SEPTIEME PARTIE
3e dernier amant de la comtesse Du Barry fut |ce beau, noble, chevaleresque et malheureux iLouis-Hercule-Timoléon, duc de Cossé-BrissaC:. Ce ne fut pas un de ces amours passagers et légers, nés d'un caprice et mourant avec lui ; mais bien une passion sérieuse, vraie, fondée sur une estime sincère, et à laquelle le duc resta fidèle jusqu'à sa mort, que d'ailleurs elle causa peut-être. La comtesse accueillit les hommages de ce respectueux amant avec un sentiment de fierté jusqu'alors inconnu pour elle ; elle se sentait presque régénérée par ce nouvel amour qui occupa les dix dernières années de sa vie, que ce duc charmant et illustre passa presque perpétuelle-
ment prosterné en adoration aux pieds de son idole, à laquelle il trouvait <( des qualités merveilleuses et des vertus infinies. »
Que de lettres il lui écrivait pendant que son service Téloignait d'elle! style un peu lourd, ampoulé, quintessencié ; mais que de combats et d*efforts il trahit dans ce cœur généreux qui veut à tout prix inspirer Pamour dont il est lui-même embrasé 1 Ce personnage important, qui est à la fois gouverneur de Paris, grand panetier de France , capitaine-colonel dans la garde du roi, remplit ses meilleurs loisirs avec cette correspondance amoureuse, qui, de toutes parts, nous a été transmise. Son aidt de camp, Maussabré, court pour lui presque tous les jours sur la route de Versailles à Luciennes; puis, dans les derniers temps, quand la cour a quitté malgré elle le palais du grand roi pour celui des Tuileries, c'est de Paris qu'il envoie à sa maîtresse, et jusqu'à deux fois dans la même journée, par son messager fidèle, ces billets tendres et brûlants qui lui expriment une fois déplus son inaltérable amour!... Cette passion du noble duc pour l'ancienne maîtresse du roi de France n'était pas ignorée, mais tout le monde en respectait la convenance et la discrétion, et l'on admirait à bon droit le sentiment désintéressé et délicat qui unissait ces deux personnes, dont l'une semblait reconstruire avec soin et
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purifier sa vie, afin de se rendre plus digne de l'amour
de l'autre. Mais les jours néfastes approchaient, et la ^^^
mort — sanglante et terrible — qui devait séparer
les deux amants, s'était déjà choisi ces deux illustres ^
victimes !
C'est au milieu de ces temps difficiles, où la haine du peuple se manifestait surtout contre ceux qui étaient <2 riches, puissants ou célèbres, qu'il fallait redoubler de . ^ prudence et de modestie , se faire pauvre, se faire ou- ,,;,!!. blier, se cacher même, en cachant sa fortune, son luxe, sa vie. Mais pouvait-elle faire ce calcul, qui eût peutêtre sauvé ses jours, cette courtisane tombée d'un '' \ trône et qui en avait conservé les préjugés, le faste et ^y^ les grandeurs ? Pouvait-elle prévoir l'avenir de sang y amoncelé à l'horizon du yieux monde et la/glorïeus^ révolution qui devait inaugurer un monde nouveau, en l'épouvantant d'abord de ses excès? Elle continua sa vie de plaisirs et de fêtes ; elle eut ainsi l'air de braver le peuple malheureux, par l'éclat de son existence princière, par l'étalage de ses voitures armoriées, par le bruit de ses soupers et de ses concerts, et aussi par de plus graves et plus fatales imprudences. Les images du roi et de la reine,' que le peuple huait dans la rue et au spectacle, elle les conservait publiquement autour d'elle, les affichait jusque dans ses antichambres; elle s'abonnait aux journaux dévoués à la cour, elle
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s'apitoyait sur le sort des princes humiliés et insultés, elle signait de son titre de comtesse au moment même où les titres de noblesse venaient d'hêtre abolis. Enfin, après octobre 1789, quand la cour, chassée de son palais, est ramenée à Paris par cette route de Versailles qui fut la première étape de son long et douloureux calvaire, la comtesse Du Barry recueille à Luciennes les gardes du corps blessés pour la défense de la reine (i); elle les soigne elle-même, leur donne de l'argent pour retourner à Paris, et quand Marie- Antoinette reconnaissante la fait remercier de son zèle et de son dévouement, cette courtisane, qui a été jadis l'ennemie de la Dauphine, lui écrit l'admirable lettre que voici, et qu'à son honneur l'histoire a voulu conserver :
ce Madame,
a Ces jeunes blessés n'ont d'autres regrets que de n'être pas morts pour une princesse aussi digne de tous les hommages que l'est Votre Majesté. Ce que je fais pour ces braves est bien au-dessous de ce qu'ils méritent. Je les console et je respecte leurs blessures, quand je songe, madame, que sans
(i) La reine avait souvent reçu la Du Barry à Trianon, depuis la mort de Louis XV ; revenue à de plus honorables sentiments, la comtesse avait toujours montré dans ces rencontres le respect le plus repentant et le plus sincère.
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leur dévouement, Votre Majesté n'existerait peut-être plus !
a Lucienne est à vous, madame ; n'est-ce pas votre bienveillance qui me l'a rendu ? Tout ce que je possède me vient de la famille royale ; j'ai trop de reconnaissance pour l'oublier jamais. Le feu roi, par une sorte de pressentiment, me força d'accepter mille objets précieux avant de m'éloigner de sa personne. J'ai eu l'honneur de vous adresser ce trésor du temps des notables ; je vous l'offre encore, madame, avec empressement. Vous avez tant de dépenses à soutenir et de bienfaits sans nombre à répandre ! Permettez, je vous en conjure; que je rende à César ce qui esta César. s>
On conçoit que la fortune connue de M"^ Du Barry, ses collections de merveilles en objets d'art et en bijoux, l'étalage même de son luxe et de ses richesses, durent souvent tenter la cupidité des voleurs de tous étages. Les petites gazettes énuméraient complaisamment ses dépenses ; ses créanciers publiaient partout le chiffre de leurs fournitures en magnificences de tous genres ; l'exagération qui s'attache toujours à ces sortes de bruits en augmentait encore l'importance, et le public pouvait être facilement persuadé — ce qui était d'ailleurs un peu la vérité — que Louveciennes recelait d'immenses trésors. La comtesse avait une très-grande confiance dans ses domestiques, et ceux-ci, surtout au moment de la Révolution, en abusèrent pour trahir et pour voler leur maîtresse. Une
première fois, le 20 avril 1776, elle avait été assaillie jusque dans son cabinet par trois individus fort bien mis, qui, le pistolet à la main» avaient exigé d'elle une remise d'argent et de bijoux. Elle avait auprès d'elle un riche écrin que, dans sa frayeur, elle laissa emporter aux voleurs, lesquels, satisfaits de leur proie, s'enfuirent au plus vite, sans que depuis on ait jamais pu découvrir leurs traces.
Quatorze ans après, vers le milieu de l'année 1790, voulant éteindre les dettes nouvelles qu'elle avait faites, M™« Du Barry, à bout d'expédients, songea à faire vendre à l'étranger, par l'intermédiaire de ses banquiers, MM. Vandenyver, quelques-uns de ses plus beaux diamants. Elle en fit un choix, qu'elle réunit dans un endroit de son habitation, avec l'aide de plusieurs de ses domestiques, dont les indiscrétions , et plus probablement encore la complicité, devaient faciliter le vofconsidérable dont elle fut la victime, et qui fut aussi la cause de son procès et de sa mort. En effet; dans la nuit du 10 au 1 1 janvier 1791, pendant que la comtesse était à Paris chez le duc de Brissac, des voleurs pénétrèrent dans son château et, sans rien fouiller ni bouleverser dans la somptueuse demeure, ils allèrent directement à l'endroit où étaient placés les bijoux destinés à la vente projetée ; ils les enlevèrent et se retirèrent sans que personne se fût aperçu
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de leur audacieuse entreprise, ou au moins eût fait mine de s'en apercevoir. C'était pour la comtesse une perte d'une très- haute importance; on jugera aisément des immenses valeurs que représentait cette accumulation de bijoux de toutes sortes, par la nomenclature qu'elle en fit afficher à Paris et dans les environs, et qui fut également insérée dans presque tous les journaux de la France et de l'étranger.