‹ Cotillon IIIChapitre 9 sur 17 · DEUX MILLE LOUIS A GAGNER · texte numérisé non relu

DEUX MILLE LOUIS A GAGNER

ET RECOMPENSE HONNÊTE ET PROPORTIONNâB AUX OBJETS QUI SERONT RAPPORTÉS.

// a été volé chez M^e Du Barry, au château de LouvecienneSy dit Luciennes, pris Marly, dans la nuit du lo au 1 1 janvier 1791, les diamants et bijoux ci-aprls :

lo Diamants sur papier.

Un brillant, pesant 29 grains ; un brillant blanc, pesant 25 grains; un brillant blanc, pesant 25 grains; un brillant rond, pesant 2 3 grains ; un brillant rond, forme pendeloque, pesant 28' grains; un brillant rond, pesant 25 grains; un brillant pesant 24 grains ; un brillant, qualité inférieure, carré long, pesant 23 grains; trois brillants, qualité infé-

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riéure, pesant chacun 2} grains et demi ; un brillant monté en épingle, forme longue, pesant 30 grains; un brillant, forme losange, pesant 3 3 grains ; une partie de quarante diamants inférieurs, de 2 à 3 grains chacun et de différentes formes; une partie de douze à quinze rubis d'Orient, pesant 334 grains chaque.

2" Diamants montés et bijoux d*or.

Une bague, très-beau brillant, carré un peu long, pesant environ 35 grains, montée en cage; une bague d'un brillant, pesant environ 50 grains, montée à jour; une bague d'un brillant de 26 à 28 grains, également montée à jour, une bague d'un saphir, carré long, montée à jour, avec un Amour gravé dessus, et deux brillants sur le corps ; un baguier en roussette verte, renfermant dix à douze bagues, dont une d'une grosse émeraude pendeloque, montée à jour; pesant environ 39 grains, d'une belle couleur, mais trèslardineuse, ayant beaucoup de dessous ; une d'un onyx, représentant le portrait de Louis XIII, dont les cheveux et les moustaches sont en sardoine, garnie de diamants et de roses; une d'un César de deux couleurs, entourée de petits brillants ; une d'un brillant brun puce, pesant 1 2 à 14 grains; une d'un Bacchus antique, gravée en relief sur une cornaline brûlée; une d'une agathe herborisée, montée à jour; une d'une agathe orientale, représentant une figure avec une barbe, montée à jour. Une bague d'une sardoine jaune, gravée par Barbier, représentant Louis XIV, entourée de brillants, et sur le corps des roses de Hollande fort vilaines ; une d'un gros saphir en cœur, montée à jour, entourée de diamants et sur la moitié du corps de l'anneau ; une bague d'un brillant d'environ 26 grains, montée à jour, avec des brillants sur le corps ; une paire de boutons d'oreilles de

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deux très-beaux brillants, pesant chacun 50 grains; une rose montée à jour, de cinq cent vingt-huit brillants blancs, dont un gros au milieu, cristallin, pesant environ 24 grains ; un collier de vingt-quatre gros brillants, montés en chatons à jour, depuis 1 5 jusqu'à ^0 grains chaque; huit parties de rubans en bouillons, chacune de vingt et un brillants, chaque brillant pesant depuis 4 jusqu'à huit grains, montés à jour; une paire de boucles de souliers de quatrevingt quatre brillants, pesant 77 karats un quart, montées à jour et doublées d'or; une croix de seize gros brillants, pesant 8 à 10 grains, montée à jour; soixante-quatre chatons, pesant depuis 6 jusqu'à 10 grains, montés à jour; une belle paire de girandoles, de la valeur de 120,000 livres, montées à jour; une bourse à argent, en soie bleue, avec ses coulants, ses glands et leurs franges, le tout en petits brillants bontés à jour; un esclavage à double rang de perles, le tout d'environ deux cents perles pesant 4 à 5 grains chaque ; un gros brillant au haut de la chute, pesant 2 5 à 26 grains, et au bas un gland à franges avec son nœud, le tout en brillants montés à jour ; une autre paire de bracelets de vingt-quatre brillants, pesant environ 1 5 à 1 6 grains chaque, montés à jour, ayant au milieu une émeraude surmontée de deux chiffres en diamants : l'un formé de deux LL, et l'autre d'un D et d'un B ; un rang de cent quatre aerles enfilées pesant 4 à 5 grains chaque; un portrait de LûiMs XV, peint par Massé, monté dans un médaillon en or ; uiîe montre en or, simple, de Romilly ; un étui d'or à cure-dèîits, émaillé en vert, avec un très-gros brillant au bout, pes2fi»t^ environ 12 grains, tenant sur le tout par une vis ; une paire de boutons démanches, d'une émeraude, d'un saphir, d'un diamant jaune et d'un rubis, le tout entouré de diamants; un bouton de col d'un très-gros brillant cou-

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leur de rose, pesant 36 à 40 gcains, monté à jour; deux grandes bandes de cordon de montre, composées de 16 chaînons à trois pierres , dont une grande émeraude et deux brillants de 3 à 4 grains de chaque côté, et trois autres petites bandes de deux chaînons chaque, pareils à ceux cidessus; une barrette d'un très-gros brillant, carré long, pesant 50 à 60 grains, avec trois grosses émeraudes dessous, pesant un grain chaque, le tout monté à j.our : il est à observer que cette barrette n'est pas polie ; deux cadenas de bracelets, composés de quatre gros brillants chacun, pesant 8 à 10 grains chaque, montés à jour; une paire de boucles d'oreilles de coques de perles avec deux diamants au bout; deux girandoles d'or, formant flambeaux, montées sur deux fûts de colonnes d'or, émailiées en lapis, surmontées de deux tourterelles d'argent, de carquois et de flèches, faites par Durand ; un étui d'or émaillé en vert, au bout duquel est une petite montre faite par Romilly, entourée de quatre cercles de petits diamants, et à l'autre bout des armoiries gravées en cachet; deux autres étuis d'or, l'un émaillé en bleu, l'antre en émaux de couleurs et paysages ; un portrait de Louis XIV de Petitot, un autre portrait de feu Monsieur, tous deux émaiilés, ainsi qu'un portrait de femme, également de Petitot ; une écritoire de vieux laque superbe, enrichie d'or et formant nécessaire, tous les ustensiles en or; deux souvenirs, l'un en laque rouge et l'autre fond or, à figures, l'un monté en or gravé et l'autre en or émaillé; deux petits flambeaux d'argent de toilette, perlés et armoriés ; une boîte de cristal de roche, couverte d'une double boîte travaillée à jour ; deux lorgnettes, l'une émaillée en bleu, l'autre en rouge, avec le portrait du feu roi, toutes deux montées en or; un souvenir émaillé bleu, avec des peintures en grisaille, représentant d'un c6té une offrande

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et de l'autre une jardinière avec un petit chien à longues oreilles ; un porte-crayon en or garni en diamants ; une petite boîte d*or, forme ovale, émaillée en gris, entourée de trois cercles de petits rubis, y compris la gorge, à laquelle est attaché un petit anneau pendant en rubis, en forme de lacs d'amour; un reliquaire d'un pouce environ, d'un or très-pur, émaillé en noir et blanc, une petite croix dessus, montée assez gothiquement, et une perle fine de la grosseur d'un pois au bas ; pièces d'or portugaises, guinées et demiguinées d'Espagne, uiie dite des Noailles, des Louis XV ayant des fleurs de lis dans les quatre angles, une de M. Bignon, de M. de la Michaudière et de M. Caumartin, aux armes de la ville, une de la Régence; une médaille d'or du plus grand poids et de la plus grande forme, représentant l'inauguration du pont de Louis XVI ; et plusieurs autres bijoux d'un très-grand prix.

S'adresser à Luciennes, pris Marly, chez 3f™« Du Barry; et à Paris y chez M^^ Rouen, notaire, rue des Petits-Champs; chez M. d'Angremont, rue de la Verrerie; à M. Rouen, marchand orfèvre joaillier, rue Saint-Louis, au Palais; et au clerc du bureau des orfèvres, rue des Orfèvres.

Cette affiche elle-même était une insigne maladresse ainsi que Péclat donné à ce vol, qui, après tout, ne ruinait pas la Du Barry, puisqu'il lui restait toujours, sur la ville de Paris, 100,000 livres de rentes qui lui furent intégralement payées jusqu'à sa mort. Cette liste de merveilles des Mille et une Nuits, ces myriades de perles et de diamants, ces collections de pierres pré-

cieuses et de bijoux innombrables annoncées, publiées sur les murs et criées dans la rue, étaient analysées et commentées par un peuple pauvre, affamé, jaloux et avide, haïssant le riche, qu'il traitait d'accapareur, et rêvant déjà, dans la fortune comme dans tout le reste^ « Pégalité ou la mort 1 »

On disait alors jque le vol était une pure invention de la comtesse, qui espérait, en faisant courir ce bruit, arranger plus aisément ses affaires. On prétendait encore qu'elle avait fait passer ses bijoux en Angleterre pour venir en aide aux émigrés et les encourager ainsi dans leur haine contre la France. Cette dernière supposition prit beaucoup plus de consistance quand on apprit que presque tous les objets volés avaient été — disait-on — retrouvés précisément en Angleterre. Au mois de févriçr suivant, on annonçait encore à M"** Du Barry que les voleurs présumés de ses bijoux venaient d'être arrêtés à Londres même, où on l'engageait à se rendre aussitôt pour reconnaître les objets volés. Elle partit précipitamment le iCfévrier 179 1 , et ses bijoux lui ayant été représentés, elle les reconnut sur-le-champ; mais comme elle ne pouvait .rentrer en leur possession avant l'issue du procès auquel le vol allait donner lieu^ les diamants furent confiés, sous scellés, à des banquiers anglais, et M™« Du Barry revint à Luciennes le 4 mars de la même année. Elle

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fut rappelée en Angleterre un mois après, et elle s'y rendit le 4 avril avec un passe-port valable pour trois semaines et des lettres de crédit sur leurs correspondants- à Londres, que lui donnèrent ses banquiers, MM. Vandenyver (i). Ce second voyage fut à peu près îhutilé, car le procès traînait en longueur, et M™" Du Barry, pressée par les termes de son passeport, n'en put attendre la fin ; elle revint en France le 21 mai. Une nouvelle lettre la faisait repartir le 23, et cette fois elle restait jusqu'au 1^5 août. Cette longue absence, qui ne pouvait avoir pour motif exclusif et unique la poursuite de son procès, donnait à ses ennemis de nouvelles armes contre elle et devait, plus tard, leur fournir les arguments les plus graves et en même temps les moins évidemment réfutables.

Entre ce troisième voyage et le dernier, qui n'eut lieu que Pannée suivante, il se passa en France de terribles événements qui auraient cependant dû ouvrir les yeux de la malheureuse femme, lui donner à réfléchir sur le danger de ses imprudences, et la faire trembler pour elle-même en présence des horribles catastrophes dont elle fut presque la spectatrice et Id

(i) « Vous pouvez compter à M»* la comtesse Du Barry toutes les sommes qu'elle vous demandera, sur son reçu.

« Vandbnyver. »

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témoin. Le brave et loyal duc de Brissac, son ami, son amant, avait pris, par dévouement et fidélité^ le périlleux commandement de la garde constitutionnelle de Louis XVI, et il l'avait composée de sujets dévoués au roi, auxquels il communiqua au plus haut degré l'héroïsme et l'abnégation qui l'animaient, car il avait fait le sacrifice de sa vie en acceptant ce poste d'honneur qui devait être le dernier! Le 29 mai 1792, la garde constitutionnelle est dénoncée à l'Assemblée législative par le député Bazire, « comme travaillée d'un mauvais esprit, et principalement son chef Brissac. » Après une discussion très- vive, l'Assemblée vote l'ordre du licenciement de la garde et celui de l'arrestation de son commandant. La cour envoie au duc les moyens de fuir ; mais il tarde, il veut voir encore celle qu'il aime, et pendant qu'il lui écrit le malheur qui les menace tous deux, il est arrêté et envoyé à Orléans pour y être jugé par la haute cour de justice. De sa prison, il trouve encore le moyen de correspondre avec « son idole, » par l'entremise du fidèle Maussabré. Cependant le 10 août arrive ; la royauté, qui ne l'était déjà plus que de nom, tombe tout à fait, Brissac va mourir (i), et Maussabré sera mis en pièces presque sous les yeux de la maitresse de son général !

(1) Transféré de la prison d'Orléans à celle de Versailles, il y fut massacré le 4 septembre 1792 ; il avait cinquante-huit ans*

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-Mais avant de mourir, ^car il prévoit sa mort terrible, Brissac veut laisser à celle qu'il adore un éternel souvenir de son amour. Il lui écrit d'abord un tendre et douloureux billet :

Il août 1792.

a J'ai reçu ce matin la plus aimable lettre de celle qui depuis longtemps absorbe toutes mes émotions ; je vous en remercie. Oui, vous serez ma dernière pensée ; je gémis, je frissonne ! Adieu, cher cœur. »

Puis, dans son testament, après avoir institué pour sa légataire universelle sa fille, M"« de Mortemart, il lui « recommande ardemment une personne qui lui est bien chère, et il lui indique ce qu'il lui ordonne à son sujets dans un codicille ainsi conçu :

a Je donne et lègue à M«e Du Barry de Louveciennes, outre et par-dessus ce que je lui dois, une rente viagère et annuelle de 24,000 livres, quitte et exempte de toute retenue; ou bien l'usufruit et jouissance pendant sa vie de ma terre de la Rambaudière et de la Graffinière, en Poitou, et des meubles qui en dépendent ; ou bien encore une somme de 300,000 livres une fois payée en argent, le tout à son choix, d'autant plus qu'après qu'elle aura opté pour l'un desdits trois legs, les deux autres seront pour non avenus. J^ la prie d'accepter ce faible gage de mes sentiments et de

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ma reconnaissance^ dont je lui suis d'autant plus redevable que j'ai été la cause involontaire delà perte de ses diamants, et que si jamais elle parvient à les retirer d'Angleterre, ceux qui resteront égarés, ou les frais des divers voyages que leur recherche aura rendus nécessaires, ainsi que ceux de la prime à payer s'élèveront au niveau de la valeur effective de ce legs; je prie ma fille de le lui faire accepter... Ma volonté étant qu'aucun de mes autres legs ne soit délivré avant que celui-ci ne soit entièrement accompli (i).

u Ce 11 août 1792.

a Signé:

a Louis-Hercule-Timoléon de Cossé-Brissac. »

Les termes de ce codicille sont d'une grande importance pour l'histoire de la comtesse Du Barry ; ils établissent d'une manière absolue la réalité du vol dont elle fut la victime; ils expliquent ses quatre voyages à Londres, qu'elle ne fit donc pas simple-

( i] Ce codicille donna lieu, sous la Restauration, à un procès qui eut un certain retentissement. Quand fut rendue la loi d'indemnité des émigrés (17 avril 1825), les héritiers Gomard de Vaubemier réclamèrent de la famille de Mortemart, héritière du duc de Brissac, et qui avait reçu une très-grosse part de Tindemnité, le payement du legs fait au nom de M^^ Du Barry, et que, par suite des événements, celle-ci n'avait pu toucher. Ils appuyaient leurs prétentions sur la production du faux acte de naissance de la comtesse, annexé à son contrat de mariage. Mais alors se présentèrent à leur tour les héritiers Bécu, un autre acte de naissance en main, •— le véritable, — et se déclarant les seuls vrais héritiers à l'exclusion des Gomard,

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ment pour porter de l'argent aux émigrés, mais principalement dans le but de retrouver ses bijoux et ses voleurs. Ils diminuent certainement quelque peu l'intérêt qui pouvait s'attacher à sa conduite présumée en cette circonstance, et ils atténuent aussi la noblesse et l'élévation de sentiments que ses apologistes lui avaient prêtés, dans l'ignorance du mobile véritable qui la dirigeait ; enfm ils auraient pu sans doute la sauver en montrant au grand jour la vérité sur ses quatre absences, base principale de l'accusation et du procès, si son affaire eût été évoquée devant un tribunal plus impartial et moins irrégulier.

La douleur que ressentit M™« Du Barry en apprenant la mort de son amant se trouve noblement exprimée dans la lettre qu'elle écrivit à cette occasion à M"* de Mortemart :

qui — il était facile de le démontrer — n'étaient légalement rien à M^e Du Bariy. Un jugement du tribunal civil de la Seine, en date du 9 janvier 1829, confirmé par arrêt de la Cour royale de Paris, le 22 février 1830, reconnut les Bécu comme seuls héritiers de l'exmaîtresse royale. Ceux-ci attaquèrent alors la famille de Mortemart pour Texécution du legs de M. de Brissac. Le procès dura jusqu'à la fm de 1833, époque à laquelle les héritiers Bécu firent un arrangement avec les Mortemart pour le payement de la somme à recevoir, qui fut à peu près entièrement absorbée par les créanciers de la comtesse et par les frais du procès. (Voyez : Curiosités historiques, pages 336 et suivantes, et dans la Gazette des tribunaux, les numéros des 4 juillet et (, 1 1 et 27 août 1833.)

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(( Personne n'a mieux senti que moi, madame, l'étendue de la perte que vous venez de faire. J'espère que vous ne vous êtes pas méprise sur le motif qui m'a empêchée de vous faire plus tôt mon triste compliment en mêlant mes larmes aux vôtres. La crainte d'augmenter vos tristes douleurs m'empêche de vous en parler; l'iniquité est à son comble ! Une destinée qui devait être si glorieuse 1 Quelle fin, grand Dieu ! Le dernier vœu de votre malheureux père, madame, a été que je vous aime en sœur. Ce vœu est trop conforme à mes sentiments pour qu'il ne soit pas rempli.

« Comtesse Du Barry. »

Puis la crainte la prit enfin elle-même à son tour, car les événements se précipitaient, de plus en plus sinistres : la famille royale commençait alors, au Temple, son long et cruel martyre ; on avait massacré en septembre les personnages les plus considérables et les plus respectés ; Luciennes était fréquenté par des nouveaux venus de mauvaise mine, qui s'en allaient rôder autour du château de la comtesse; elle avait dû chasser Zamore et quelques autres de ses gens, devenus trop arrogants et qui, enrichis par elle et par l'argent qu'ils lui avaient volé, pouvaient désormais se passer de leurs gages et devaient se joindre à ses ennemis. La pauvre femme, seule, livrée à ellemême, sans amis et sans conseil ni secours d'auci^e sorte, entourée de gens haineux et envieux qui en

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voulaient à ses richesses, eut des accès de folle terreur qui étaient peut-être des pressentiments. Une nuit, aidée d'un vieux domestique nommé Morin, qui devait payer de sa vie son dévouement à sa maîtresse, elle cacha à peu près tout ce qui lui restait d'objets précieux dans les endroits les plus secrets de sa maison et de son jardin. Au mois d'octobre elle reçut une nouvelle lettre qui l'engageait à partir aussitôt pour l'Angleterre afin d'activer davantage, par sa présence, la conclusion de son interminable procès. Elle hésita quelques jours ; son départ pouvait la faire considérer comme émigrée et amener la confiscation de ses biens. Elle se décida cependant, mais elle écrivit au président de la Convention pour le prévenir du motif de son voyage ; puis elle demanda au ministre des affaires étrangères Lebrun un passe-port, en spécifiant une fois encore les causes de son absence; enfin elle fit à la ' municipalité de Luciennes une déclaration écrite et signée « de son voyage, qu'elle était obligée de faire, pour qu'elle ne puisse pas être regardée comme émigrée pendant son absence, ni traitée comme telle par aucune autorité constituée. » Le 14 octobre elle partait pour Londres.

Ce dernier voyage dura cinq mois, pendant lesquels la comtesse Du Barry, toujours imprévoyante et irréfléchie, s'imagina qu'en Angleterre, sur cette terre

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classique de la liberté, elle pouvait à sa guise et sans crainte braver en face la Révolution, qui la faisait espionner, et qui l'attendait ! Car le gouvernement nouveau avait des agents secrets dans toutes les cours et dans tous les pays de l'Europe, pour y surveiller les menées de ses ennemis les émigrés, qui, dénoncés aussitôt, étaient saisis et jugés sans désemparer, quand ils s'avisaient maladroitement de reparahreen France. L'imprudente! elle joua avec le bonheur qu'elle éprouvait de se sentir libre ! Elle s'afficha publiquement comme aristocrate, — une première fois en assistant en longs vêtements de deuil à un service funèbre célébré, le 25 janvier 1795, dans l'église catholique, à Londres, pour le repos de l'âme de Louis XVI ; — une deuxième fois en prenant part à un banquet offert aux émigrés par William Pitt, et où elle applaudit et répéta un toast porté au n'ouveau roi de la légitimité, Louis XVII, comme un défi à la république naissante 1 — Quelques jours après Pitt vint la voir en grande solennité, et il lui conseilla sagement de ne pas retourner en France, où il lui prédisait le sort de Régulus. Ses amis lui donnaient le même avis, faisant passer sous ses yeux la liste des illustres victimes que dévoraient chaque jour les échafaud$ de la Révolution. Mais rester, c'était renoncer à ses biens, c'était livrer Luciennes et ses trésors aux dilapida-

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teursl Elle préféra l'incertitude de son sort avec la fortune à la certitude de vivre libre, mais sans le luxe * auquel elle était habituée. '

Pendant son absence, la situation empirait tous les jpurs en France : la tête de Louis XVI tombait sous la hache du bourreau ; l'esprit révolutionnaire se développait et pénétrait partout ; les clubs et les assemblées politfques envahissaient jusqu'aux plus petites bourgades, et l'bn vit alors arriver à Luciennes et y ouvrir un club un nommé Greive, homme de mœurs douteuses et de réputation équivoque, rapace, envieux, brutal et avide, el qui s'intitulait et signait : Défenseur officieux des braves sans-culottes de Louveciennes^ ami de Franklin et de Maraîy factieux et anarchiste du premier ordre^ et désorganisateur du despotisme dans les deux hémisphères depuis vingt ans. Ce Greive attira prompte ment à sa suite une coterie recrutée parmi les citoyens les plus violents et les plus grossiers, et augmentée bien vite aussi d'anciens serviteurs de la Du Barry, qui ne demandaient pas mieux que d'aider à sa perte. Au premier rang était ce Zamore, comblé des bienfaits de sa maitresse et qui allait se montrer le plus haineux et le plus acharné de ses accusateurs. Aussitôt qu'il a trouvé ces pitoyables complices, Greive les façonne à sa guise, tonne au milieu d'eux contre les folles prodigalités et les richesses superflues de la comtesse,

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obtient leur assentiment et leurs bravos, et enfin, de concert avec eux, le 14 février 1793, il dénonce au district de Versailles M"« Du Barry, comme émigrée de fait, par la prolongation trop compréhensible de son séjour en Angleterre, et il demande que les scellés soient apposés immédiatement sur sa maison de Louveciennes. Le 16 du même mois, le district de Versailles accorde l'autorisation demandée, et les scellés sont mis aussitôt, à la diligence impatiente de Greive^ qui espère empêcher, par cet acte d'intimidation^ le retour de M"« Du Barry en France, et par suite obtenir pour lui et les siens le pillage de son diâteau et dé ses trésors, en se promettant bien la part du lion dans ce splendide butin.

Mais, à cette nouvelle, M"*^ Du Barry repart en toute hâte pour Louveciennes, où elle arrive le 1 9 mars 179) . Elle est obligée, pour faire lever les celles qui l'empêchent de rentrer chez elle, d'avoir recours à cette municipalité de son pays, composée en partie de gens qui lui sont absolument hostiles :

oc Citoyens administrateurs,

a La citoyenne de Vaubernier Du Barry est très-étonnée qu'après toutes les promesses qu'elle vous a fournies des raisons qui Pont forcée d'aller en Angleterre, vous Tayez traitée comme émigrée. Avant son départ, elle vous a corn-

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inuniqué la déclaration qu'elle avait faite à sa municipalité ; vous Tavez enregistrée dans vos bureaux ; vous savez que c'est le quatrième voyage qu'elle était obligée de faire, toujours pour le même motif. Elle espère que vous voudrez bien faire lever les scellés qui ont été apposés chez elle contre toute justice, puisque la loi n'a jamais défendu de sortir du royaume à ceux que des affaires particulières et pressantes appellent en pays étranger. Toute la France est instruite du vol qui lui a été fait la nuit du lo au 1 1 janvier 1 79 1 ; que ses voleurs ont été arrêtés à Londres, qu'elle y a eu une procédure suivie, dont le dernier jugement n'a été rendu que le 28 février dernier» ainsi que l'atteste le certificat ci-joint (r). »

Louveciennes, ce 27 mars 1793.

Greive fut quelque peu décontenancé par l'arrivée imprévue de la comtesse; mais il reprit complètement son audace et son assurance habituelles, et le 26 juin suivant il se présentait de nouveau à Versailles, devant les administrateurs du département, pour demander^ au nom (( de trente-six des meilleurs citoyens de Lûciennes, » la mise à exécution contre M"*^ Du Barry du décret de la Convention, en date du 2 juin 1793, ordonnant « de faire saisir et mettre en état d'arrestation toutes les personnes notoirement suspectées d'aristocratie ou d'incivisme.*» On l'écoute vaguement

(i) Mémoires dt la Société des sciences morales de Seine-et-Oise, 5e volume, année 1859.

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celle fois, el on se borne à lui délivrer, sursademande, une copie du décret précité. Greive repart aussitôt pour Luciennes, et, armé de la pièce en question, il prétend faire arrêter la Du Barry, qu'il eût certainement fait jeter en prison, sans rintervention du citoyen Boileau, membre du district, moins zélé, moins convaincu « des crimes » de la prévenue, et surtout moins intéressé à son arrestation. Greive entre alors dans une fureur épouvantable; il ne peut plus se contenir; il rédige aussitôt une nouvelle pétition, qu'il fait signer par un grand nombre de citoyens dévoués ou intimidés, et que cette fois il adresse directement à la Convention elle-même. Use transporte de sa personne à la barre de l'Assemblée , entouré du maire et des municipaux de Luciennes, et il y donne lecture de son factum, dont voici les principaux passages :

« Les décrets sages, bienfaisants et populaires rendus par la Convention avaient renouvelé le feu sacré prêt à s'éteindre sous les glaces du modérantisme. Les sans-culottes de Luciennes venaient de commencer leurs opérations par l'arrestation d'une femme qui avait su, malgré ses relations notoirement inciviques, par ses richesses et les caresses qu'elle avait apprises à la cour d'un tyran faible et crapuleux, échappera la déclaration des droits de l'homme...; d'une femme qui insultait par son luxe aux souffrances des malheureuses dont les époux, les frères, les pères et les enfants versaient leur sang pour l'égalité dans nos armées,

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pour détruire les vestiges d'une fausse grandeur qui fascinait les yeux des bons et simples habitants des campagnes, et mettre en pratique les principes méconnus de l'égalité. »

Le président Thuriot lui répondit que « si les faits dénoncés étaient prouvés, la tête de cette femme trop longtemps célèbre pour le malheur de la France tomberait sur réchafaud. » Il invita ensuite Greive et ses compagnons aux honneurs de la séance.

Toutes ces^ menées, ces plaintes réitérées, ces pé titions injurieuses et mensongères, allaient aboutir au fatal résultat que Greive et ses acolytes poursuivaient avec un aussi misérable et hostile acharnement. Cependant, la malheureuse femme ne devait pas tomber sans se défendre; elle écrivit, de son côté, lettres sur lettres à la Convention et au directoire du département, pour expliquer une fois de plus sa conduite ; elle fit rédiger et signer par la partie ^aine et raisonnable des habitants de Luciennes plusieurs pétitions qui appuyaient ses dires; enfin elle s'adressa partout où elle put et où elle crut trouver des protecteurs. Le directoire de Versailles eut un moment pitié d'elle et lui envoya u& de ses membres, nommé Lavallery, chargé d'écouter ses plaintes et de lui donner des conseils. Bien que la Du Barry eût alors cinquante ans, qu'elle fût excessivement engraissée, et qu'elle ne rappelât que bien

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vaguement la courtisane qui avait si longtemps séduit et chitrmé un puissant roi et sa cour, il parait que ce Lavallery avait le cœur tendre, et qu'il fut plus que touché en présence des malheurs et des souffrances dont il fut le témoin. Après quelques démarches faites en sa faveur, il écrivit à la comt^se uiîe ou deux lettres de consolation et d'encouragement, sur un ton de demi-galanterie où perce un sentiment d'intérêt inattendu dans un cœur républicain :

« Soyez convaincue que s'il est des occasions où je désire donner du prix à mon travail, vous avez droit à les faire naître. Votre sexe vous donne le droit de désirer la tranquillité, et votre amabilité vous la mérite...

a Agréez Passurance de mon respect et de tout Pintérêt que vous avez droit d'inspirer.

« Lavallery. »

Versailles, 17 mai (an II de la République;.

Il aurait voulu qu'elle quittât Luciennes pour venir s'établir à Versailles, sous les yeux mêmes du directoire, qui l'eût plus efficacement défendue. Elle se refusa à cette combinaison, qui l'eût peut-être également sauvée; mais elle tie pouvait se résoudre à abandonner Luciennes et ses trésors « à la vorace rapacité des brigands qui avaient établi leur repaire autour de

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sa démeure. » De son côté, Greive , d'accord avec Zamore, qui lui a fourni sur son ex-maîtresse les renseignements les plus complets et les plus compromettants, continue à harceler la Convention et le directoire de Versailles de ses pétitions et de ses récrimi- , nations. Comme on ne l'écoute guère, il trouve bon d'intéresser le public tout entier à la rage qui l'anime, et de le mettre de moitié dans ses injures contre l'exinahresse « du tyran, » en lui faisant lire le récit imprimé de ses crimes. Il rédige et publie à un grand nombre d'exemplaires un pamphlet virulent (i) où sont retracés et déplorés, dans les termes les plus exagérés et les plus bizarres, les malheurs de la France, causés par les dilapidations de la courtisane ce que les sans-culottes de Luciennes ne poursuivent que dans le but du salut de la patrie, et loin de toute personnalité, et sans en vouloir en particulier à l'ancienne distributrice des grâces et faveurs de la cour; ils l'ont regardée du même œil que sa femme de chambre, avec la différence près de ses cinquante mille écus de rente... »

(i) L* Égalité controuyée y ou Histoire de la protection, contenant les pièces relatives à l'arrestation de M"»® Du Barry, pour servir d'exemples aux patriotes trop ardents qui veulent sauver la République et aux modérés qui s'entendent à merveille pour la perdre. Paris, chez Galetti. Brochure très-rare, citée par MM. de Gon^ court.

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Ce hideux Greive fit tant et si bien'que le comité de sûreté générale lui octroya enfin J'ordre définitif d'arrêter M^^ Du Barry. Dans la joie de son triomphe, il voulut exécuter lui-même cet ordre, pour l'obtention duquel il s'était tant démené! Le 22 septembre 1795, un dimanche, escorté du maire de I^uciennes et de deux gendarmes, il se rendit au château et procéda régulièrement à l'arrestation de la maîtresse du 'lieu et à l'apposition des scellés sur sa maison tout entière. Il fit ensuite monter la comtesse dans un fiacre qU*il avait pris la précaution d'amener ; il s'assit auprès d'elle, sans doute pour être plus sûr que cette fois sa proie ne lui échapperait point, et il la conduisit à Paris, à la prison de Sainte-Pélagie, d'où la malheureuse ne devait plus sortir que pour aller au tribunal révolutionnaire, et de là à la mort !

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