contre elle en invectives de tous les genres. Elle se moqua de sa figure, de ses cheveux, de ses mains, de son teint ; elle critiqua sa tenue, sa gaucherie même et certaines inexpériences que cette enfant royale n'avait heureusement pas encore perdues (i).
Choiseul^ espérant toujours gagner quelque chose à tous ces conflits, entra franchement et publiquement dans le parti de la Dauphine, et il attisa tant qu'il put et de toutes ses forces le feu de la discorde dont il devait être la première victime. Il avait surtout contre lui deux ambitieux qui conseillaient et dirigeaient toutes les actions de la Du Barry : Maupeou, chef de la justice et qui prostituait chaque jour sa
( I ) Elle appelait le Dauphin un grand garçon mal élevé, et avait | surnommé la Dauphine la Rousse. Elle se permit aussi des plaisanteries sur le bruit qui courait que le Dauphin était impuissant. Ce prince se vengea d'elle presque aussitôt^ car une de ses tantes le sollicitant de donner la place de premier écuyer de sa maison au vicomte Ad. Du Barry : a Qull ne s'approche pas de moi, dit le Dauphin, je lui donnerais de ma botte sur la joue. » Il entrait en effet dans ces fonctions de débotter le prince à son retour de la chasse.
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simarre et sa dignité dans les plus infâmes complaisances; d'Aiguillon, fourbe, débauché, homme de plaisir, sans talent ni conscience, et dont la maîtresse du roi avait fait son plus intime favori , à ce point que sur les apparences seules leur liaison avait été ouvertement calomniée. Le roi voulut même se fâcher; sa maîtresse se moqua de ses craintes et de ses scrupules, et Louis XV fut désarmé !...
Ces deux hommes haïssaient Choiseul, et pous- ^ saient sourdement à sa chute; le roué s'en mêlait aussi, quand il n'avait pas trop bu ou trop joué, et Terray entrait enfin lui-même avec eux dans la ligue. Le ministre tombé, la favorite allait donc avoir sous sa main l'argent et les affaires de la France, car ses dignes amis devaient tenir les cordons de la bourse et l'ouvrir à toutes ses volontés ! Mais son indolence, son amour des plaisirs, son ennui des affaires, retardèrent encore quelque temps l'événement. D'ailleurs aux premières tentatives d'abord timidement faites sur l'esprit du roi, Louis XV avait vaguement répondu ; il tenait à Choiseul, qui assurait son repos, et par cela même ses plaisirs ; il dormait tranquille, soupait joyeusement, chassait avec passion parce qu'il savait la France entre les mains de Choiseul, et la pensée que le souci des affaires pouvait lui revenir lui causait une appréhension terrible, qui protégeait en-
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core suffisamment son ministre contr» les attaques de sa maîtresse. Il faisait même personnellement une démarche, et tâchait d'accommoder les choses en écrivant à Choiseul plusieurs lettres (i) aimables, pour essayer de 1^ réconcilier avec M»"* Du Barry, lui parlant de ses sentiments pour lui, du bonheur dont il joussait avec elle, et du repos plus grand qu'il aurait . s'il pouvait voir le ministre faire quelques avances, se radoucir, être galant même avec la comtesse, pour la forme seulement sll le voulait, mais par condescendance pour lui-même, son ami et son roi.
Après ces lettres, qui sous leurs formes polies lui apportaient presque un ordre, Choiseul crut devoir faire une visite à la favorite ; il fit demander une audience, car la dame avait des prérogatives royales, et on lui faisait singer, comme' elle le pouvait, l'étiquette et les habitudes de la reine de France. Mais cette rencontre ne devait servir qu'à envenimer les choses ; Choiseul était trop fier pour s'humilier tout à fait, et il ne put s'empêcher de laisser percer dans ses compliments mielleux et hypocrites le persiflage le plus insolent et le mépris le moins dissimulé. L'étourdie en rit la première ; elle le plaisanta même fine-
(i) Elles ont été publiées en 1829, dans la Revue de Paris , après communication de M. le duc de Choiseul.
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ment, avec esprit, et lui donna congé en lui tendant gaiement la main, comme pour lui dire : « Vous ne m'aimez pas, mais je suis bonne fille, cela m'est égal; j'ai pitié de vous, allez vous-en, nous ne pouvons nous entendre! » L'entrevue avait duré trois heures, et après que Choiseul fut parti, d'Aiguillon en savait aussitôt les détails et le résultat ; de son côté, d'ailleurs, le ministre ne chercha pas à taire ses impressions, et il déclara, au milieu de vives exclamations de colère et de dépit, <( que la coquine lui donnait bien du mal ! »
Les parlements en donnaient aussi beaucoup au roi. L'illustre et austère compagnie n'avait jamais, sous aucun règne, abusé davantage des remontrances contre les édits et les vues du monarque. Ce droit, tantôt toléré, tantôt contesté, avait été.souvent l'objet de vives discussions où la majesté royale n'avait pas toujours eu le dessus. Sous ce règne faible, méprisé, où Phonneur de la monarchie s'en allait en détail, où sa force et son prestige s'amoindrissaient tous les jours, lé respect de la loi et de la dignité nationale semblait s'être réfugié au sein de cette vieille magistrature, si souvent en opposition avec les exigences illicites de la couronne. Il y avait donc naturellement guerre ouverte entre Louis XV et son parlement, et la maîtresse et ses amis voulaient, par un coup d'Etat
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inattendu, licencier en une fois toute la compagnie, pour substituer à ses membres intègres et populaires de nouveaux membres liés au pouvoir et dont l'intérêt serait absolument de le servir. Choiseul, autant par honneur que par intérêt personnel, soutenait le parlement, et il fai^it même instruire alors devant lui l'affaire scandaleuse de son ennemi le duc d'Aiguillon, accusé depuis longtemps déjà par le courageux et célèbre procureur général La Chalotais, de lâcheté et de prévarication dans son gouvernement de Bretagne.
Mais dans sa lutte contre Topinion publique et le parlement, d'Aiguillon avait pour lui de hautes pro« tections et de puissants amis. Spirituel, élégant, d'une légèreté pleine de gaieté et d'entrain, il amusait le roi et la cour, et il était devenu tout d'abord l'ami particulier et le conseiller le plus intime de la favorite. Grâce à elle, il put braver, non sans impopularité ni sans honte, la justice et l'arrêt du parlement justement sévère et irrité. On assurait en effet qu'au moment où l'on repoussait les Anglais, débarqués par surprise à Saint-Cast, d'Aiguillon, chef suprême de la province de Bretagne et des troupes, s'était, par peur, réfugié dans un moulin, ce qui fit dire à ce même La Chalotais que le commandant de l'armée s'était couvert non pas de gloire, mais de farine ! On l'accusait
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encore de concussions et d'odieuses tyrannies, et la contrée tout entière s'était prononcée énergiquement contre lui et avait exigé son rappel et son procès (^1769). Conseillé par Maupeou, qui ne négligeait aucun moyen pour mettre « en querelle et en mal » le roi et le parlement^ Louis XV évoqua l'affaire au parlement de Paris, et voulut y présider solennellement lui-même. Il fut fort mal accueilli, aussi bien par le peuple que par les magistrats ; les débats du procès donnèrent lieu à des violences incroyables ; le roi se déclara insulté et annula toute la procédure. Aussitôt le parlement rendit un arrêt par lequel le duc d'Aiguillon, « se trouvant gravement inculpé de faits qui entachaient son honneur, » était suspendu de ses fonctions de pair, jusqu'à ce qu'il se fût purgé par un jugement O77O9 2 juillet). Cet audacieux défi au pouvoir royal fut cassé dans un lit de justice où les magistrats furent traités de séditieux. Alors le parlement déclara « que ses membres, dans leur douleur profonde, n'avaient pas l'esprit assez libre pour décider des biens, de la vie et de l'honneur des sujets du roi, » et ils cessèrent de rendre la justice (i).
Paris, léger et frondeur, siffla les gens du roi, applaudit le parlement et chansonna d'Aiguillon dans
(i) Th. Lavalléc, Histoire des Français^ t. m.
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un vaudeville qui courut aussitôt les raes, et où on faisait dire au futur ministre :
Oublions jusqu'à la trace
De mon procès suspendu,
Avec des lettres de grâce
On ne peut être pendu.
Je triomphe de l'envie,
Je jouis de la faveur.
Grâces aux soins d'une amie,
J'en suis quitte... pour l'honneur!...
Pour remercier la comtesse du service signalé qu'elle venait de lui rendre en le faisant blanchir malgré la justice et les lois> d'Aiguillon lui offrit une superbe chaise vis-à-vis de la plus grande beauté et d'une valeur considérable (52,000 livres, dit-on); on fit encore à ce sujet courir l'épigramme suivante :
Pour qui ce brillant vis-à-vis ?
Est-ce le char d'une, déesse Ou de quelque jeune princesse ?
Disait un badaud surpris.
Non..., de la foule curieuse Lui répond un caustique, non !
C'est le char de la blanchisseuse De cet infâme d'Aiguillon l...
C'est encore à propos et à la suite de cette affaire que circula secrètement la jolie chanson de Dorât, si connue sous le titre : ËpUre à Margot, On sait ce
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qu'est le secret en pareille affaire ; la chanson n'était que manuscrite, mais les copies s'en étaient promptement répandues par milliers, et comme on ne savait qui poursuivre, qui saisir, qui punir, car Pauteur avait d'abord prudemment gardé le silence, puis l'avait rompu ensuite pour protester contre les bruits qui inculpaient sa muse de ce crime de lèse-Du Barry, la police de la courtisane en fut réduite à faire incarcérer quelques pauvres diables de copistes, coupables seulement d'avoir gagné un peu d'argent en multipliant, à tant par heure, les reproductions de la chanson incriminée, que voici tout entière :
. Pourquoi craindrais-je de le dire ?
C'est Margot qui fixe mon goût :
Oui Margot ! cela vous fait rire ?
Que fait le nom ? La chose est tout.
Je sais que son humble naissance N*oiFre point à l'orgueil flatté La chimérique jouissance Dont s'enivre la vanité ; Que, née au sein de l'indigence, Jamais un éclat fastueux, Sous le voile de l'opulence.
N'a pu dérober ses aïeux; Que, sans esprit, sans connaissance, A ses discours fastidieux Succède un stupide silence :
Mais Margot a de si beaux yeux
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Qu'un seul de ses regards vaut mieux Que fortune, esprit et naissance.
Quoi ! dans ce monde singulier Irai-je consulter d*Hozier ?
Non, Taimable enfant de Cythère Craint peu de se mésallier ; Souvent, pour Tamoureux mystère, ' Ce dieu, dans ses goûts roturiers^ Donne le pas à la bergère, En dépit des seize quartiers. Et qui sait ce qu'à ma maîtresse Garde l'avenir incertain ?
Margot, encor dans sa jeunesse, N'est qu'à sa première faiblesse; Laissez-la devenir catin ; Bientôt peut-être le destin La fera marquise ou comtesse ! . . .
Choiseul avait eu une part très-vive et très-influente dans l'affaire du duc d'Aiguillon, et il comprit bien, après l'arrêt brutal qui venait de la terminer, que la chute du pariement suivrait ou précéderait presque immédiatement la sienne. Il avait aigri son ennemi, qu'il espérait abattre, et ses menées pour forcer en quelque sorte sa condamnation avaient été trop évidentes, trop publiques méme> pour que la coterie qui voulait sa perte ne les eût pas toutes successivement connues. En effet, il se forma alors une liaison plus étroite encore entre d'Aiguillon, le chancelier et la Du Barry, et leurs conférences secrètes et intimes, fré-
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quemment renouvelées, tendirent toutes au même but : briser Choiseul et les parlements ! Ces dignes acolytes dictèrent à la mahresse du roi le rôle nouveau qu'elle devait jouer pour obtenir absolument ces deux choses; mais la haine de d'Aiguillon contre Choiseul fit décider que la favorite insisterait d'abord, et principalement, pour le renvoi du ministre, dont H était impatient de se venger en prenant sa place. Elle s'y employa à sa manière habituelle, légère, enfantine et plaisante. Elle chassait son cuisinier, qui ressemblait au ministre : c J'ai chassé mon Choiseul, quand chasserez-vous le vôtre? » Elle faisait sauter dans ses mains des oranges qui représentaient le ministère : « Saute, Choiseul ! saute, Praslin ! » Et le roi riait ; il trouvait sa maîtresse amusante, spirituelle, pleine de gaieté et d'à-propos, et se laissait peu à peu gagner par ces folles mignardises qui ruinaient un peu plus tous les jours la popularité et l'honneur du pouvoir !... S'agissait-il du pariement, on lui faisait placer dans l'endroit le plus apparent de son boudoir le portrait de Chartes I«^ de Van Dyck, qu'elle avait acheté vingtquatre mille livres à la vente du baron deThiers : « La France (i), tu vois ce tableau? Si tu laisses faire ton
( i) C'est ainsi que le roi de France se laissait surnommer par elle ! Tout le monde connaît l'histoire de la cafetière : « La France, ton café f... le camp!
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parlement, il te fera couper la tète comme le parlement d'Angleterre l'a fait couper à Charles! » Enfin, comme le roi redoutait par-dessus tout la guerre, elle lui prouvait d'une manière irréfutable, par la produc* tion d'une correspondance habilement soustraite, que le ministre soi-disant indispensable n'était point libre alors de la faire ou de ne point la faire^ et que larpaix de l'Europe pouvait également être obtenue sans lui. Ce dernier argument fut décisif et la perle de Choiseul presque aussitôt résolue.
Le 24 décembre 1770, le roi adressa au duc de La Vrillière une note ainsi conçue :
« Le duc de La Vrillière remettra les ordres suivants à MM. de Choiseul et me rapportera leurs démissions. Sans Mine de Choiseul, j'aurais envoyé son mari autre part, à cause que sa terre est dans son gouvernement ; mais il en sera comme s'il n'y était pas, et il n'y verra que sa famille et ceux à qui je pourrai permettre d'y aller. »
A cette note étaient jointes les deux lettres suivantes :
A mon cousin le duc de Choiseul.
a J'ordonne à mon cousin le duc de Choiseul de remettre sa démission de sa charge de secrétaire d'État et de surintendant des postes entre les mains du duc de La Vrillière,
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et de se retirer à Chanteioup jusqu'à nouvel ordre de ma part.
« A Versailles, ce 24 décembre 1770.
a Louis. »
A mon cousin le duc de Praslin.
« Mon cousin, je n'ai plus besoin de vos services, et je vous exile à Praslin, où vous vous rendrez dans les vingtquatre heures.
« A Versailles, ce 24 décembre 1 770.
« Louis. »
Le duc de Praslin était alors fort malade de la goutte et incapable de partir; il obtint un sursis de quelques jours. Quant à Choiseul, son exil dut être immédiat , mais' il eut toutes les apparences d'un triomphe, et sa disgrâce fut l'occasion d'une manifestation publique, où personne ne craignit d'afficher ouvertement sa sympathie et ses regrets. Comme il était ordonné au ministre tombé de ne point recevoir pendant le peu de temps qu'il devait séjourner à Paris, une foule immense — peuple, prélats, grandes dames et grands seigneurs — vint s'inscrire à sa porte ; un prince du sang, le duc de Chartres, osa plus encore : comme les gardes qui défendaient l'entrée de l'hôtel habité par Choiseul voulaient empêcher le prince
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d'arriver jusqu'à lui, il s'irrita, jura qu'il entrerait, et s'emporta si fort et si haut qu'il fut impossible de s'opposer à ce qu'il vit le ministre, 4ui était d'ailleurs son ami particulier. L'entrevue fut courte, mais bien touchante ; le duc de Chartres embrassa plusieurs fois Choiseul en pleurant et en l'assurant de son étemelle affection. Quand il revint à son carrosse, la foule qui entourait l'hôtel accueillit le prince par les acclama tions les plus enthousiastes. Le lendemain, jour du départ de Choiseul, tous ceux qui avaient dû se borner à lui faire parvenir, sans le voir, la muette expression de leur attachement, accoururent sur la route que devait suivre sa voiture. En un moment cette route se trouva couverte de carrosses et d'une foule considérable de gens à pied, de toutes les classes ; le ministre passa lentement, ses .chevaux au pas^ au milieu de tout ce peuple criant et pleurant, et où les indifférents de sa puissance étaient devenus subitement, autant par opposition contre le roi que par inquiétude de l'avenir, les courtisans de sa disgrâce et de son malheur.
C'est alors que la France tomba véritablement aux mains de trois hommes : d'Aiguillon, Maupeou et Terray. Ce Maupeou (i), chancelier, chef de la jus-
(i) Né en 1714, mort en 1792, à la veille du tribanal révolu^'
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tice, était un homme avili, méprisé" et détesté. Il s'était fait l'ami et le complaisant de M"« Du Barry, espérant arriver par elle au but qu'il poursuivait avec tant d'acharnement depuis sa rentrée aux affaires : la destruction des parlements. Il s'était humilié devant la courtisane, avait pris part à ses fêtes les plus licencieuses, et, une fois même, on l'y avait surpris dans une certaine tenue indigne de la haute et grave position qu'il occupait ; il était devenu la risée des valets de la comtesse, et surtout le jouet de son nègre, ce Zamore-Chérubin qui faisait la pluie et le beau temps à Luciennes, en attendant qu'il fît condamner sa bienfaitrice à l'échafaud ! Quand le chancelier arrivait au château de la favorite, il n'était pas de plaisanterie ridicule qu'on n'essayât contre lui ; mais cet homme vil se moquait de l'opinion publique, et il la bravait même ouvertement. Un jour qu'étant dans son carrosse, on l'avait insulté dans la rue, il mit courageusement son visage à la portière de sa voiture, et cria encore plus fort que ses insulteurs, qui finirent même par l'acclamer I II en était venu, dans son admiration et son amitié pour la Du Barry, jusqu'à improviser un lien de famille entre elle et lui, et il ne l'appelait plus,
tionnaire, qui ne l'eût sans doute pas épargné. Il succéda à son père, comme chancelier, en 1768.
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et le plus sérieusement du monde, que ma chère et aimable cousine! — ma cousine la comtesse I — mon honorable cousine!... Je prends dans les écrits du temps deux scènes buriesques qui donneront mieux encore une idée de l'abaissement où, par désir de flatter sa prétendue cousine, cet homme déconsidéré était volontairement descendu :
^ Pendant un voyage de Compiègne, le chancelier donna à la favorite un dîner qui Pamusa beaucoup, et qui aurait couvert de ridicule le chef suprême de la justice, s'il en eût été encore susceptible.
Elle avait alors un petit nègre, nommé Zamore, qu'elle aimait beaucoup, et avec qui elle jouait comme un petit chien ; sa maîtresse le menait partout avec elle. M. de Maupeou voulut faire sa cour à Pune en amusant l'autre, car il ne négligeait aucun des petits moyens de lui plaire. 11 fit servir à Pentremetsiin superbe pâté ; ce n'était qu'une espèce d*attrape, car on n'eut pas mis le couteau dedans qu'il s'en échappa un essaim de hannetons qui volèrent partbut, et principalement sur l'énorme perruque du chancelier. Ce petit jeu fit beaucoup rire Zamore, qui peut-être n'avait jamais vu de ces insectes ; il voulut en prendre et vint en chercher dans ces filets chevelus où ils étaient embarrassés. Le nègre enfin, respectant peu le chef de la magistrature, pour jouir plus à son aise des hannetons, enleva la perruque entière de M. de Maupeou ; et M"»* Du Barry de rire à gorge déployée, et le chancelier de se prêter de la meilleure grâce du monde à la dérision générale.
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Le roi étant entré brusquement, ces jours derniers, chez Mme Du Barry, a trouvé cette dame, qui est fort gaie et fort coquette, jouant à colin-mailiard avec de jeunes courtisans , et au milieu d'eux tous le chancelier, en simarre, faisant lui-même le colin-maillard, ce qui a fort réjoui Sa Majesté.
Le duc d'Aiguillon (i) succéda à Choiseul au département des affaires étrangères, et l'abbé Terray resta aux finances, qu'jl dirigeait depuis la fin de 1769.
L'abbé Terray n'était pas moins impopulaire que ses deux collègues , et il était encore plus célèbre pour son faste et pour sa débauché. Sa fortune était considérable (2), et il trouvait encore le moyen, généralement illégal, de s'enrichir dans toutes les affaires. Son administration était aussi décriée que son caractère et sa personne, et bien qu'il eût un certain talent, une grande pratique des affaires et des ressources d'esprit
(i) Armand Vignerot-Duplessis- Richelieu, duc d'Aiguillon, neveu du duc de Richelieu, né en 1720. Il fut le favori et, dit-on, ramant de la duchesse de Châteauroux. Exilé en J774, il mourut oublié en 1788.
(2) Né en 171 j, mort le 18 février 1778. Il avait annuellement, pendant son ministère, 152,000 livres de rente de fortune personnelle , 200,000 livres comme contrôleur général, et 80,000 livres de rente d'une abbaye que lui donna le roi, soit 430,000 livres, ou plus d'un million d'aujourd'hui.
Lisez l'étude de P. Clément : Portraits historiques y Didier, 1855, Paris.
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supérieures à sa réputation, il n'en était pas moins, par son immoralité et sa mauvaire foi, l'objet du mépris universel. A eux trois, ces hommes « au génie malfaisant » enlacèrent la favorite comme dans un réseau inextricable, et ils devaient, hélas! tout obtenir de leur influence et de son crédit : elle devenue par eux toutepuissante- sur l'esprit du roi, eux dirigeant à la fois par elle la monarchie et l'État! En effet, Louis XV ne voyait plus rien, n'entendait plus rien que par les yeux et par les oreilles de sa favorite, stylée et conseillée par ces trois hommes. Le roi laissa tout faire à ce triumvirat odieux, et lui permit tout : l'un obtint le renvoi des pariements ; l'autre proclama la banqueroute de TÉtat ; le troisième, soit impéritie, soit complicité, ferma les yeux sur le honteux partage de la Pologne. Dans la nuit du i 9 janvier 1 77 1 , Maupeou fit arrêter dans leurs maisons tous les membres du pariement, et exigea d'eux, sur l'ordre du roi, qu'ils consentissent à reprendre aussitôt leurs fonctions volontairement abandonnées. Ils devaient simplement répondre par un oui ou par un non. En deux jours tous avaient refusé, le oui demandé, et tous étaient condamnés à l'exil. Un arrêt du conseil les déclara déchus de leurs charges et confisqua leurs biens ; puis des détacKements de cavalerie vinrent les saisir chez eux, et divers lieux d'exil leur étant assignés, ils y furent immédiatement
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conduits. Enfin, le 1 5 avril suivant, un nouveau parlement, qui prit le nom de son fabricateur, le parlement Maupeou, fut créé et solennellement institué, et la justice reprit son cours ; justice moquée, chansonnée, il est vrai(i); parlement dont les premières séances donnèrent lieu à de sanglants désordres et à de dures et impopulaires répressions, et dont presque tous les membres, prostitués au ministre et à la favorite, vendirent la justice plutôt qu'ils ne la rendirent!... En moins d'un an, tous les autres pariements de France subirent à peu près les mêmes recompositions, et ce grand coips de la magistrature, dont les justes et fréquentes remontrances avaient souvent arrêté les empiétements excessifs de la monarchie, disparut comme par enchantement et sans résistance. La royauté put
(1) Couplet sur le nouveau parlement :
u Quand je vois ce tas de vermine Que l'on érige en parlement.
Je les pendrais tous sur la minel » "^
Disait le bourreau gravement.
<( Mais, en vertu d'une sentence De ce conseil irrégulier.
Je ne pourrais, en conscience, Pendre même le chancelier. »
Nouvelle ipitaphe de M. le chancelier,
Ci^git Maupeou l'abominable, Ci-git avec lui son esprit !
Passant, ne crains pas son semblable.
Jamais monstre ne reproduit 1...
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s'imaginer qu'elle avait remporté un grand triomphe ; elle crut plus que jamais à sa force et à sa durée^ sans prévoir (}ue son absolutisme même allait faire éclater plus évidemment la preuve de sa faiblesse et de son ineptie. La favorite et son âme damnée riaient aux éclats, au milieu des folles orgies de Luciennes, en songeant aux mines désappointées de ces honnêtes conseillers, saisis, interrogés et arrêtés au saut du lit, pendant une froide nuit d'hiver ; et l'aveugle royauté, qui avait successivement renversé les jésuites et le parlement, « s'applaudissait d'avoir brisé les deux seules armes qui résistassent aux novateurs, et se croyait à l'apogée de sa puissance, parce qu'elle restait seule devant le peuple!... (i). »
Les finances, livrées presque^ sans contrôle à Terray, mangeur et dilapidateur^ à la merci d'une courtisane insatiable et d'un roi qui laissait faire, tombèrent bientôt elles-mêmes dans l'état le plus alarmant. De déficit en déficit, la dette avait atteint un chiffre si considérable (2), qu'il fut bientôt impossible de la payer tout entière, et de réduction en réduction, le ministre dut en venir beaucoup plus simplement et
(1) Th. Lavallée, Histoire des Français , tome 111.
(2) Au commencement de 1769, on avait dévoré par avance toute Tannée 1770 et deux mois de 1771 !
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plus franchement à proclamer la banqueroute (1769). C'était la ruine ; c'était surtout la misère, car c'est sur les petits bourgeois, sur les petits rentiers, sur les petites fortunes que la déroute du trésor public fit principalement sentir ses tristes effets. Joignez à cela une famine continuelle , amenée et aggravée par d'infâmes tripotages sur le commerce des grains accaparés et revendus au dehors à des prix exorbitants!... Tripotages odieux dans lesquels le roi, sa maitresse et ses favoris s'enorgueillissaient d'avoir la meilleure part, et dont ils affichaient hautement les criminels bénéfices. Le secret de ce pacte épouvantable, connu et flétri sous le nom de pacte de famine, transpirait cependant à la longue et donnait lieu à des soulèvements et à des rixes terribles, dans lesquelles le peuple faisait déjà l'essai et l'épreuve de sa force, et où les troupes royales, souvent battues et chassées par lui, emportaient, enfuyant devant la justice populaire, les cris de haine et de malédiction proférés contre ce lâche monarque qui oubliait dans les bras de sa mattresse que son peuple avait faim !...
Pendant que la ruine et le mépris assaillaient à l'intérieur la royauté expirante, d'Aiguillon nous laissait couvrir de honte à l'extérieur en fermant les yeux sur l'odieux morcellement d'un peuple, d'une nation libre ! La Prusse, l'Autriche, la Russie — Frédéric, Marie-Thé-
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rèse, Catherine II — démembrèrent, par un accord infâme (5 août 1 772), cette Pologne royale qui ne pouvait et, il faut bien le dire, ne savait pas se défendre elle* même. La vieille nation « fut démarquée comme un mouchoir (i),» et la résolution de ce honteux partage entre ces « trois égorgeurs du Nord » nous fut apprise et connue alors seulement qu'il était depuis longtemps décidé en principe et même à peu près consommé... A cette nouvelle, le rouge de la honte empourpra un moment le visage royal ; le sang vicié du vieux roi sembla se rajeunir dans ses veines; le petit-fils d'Henri le Grand frémit à la lecture de la dépêche; il parla de secours à porter, de protestations à faire : « Ah ! dit-il en branlant sa tête vieillie, si Choiseul eût été là, la chose ne se serait pas ainsi passée!... » mais le lendemain, après une nuit d'orgies, il avait oublié sa velléité d'honneur et de courage de la veille, il était retombé dans son apathie habituelle, et d'Aiguillon, resté maître de la situation, approuvait tout, se bornant à ordonner un simulacre d'armements dans nos ports, qu'il faisait lâchement suspendre presque aussitôt, en présence des menâtes de l'Angleterre. ^
Alors que s'accomplissaient ces graves événements, M"« Du Barry, indifférente et insoucieuse, incapable
# (1) Jules Favre, Corps législatif .
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de comprendre jamais la portée des actes immenses qu'elle avait provoqués, concertait avec ses amis un projet bien autrement incroyable et qui avait cependant de grandes et sérieuses chances de réussite. Un matin, à son petit lever, pendant qu'à demi nue, assise sur sa couche de satin rose, elle faisait chausser ses pieds mignons dans des pantoufles de brocart d'or que lui tendaient, d'un côté le nonce du pape, de l'autre le grand aum^ier de la cour, le cardinal de la Roche-Aymon, la favorite en vint à songer à la durée éphémère des fortunes et des bonheurs de ce monde. Elle n'était que la maîtresse du roi comme Pompadour Tavait été, comme sous le grand règne l'avait aussi été Montespan, et d'un jour à l'autre le roi pouvait se lasser d'elle et l'abandonner solitaire dans son Luciennes déserté ! Le souvenir de la marquise de Maintenon lui passa alors par la tète, ou mieux on le lui fit entrevoir; elle en rit d'abord, puis elle se fit promptement à cette idée que, si une veuve bigote, sans jeunesse et sans beauté, avait pu épouser secrètement le roi de France, celui qui avait été le grand roi, rien ne devait s'opposer à ce que la comtesse Du Barry, jeune et belle, épousât aussi de la même manière son amant et son roi... Le duc d'Orléans venait précisément de prendre secrètement pour femme (1773), ^^ sans l'assentiment du roi, sa mai-
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tresse, la marquise de Montesson. Un mot de Nf"^ Du Barry — qui songeait déjà très-sérieusement à épouser le roi, et dont un semblable exemple ne pouvait que servir les projets — avait servi d'autorisation. Comme le prince insistait beaucoup pour que la favorite obtînt l'agrément de Louis XV à son mariage :
• « Épousez toujours, gros père, répondit-elle, épousez!... votre affaire s'arranjgera , j'y suis d'ailleurs très-personnellement intéressée!... »
La marquise de Montesson était, en somme, une fort honnête personne, distinguée, réservée, intelligente, lettrée (i), remplie de grâces, et qui tint trèsdignement son rang, comme femme du duc d'Orléans d-abord, puis comme sa veuve, de 1785 à 1806^ époque de sa mort. L'empereur Napoléon l'estimait beaucoup, et il eut même quelques relations d'amitié avec elle. Mais la malignité publique s'exerça aussi sur cette union soi-disant secrète et qui était, longtemps avant son accomplissement, le bruit public de la cour et de la ville. Il courut à ce moment une pièce de vers assez longue, où tous les princes , plus ou
(i ) On jouait chez^Ue de jolies comédies de sa composition» qui ont été depuis réunies en volumes avec des poésies et autres pièces diverses. Le recueil, qui est fort rare, ^t connu sous le titre d*Œuvres anonymes. 8 vol. in-S*»; Paris, 1782.
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moins ralliés à la Du Barry, étaient traités de la manière ]a plus honteuse et la plus vile :
Le seul honneur que ce tripot s'arrache
C'est, le matin, de voir en cotillon
La Du Barry qui rit et sur eux crache,.. Etc.
Le dernier couplet, concernant le duc d'Orléans, mettait dans la bouche de la courtisane une double allusion qui montrait suffisamment que le secret de son projet d'hyménée n'était pas biien scrupuleusement gardé :
Et toi, lourde ganache,
Louis consent, épouse Montesson.
Je le permets; je veux aussi qu'on sache Que tu vivras sous ma protection, Quand le remords du sultan le plus lâche M 'élèverait au rang de Maintenon ! ...
On prétendait aussi que, dans un souper à Villers- Cotterets, le duc d'Orléans avait annoncé son mS? riage à ses amis et à sa cour, dans des couplets orduriers qui sont suffisamment connus, puisque, s'éloignant de leur origine, ils sont devenus et sont encore aujourd'hui populaires :
Digitiz^ 6y
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Voulez-vous que de Fanchette Je vous parle, mes enfants ?
La petite est si drôlette, Ses appas sont si friands!... Etc. .
; La favorite se sentait donc appuyée et encouragée plar ce précédent^ et son conseil réuni approuva nonseulement le projet de son difficile mariage, mais il /voulut encore en hâter la prompte réalisation. Il importait en effet de ne pas se laisser devancer par les / inventeurs de projets semblables, et il y avait alors à ; la cour un parti à la tête duquel était le duc de Riche- / lieu, momentanément en brouille avec la Du Barry, lequel rêvait de séparer le roi de sa maîtresse *par un mariage, soit secret avec M™^ Pater, soit officiel avec / une archiduchesse d'Autriche. Le second projet avait déjà été proposé, mais sans succès, sous le ministère de Choiseul ; quant au premier, il avait été inspiré à Richelieu par la passion subite du roi pour une certaine baronne de Neukerque, mariée au Hollandais Pater, et récemment divorcée. Cette femme, excessivement jolie, coquette, fine et adroite, ne demandait pas mieux que de jouer le rôle de la Maintenon ; mais \ elle voulait prudemment, comme elle, ne se donner au ^ roi qu'après un bel et bon mariage qui la mit à l'abri ^ ^de la honte d'un caprice et d'un renvoi.
Avant de pressentir le roi sur ses intentions, qu'il
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espérait faire tourner au gré de ia favorite, d'Aiguillon voulut d'abord s'assurer de la cour de Rome, et faire préalablement déclarer la nullité du mariage contracté avec le comte Du Barry. Et ce fut un plaisant et odieux prétexte que celui qu'on mit en avant pour obtenir du pape la déclaration désirée 1 En effets il s'agissait de ]/eprésenter que, peu au fait des règles canoniques, la comtesse Du Barry n'avait su que depuis la célébration de son hymen qu'il f&t défendu d'épouser le frère d'un homme avec qui on a vécu, ce qui constituait aux yeux de l'Ëglise un inceste facile à établir et à constater par les preuves et les témoins les plus irrécusables et les plus nombreux ; car elle était bien obligée d'avouer qu'elle avait eu des /a/blesses (sic) pour un frère de son mari ; que, prévenue heureusement du crime qu'elle allait commettre, sa conscience ne lui avait pas permis d'habiter avec son nouvel époux; qu'ainsi le mal n'était pas encore fait, et que Sa Sainteté était donc à même de la relever d'une alliance aussi scandaleuse !...
Je n'invente pas ces choses et je ne les écris pas sans preuves ni à la légère ; la correspondance secrète du cardinal de Bemis démontre suffisamment que cette intrigue inouie eut un commencement d'exécution. Ce coquet, aimable, poète et charmant cardinal, alors •
ambassadeur à Rome, fut mystérieusement chargé de cette difficile et délicate négodatiçn. Et il Peut menée à bonne fin! et Louis XV, abruti, abâtardi^ sans force ni volonté, eût sans doute épousé sa maîtresse, si la mort ne fût venue lui épargner à propos cette dernière honte ! N'avait-il pas pour die bravé la moquerie et les risées de l'Europe entière, de son peuple^ de sa famille elle-^mème? N'avait-il pas chassé son ministre le plus honorable, brisé ses parlements, laissé partager la Pologne? Qu'importaient donc une impudeur et un avilissement de plus, au milieu de toutes ces impudeurs et de tous ces avilissements i
Alors tout allait « à la dérive, » la ruine complète arrivait, le peuple affamé se battait journellement dans la rue contre la maréchaussée , presque toujours impuissante; toutes les institutions, la morale, l'honneur, le respect des lois, des hommes et de Dieu, et par-dessus tout la force et le prestige du pouvoir royal, se dissipaient et s'écroulaient peu à peu ; l'abime semblait proche, un bouleversement général paraissait inévitable, on sentait la terre brûlante mouvoir sous ses pas, quand Louis XV mourut tout à coup et bien à temps (lo mai 1774), laissant à son successeur l'honneur de reculer de près de vingt ans encore l'infaillible révolution qu'il prévoyait. J'ai ra-
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conté ailleurs (i) et avec beaucoup de détails la fin terrible et subite du vieux Louis XV. Il ne fut malade que douze jours, et il mourut, une après-dinée de mai, d'une petite vérole qu'il avait bien gagnée ! On ne put l'embaumer, tant la putréfaction de son corps pourri avait été rapide. Les médecins et les seigneurs de la cour ayant déserté le palais aussitôt après la mort du maître, on fut obligé de faire venir les vidangeurs de Versailles pour enfermer dans sa bière cette pourriture royale ! Un char à bancs l'emporta en poste à Saint-Denis, sans pompe, sans cérémonie aucune, et au milieu de la haie insultante d'un peuple exaspéré et moqueur, qui eût trainé au ruisseau, si on l'eût laissé faire, les restes immondes de celui que trente ans auparavant il avait baptisé du surnom de Bien^ Aimé!
(i) Lisez dans mon volume Morts royales (Paris, Achille Faurc. éditeur) le récit détaillé de la mort de Louis XV et des curieuse? intrigues de cour auxquelles elle a donné lieu.
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