SIXIEME PARTIE
A double famille de Nf^^ Du Barry ne s'était pas oubliée pendant sa toute-puissante faveur; et d'ailleurs il faut reconnaître que la courtisane eut toujours pour les siens des égards et des bontés dont ils abusèrent avec un sans gène facile à comprendre.
Elle conserva de bonnes relations avec sa mère, et la mit à même de vivre dans une grande aisance; elle la rapprocha de son mari^ le sieur Rançon, et lui donna un logement à Paris, au couvent de Sainte- Elisabeth, en lui constituant un train de maison trèshonorable, avec chevaux, voiture et laquais. Elle leur acheta même à tous deux, comme habitation d'été.
yGoogk
une petite ferme appelée la Maison rouge, à Villierssur-Orge, près Lohjumeau. Puis, comme il n'était pas convenable que la maîtresse du roi eût pour mère une femme d'un nom aussi vulgaire que celui de Rançon^ elle l'obligea, sans grand'peine j'imagine, à s'appeler désormais M»°« de Montrable, et elle la déguisa en marquise. Elle la visitait une fois par mois, dînait avec elle, et elle la reçut même plusieurs fois, décorée de son nouveau nom, à Versailles et à Louveciennes. Plus tard, après sa faveur, M™« Du Barry eut les mêmes soins de sa mère, et, à sa mort, arrivée le 20 octobre 1788, « elle stipula, au profit du sieur Rançon de Montrable, une rente viagère de 2,000 livres, » qu'il toucha toujours très-exactement. Elle fit également une pension à sa tante, M"^ Quantigny, et aida à l'établissement de ses cinq enfants.
Quant à son propre mari, le comte Guillaume Du Barry, condamné par contiat à promener son abjection et sa honte dans les rues de Toulouse, il ne cessa, pendant les quatre ans que dura la faveur de sa femme, de l'accabler de ses demandes réitérées d'argent, auxquelles elle satisfit d'abord sans trop y regarder; puis comme les importunités de ce mari modèle étaient* incessantes et ses désirs insatiables, et que même, au mépris de ses engagements, il était venu jusqu'à Paris poursuivre la favorite et exiger^ avec insolence et
yGoogk
éclat, des remises de sommes plus considérables, elle lui fit intimer sévèrement Pordre de retourner immédiatement à Toulouse pour n'en plus sortir tant que ie roi vivrait. Elle subvint d'ailleurs à ses dépenses et à ses débauches en lui faisant attribuer annuellement une forte somme sur les revenus du duché de Roquetaure, et lui constitua en outre, par acte spécial, 5,000 livres de rente; puis, chose plus plaisante!... cette femme qui vivait à deux cents lieues de son mari, et qu'elle fit jeter deux fois dans la rue par ses laquais, lors de sa fugue imprévue, obtint du Chàtelet de Paris, le i^' avril 1772, une sentence contradictoire par laquelle i< étaieht séparés d'habitation » ces deux époux qui n'avaient jamais habité ensemble (i) ! Son beau-frère Élie, le dernier des Du Barry, créé grâce à elle comte d'Hagicourt, obtint aussi par sa protection le grade de capitaine ; il devint même ensuite colonel de la garde du comte d'Artois. M"""* Du Barry lui procura en outre un beau et riche mariage avec M"* de Fumel, unique héritière de 60,000 livres de rentes; le roi lui fit à cette occasion un cadeau de
(i) Il passa le reste de sa vie à Toulouse; plus heureux que son frère Jean, il traversa paisiblement les heures terribles et sanglantes de la Révolution et sauva sa tète de Téchafaud. Après la mort delà Du Barry, il se remaria avec Jeanne-Madeleine Lemoine et mourut le 2 août 181 1, à soixante-dix-neuf ans.
yGoogk
500,000 livres. Le comte Élie mourut seulement en 1830 ; il eut un fils qui devint colonel sous l'Empire et qui n'est mort que fort tard, sous le règne de Louis-Philippe.
Mais le membre de la famille Du Barry qui devait le plus profiter de la haute fortune de la maltresse du roi fut précisément celui qui Tavait en partie causée : le comte Jean Du Barry, le roué, le joueur, le débauché, l'homme certainement le plus honteux et le plus méprisable de l'indigne coterie, — « avide volée de harpies entourant cette courtisane facile et fantasque (i), » — qui circonvint, stimula et conseilla la favorite pendant sa faveur. Je viens de dire qu'il la conseilla, et Dieu sait ce que ses conseils coûtèrent à la France ! L'argent du trésor et de l'État, extorqué par la maltresse, passait entre les mains du roué, et payait son jeu, ses folies, son sérail et ses médecins. Il avait jusqu'à cinq maltresses à la fois, dont l'une, Mme (Je Murât, .eut un moment de célébrité; Jean Du Barry les promenait impudemment de tripot en tripot, dans les plus beaux et les plus riches atours. Et cependant cet homme hideux avait une figure repoussante; ses yeux, malades des suites de ses débauches et couverts presque toujours d'emplâtres et de remèdes, donnaient
(i) H. Martin, Histoire de France^ tome XVI.
yGoogk
à sa physionomie « un aspect dégoûtant qui faisait mal à voir. » Il était insatiable et se vantait d'avoir dépensé dix-huit millions pendant la faveur de sa bellesœur! Le chiffre est inexact et exagéré, mais, ^n le réduisant au quart, on peut être à peu près dans la vérité, car il faut bien, dans le compte des dépenses de la Du Barry, admettre le roué pour quatre ou cinq millions. Il lui arriva de perdre en une seule soirée jusquà sept mille louis en or, et comme on le plaisantait sur le sang-froid magnifique avec lequel il supportait une aussi forte perte :
i< Bah ! messieurs, disait-il avec insolence à la galerie, ne vous chagrinez pas de moi , c'est vous qui payerez tout celai... »
Il avait baptisé le roi du surnom de frérot; nMtaitil pas, en effet,. un peu son beau-frère? Et comme un jour un ministre lui refusait une faveur indiscrètement demandée :
<» Ah çà ! vous ne me connaissez donc pas ! criait-il bien haut; mais c'est moi qui ait fait M. d'Aiguillon et M. de Boynes, et bien d'autres! mais c'est moi qui ai eu l'honneur de donner une maîtresse au roi ! c'est moi qui soutiens le chancelier et le contrôleur général ! prenez-y garde et ne me donnez pas de l'humeur!... » Comme il voulait conserver son influence sur sa belle-sœur et forcer quand même sa reconnaissance,
yGoogk
il avait placé auprès d'elle sa propre sœur, Claire Du Barry, petite, laide, bossue, mais intelligente et active, et qu'il avait chargée de surveiller les actions de la comtesse et de lui rappeler, au besoin,* à qui elle devait sa fortune. Il devint même si importun, si exigeant, ses insolences furent si fort en dehors de toute convenance et de toute mesure, que le roi lui fit interdire l'entrée du palais . Il dut aller porter ses plaintes et ses jérémiades à Luciennes, en l'absence de Louis XV et devant la favorite, qui, « par dégoût et par lassitude de ses exigences, » lui donnait ce qu'il voulait pour se débarrasser de lui. Poussée par lui, assaillie, accablée, excédée de ses demandes et de ses prières, elle entreprend trois fois de marier son fils, le vicomte Adolphe. C'est M"e de Bétbune, dont la famille repousse avec honte l'idée d'une semblable alliance; c'est M"® de. Saint-André, fille naturelle de Louis XV, et dont le tuteur, M. de Saint- Yon, fait au roi de si nobles et de si franches représentations, que le monarque s'oppose absolument au mariage ; c'est enfin M"® de Toumon, parente des Soubise et des Condé, à peine âgée de dix-sept ans, et qui se résigne à épouser le soupirant (i), peut-^être parce que son ambi-
(i) Le vicomte Du Barry fut tué en duel, assez mystérieusement, en 1778, par un Irlandais de ses amis, le comte Rice. Sa femme
yGoogk
tieuse famille entrevoit pour elle le moyen d'arriver ainsi plus vite jusqu'au roi; le roi! qui était encore, à près de soixante-quatre ans, le point de mire de toutes ces beautés et de toutes ces vertus de cour!. . Et il fallut donner au roué, comme présent de noces et pour payer ses dettes de jeu, une sorte de pot de vin pris sur le trésor royal, et qui dépassa 20,000 livres. Aussi, quand le roi mourut et que la Du Barry tomba, de quelles bordées de rires et de sifflets on accueillit partout sa famille ! Le comte Jean se sauva le premier, et au plus vite, abandonnant ses maîtresses^ ses tableaux, son hôtel et ses voitures; il se réfugia en Suisse, à Lauzanne (1), sans vouloir attendre un seul jour, ppur voir quelle tournure allaient prendre les événements : « Les tonneliers auront bien de
changea alors de nom et se fit nommer baronne de Toumon. Le roué voulut l'obliger judiciairement à reprendre le nom de son mari; elle échappa, par un second mariage, à l'issue incertaine du procès.
(i) Revenu en France quand il y put rentrer sans danger, il végéta longtemps à Paris et à Toulouse; devenu constitutionnel enragé en 1791, il fut nommé chef de bataillon de la garde nationale de Toulouse; arrêté après le 10 août, il resta longtemps en prison, puis il fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire de la Haute-Garonne, « comme complice des crimes de sa belle-sœur, » et exécuté le 18 frimaire au II (7 janvier 1794). Il mourut avec courage, au milieu des huées de la populace.
yGoogk
— isi —
l'occupation, criait- on dans tout Paris, les Barils fuient!... »
Cependant M™« Du Barry était à Rueil, chez le duc et la duchesse d'Aiguillon, ni trop triste, ni trop inquiète, mais voyant diminuer chaque jour la cour qui l'y avait d'abord suivie. Elle n'était point non plus trop désespérée, et ne regrettait sérieusement, de sa grandeur évanouie, que les courbettes, les adulations, les basses platitudes et les mensongers compliments des courtisans de sa fortune, qui devaient naturellement disparaître avec elle. Son état de fortuqe était encore considérable et lui permettait un train de mai son véritablement princier; sa famille, enrichie par elle, était à l'abri du besoin, et elle ne se considérait pas comme trop à plaindre, en songeant à la belle et somptueuse existence qu'elle pouvait mener à Luciennes, au milieu des quelques fidèles dont le dévouement et l'amitié auraient survécu à sa faveur. Mais deux jours après la mort du roi, une lettre du duc de la Vrillière vint apprendre à l'ex-favorite qu'il ne fallait pas songer pour le moment à la réalisation de cet aimable rêve ; la lettre était un ordre d'exil ainsi conçu :
A Versailles, le 12 may 1774.
(( J'espère, madame, que vous ne douterés pas de toute la peine que je ressens d'être obligé de vous annoncer une
deifense de paroitre à la cour ; mais je suis obligé d'exécuter les ordres du roi, qui me charge de vous marquer que son intention est que vous n*y veniés pas jusqu'à nouvel ordre de sa part. Sa Majesté, en même temps, veut bien vous permettre d'aller voir madame votre tante, à Tabbaye de Pontaux-Dames, et je vais écrire en conséquence à M"e Pabbesse afin que vous n'éprouviés nulle difficulté. Vous voudrés bien m'accuser la réception de cette lettre'par celui qui vous la remettra, afin que je puisse justifier à Sa Majesté de l'exécution de ses ordres.
a J'ai l'honneur d'être, avec respect, madame, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.
a Le duc de La Vrillière. »
Elle en pleura d'abord, pendant que Paris la chansonnait :
Les Cinq Ponts
Complainte.
Les Ponts ont fait époque dans ma vie,
Dit Lange en pleurs dans sa cellule en Brie.
Fille d'un moine et de Manon Giroux,
J'ai pris naissance au sein du pont aux Choux!
A peine a lui l'aurore de mes charmes.
Que \tpont Neuf y'ii mes premières armes!
Au pont au Change, à plaisir je fêtois
Le tiers, le quart, soit noble, soit bourgeois ;
L'art libertin de rallumer les flammes
Au pont Royal me mit le sceptre en main.
yGoogk