I -^ I ■■■■ 1 1 II I ■ . I I. PI ■ ■ I
dinaire ceux qui aiment vraiment. Ils ont une tendance à fuir, plus pour eux-mêmes que pour celle qui en serait l'objet, toute déclaration brutale. C*est pour eux une sorte de jouissance de s'ingénier à donner mille petites preuves discrètes de leur amour ; et si cet amour vient à être partagé, ils voudraient que Ton commençât également, pour le leur faire entendre, de cette façon à demi dissimulée, qui leur ménage peu à peu les doux aveux et a pour eux des sous-entendus charmants.
Ludovic résolut donc de continuer plus vi vement que jamais la série de ses succès, moins pour lui-même que pour Mily, qu'il finirait bien par séduire à force de renommée.
Il ne se passait plus guère de semaine sans que Ludovic tirât en public; et il ne manquait jamais de le faire annoncer à grand bruit dans les journaux. Il y était maintenant Tobjet d'une publicité périodique qui devenait pour lui une chose presque indispensable,et dont la moindre interruption Teût rendu singulièrement malheureux.
Parmi les chroniqueurs les plus enthou-
siastes de ses exploits, se trouvaient Cardeilhac et Wormans. Ce dernier signait Matapan au Diable amoureux^ et, présenté par lui, Cardeilhac était entré au ■ JohrCt Turf y où il signait Saint-Georges. Mais bientôt, il avait réussi à se glisser dans un journal plus important, le Rabelais^ où il avait débuté par une série d'articles biographiques sur Ludovic. Il n'avait pas trop mal présenté les documents nombreux que lui avait fournis le maître d'armes, et il était devenu rédacteur, en titre au Rabelais où il arborait fièrement son véritable nom . Il y préparait une « galerie » de tous les hommes d'épée célèbres; en attendant, il écoulait une galerie de portraits de femmes. La quantité de « galeries» qu'il avait en portefeuille était du reste effrayante.
Ses débuts dans le journalisme l'avaient si bien gonflé d'orgueil et grisé, qu'il avait menacé Ducormier d'un éreintement terrible dans le Rabelais, s'il ne voulait pas recevoir ses pièces. Ducormier en avait bien ri. Avec ses auteurs attitrés,, son excellente troupe et Une étoile comme Mily, il se moquait un peu ^w Rabelais,
Wormans et Cardeilhac rivalisaient dans leurs articles de science de rescrime. Ce n'étaient que mots techniques ; ils allaient môme déterrer les vieilles expressions d'autrefois^ pronation, supination, etc puis
faisaient des comparaisons savantes entre le jeu moderne et Tancien jeu^ depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Et naturellement, ils ne quittaient leurs études sur les amateurs d'avant notre ère, que pour revenir de plus belle à l'apothéose de leur excellent ami Ludovic.
C'étaient leurs articles que Ludovic oubliait de préférence aux Folies du Boulevard, ou qu'il envoyait en province.
Il n'avait d'ailleurs que l'embarras du choix entre les éloges qu'on lui adressait de tous côtés. Pour maintenir sa réputation et lui donner une nouvelle actualité, il imagina de donner plus de mouvement, plus de couleur à son jeu et d'imiter parfois la fantaisie de l'école italienne. Il se permettait ce luxe lorsqu'il avait affaire à un tireur qui n'était pas de première force. Et alors, il se livrait à une série de fioritures, de variations brillantes |
COULISSES ET SALLKS d'aRMKS 91)
sur son jeu habituel. II inventa même quelques coups qui enchérissaient encore sur les bizarreries des écoles napolitaine et ♦ sicilienne.
Malgré ce parti pris de faire parler de lui de toute force, et bien qu'on ne connût pas le motif, l'excuse de cette ambition démesurée, Ludovic avait cependant un grand nombre d'amis. Tous ceux qui le connaissaient, aimaient sa nature franche, loyale, intelligante ; sa confiance en lui-même se laissait sans doute apercevoir ; mais elle n'apparaissait pas t un degré déplaisan t dans sa conversation, si bien qu'on était tout surpris de ses audaces de réclame dans les journaux.
Il avait du reste l'habileté d'observer avec soin les différents types d'amateurs, de ne point chercher à contrarier leurs goûts, leurs manies, et surtout de ménager leur amourpropre, toujours si développé. Il est certain, --^ en effet, que l'escrime éveille singulièrement /' l'amour-propre. Ceux-là même qui déclarent • faire des armes par hygiène, par exercice, ; sans se soucier de devenir forts, il faut les \ voir, une fois Tépée à la main, s'efforcer, J
malgré eux, d'être vainqueurs dans ce combat de l'assaut. Malgré eux, ils se sentent agacés si on les touche trop souvent, recherchent alors le coup de bouton, un peu par tous les moyens, et ne parviennent pas, si on les fait capots, à éissimuler leur dépit sous de faux airs d'indifférence.
La première du « Petit Yicoinfe ».^ Les comptes rendus de la pièce. —Mily invite Ludovic à se rendre chez elle.
Le soir de la première du Fetit Vicomte le plus ému de tous aux Folies du Boulevard était certainement Ludovic, plus encore que les acteurs, le directeur et les auteurs euxmêmes. Après quelques conseils de la dernière heure, rapidement donnés aux personnages du combat du deuxième acte, il s'empressa de quitter les coulisses et alla suivre la représentation caché au fond d'une baignoire, ou il n'admit personne, pas même Cardeilhac.
Jamais il n'avait vu jouer Mily. Sans doute elle avait répété devant lui ; mais les répétitions dans la demi-obscurité du fover, sans
1{)2 COULISSES KT SALLES b'aRMKS
décors, et devant quelques personnes à peine ne pouvaient lui donner une idée suffisante de l'effet prodigieux du jeu de Mily un soir de représentation, alors (jue le feu de la rampe illuminait toute sa beauté et toute sa grâce, et qu'une salle brillante était là pour provoquer et mettre en relief le charme exquis de son talent. L'impression en était encore plusgrande un soir de première, au milieu de cette vive animation suivie d'un silence solennel, qui prépare si bien à écouter de tout son esprit, et devant ce public si parisien, si amoureux du théâtre, constamment tendu pour saisir le moindre mot, la moindre allusion, et aussi la moindre finesse du jeu de l'acteur. Rien ne passe inaperçu, on attend, on souligne chaque effet.
Les acteurs sont d'ailleurs surexcités par la présence do ce public exceptionnel et par cette émouvante partie qu'ils jouent de faire réussir la piècQ ; ils s'efforcent de se surpasser eux-mêmes et de donner au delà de leur mesure par un effort suprême.
La première du Petit Vicomte était donc une excellente occasion pour que Ludovic
appréciât tout le charme et toute la puissance de Mily au théâtre. Ce fut pour lui une véritable révélation ; jamais il ne s'était imaginé pareil rayonnement sur la scène.
Mily remplissait la salle de sa grâce, de sa beauté, de ses délicieuses câlineries, un peu maniérées peut-être, mais d'une exquise façon, discrète, souriante, genre XVIIP siècle; chez une jolie femme un peu de ce maniéré ne déplaît pas davantage qu'un œil dépendre sur ses beaux cheveux.
C'était surtout quand Mily chantait, qu'elle avait le don de tenir toute une salle comme sous une influence magnétique; on se sentait tour à tour charmé, remué et enlevé avec une douce et irrésistible violence. Sa voix n'était pas très forte, mais elle avait des intonations enfantines si fraîches et mêlées d'un si doux tremblement, qu'elles semblaient une caresse.
Et enfin, quelle science du théâtre et quel art de détailler, de bien dire, qui faisait valoir chaque chose, et qui eût suffi au succès de Mily, lors même'qu'cllc n'aurait pas accentué les effets, avec sa manière si attrayante et
toujours pleine do goût, même dans les pas-
sages^ les plus lestes et les plus montants !
Aussi maintenant comme Ludovic l'admirait et l'aimait davantage! Mais il ne Tavait pas connue jusque-là, se disait-il, mais il n'avait pas eu la moindre idée de ce qu'était Mily. Et elle lui paraissait plus belle que d'ordinaire, ti'ansfigurée à ses yeux par ce mirage de la rampe, qu'augmentait encore un succès de première représentation; car une série de bravos interminables dès le premier acte 'faisait bisser au Petit Vicomte la plupart de ses couplets. Ludovic pour sa part applaudissait à se casser les bras. Aussitôt la toile tombée, il eut la tentation d'aller près de Mily essayer de lui dire tout son enthousiasme.
Mais on arrivait au deuxième acte, l'acte du combat, et, Ludovic, à l'approche de cette scène réglée par lui, sentant que son tour venait, n'avait plus que la force de se rejeter au fond de sa baignoire et d'y réfléchir nerveusement.
Il ne craignait point d'insuccès pour Mily, maintenant qu'il l'avait vue jouer. Mais son succès serait-il très grand ? Les autres per-
COULISSES KT SALLES d'aRMES 105
sonnages du combat rempliraient -ils bien
leurs rôles? La scène paraîtrait - elle bien
réglée ?
A mesure\ qu'on approchait, toutes ces
questions bourdonnaient de plus en plus
dans le cerveau de Ludovic et l'obsédaient
à tel point qu'il ne pouvait plus écouter les
acteurs. «Maudite bagarre! » pensait-il, et
il trouvait maintenant qu'il l'avait mal réglée;
il eût donné tout ce qu'il possédait pour avoir
seulement deux jours devant lui, et la régler
de nouveau.
Jamais il n'avait été si ému ni si désireux de réussir, moins par amour-propre que par ambition de plaire à Mily, qui lui aurait sans doute quelque reconnaissance de contribuer ainsi à son succès et à celui du Petit Vicomte.
Enfin, on arriva au combat du deuxième acte. Ludovic aurait voulu ne pas regarder, ne pas écouter, s'en aller même. Mais malgré lui, il restait, regardait et écoutait de toutes ses forces.
Dans la salle, on no fit pas de difficultés pour voir là un petit divertissement agréable.
'St\.\ ' •?-,'
Surtout, sans sMnquiéter beaucoup si la scène était bien réglée, on examina avec un soin méticuleux les formes de Mily, qui avait pris pour le combat un travesti très collant. Pendant qu'elle s'escrimait dans une belle défense, ses mouvements achevaient d'accuser les heureux détails de son maillot. C'était son premier rôle de travesti. On en était enchanté; il yen avait qui jusque-là l'avaient jugée trop maigre. Non, décidément, c'était irréprochable; elle était à point.
Sans doute, on prêta aussi quelque attention à ses rapides progrès en escrime. On lui sut gré d'avoir travaillé pour corser son rôle de celte façon originale. Les acteurs sont toujours sûrs d'ailleurs, de plaire au public en faisant ce qui ne concerne pas leur métier.
De l'escrime sur la scène et de la part d'une femme, de Mily elle-même, cela parut amusant. Les chroniqueurs s'apprêtaient à Ten féliciter et à déclarer avec force éloges qu'il devenait dangereux de « tirer une botte avec elle ».
Mais c'était surtout un succès de femme
COULISSES ET SALLES d'AHMES 107
qu'obtenait Mily dans la scène du combat.
Ses nombreux adorateurs, qui occupaient des rangées entières à l'orchestre, la dévoraient de leurs regards dilatés par les lorgnettes, et se pâmaient de la voir si admirablement faite. C'était en effet d'un montant irrésistible, et d'un peu plus, on aurait fait bisser le combat du deux. Il s'acheva au milieu d'applaudissements prolongés.
Heureusement pour Ludovic, il s'imagina qu'on applaudissait plutôt encore la dextérité de Mily à manier l'épée, ainsi que la mise en scène du combat. Heureux, triomphant il se
précipita dans les coulisses où il croyait que
tout le monde allait lui sauter au cou. On s'amusa de la part exagérée qu'il attribuait à ses conseils dans le succès du deuxième acte. Mais tout le monde était si enchanté aux Folies qu'on ne l'en accueillit pas moins avec mille félicitations et mille remerciements.
Ducormier et les auteurs lui serrèrent la main avec effusion. Quant à Mily, elle fît mieux ; radieuse de son triomphe, elle dit en riant à Ludovic : t Pour votre récompense,
lOS COULISSES ET SALLES DABMES
cher maître, voulez- vous m'embrasser ?» Il balbutia, « Si vous voulez.. — Savez-vous que vous ne montrez guère d'empressement?
Allons, exécutez -vous, » répondit Mily très rieuse, et sa joue parfumée frôla celle du maître d'armes. Il pâlit et fut comme enivré de ce parfum qui Tenveloppait.
— « Décidément, Mily, dit Ducormier en sortant son air le plus spirituel, vous faites autant d'effet dans les coulisses que sur la scène. » •
Pendant le troisième acte, Ludovic, délivré de toute préoccupation personnelle, ne quitta plus les coulisses et, installé dans une loge sur la scène, il acheva de se griser du triomphe grandissant de Mily. Là, dans ce coin de la scène, il était tout près d'elle, mais il aurait voulu s'en rapprocher encore, dans une sorte de fascination.
Le feu de la rampe, qui brillait presque sous ses yeux, lui montrait Mily à travers une vapeur de lumière et de flamme, qui s'élevait vers elle et transfigurait ses traits. Il sentait brûler ses yeux dans cette contemplation, sans pouvoir s'y arracher, et son regard se tendait
COULISSES ET SALLES d'AUMES 109
éperdument vers Mily comme pour l'attirer à lui.
D'ailleurs le rayonnement du triomphe venait augmenter et comme illuminer la beauté de Mily, et le succès final du Petit Vicomte consacrait encore devant le maître d'armes ébloui, tout le prestige de Tétoile des Folies.
Le rideau tomba au milieu des bravos, dos applaudissements et des rappels.
Ludovic, si fêté après le deuxième acte, voyait les félicitations et les compliments se porter maintenant vers les auteurs, le directeur et les acteurs, surtout vers la principale interprète du Petit Vicomte. Pour lui, son tour était passé, et comme il désespérait d'ailleurs de pouvoir parler à Mily, entourée d'une foule d'admirateurs bruyants, il se décida enfin à partir, non sans avoir tourné longtemps autour d'elle ; il s'en alla plein de sa vision étincelante.
Le lendemain matin, il dévora toutes les chroniques théâtrales. Sur son rôle dans la niise en scène, il trouva bien Içs compliments ({u'il désirait, "^ais ce qui le surprit et l'irrita singulièrement, ce fut mainte allusion très
110 C0ULISÎ5KS ET SALLES d'ARMES
I »! I ' - Mil
claire que ces maudits chroniqueurs faisaient à son amour pour Mily. t Les petits romans du théâtre : la diva et le maître d'armes • ; ou bien : « Histoire des amours héroïques d'une comédienne et d'un gladiateur, d'après Catulle », tels étaient, par exemple, les titres de ces indiscrétions audacieuses qui présentaient gaiement et avec esprit les tourments amoureux du malheureux Ludovic.
Il était furieux. En voyant les allusions transparentes qui s'étalaient hardiment dans la partie la plus lue des journaux parisiens , il était persuadé que ces plaisanteries, dont il s'exagérait la malignité, allaient forcément le ridiculiser; et, dans la rue, il lui semblait maintenant que chacun le regardait d'une façon particulière. Puifs, que dirait Mily de tous ces cancans ? N*on serait-elle pas très ennuyée et ne lui reprocherait-elle pas d'en être la cause ?
Un billet de Mily, qui le priait de passer chez elle, vint augmenter son inquiétude.
Évidemment elle était froissée, et ne le faisait appeler que pour lui demander une explication.
COUUSSKS ET SALLES o'aUMES 111
■ wp^— — ^1—i^i^i II II ■ I ■ m
Que lui répondre? Pourrait-il dire que les allusions des journaux étaient fausses, qu'il ne l'aimait pas? Non; Une voulait pas avouer son amour, mais encore moins le nier; par quelle subtilité se tirer de là? D'autre part, faudrait-il lui proposer de demander raison à tous les chroniqueurs de théâtre indiscrets? Vraiment la liste en était bien longue. Enfin, il ferait ce qu'elle voudrait ; il se remettrait absolument à sa disposition.
■' rr^TTi
ËQtretien de Ludovic et de Mily. — Quel en est le résultat. — - Rivalité de Ludovic et de Fayol, Tamant de Mily. ^
Assez embarrassé, malgré ses plans de réponses, Ludovic se présenta à Télégant petit hôtel qu'habitait Mily, avenue de Messine.
En toute autre circonstance, c'eût été avec un bonheur rempli d'émotion qu'il fût entré pour la première fois dans la demeure de celle qu'il aimait tellement* Le moindre détail, le moindre objet Teût vivement frappé et fût resté dans sa mémoire dès cette première visite.
Mais au lendemain du Petit Vicomte^ il était trop préoccupé de la lettre de Mily pour 'songer à autre chose qu'aux motifs qui avaient pu la dicter.
rYT-,.-",
Mily était seule lorsqu'elle le reçut. Ce têteà-téte parut solennel à Ludovic.
Mais Tactrice ne prit point cet air sévère auquel il s'attendait. Elle le remercia d'être venu aussi promptement, et, après quelques mots sur les souvenirs si heureux de la veille : « Et maintenant, dit-elle, savez-vous pourquoi je vous ai prié de venir? > — Voici la grande explication, pensait Ludovic, qui s'efforçait de garder bonne contenance.
— « Figurez-vous, reprit Mily, que je m'aperçois tout simplement que vos leçons me sont devenues indispensables. C'est vraiment une toquade, un caprice, mais qui menace de durer. Ma foi, cher maître, c'est de votre faute; le moyen avec un maître comme vous de ne pas s'éprendre pour les armes d'une sorte de passion ! Le docteur m'a bien dit que c'était aussi très hygiénique, que ça redressait les pectoraux, que ça donnait du ton, toutes sortes de choses. Mais vous savez, je ne suis que les ordonnances qui me plaisent, et si je tiens tellement à reprendre mes leçons, c'est surtout parce que j'y trouve une distraction très agréable. Voyez- vous, je serais trop mal-
114 COULISSES ET SALLES If' ARMES
heureuse si vous ne pouviez conserver vos bons soins à votre petite élève, qui vous a bien fait quelque honneur hier soir, et dont vous n'êtes pas trop mécontent, n'est-ce pas ? »
Ludovic était absolument enchanté de la tournure que prenait cet entretien. Naturellement, il accepta avec enthousiasme de continuer ses leçons, tous les jours, si elle voulait, et à n'importe quelle heure. Puis dans l'enivrement de ce premier tête-à-tête, qui devenait charmant, il ne put retenir comme unav^u, que de sang-froid il n'eût jamais adressé à Mily. Tout en baissant la voix comme pour s'excuser de son audace: c Moi, qui songeais si tristement aujourd'hui même, reprit -il, que je ne pourrais plus vous approcher, vous parler chaque jour comme au bon temps de ces répétitions du Petit Vicomte, dont je garde un tel souvenir, vous, ne savez pas combien je suis heureux maintenant d'apprendre que vous voulez bien me recevoir de nouveau, et chez vous-même !
— « Eh bien, eh bien, dit Mily, en souriant, je crois que vous vous permettez presque une déclaration.
COULISSES ET SALLES d'aRMKS 115
« Ah ! ça, voudriez-vous me faire croire que messieurs les chroniqueurs auraient eu raison, une fois par hasard. J'ai justement ici quelques articles avec lesquels je comptais vous taquiner, rien de plus. Car en apprenant par les journaux que vous étiez amoureux fou de moi, j'ai pris cela pour une de ces mille plaisanteries de la chronique, dont il faut s'habituer à rire. Je n'en ai pas cru un mot et ne vous ai point accusé d'une pareille faiblesse. Et maintenant, voilà que vous me débitez des galanteries, comme pour me persuader que c'est arrivé. Voyons, avouez-le, n'est-ce pas que vous n'êtes pas si amoureux que ça? »
La question était si directe, et d'ailleurs Mily paraissait si gaie, si bien disposée, l'occasion était si favorable dans ce tête-à-tête que Ludovic ne regrettait plus du tout, et enfin son cerveau débordait tant d'amour qu'il ne put se défendre de répondre, ou plutôt de murmurer: «Mais si, moi aussi, je vous aime.
— Vous aussi, vraiment î dit Mily^ en jetant dans un éclat de rire toutes les notes de sa fraîche voix.
• ' • • r*- « • V .tr,-
116 CDULISSEvS ET SALLES d' ARMES
— Et comment aurais-je pu faire autrement, reprit Ludovic s'entraînant lui-même, et se donnant une audace un peu factice. Tous les jours avec vous, près de vous, vous si belle, si gracieuse, si spirituelle, si admirable. Non, tenez, je ne pourrai jamais vous dire combien je vous trouve au-dessus de toutes les femmes, et combien je vous aime.
— Oh ! n*essayez pas, dit Mily affectant un air très sérieux; mais savez-vous que cela dévient grave? Je commence à croire que je ne dois plus continuer mes leçons après une déclaration pareille.
— Non, je vous en prie, je ne dirai plus rien, s'écria Ludovic effrayé, je vous demande pardon detoutce que j'ai dit, mais laissez-moi revenir près de vous, je ne vous parlerai que d'escrime, si vous voulez. Du reste, pourvu que je vous parle, que je vous voie, c'est tout ce que je demande.
— Vraiment, dit Mily, ne pouvant s'empêcher de sourire. Mais voilà encore une déclaration, platonique, il est vrai, mais c'est une déclaration. Et décidément je crois que j'aurai tort de vous pardonner. Enfin, vous me pro-
COULISSES ET SALLES d'aHMES 117
mettez franchement de ne plus me parler que de choses sérieuses, ou, à peu près ? Oui, eh bien, revenez dès demain, et tâchez à Tavenir de ne plus donner raison à ces mauvaises plaisanteries des journaux.
— Voulez-vous que j'aille leur demander une rétractation ?. . ., dit vivement Ludovic,
— Allons donc, quelle plaisanterie, répondit Mily . Je leur sais gré, du reste, de m'avoir révélé à votre égard quelques petites chosea dont j'étais bien loin de me douter. »
En quittant cet entretien, Ludovic croyait sortir d'un rêve, tant il était étonné d'avoir bravé enfin ce culte respectueux qui le rete-nait d'ordinaire devant Mily et l'empêchait de lui exprimer son amour toujours grandissant.
Il lui avait fallu une occasion exceptionnelle pour le décider à avouer cette passion si vive, qui s'augmentait de toute l'admiration que lui avait inspirée le nouveau triomphe de Mily au théâtre.
Il se glissait bien aussi dans son esprit un sentiment involontaire d'amour-propre. En la voyant si fêtée, si applaudie à la première
■ ^ ■ Il 111» M il . ■■ ipi.l I fcllll I ■ !■ Il J II I I I II
du Petit Vicomte y il n'avait pu se défendre de songer, malgré la violence et la sincérité de son amour, quelle juste raison de fierté ce serait de posséder une pareille maîtresse. Ce sentiment tout personnel se conciliait avec d'autres sentiments plus désintéressés et contribuait à aviver sa passion.
Tous les soirs, môme lorsqu'il avait été chez Mily dans la journée, il revenait invinciblement l'admirer dans son rôle du Petit Vicomte. Il passait à la hâte devant le contrôle des Folies, en essayant de se dissimuler sous son pardessus haut relevé ; et une fois dans la salle, il cherchait quelque coin obscur où l'on ne pourrait l'observer pendant qu'il contemplait Mily de tous ses yeux et de toute son âme.
Il était arrivé à apprendre son rôle eh entier, à retenir chacun de ses effets. A tel passage, elle faisait tel geste, souriait de telle façon ; il le savait d'avance, et lorsqu'on approchait des passages les plus applaudis d'habitude, principalement de la scène du combat, son cœur battait plus vite en songeant à cette nouvelle explosion de bravos
COULISSES BT SALLES d'aRMES 119
-fc^
dont il aurait voulu avancer le moment. Puis, il comparait Tenthousiasme des différentes salles qu'il voyait se succéder, et il s'indignait s'il lui sennblait qu'on applaudît moins que d'ordinaire.
Malgré ses précautions x pour se cacher, on s'aperçut bientôt de sa perpétuelle présence aux Folies du Boulevard.
Il le comprit à certaines plaisanteries, et surtout à une aimable invitation de Ducormier, qui mettait à sa disposition cette loge sur la scène qu'il connaissait si bien. Ducormier en insistant pour qu'il acceptât, lui demanda la permission de se faire une réclame dans les journaux avec cet abonnement de tous les jours dont Ludovic honorait les Folies « Savez-vous que c'est très flatteur pour mon théâtre? Et vous avez bien raison, du reste.
Quelle pièce que ce Petit Vicomte l *
Ludovic peu disposé à plaisanter là-dessus, répondit brusquement à Ducormier, l'envoya presque promener, et désormais ne revint plus aux Folies.
Mais Mily continuait à prendre ses leçons, et quatre ou cinq fois par semaine il la voyait
120 COULISSES ET SALtES d' ARMES
dans son petit hôtel de l'avenue de Messine.
Les jours où il ne devait pas y aller, il était embarrassé de lui-même, ne savait que faire, malgré les occupations qu'il aurait aisément pu trouver, et finissait fatalement par errer vers les Folies du Boulevard, puis aux environs de l'avenue, dans l'espérance d apercevoir Mily. Il connaissait bien l'heure de ses répétitions, l'heure de son retour; et lorsqu'elle passait boulevard Haussmann au galop de ses deux beaux chevaux noirs, Ludovic distinguait vite son attelage, et cherchait à se dissimuler pour la bien voir sans être vu. Parfois elle l'apercevait et lui souriait gracieusement, tout en s'amusant de l'air étonné du maître d'armes, qui voulait affecter de se trouver là comme par hasard.
C'était bien peu ce rapide regard jeté vers Mily, qui disparaissait vite emportée par son élégante voiture. Mais cette vision laissait à Ludovic un long éblouissement. Comme la journée lui semblait sombre et vide, lorsqu'il n'avait pas vu Mily !
Avant de se rendre chez elle, il passait des heures entières à s'habiller avec un soin mé-
'^^^ÇT?**'-'
COULISSES ^T SALLES d'aRMF.S 1^1
ticuleux. Elle aecaparait maintenant toute son après-midi. On eut beau le réclamer de divers côtés pour des leçons particulières fort bien payées; il n'y allait guère régulièrement que le matin, et perdait son temps dans mille détails, mille riens de toilette qui lui paraissaient de la dernière importance.
Aux répétitions des Folies il avait gardé une certaine simplicité dans sa tenue, pour éviter tout regard moqueur des habitués du foyer. Mais maintenant il se laissait aller à une recherche, à un luxe de vêtements vraiment ruineux. Il se Hvra à une étude complète de la mode, alla quelquefois au Bois et aux Courses uniquement pour observer lesjpunes gens bien habillés ; puis il consultait les tailleurs en renom et dépensait presque tout ce qu'il gagnait en commandes incessantes de costumes de toutes formes anglaises et françaises.
Et quelle collection de chapeaux, de chaussiires, de cols et surtout de cravates. ( c'étaient chez Ludovic des tiroirs entiers cravates. Il avait un faible pour cet ornem et c'était là de préférence qu'il cherchait
grâces irrésistibles. Quelles longues heures d'agacement il passa devant sa glace, à essayer Tefifet de telle cravate, avec lel col, et avec tel costume ! Il changeait tantôt Tun, tantôt Tautre de ces objets, et formait des masses de combinaisons nouvelles entre lesquelles il hésitait, énervé à la longue par tous ces essayages et par Tindécision qui en était le seul résultat. Puis Theure passait; bien qu'il eût commencé très tôt à s'habiller, il se voyait sur le point d'être en retard. Alors il se hâtait de choisir, en colère contre lui-même, fatigué, et ne reprenant un peu de calme et de repos qu'une fois sorti de chez lui.
Il arrivait enfin chez Mily, bien pomponné, astiqué, la barbe rasée de frais, la moustache relevée et parfumée, la taille serrée, la tète et la poitrine très droites. Peut-être renversait-il un peu trop son chapeau, comme un képi, mais cela excepté, sa tournure militaire n'avait rien de déplaisant; elle lui donnait un peu de raideur mais beaucoup de tenue. Il avait du reste trop haute idée de sa situation pour s'étonner d'être si bien ^is, aussi n'avait-il point l'air emprunté sous les
i7»iiav.-i^ <£•**♦-
COULIâSES ET SALLES D^ARMES 123
modes parisiennes, qu'il portait, somme toute, assez élégamment.
Mily était seule parfois lorsqu'elle le recevait. La séance d'escrime devenait alors un tôte-à-téte des plus montants qni avait pour cadre gracieux un joli petit appartement de deux pièces, Tune transformée en élégante salle d'armes, l'autre en boudoir coquet, où Mily venait se reposer et causer avec Ludovic aux entr'actes de la leçon.
Comme Ludovic le connaissait . bien ce boudoir tendu de bleu, rempli d'une foule d'objets d'art choisis avec goût, et de mille riens d'une préciosité charmante ?
Il les sut vite par cœur tous ces riens et les aima comme lui rappelant Mily, comme ayant en eux quelque chose d'elle-même.
Là, en causant avec lui, elle retrouvait ces airs mutins, ces regards demi-voilés, ces sous-entendus prodigieux dont elle savait si merveilleusement relever les couplets un peu lestes. Et l'effet en était dix fois plus grand encore qu'à la scène, au fond de ce boudoir coquet, plein d'elle, et comme endormi dans les parfums et dans une demi-ombre volup-
124 C0ULI!^SES ET SALLES d'aRMES
tueuse, où Ludovic restait longtemps en têteà-tête avec elle, rapprochant parfois d'assez près pour se griser de son haleine.
Aussi cet amour presque platonique qu'elle lui avait d'abord inspiré se changeait maintenant en une passion ardente où ses sens comme son esprit étaient entièrement fascinés.
Les agaceries de Mily et ses grâces si péné trantes lui donnaient parfois un tremblement nerveux. Lorsqu'il respirait sa peau embaumée, ce parfum qu'il connaissait si bien ne lui en montait que plus vite à la tête, • emplissait brusquement son être tout entier, et lui donnait comme un enivrement de has chisch où il n'était plus maître de sa pensée.
Un jour même, seul avec Mily, dans l'air capiteux de son boudoir, Ludovic fut si violemment excité par ses coquetteries, et surtout par ces contacts de sa chair dont la leçon d'escrime était l'occasion, il se sentit si énervé, si haletant du désir fou de la posséder,qu'il dut faire un effort inouï pour ne pas la violer. Tout ce qu'il y avait de matériel chez lui envahissait son cerveau, en chas-
COULISSES KT SAtUS D ARMES
sait presque toute réflexion et était sur le point de le transformer en un corps inconscient où les instincts seuls devenaient maîtres absolus, ivres de leur pouvoir et ne reculant devant rien dans leur exaltation démesurée.
Mais il y eut en lui une lutte suprême, où ce qui lui restait de raison finit par triompher, et il se retrouva plus respectueux, plus réservé que jamais près de Mily, et même abattu et comme honteux devant son regard.
Mily comprenait parfaitement ce qu^avait dû éprouver Ludovic ; un instant il lui avait serré le bras à lui faire mal ; puis elle avait trop bien remarqué la tension nerveuse de ses traits, leur expression violente et ses mouvements qui devenaient saccadés, tandis qu'il se mordait les lèvres avec fureur.
Elle avait été presque effrayée, et respirait mieux maintenant qu'elle voyait l'abattement du maître d'armes.
Qui sait, pourtant ? Ludovic ne déplaisait point à Mily, s'il n'en était pas aimé : pout^ être eût-il réussi à réveiller la nature froide de l'actrice par une violence audacieuse, et
- • • ♦ » '"îrH\..- :'.*v?^T!\?^
126 GoaussEs Et salles d'armes
peut-être se fut-elle bientôt laissé faire, en pardonnant doucement à cet amoureux qui n'avait eu qu'un tort pour elle, celui de Taimer jusque-là de cet amour profond, niais banal, qu'elle avait inspiré à tant d'autres et qui ne lui disait absolument rien.
Sur le moment, sa courte frayeur lui avait donné une émotion nouvelle, où elle s'avouait qu'il n'y avait au moin» rien de banal ; et décidément, elle-même ne savait point si Ludovic n'aurait pu profiter de sa surprise*
Mais l'occasion favorable était maintenant passée. Une autre violence de Ludovic ne pouvait plus la surprendre, n'aurait même plus pour elle un attrait de nouveauté, et ne lui causerait qu'une impression très désagréa* ble. Mily résolut de l'éviter à l'avenir.
Elle songea même à interrompre ses leçons.
Mais elle tenait à ne pas le faire brus* quement, ne voulant ni montrer à ce pauvre Ludovic qu'elle l'avait deviné, ni avoir l'air de lui garder rancune. D'ailleurs la présence d''un tiers serait un moyen très simple, très facile de la préserver des transports du maître d'armes.
Parfois, c'étaient des visiteurs qu'elle recevait pendant les séances de Ludovic. Parfois, c'était son « petit mari » qu'elle faisait venir là, « lorsqu'il avait été bien sage » , disait-elle en riant. Il ne pouvait se tenir en place, prenait un fleuret, sautillait en essayant
quelque mouvement bizarre, racontait un tas
de bavardages insignifiants, mais que son accent et son air rendaient drôles. Et surtout il s'extasiait sur le maillot et les formes de sa femme. Cela faisait rire Mily d'un long rire où perçait parfois une ironie que comprenait bien le pauvre petit Marseillais; il rougissait et se tenait coi une minute ou deux, puis repartait de plus belle. Mais le plus souvent, il n'assistait pas à la leçon et s'occupait à faire le ménage. Il paraît qu'il faisait très bien le ménage ; « ça, c'était un mérite qu'on ne pouvait lui ôter > .
Il eût été difficile à Ludovic d'être jaloux de ce mari honoraire, aussi le voyait-il sans déplaisir. Mais le plus souvent c'était Fayol qu'il avait pour spectateur et c'était le seul au monde qu'il détestât. Par exemple, il le détestait complètement.
La présence de cet homme d'esprit, Pâmant attitré de Mily, exaspérait Ludovic à un degré extraordinaire. Lorsque Fayol parlait, de sa voix un peu railleuse, le maître d'armes n'était pas seulement agacé de ce qu'il disait, le son même de sa voix suffisait à le crisper par un effet purement physique.
Si seulement il avait pu lui répondre, pvaliser d'esprit, le combattre sur son propre terrain ! mais non, devant lui il ne savait que dire, n'avait pas ses moyens ordinaires, tant il était découragé et sentait la partie inégale, contre ce Fayol, dont la vie de théâtre et de boulevard avait augmenté l'esprit naturel, l'avait affiné et enrichi par le frottement et le souvenir de l'esprit des aut^es.
Près de Mily, Fayol s'ingéniait à briller sans cesse, surtout quand elle avait là quelque adorateur. Il se tenait en éveil, toujours à la recherche d'un bon mot et prêt à déchirer ses meilleurs amis plutôt que de ne pa^ trouver une jolie médisance, bien mordante.
" Il est si difficile d'avoir de l'esprit sans que ce soit aux dépens des autres. Mais d'ailleurs Fayol avait une tendance naturelle à blaguer
sans pitié ; et lorsqu'on lui disait de ménager au moins quelques intimes, il répondait qu*il est simplement logique de blaguer de préférence ceux qu'on connaît le mieux.
La verve méchante et spirituelle de Fayol irritait à tel point Ludovic, et,/ en la présence de Mily, il était si humilié dcne pouvoir lutter d'esprit avec son heureux rival, qu'il se laissait aller parfois à parler d'une façon brusque et même brutale, plutôt que dé rester à court devant lui. Lorsqu'il s'était vainement «creusé le cerveau pour, essayer de rendre à Fayol bon mot pour bon mot, il recourait de colère à des vivacités de paroles souvent déplacées.
Fayol souriait froidement. Il ne songeait point à prendre la chose au tragique. Il avait eu un duel^ heureux du reste ; cela lui permettait de dire qu'il avait fait ses preuves une bonne fois pour toutes. Il ajoutait, dans sa pensée : t Je suis trop arrivé pour me battre » .
Il se contentait donc de relever par de tines railleries les coups de boutoir du maître d'armes. Et parfois il trouvait des allusions à l'emporte-pièce qui le vengeaient cruellement; c'étaient ses allusions à Vaillant et à Marsillac.
— t Je sais, cher maitre, disait-il à Ludovic, que vous ayez battu à plate couture une foule de tireurs remarquables. Mais il paraît, — je n'affirme rien, pour moi, je ne m*y connais pas, — il paraît que vos adversaires jusqu'ici ne passent pas absolument pour être les premiers tireurs de Paris./ On-dit'qùTl y a au momsTm ou -deux mattres qm4ettr sont »mnifestemeht supérieursv E^Hvfatment /il vous faudrait peut-être tirer avec ceux-là, pour qu'il fût possible d'apprécier dignement, exactement l'étendue de votre force. »/'^
Fayol insinuait avec calme ces petites remarques, tout en rajustant négligemment son lorgnon d'un air froid qui faisait bondir Ludovic.
Au copimencement, Ludovic s'était assez peu inquiété de ces allusions à Vaillant et à Marsillac. Une les craignait pas et le disait très haut. Il le prouverait bien avant longtemps.
Mais un jour, il vit tirer Marsillac. Devant ce talent prodigieux, Ludovic se sentit pâlir, et malgré toute sa confiance en lui-môme, se demanda si sa propre force n'était pas inférieure à celle de Marsillac.
lâi
Désormais, lorsqu'il entendit les allusions de Favol, ce fut avec une colère sourde et d'autant plus violente, avec une crispation de tous ses muscles, mais sans répondre un seul mot.
> III ■ <l '
Gommeot Ludovic passait ses soirées avec Gardeîlhac. — Excursions au quartier latia. — La brasserie de « chez Corinne >. — Lise la blonde, « la plus jolie fille du quartier ».
Au sortir de ces séances chez Milv, Ludovic avait vraiment besoin de se distraire, de s'étourdir un peu de son amour si violent et si malheureux, et d'oublier enfin les railleries mordantes de Fayol.
Il passait ses soirées tantôt au théâtre, tantôt au Café de la Licorne avec Gardeilhac et ses amis.
Passé minuit, il faisait avec Gardeilhac de longues excursions, un peu partout, à travers Paris.
Ils allaient parfois aux restaurants de nuit des boulevards ; mais Ludovic ne s'y plaisait
COULISSES ET SALLES d'AHMES 133
guère. Il n'avait aucun goût pour ces femmes qui vont souper au Jonathan John*s ou au Felders, et y chercher les clients qu'elles n'ont pu « faire » aux Folies-Richer ou au Patinage-Eden . Leurs perpétuelles demandes de payer leurs notes finissaient par ennuyer Ludovic. D'ailleurs ces femmes, dont plusieurs sont jolies, ont toutes l'inconvénient de représenter la galanterie dans ce qu'elle a de plus marché à la main et de plus indifférent à n'importe quoi, sauf au « petit cadeau » . Les excursions au quartier des Halles plaisaient davantage à Ludovic. C'est, du reste, un quartier fort curieux la nuit, où Ton peut, en avalant des huîtres ou de vulgaires escargots, observer des scènes pour tous les goûts.
Dans les restaurants de la place des Innocents, c'est un singulier mélange de gommeux, de belles petites échouées des boulevards et de grues inférieures lasses de traîner sur le pavé de Paris. Presque tous les soirs, dans les salles communes, les échappées de ces deux sortes de monde se laissent aller ou plutôt cherchent à entamer une série
134 COULISSES %T SALLES d'arMES
■ I I . I > PU I I i II I I I ■ I
de discussions et de disputes, où les cocottes des boulevards s'efforcent de dépasser leurs obscures rivales en style poissard, et y réussissent parfaitement.
S'il faut en venir aux coups de poings et aux crêpages de chignon, ce qui n'est pas rare, les unes comme les autres y vont vaillamment. Il devient dangereux et très difficile de les séparer.
Dans les débits de vins des Halles, c'est un monde encore plus mélangé, et offrant des contrastes particulièrement curieux.
On y voit souvent assis à des tables malpropres, et fraternisant avec des individus déguenillés et de mine douteuse, des jeunes gens habillés assez élégamment, qui trinquent avec leurs voisins, et chantent au besoin avec eux, tandis que ces voisins, dont l'aspect misérable paraît si repoussant près de leur mise recherchée, les regardent sans apparence d'en vie ni de haine, et les reçoivent comme s'ils étaient des leurs.
A voir cette scène pour la première fois, on reste étonné et l'on se demande ce que peuvent être ces jeunes gens bien mis, si fa-
X^^ÏJ*"?^ V
miliers avec ces individus à mine suspecte.
Ce sont d'ordinaire les jeunes chefs de quelques bandes de souteneurs ou de malfaiteurs.
Ces deux catégories, qui assez souvent n'en font qu'une, sont assez nombreuses aux Halles. Les premiers dirigent et exploitent de malheureuses créatures laides et vite usées par leur métier, qui les force de rester jusqu'à cinq, six heures du matin, courant les débits de vins et les hôtels borgnes, pour ofiFrir leurs corps à n'importe qui. Ce qu'il y a de plus triste, c'est de voir là un assez grand nombre d'enfants amenés par des pa^ rents ignobles ou stupides, suivre avec le plus grand intérêt toutes les scènes de raccrochage, que comprend très bien leur perversité précoce. Us plaisantent là-dessus avec leurs parents, qui sont même très fiers de la vive intelligence et de Tesprit étonnant « qu'ont déjà leurs diables de gamins ». Et toute cette famille rit gaiement des tentatives de raccrochage qui ne réussissent pas.
Quant aux malfaiteurs, leurs principaux centres de réunion, aux Halles, se trouvent dans quelques sous-sols très vastes, ayant
parfois jusqu'à deux étages sous terre, supportés par d'énormes piliers. On arrive par un escalier très étroit, humide et sale. Une odeur de vin chaud et de pipe vous monte au nez, dès en entrant, mais on ne voit personne d'abord et Ton se demande d'où viennent toutes ces voix grasses, traînantes et souvent avinées.
En faisant le tour des colonnes, on découvre, accoudés devant des saladiers et des verres grossiers, plusieurs files de consommateurs, soi-disant manoeuvres aux Halles, mais dont bien peu réellement ont un métier avouable. Là, il est souvent assez dangereux de se risquer et il faut pour le faire, être assez gris, ou bien tout à fait décidé et confiant dans sa force, comme Tétaient Gardeilhac et Ludovic.
Il leur arriva, du reste, d'être attaqués deux ou trois fois; et peut-être seraient-il restés à moitié assommés, succombant sous le nombre, sans la présence d'esprit du maître d'armes, qui s'empressait d'éteindre le gaz et de se frayer un chemin à coups de poing à travers ses adversaires troublés par l'obscurité*
Mais le plus souvent, c'était au quartier latin que Ludovic et Cardeilhac faisaient de longues excursions.
Cardeilhac eut soin de parcourir avec son nouveau compagnon tous les cafés du quartier où il pensait rencontrer quelqu'un de connaissance. Il renoua même brusquement avec d'anciens amis oubliés, dans le seul but de leur montrer son intimité avec le fameux maître d'armes. Cette liaison et son entrée au Rabelais lui faisaient du reste pas mal d'envieux.
Mais c'était particulièrement près des femmes que Cardeilhac aurait voulu tirer parti de sa nouvelle situation. Il ne perdait pas une occasion de la faire savoir aux jolies filles qu'il avait distinguées. A BuUier et dans les brasseries à femmes, il se promenait fièrement au bras de Ludovic, et partout il oubliait des numéros du Rabelais qui répandaient sa prose en même temps que les exploits de son ami.
Leurs excursions dans les brasseries étaient assez fréquentes. C'était sans doute assez monotone, ces perpétuelles allées et venues
14() COUUSSES ET SALLKS d'aIÏMES
avaient débuté. Depuis, lancées de Tautre côté de Teau, elles ne dédaignaient pas dV revenir faire quelques apparitions. Celles qui leur avaient succédé avaient toujours été choisies avec soin par la patronne Corinne parmi les étoiles de Bullier, Grâce à cette saine tradition, la petite brasserie de la rue Monsieur-le-Prince continuait à être, malgré son extérieur et son installation peu luxueuse, le rendez-vous du high-Ufe du quartier latin. Ceux des étudiants qui sont relativement riches y venaient souvent et y « casquaient » comme Ton ne» casque » d'ordinaire que sur la rive droite.
Là régnait la belle Lise. C'était, un type parfait de ces gentilles ouvrières parisiennes à qui il suffit d'un brin de toilette pour trouver une élégance et un cachet remarquables. Assez grande, souple, bien faite, elle avait une délicieuse figure, encadrée de légères frisottes blondes qui papillonnaient jusque sur ses yeux. Ce qui charmait surtout chez elle, c'était un sourire plein de grâce dont sa physionomie était doucement éclairée, et qui faisait apparaître deux fossettes mignon-
CflWLISSES ET SALLES d' ARMES 141
nés, d'adorables « nids d'amour » , comme on disait au dix-huitième siècle.
Lise passait à bon droit pour la plus jolie fille du quartier, et c'était chaque jour, à ses tables, un défilé de prétendants, les uns ayant pour elle une véritable toquade, les autres poussés uniquement par l'amour-propre,^ et voulant pouvoir dire : « J'ai couché avec Lise ». H fallait avoir couché avec Lise.
Cardeilhac était des premiers, et même personne n'avait pour Lise une plus forte toquade. Elle, ne l'aimait pas du tout. Non qu elle n'en eût aimé de moins bien que lui ; mais ce n'était pas son genre. Elle ne se toquait que de cabotins de cafésconcerts ou de petits jeunes gens ayant un peu l'air alphonses. Les jolies filles ont souvent d'étranges toquades, mais les « béguins de Lise » étaient particulièrement bizarres et étaient devenus légendaires. Ils faisaient le désespoir de l'excellente Corinne qui s'intéressait beaucoup à elle, et qui d'ailleurs avait toujours été comme une mère pour ses pensionnaires.
Un jour que Lise rentrait à la brasserie
'. „ïvr '■/^* '<- .ir»i
142 COULISSKS KT SALLES d' ARMES
après une semaine de pain dur, do sardines et ' autres privations endurées pour < passer un béguin» avec un adolescent à tête de singe,élève de Talbot, Corinne exaspérée entreprit très vivement la coupable: «Enfin, ma petite, voyons, raisonnO'toi. Tu fais poser des types charmants, très sérieux, et tu t'en vas te galvauder avec des cabots de la Tour^d* Auvergne, qui ont un museau à coucher dehors, et qui avec ça n'ont fichtre pas un radis. Tiens, veux-tu que je te dise : tu es par trop bécasse ; tu pourrais avoir ta voiture au Bois et tu n'arriveras même pas à te mettre dans tes meubles. »
Ce langage éloquent et précis ne fit d'effet sur Lise que pendant quelques jours et elle retomba bientôt dans ses errements. Malgré tout, elle était courtisée de façon à rendre jalouses ses plus jolies compagnes, et de beaux jeunes gens consentaient à poger, à casquer pour elle et à supporter ses rebuffades.
Cardeilhac était de tous les prétendants le plus opiniâtre. Plusieurs fois, elle l'avait absolument envoyé promener. Elle lui avait même lancé un terrible : « Toi, tu me dégoûtes »i Furieux, il se jurait de ne jamais revenir
à ses tables et même de ne plus remettre lo pied dans sa brasserie.
Mais elle Tattirait malgré lui. Lorsqu'il s'était promis de ne plus la revoir, il n'en avait pas la force. Pour se dissimuler à lui-même cette fascination, il se cherchait des excuses de passer près de chez Corinne. Sous prétexte, par exemple, d'aller bouquiner sous l'Odéon, il tournaillait sans cesse rue de Vaugirard pu rue Racine, et finissait toujours par prendre la rue Monsleur-le-Prince. Arrivé devant la brasserie, c'était plus fort que lui, il ne pouvait se défendre de braquer ses yeux sur les trous de la porte.
Là, de toute la force de son regard, il contemplait longuement Lise, d'autant plus ardemment qu'elle ne le voyait pas. Si elle était avec un de ses amants préférés, il s'exaspérait, il se sentait une envie démesurée d'aller le battre, et brusquement s'arrachait de la porte, et courait loin de là^ furieux contre tous, surtout contre lui-môme. Mais s'il la voyait seule, par hasard, ou en compagnie d'amoureux dédaignés comme lui, il ne pouvait plus s'empêcher d'entrer, quitte à se le reprocher plus
tard avec colère, se le reprochant déjà au fond. Il entrait d'un air presque honteux^ n'osant fixer Lise; il lui demandait gauchement de ses nouvelles, lui d'ordinaires! beau parleur, puis il s'asseyait près d'elle, et alors il retombait entièrement sous le charme. De nouveau, il supportait son indifférence et ses rires, trop heureux qu'elle daignât accepter de lui des consommations très chères.
Ce fut près d'elle surtout qne Cardeilhac essaya l'effet du boniment habituel où il célébrait son ami Ludovic, sans oublier de montrer une collection de Rabelais.
Et ce fut absolument un effet raté. Lise se contenta de dire : « Ah ! Et que prenez-vous ? »> très indifférente, se moquant pas mal que « ce type » qui était avec Cardeilhac fût Ludovic ou non.
Prenait-il des consommations chères, du Champagne, « des marquises »;au lieu de vulgaires bocks, — voilà l'important.
S'il arrivait quelquefois à Lise de s'emballer et de tomber dans des engouements insensés, elle avait d'ordinaire une indifférence suprême, mêlée d'ignorance et de paresse d'esprit. Elle
n'était guère capable de distinguer le mérite de chacun, et n'essayait même pas. Puis, elle posait un peu pour la femme qui sait bien ce que sont les gens chics ; elle avait eu assez de succès près des gens chics, pour le savoir. Eh bien , ils ne valaient pas mieux que les autres, peut-être moins; ah ! il fallait les voir à huis-clos, avec les femmes ! Elle pourrait en dire fièrement sur leur compte.
S'ils étaient généreux, sérieux, très bien, mais quant à. en être intimidée, quant à s'en laisser imposer par eux, jamais de la vie, pour sûr !
Peu importait à Ludovic qu'il fit ou non impression sur Lise et sur ses compagnes.
il n'y songeait même pas, tant il était préoccupé de Mily.
Mais Cardeilhac était désolé. Cette dernière tentative, qu'il croyait si habile, sur laquelle il comptait tant pour plaire à Lise, allait donc échouer comme les précédentes ? Il ne perdit pas courage et se promit de combattre résolument l'indifférence de Lise. Le meilleur moyen pour cela serait de la faire assister ellemême à un succès de Ludovic, de lui faire
voir de ses propres yeux combien il était applaudi et admiré.
Cardeilhac devait en effet réussir à chasser rindiffépence de Lise, mais d'une façon qui eut pour lui un résultat bien inattendu.
ÎI
Émotions de Ludovic au Cercle des Cri-Cris* Une boDoe fortune.
Le cercle des Cri-Cris allait donner une grande séance d^escrime.Ces assauts de cercles ont souvent une nombreuse assistance féminine*
Les clubmen ne sont pas fâchés de mon trer leur& petites installations aux jolies Parisiennes. Ils tiennent surtout à les éblouir par leurs talents d'amateurs, oii à les charmer par leur empressement et leur grâce sous la rosette de commissaire. -
Leurs invitations sont en général fort bien agréées de ces dames, friandes des fêtes de l'épée, et curieuses d'examiner en détail
148 COULISSAS ET SALLES d'aRMES
ces fameux cercles qu'elles maudissent si souvent.
Ludovic était sur le programme de Tassaut des Cri-Cris. Il devait tirer avec le signor Campocasso, le maître italien, venu à Paris en compagnie 'du comte Mefistolini, qui disait de lui : « Campocasso? il m'agace, mon compatriote » . Tandis que l'autre disait pour varier : « Mon compatriote ? Il m'agace, Mefistolini. D
Ludovic engageaMily à venir à cette soirée.
Elle ne l'avait jamais vu tirer en public. Il espéra qu'elle éprouverait peut-être une impression semblable à celle que lui-même avait éprouvée à la première du Pe^eï Vicomte,
Peut-être se laisserait- elle prendre au côté scénique de la chose, à son côté artiste, qui donne aux bons tireurs un succès analogue, mais supérieur, à celui d'un écuyer ou d'un gymnaste habile, dont on admire les formes élégantes et souples.
Paraissant en public, déployant toute sa force, se surpassant lui-même et soulevant des applaudissements répétés, ne pourrait-il pas ainsi rappeler à Mily ses propres triomphes,
vr^> .'s- •^•
COULISSES ET SAUES 0'ARH£<; 149
et, lui apparaître à son tour avec une sorte *de mirage de la scène ?
Aussi Ludovic demandait à Mily, comme une faveur, d'assister à Tassant de§ Cri-Cris. « Mais très volontiers, cher maître, réponditelle, et je veux être la première à vous applaudir. »
Le pauvre Ludovic ne sut qu'imaginer pour réunir tous ies^ moyens de plaire à Mily dans cette séance solennelle, où il avait mis toutes ses espérances.
Le malheureux alla jusqu'à se farder! Et de quelle façon ! C'était par trop visible ces lignes de kohl et de rouge sous les yeux et surtout ces couches de blanc sur les joues !
Il avait pourtant passé des heures entières devant sa glaco à répéter et à recommencer son maquillage. Mais il eût fallu plus d'expérience pour cette opération délicate, et lorsque Ludovic apparut à la grande lumière des lustres du cercle, ce fut un étonnement général.
Ses yeux cernés de noir semblaient agrandis et brillaient d'une façon étrange. Ses pommettes trop pales et sa moustache trop
150 COULISSES ET SALLES b'ARMES
noire achevaient de lui donner un aspect extraordinaire.
Ludovic entendait murmurer, chuchoter de tous eôlfôs; le mouvement de surprise et les regards curieux de toute la salle augmentaient son trouble et faisaient bourdonner ses tempes.
Il se voyait déjà deviné, ridiculisé, perdu.
Il n'eut que le temps de mettre son masque précipitamment pour échapper aux investigations des lorgnettes. On l'avait encore trop peu examiné pour se convaincre qu'il était fardé et la chose paraissait si invraisemblable qu'on attribua le changement de sa figure à une émotion quelconque.
A peine remis de ce moment d'alerte, Ludovic commença son assaut, gans faire le mur, qui l'eût obligé à ôter son masque. H avait une telle habitude de tirer en public, qu'il retrouva promptement tous ses moyens.
Pourvu que Mily le regardât maintenant !
Il savait bien de quel côté elle siégeait, très en beauté et très admirée. Son entrée avait fait sensation. Dix commissaires s'étaient jetés à son avance et l'avaient conduite en chœur à l'une des meilleures places.
COULISSES ET SALLES 0'aRHES 151
I>e temps en temps, il lançait de son côté un coup d*œil rapide pour voir si elle le regardait; cela lui valut même plusieurs coups de bouton.
Mily le lorgnait quelquefois. Et alors, il devenait manifeste que Ludovic c tirait pour les dames », cherchant moins à toucher qu'à montrer de l'élégance dans ses poses, de la souplesse, de l'agilité, de la force dans tous $^s mouvements, et s'ingéniant à faire des effets de hanches et de jarrets.
Mais le plus souvent, c'eût été peine perdue; Mily causait avec X.. ., le fameux auteur qui lui parlait d'un grand rôle pour la saison prochaine. Naturellement, elle ne songeait plus à observer Ludovic.
Alors, il mettait dans ses attaques une sorte de rage, el luttait de violence avec son adversaire.
Campocasso avait pourtant le poignet très lourd, et il en augmentait la force au moyen d'une longue lanière de cuir qui s'enroulait sur son bras jusqu'à l'épaule, à la mode napolitaine. Cette précaution lui permettait de mieux porter toute la force du
152 COULISSES KT SAUES d' ARMES
bras au poignet et à la main; il devenait im possible de le désarmer. Il en résultait bien un. peu de r.iideur dans son jeu, assez peu cependant. Campocasso parait même avec rapidité, et somme toute, il était évidemment supérieur au comte Meâstolini.
Ludovic n'en remporta pas moins un avantage marqué. Tantôt résistant avec force au lourd fleuret de son adversaire, tantôt trompant le fer lestement et les doigts desserrés, il sut faire de vigoureuses parades et d'habiles et fines attaques. Ce fut un de ses plus beaux succès.
Mais il s'en alla désolé, furieux de la demiindifférence de Mily. C'était à peine si elle l'avait regardé; elle l'avait bien applaudi de toute la force de ses petites mains, mais comme par commande, comme par coterie d'élève à professeur. Elle ne songeait plus à cet assaut cinq minutes après, et s'amusait à visiter en détail, au bras d'un galant commissaire, les vastes salles du cercle des Cri-Cris, soutenues par de larges colonnes et décorées avec un soin artistique.
En revanche, il y avait parmi les specta-
COULISSEP ET SALLES P'aRMES 17)3
triées une jolie p rsonne à qm Ludovic ne songeait nullement, et dont il venait de faire sans même s'en douter la conquête absolue.
C'était Lise. Cardeilhac lui avait donné des entrées pour l'assaut du cercle. Elle fut enchantée d'aller dans un endroit aussi chic, sortit sa plus belle robe, et se fit conduire aux Cri-Cris par Un jeune gommeux, malgré les instances de Cardeilhac pour être son cavalier.
Elle avait tant de goût que Ludovic lui parut idéal sous son^masque de fard. Non, il était trop beau ! Comment avait-elle pu ne pas remarquer plus tôt cette tète superbe?
Elle n'en revenait pas. Ce qui acheva de la séduire, ce fut le côté scénique et artiste, sous lequel lui apparaissait maintenant Ludovic, dont les belles formes rassortaient d'ailleurs dans son costume d'escrime, collant comme un maillot d'écuver.
Les applaudissements et les bravos achevèrent de le transformer à ses yeux en « artiste aimé du public », et il n'en fallait pas tant pour qu'elle fût complètement
éprise de Ludovic. Comme elle faisait craquer
vv-;-, vî-vgïy^
ir>4 COULISSES ET SALLES d' ARMES
ses gants de dépit, quand il venait à être touché ! comme elle était heureuse lorsqu'il réussissait un joli coup !
Elle faillit lui écrire séance tenante. Elle n'osa pas ; elle comptait bien du reste le revoir vite chez Corinne. Dés qu'il y revint, elle Taccabla de prévenances et finit par lui dire carrément qu'elle Taimait. Cardeilhac en fut tout interloqué ; il se trouvait par trop ridicule et enrageait d'avoir si mal réussi, faiblement consolé par la conduite du maître d'armes, qui écoutait froidement les avances de Lise,
Un soir, en rentrant chez lui, Ludovic la trouva à sa porte, dans une voiture, où elle l'attendait patiemment depuis quelques heures.
Le moyen de renvoyer une jolie femme qui vous attend à votre porte avec une constance pareille. Il n'en eut pas la force, « on n'est pas de bois, » comme il est dit dans les vaudevilles. D ailleurs, pensait-il, ce serait peut-être un moyen d'échapper en partie à cette obsession de son amour pour Mily qui finissait par le crisper d'une façon insupportable.
Mais le lendemain matin, lorsque Ludovic,
les sens calmés et la tête reposée, vit le front de Lise penché près de lui, sur Foreiller, il se recula brusquement coiftme ayant horreur dQ ce charmant visage, et s'indigna d'avoir cédé. Lise s'éveilla doucement. Elle le regarda, surprise de son air ennuyé et maussade.
Elle lui sourit, cependant, aux souvenirs de la veille et s'appuya sur la poitrine de son amant, les bras autour de son cou. Elle était toute gracieuse ainsi, et Ludovic la sentait aimante, dévouée, bien à lui. De nouveau il fut maîtrisé par ce beau corps de femme qui Tenlaçait tendrement et qui parfois ondulait de façon légère comme pour le provoquer. Sa tète se perdait dans les cheveux d'or de Lise. Il essayait de se détourner, mais retombait aussitôt dans ces senteurs voluptueuses qu'il respirait de toutes ses force8,et qui achevaient de le griser. Lise put se croire vraiment aimée, et ce fut là une matinée délicieuse.
Ludovic était forcé dese l'avouer; ce fut d'abord avec regret, puis, changeant tout à coup, il eut un entraînement factice et prit la grande résolution de rester avec Lise. Après tout, elle était très l^ien, et paraissait l'aimer passion <
nément. Ne valait-il pas cent fois mieux se mettre avec elle que de s'entêter bêtement à faire la cour à cette Mily, coquette, froide et dédaigneuse ? Peut-être parviendrait-il à roublier près de Lise.
Il résolut donc de garder celle-ci, de se € coller » avec elle. Lorsqu'il lui en parla, elle accepta naturellement avec enthousiasme, et se jeta à son cou avec des transports de joie en lui disant : « Tiens, il faut que je te dise : tu es trop bon ! » Et elle le couvrit de baisers. Elle était si amoureuse qu^elle voulait ne lui causer absolument aucune dépense : « Vois-tu, lui disait-elle, en prenant un air sérieux de bonne ménagère, nous saurons nous arranger bien sagement. Moi d'abord, je ne te dépenserai rien pour me nourrir ni pour m'habiller, parce que je gagnerai assez à ma brasserie. Oh! ça, vois-tu, n'essaie pas de m'en empêcher. Je resterai à ma brasserie, parce qu'avant tout, je tiens à ne pas être à ta charge. Sais-tu que chez Corinne, je me fais de bonnes journées, une moyenne de 30 à 40 francs ? Il n'y a pas une seule autre femme au quartier, tu comprends
qui ait autant de types chics à ses tables, des types à Champagne. Alors, n'est-ce pas, tu n'auras pas à l'inquiéter d'argent pour moi. Et puis, je ne te dérangerai d'aucune façon, tu passeras toute la journée, si tu veux sans t'occuper de moi. Tu n'auras qu'à venir me chercher le soir chez Corinne, et nous nous en irons tous les deux bien gentiment, comme un petit mari et une petite fenime, ou mieux comme deux jolis amoureux, n'est-ce pas, dis? »
Elle parlait rapidement, avec animation, en fermant la bouche à Ludovic chaque fois qu'il voulait l'interrompre. Il réussit enfin à lui dire qu il la désirait complètement libre, délivrée de cette vie de brasserie où elle avait à subir les galanteries de ses clients habituels.
Mais elle insista vivement, répondit que ces galanteries banales ne tiraient pas à conséquence, et, d'ailleurs, qu'elle en permettrait beaucoup moins maintenant, à cause de lui.
Puis surtout, c'était bien entendu, pas d'erreur, elle ne voulait rien lui coûter ; et même si elle ne lui proposait pas d'aider à ses propres dépenses, c'était qu'elle le savait trop
COULISSES ET SALLES d'aHMES
délicat pour accepter quelque chose d'une femme. Lise paraissait si résolue et insistait tellement que Ludovic finit par consentir à ce qu'elle restât chez Corinne. Il voyait du reste qu'elle l'aurait embarrassé pendant la journée; et puis, son budget, très suffisant pour lui, l'aurait-il été pour deux?
Par exemple, il se promit bien d'offrir à Lise quelques cadeaux", afin de lui montrer qu'il était décidément très délicat. Il loua même pour la recevoir un joli petit appartement rue de Rivoli.
Alors commença un véritable ménage entre Ludovic et Lise. Dès le premier jour de cette lune de miel, elle apporta triomphalement toutes ses affaires chez son amant et y installa en chantant une véritable cargaison de robes et de chapeaux.
Tous les soirs régulièrement, Ludovic allait la chercher chez Corinne. Dès qu'il apparaissait, elle lui sautait au cou, aussi fiêre de lui qu'amoureuse, et regardait avec orgueil ses camarades jalouses. Si quelqu'une devenait pour lui un peu trop aimable, elle n'hésitait pas à se battre avec elle, à lui flanquer
< un pain », comme on disait. A la moindre tentative de lui enlever son amant, à la moindre agacerie, elle était prête à s'élancer, renversant au besoin les tables, les bocks, les bouteilles, et il fallait des efforts étonnants pour la retenir, superbe d'indignation et plus belle que jamais.
Ludovic passait de longues heures chez Corinne, et avant de sortir, soupait un peu avec Lise. Il ne s'en tenait point à la classique choucroute de minait, et même faisait souvent servir du Champagne. Il n'aurait pas été fâché de se griser un peu. N'avait-il pas à chasser le souvenir de Mily qui le poursuivait toujours?
La pauvre Lise s'apercevait, bien qu'il paraissait l'aimer, surtout lorsqu'il était presque gris. Egayé par les vins capiteux qu'il buvait en joyeuse société, il oubliait un peu son amour platonique, devenait terre à terre, et appréciait mieux les formes et la beauté de Lise.
Plus il allait, plus il s'abandonnait avec elle à un amour uniquement matériel, exagéré dans ses raffinements sensuels, dont il rougissait une fois ses sens calmés. Mais bientôt
160 COIIÏ.ÎSSKS ET. SAiJiKS D^ARMES
il recommençait de plus belle. On eût dit qu'il voulait, par une satisfaction furieuse de la chair, arriver à un anéantissement complet de son cerveau. C'était comme un vertige qui le prenait de se jeter dans n'importe quel excès pour oublier enfin Mily. Mais dès qu'il retournait chez elle, il retombait sous le charme et sentait qu'il l'aitnait toujours et plus que jamais.
Il en avait une sorte de rage, qui se trahissait parfois par une brusquerie assez grande, même avec Mily.
Elle en souriait, car elle voyait clairaucœur de Ludovic; et plus il était maussade, plus gaiement elle lui disait : « A demain, n'est ce pas, cher maître? »
Et il revenait toujours plus impatient de la revoir.
Ludovic, Lise, Gardeîlbac et ses amis foot une grande partie de campagne à Enghien et à Montmorency. — Aventure de Ludovic à Enghien.
Lorsque Cardeilhac connut la liaison de Lise et de Ludovic, il la prit d'abord très mal et se déclara avec fureur indignement trahi.
Il était bien forcé de reconnaître qu'il n'avait jamais eu de droits sur Lise, et que d'ailleurs le maître d'armes, devenu l'amant de celle-ci confime malgré lui et par la force des choses, n'avait pas eu la moindre intention de le blesser. Mais il avait trop de dépit pour ne pas lui ea vouloir, et, pendant quelques jours, la jalousie et la colère l'empêchèrent d'aller le voir comme d'habitude. Après mûre réflexion, il ne se brouilla pas avec Lu* dovic. Il commençait à avoir quelque atla-
chement pour lui ; et surtout il. songea qu'il
pouvait encore avoir besoin de son amitié.
Puis, se disait Cardeilhac, c'était lui-même
qui avait présenté le maître d'armes à Lise,
c'était lui qui avait fait tant de fois son éloge
devant elle, lui enfin qui l'avait décidée à aller
au cercle des Cri-Cris pour qu'elle admirât
Ludovic, et qui y avait si bien réussi. Il
aurait donc prêté par trop au ridicule et aux
railleries s'il avait paru vexé de leurs amours.
Malgré tout, sa rancune perçait de temps en temps, et sa voix avait des intonations de colère mal déguisée. De petites plaisanteries qu'il eût très bien prises autrefois, suffisaient pour qu'il changeât de ton, et l'on sentait qu'il se retenait pour ne pas riposter brusquement au moindre badinage de Ludovic.
Mais, en apparence, il était plus lié que janfkis avec lui et Lise»
Ils songèrent à faire ensemble de longues parties de plaisir à la campagne. Le mois d'avril s'annonçait très beau cette année, et dès les premiers jours, on put projeter une grande excursion aux environs de Paris.
Cardeilhac les connaissait parfaitement^ Il
les avait explorés en tous sens, de Saint-Germaia à Joinville-le-Pont, et de Robinson à Montmorency. Il était bien connu des canotiers de la Marne comme de la Seine^ et manquait rarement les régates de Joinville ou le bal de la Grenouillère. Les jeunes couples qui escaladent à dos d'âne les coteaux de Bellevue ou de TErmitage avaient pu le voir aussi bien des fois dans leurs joyeuses excursions.
Ludovic et Lise s'en remirent donc à lui pour le choix d'une promenade champêtre.
Cardeilhac se décida pour Enghien et Montmorency, et aussitôt la chose résolue et le jour fixé, il se mit en train de chercher une compagne pour faire une partie carrée.
Cette fois, il tenait particulièrement à avoir une femme c épatante ». Lise étant de la partie, il s'agissait d'arriver devant elle bien accompagné, au point de la rendre un peu jalouse et de lui faire presque regretter ses dédains.
Cardeilhac était résolu à dépenser au besoin une forte somme . Il réunit toutes ses ressources dans un effort suprême, prêt à les sacrifier pour trouver la femme c épatante ». Naturellement,
IS^ COULll^SKS ET SALLES d' ARMES
il la chercha de l'autre côté de Teau ; aucune femme du quartier n'aurait pu épater Lise. Il ne manqua point de songer tout d'abord aux maîtresses de ses amis. L'un d'eux, récemment devenu maître de sa fortune qu'il mangeait avec tout l'entrain donné par une longue dèche, s'était mis depuis quelque temps avec une petite actrice desNouveautésJolie et ayant surtout beaucoup de chic. Comme elle eût convenu à Cardeilhac! Ayant réussi à lui parler en particulier, il lui déclara avec chaleur que ce serait idéal si elle voulait bien l'accepter comme cavalier pour aller aux champs un beaujourd'avril. La petite était très pratique. Elle déclara que pour le moment son amant était parfait avec elle, très sérieux, et qu'elle ne voulait pas compromettre sa situation. Cardeilhac voulut insister, observa que c'était une simple promenade ne l'engageant à rien : c Je le pense bien, dit-elle vivement, mais c'est égal, mon cher, vous pouvez vous fouiller. »
Cardeilhac alla chez un autre ami qui était dans sa lune de miel avec une femme charmante. Ils avaient tous deux une forte toquade
l'un pour Tautre, qui menaçait de durer tout le printemps. Cardeilhac les vit s'embrasser si tendrement à pleines lèvres, qu'il partit découragé et énervé.
Il s'en remit alors à la fortune et parcourut les boulevards et les Champs-Elysées dans l'espoir d'y trouver la femme qu'il rêvait. La première qu'il accosta était très sage, du moins elle en eut Tair, s'indigna et faillit le souffleter.
La seconde était bien une demi-mondaine, mais ayant beaucoup de tenue, suivant le gei^re anglais à la mode. Lorsque Cardeilhac l'aborda, elle sortait d'un magasin et regagnait sa voiture, qui était attelée avec assez de goût. Elle eut un étonnement superbe en entendant les galanteries du jeune homme, puis lui rit au nez en disant : « Mais je ne vous connais pas, mon petit. » En même temps elle donnait au cocher l'ordre de partir. Cardeilhac, malgré ses belles résolutions, eut ce manque d'aplomb qu'ont parfois les plus hardis avec une femme trop calée et trop haut cotée. Riche, il aurait sauté dans la voiture de la belle petite, et ce coup d'audace lui
Î6G COULISSES ET SALLES d' ARMES
eut pcul-ôtre roussi. Elle eût pensé qu'il fallait avoir bien de l'argent pour être aussi insolent. Mais Cardeilhac resta un peu enabarrassé et pendant qu'il disait d*un air hésitant : < Qu'importe ?. . . Je vous suivrai. . . » elle partit rapidement, renversée dans sa voiture^ et riant â belles dents.
« Encore une veste ! murmura Cardeilhac.
Allons ! Je ne les compte plus. »
Il essaya de se résigner et finit par échouer au Jonathan John's. Là, au moins, pas de manières, pas de femme qui voas dise : « Je ne vous connais pas, mon petit », et ne vous admette que sur présentation. Et puis, après tout, n'y trouverait-il pas quelques femmes assez bien et même ayant assez de linge ? Avec trois ou quatre louis il emmènerait la plus jolie, lui dirait de sortir ses plus beaux atours, et ce serait encore d'un effet suffisant, pourvu qu'on ne sût pas d'où elle venait. ^ .
Au moyen d'une bouteille de Champagne qu'il paya en montrant négligemment un billet de banque, Cardeilhac obtint un rendezvous d'une assez belle soupeuse du Jonathan John's/ Le jour fixé, il eut la satisfaction de la
voir arriver avec un costume un peu tapageur, mais ayant quelque chic. C'était même mieux qu'il n'espérait. Pour faire plus d'effet, il résolut de la présenter à Ludovic et à Lise comme cunedeno^demi-mondaineslesplusconnues».
— c Tu as bien vu au bois , dit-il à cette femme^ la fameuse miss Tudor.
— Je crois bien, elle a hôtel et voiture, elle.
— Eh bien, je te présenterai à mes amis comme étant miss Tudor.
— Ah ! je ne flatte pas ton amour-propre, telle que je suis, avec mon vrai nom.
— Ce n'est pas ça, au contraire. Mais, voistu..., c'est un pari. Crains-tu de ne pas bien remplir ton rôle ?
— Pour ça non, mon cher, si je voulais, ce ne serait pas déjà si malin d'avoir autant de chic qu'elle. Oh I si ça te fait tant de plaisir, appelle-moi miss Tudor. »
. Cardeilhac arriva triomphalement chez Ludovic, dans une voiture de maitre qu'il comptait faire passer pour la voiture de sa femme. En entrant chez Ludovic, il prit un air solennel, et lentement, pour ménager l'effet immense qu'il allait produire, sans aucun doute, il
1()S COULISSES ET SALLES d'ARMES
commença à dire : « Madame Lise , cher maître, je vous présente miss. . . » Il n'avait pas achevé que les deux femmes étaient déjà dans les bras Tune de l'autre, comme d'anciennes amies qu'elles étaient.
— € Comment,c'est tGi,Maria? que je suis contente !
— Cette bonne Lise ! Si je comptais te voir aujourd'hui, par exemple ! »
Et pendant que Cardeilhac désappointé ne savait plus que dire et faisait, comme on dit, une bonne tète. Lise présentait avec orgueil Ludovic à son amie; puis elles entamèrent toute la série de leurs souvenirs^ depuis le magasin de modes de la rue de Cléry, où elles s'étaient connues toutes gamines, jusqu'à ces dernières années, où elles avaient débuté ensemble au quartier latin, mais s'étaient bientôt perdues de vue. Et dans sesconfidences,Maria, la prétendue miss Tudor, parla même de ses séances au Jonathan John's et au Patinage- Eden. « Ah ! ma foi, tant pis, dit Maria au malheureux Cardeilhac, je me suis coupée malgré moi. Et puis, vous savez, avec Lise, ça n'aurait pas pris, de me faire passer pour
miss Tudor. » Ludovic et Lise demandèrent ce que cela signifiait, c Oh ! rien, dit Cardeilhac en s'efforçant de rire, je voulais vous présenter madame sous le nom de la fameuse miss Tudor. C'était une petite plaisanterie. Au bout de dix minutes je vous aurais détrompés, car vous vous y seriez trompés, elle est assez bien pour ça. » Ce disant, Cardeilhac embrassa Maria, par acquit de conscience.
Après une dernière inspection de leur toilette, ces dames allèrent s'installer avec Ludovic et Cardeilhac dans la voiture de remise que celui-ci avait louée vingt-cinq francs pour la journée.
Ludovic proposa de louer une autre voiture et d'emmener Wormans, Calamer, Jahyer, Descourtis et Michelon. Naturellement Cardeilhac accepta volontiers. On finit par trou* ver ces messieurs disséminés dans quelques cafés du quartier latin, et l'on partit^ tous en chœur, pour Enghien et Montmorency,
On franchit rapidement les faubourgs et cette triste plaine de Saint-Denis; enfin parut la vraie campagne^ a%'ec 1<^ jolis coteaux de la vallée d'Epioay.
170 GOULISSEB ET SALLES d'ARMES
Il faisait un temps superbe ; un clair soleil égayait le ciel et Ton respirait à pleins poumons cette délicieuse griserie des premiers beaux jours.
Lise et Maria étaient rayonnantes, c Que c'était donc joli la campagne, et comme on était bête de ne pas y aller jplus souvent. »
Suivant la tradition des grisettes parisiennes, elles avaient rêvé maintes fois, au magasin, lorsqu'elles avaient quinze ans, d'aller se promener bien gentiment aux environs de Paris, avec un bel amoureux, tout comme dans les romans de leur cher Paul do Kock. Mais bientôt, lancées au quartier latin ^ elles s'étaient renfermées dans les brasseries, et c'était à peine si deux ou trois fois elles étaient allées dîner dans Tarbre de Robinson ou canoter au Point-du-Jour. Décidément, c'était un péché de ne pas connaître tous ces environs de Paris, si charmants. Et puis elles étaient si contentes de se retrouver. Lise n'avait qu'un seul reproche à faire à Maria.
Par extraordinaire. Maria ignorait la réputation de Ludovic : « C'est que je ne lis pas les journaux, moi, vois-tu? — Malheu-
reuse, lui disait Lise à l'oreille, fais semblant de le connaître. Mais, c'est égal, c'est trop fort que tu n'aies pas entendu parler de lui. > Et elle lui racontait ses exploits. Maria la trouvait bien heureuse d'être collée avec un type aussi chic.
Lise s'interrompait souvent de sa causerie avec Maria pour se jeter au cou de Ludovic, qu'elle embrassait avec une tendresse infinie. I^udovic se laissait faire et même lui rendait parfois ses baisers, en la félicitant de sa jolie toilette et de son teint rosé par le grand air.
Le couple Cardeilhac était moins passionné.
Cardeilhac embrassait de temps en temps Maria, mais uniquement pour ne pas avoir Tairtrop amoureux transi devant les caresses de Lise et de Ludovic. Maria tendait la joue d'un air indifférent; elle recevait ces baisers périodiques et comme réglés à heure fixe, en acceptant ça comme une chose convenue, stipulée:
Cardeilhac se rattrapait en faisant le beau parleur. Il nommait tous les coteaux et tous les clochers qu'on apercevait de chaque côté. Et il avait des exclamations pleines de poésie
et des expressions artistiques pour dépeindre les vertes collines d'Orgemont, les coteaux pittoresques d'Argenteuil et les paysages boisés qui égayaient les dernières lignes de l'horizon.
Danslaseconde voiture, Wormanset sesconapagnons riaient, chantaient, faisaient un train d'enfer. N'ayant pas de femmes, ils essayaient de se consoler par des chansons et des histoires gaies. Cardeilhac aurait bien voulu être près d'eux. Il les interpellait souvent, et demandait à être de leur conversation, pendant que Lise embrassait Ludovic avec entrain.
Michelon criait parfois, d'un air convaincu, un refrain en l'honneur du t petit bleu », qu'il paraissait avoir fêté le matin même :
Ah! p'tit bleu, p'tit bleu, pHit bleu, eu!
Ça vous met la tête eu feu.
Ça vous ravigote, Ça vous ra, ra, ra, etc.
C'était surtout Calamer qui parlait ce jourlà. Il racontait ses impressions sur un petit « beuglant », où il tenait le piano depuis quelques jours, moyennant quarante sous par séance. Il composait à lui seul tout l'orchestre
de ce beuglant, qu'on appelait les Folies- Sain t-Germaîn, et plus vulgairement les Douze... hémisphères.
Le voisinage d'un théâtre y attire les soirs de premières quelques journalistes facétieux. Mais d'ordinaire, c'est un public venu en droite ligne de la place Maubert ou de la rue Galande.
On peut voir là, pour quelques sous, un singulier mélange de vieilles épaves des grands cafés-concerts et de toutes jeunes débutantes, qui la veille encore étaient modistes ou blanchisseuses, et qui montent bravement sur les planches, sans auïre bagage artistique que cinq ou six leçons d'un cabotin quelconque qui les a lancées.
Calamer racontait que les Folies- Saint- Germain possédaient alors une vieille duègne horrible, qui voulait jouer les « prime-donne » et les ingénues, comme au beau temps où elle était la reine de l'Alcazar de Rouen. Mais, pour comble de malheur, elle avait une énorme fluxion qui gonflait une de ses joues. Afin de rétablir l'équilibre entre les deux côtés de sa figure, elle avait eu l'ingénieuse
174 COULISSES Et SALLES d'ARICëS
idée de grossir le côté non malade en y appuyant toute l'épaisseur de sa langue/ et cola faisait une bien douce illusion^ quand elle ne roucoulait pas ses romances.
Une autre chanteuse de l'endroit avait eu aussi un grand succès de rire, mais celle-là, par la simplicité de ses gestes. C'était une de ces petites débutantes, dont les Folies-Saint- Germain avaient le monopole ; elle ne savait môme pas ses notes. Il avait fallu, avant de la laisser chanter, lui seriner, lui routiner bien longtemps :
J* voulais pas m'griser, er ! er î D' mon village J' suis la plus sage, M*sieu le Parisien, Ça n'est pas bien !
Elle avait fini par savoir ses couplets tant bien que mal. Mais, par exemple, quant aux gestes, on avait dû renoncer à lui en < coller» . « Eh bien, et l'action, n'en faut plus? » avait fait observer un jeune abonné des Folies- Saint-Gerniain. La pauvrette avait tressailli , et dans un effort suprême, elle avait imaginé un geste, un seul, qu'elle sortait dans toutes
les situations, et qui consistait à étendre les bras horizontalement, comme si elle soulevait des poids. < Cent kilos, criait-on alors do tous côtés ! Deux cents kilos ! Assez ! Ne vous fatiguez pas ! »
Calamer racontait aussi Thistoire de plusieurs jeunes gommeux qui étaient venus aux Folîes-Saint-Germain monter sur l'estrade, et chanter commede vrais artistes, mais en ayant Tair de blaguer le public ; on avait failli les écharper.
Puis ce fut Wormans qui prit la parole pour indiquer les grandes lignes du roman à sensation qu'il allait publier et qui devait avoir pour titre : Le Poseur de Lapins .'confessions.
Pendant ces causeries, on arrivait rapidement près d'Enghien. Cardeilhac dit aux cochers d'accélérer le mouvement pour faire une entrée triomphale dans la grande rue, cette grande rue de ville d'eaux, bordée de vastes hôtels et terminée par une mignonne petite plage.
Lise et Maria étaient ravies de cette plage, et ne voulaient plus quitter le lac d'Enghien. Mais Cardeilhac fit observer qu'une sage tra-
ry^^^^r^
dition commandait d*allep dans la journée courir les bois de Montmorency, pour revenir le soir seulement à Enghien, y dîner et s'y promener sur le lac.
Ces dames songèrent qu'une promenade sur le lac dans la soirée serait en effet plus poétique et plus charmante que dans l'aprèsmidi. Elles ne firent plus d'objections au départ pour Montmorency. D'ailleurs, elles étaient tentées par les fameuses promenades à ânes dans la forêt.
On eut vite parcouru les vallées pittoresques et les collines boisées qui s'étagent si gracieusement en montant vers le village de Montçnorency. La forêt étendait sa magnifique couronne de verdure à l'horizon et reposait doucement la vue.
Enfin, on mit pied à terre, on choisit quelques-uns de ces ânes si célèbres et si misérables, et la caravane commença à chevaucher au bruit d'une fanfare de rires joyeux. Maria et Lise surtout ne se possédaient pas de joie. Elles flattaient leurs ânes, leur donnaient des petits noms d'amitié, mais au besoin, c'est-àdire très souvent tapaient dessus avec énergie.
A l'ermitage de J.-J. Rousseau, on fit une halte pour grimper au sommet du coteau fameux d'où Ton découvre un remarquable point de vue.
Le sentier montait si étroit qu'il fallait souvent écarter les petits arbustes, dont les branches fouettaient la figure de nos voyageurs. C'était charmant. A force de rire, de se perdre la tête dans les feuillages, on finit par quitter le sentier sans que personne s'en aperçût, et l'on se trouva en plein taillis, t Comment ! nous sommes égarés, s'écria Lise, quel bonheur ! » L'endroit était bien choisi pour s'égarer. On n'avait pas encore là le point de vue qui était le but de l'escalade, mais quelle délicieuse retraite ombragée de verdure naissante et de fleurs mignonnes qui embaumaient le printemps. Comme ça devait être bon,ramour, dans ce petit coin charmant de belle campagne !
Pendant que Wormans et ses amis cherchaient à retrouver le sentier. Lise retenait là Ludovic, se pendait amoureusement à son cou et embrassait son amant à pleines lèvres. Puis elle eut un regard qui en disait bien long
et qui fit comprendre à Cardeilhac qu'il serait indiscret de rester.
Lorsqu'il se fut éloigné en compagnie de Maria, Lise s'étendit sur T herbe avec son amant,' qu'elle serraitardemment près d'elle, de ses bras raidis par le désir. Et ce fut une sorte de convulsion et de craquement de tout leur être, tourmenté de toute la flamme enivrante du printemps qui les envahissait
au milieu de cette belle nature et leur donnait |
comme une fièvre de se perdre l'un dans !
l'autre en une extase d'amour.
Après ce trop court instant de bonheur, Ludovic et Lise, qui s'en embrassaient encore, allèrent rejoindre au sommet du coteau Wor- |
mans et ses amis. Jahyer prenait de nombreux !
croquis, et dissertait avec animation sur cette i
vue superbe d'où l'on aperçoit à gauche ur^ horizon infini de vastes plaines, et à droite, la masse effrayante et magnifique de Paris.
Cardeilhac arriva le dernier avec Maria.
Ils avaient tâché eux aussi d'oublier un instant le point de vue, mais cela n'avait guère consolé le pauvre Cardeilhac des amours de Ludovic et de Lise. Son manque d'enthou-
COUMSSES ET SALLKS OAHMES 179
siasme et son dépit involontaire linissaient par lui donner un air embarrassé, emprunté, et il devenait presque ridicule, malgré tous ses efforts pour garder une bonne contenance. De son côté Maria sentait que sa position était fausse avec lui, et elle l'aurait lâché bien vite si on avait été à Paris. Leurs infortunes donnaient une douce gnietéà tout le monde, sauf à Ludovic, qui regrettait l'ennui visible do Cardeilbac.
Une nouvelle promenade à dues dans la forêt, et surtout une agréable collation sur rherbe,ranimèrent bien vite la gaieté générale. Après une longue excursion au rendez-vous de chasse, on se décida à revenir à Montmorency. Il se faisait tard, et Ton reprit vite .e chemin d'Eiighien où les deux voitures arrivèrent au grand galop.
En attendant le dincr, on suivit les désirs de Lise et de Maria qui voulaient déjà se promener sur le lac. On fréta deux grandes barques qui voguèrent lentement cote â cote.
Le soleil venait de se coucher laissant encore un éclat de pourpre à Thorizon, C'était une très belle soirée de printemps dont la frul-
~- TTl II 11 - Bll^ ÏÏ -| I - I ■
cheur paraissait tiède au Sortir d'un hiver rigoureux. Le ciel était clair et devenait étincelant d'étoiles. On voyait à gauche les jolies rives boisées qui bordent le lac vers St-Gratien; adroite le bourg d'Enghien s'éclairait brillamment du côté de la plage. Le Casino surtout s'émaillait de lumières, et déjà ron entendait le bruit de son orchestre lointain.
C'était vraiment un tableau d'une impression poétique et d'un calme, d'une douceur infinie. Descourtis en profita pour déclamer lentement,avec des traînements de voix monotones , une cinquantaine de vers de sa composition.
C'était l'œuvre de ses six derniers mois. Ces vers n'étaient pas mal ciselés, mais ils n'avaient point d'apparence d'idées. Personne ne l'écoutait; il avait la consolation de faire résonner l'air et les flots.
Ses amis, étendus dans leur barque, bercés par Teau paisible du lac et levant les yeux vers l'azur étoile du ciel, se sentaient pénétrés d'une sorte de langueur délicieuse, qui les délivrait de toutes pensées et ne leur laissait que d'agréables sensations.
Chez Ludovic et Lise, l'impression si douce
de cette soirée était un peu différente; ils devenaient alanguis, mais d'une langueur amoureuse qui les attirait Tun vers l'autre par une sorte de charme mystérieux. Lise sentait son cœur se fondre dans une tendresse infinie pour Ludovic ; ce n'était plus cet amour passionné, presque violent qu'elle avait éprouvé dans la journée. Elle avait maintenant un long désir de lentes et légères caresses.
Ludovic l'aimait trop peu pour ressentir ces sentiments au même degré qu'elle. Mais ses sens ne pouvaient résister aux doux embrassements de Lise, surtout par cette soirée enivrante, au milieu de ce paysage charmant, où la belle saison jetait son souffle embaumé et sa tiédeur amoureuse.
Tout à coup, il tressaillit. Au loin, paraissait une embarcation brillamment illuminée, où Ton entendait chanter plusieurs voix avec un ensemble parfait, admirable, dont l'harmonie faisait vibrer délicieusement toute la surface du lac; et c'était vraiment exquis d'écouter, étendu mollement au fond d'une barque.
182 COULISSES feT SALtES D'AWMÉS
^ " ■ ^ «■ I I II ■ ■■ ■ I ■!■ ■ I I « », n
Mais parmi ces voix, Ludovic avait crti distinguer celle même de Mily ! Non, c'était une hallucination étrange, et cette obsession de son amour pour Mily devenait par trop insupportable. De colère, il se jetait dans leê bras de Lise et l'embrassait avec des transports qui rétonnaient elle-même.
Cependant l'embarcation approchait. Un fameux ténor espagnol chantait seul maintenant le grand air de « Mathilde, idole de mon âme. > Ce magnifique solo enveloppait d'harmonie le lac et ses rives les plus lointaines, qui vibraient longuement. Puis on cessa de chanter sur l'embarcation qui s'avança rapidement dans la direction d'Enghien. Elle arriva bientôt près de la barque où Ludovic était étendu près de Lise, la main dans la main et leurs têtes se touchant.
Avant môme que Ludovic surpris se fût relevé, un long éclat de rire partit de l'embarcation et fit rire tous les échos du lac de la fraîche voix moqueuse de Mily.
C'était Mily, Mily elle-même, qui revenait d'une villa de St-Gratien ,et qui regagnait Paris,
C0UU86ËS £T SÂUES d'âRMKS 183
lorsqu'elle d^uvrit ainsi les amours de Ludovic.
L»o malheureux sursauta & en faire presque chavirer la barque. Pris d'une sorte de déUrc nerveux, il ne se possédait plus, il voulait jeter Lise dans le lacet s'y jeter lui-même. Cardeilhac et le batelier le retenaient tant bien que mal, pendant que Lise pleurait effrayée et désolée. Elle croyait son amant devenu fou. Capdeilhac avait vite reconnu Mily, et sachant combien Ludovic Taimait, il avait compris aisément le motif de cette agitation furieuse du maître d'armes. Il prévint ses amis et les appela à son aide, pour que le batelier pût enfin reprendre ses rames et aborder à Enghien.
Une fois là, Ludovic retrouvant à peine un peu de calme, s'excusa brièvement près de Cardheillac et de ses amis, et partit sans autre adieu à Lise que la promesse de tout lui expliquer le lendemain dans une lettre.
Voyant que la pauvre fille pleurait à chaudes larmes, il fit un pas vers elle comme pour aller la consoler, mais il s'arrêta brusquement, puis s'enfuit à la gare et prit le premier train pour Paris.
De leur côté, Cardeilhac et ses amis y revinrent bientôt, après avoir fait à Enghien un dinar assez triste. On reconduisit Lise, toujours désolée, chez son amie Maria.
Comment Hily accueillit Ludovic, lorsqu'elle eut surpris ses amours avec Lise. — Dispute violente de Ludovic et de Fajol.
Le lendemaio, Ludovic regretta beaucoup son emportement, et même en fut surpris. Ne s'était-il pas exagéré, pensait-il, le mauvais effet que la découverte de ses amours pouvait avoir près de Mily ? Elle, qui le faisait poser des mois entiers sans lui rien accorder, après tant d'agaceries, pouvait-elle lui en vouloir s'il essayait d'oublier près d'une autre sa froideur et ses dédains ? Sans doute une constante fidélité, malgré ses rigueurs, eût été un hommage qui eût dû lui plaire. Mais qui sait? Peut-être la vue d'une rivale lui donnerait-elle par coquetterie, sinon par amour,
186 COULIS?KS ET SALLES d' ARMES
un peu de jalousie; et ce sentiment pourrait bien servir la cause de Ludovic.
Par exemple, il restait décidé à rompre avec Lise. Il en avait assez de cette situation fausse, de cette liaison faite de courts moments de plaisir et de longs regrets en pensant à une autre.
11 eût bien voulu racheter sa brusquerie de la veille près de cette pauvre Lise qui Talmait, à qui il n'avait rien à reprocher. Mais à s^ucun prix il ne voulait désormais se remettre avec elle.
Il eut soin, en revanche, de lui écrire une lettre aussi polie» aussi affectueuse que possible, où il lui disait doucement et non sans une tristesse sincère, qu'il était absolument forcé de ae séparer d'elle. Il ajoutait qu'il n'y eût nullement songé sans une passion fatale qui, malgré lui, le dominait et l'obsédait toujours.
Les ménagements de Ludovic et le ton délicat, irréprochable de sa lettrei ne faisaient que mieux entendre sa résolution arrêtée de rompre avec Lise.
La pauvre fille envoya reprendre ce qu'elle
COU|.ISftES KT SALLES O'aRMKS 187
avait chez lui et revint habiter le quartier latin*
Après cette séparation , Ludovic songea à retourner avenue de Messine. En approchant de chez Mily, il devenait plus inquiet, malgré tous ses raisonnements. Ne lui ferait^elle pas, de dépit, assez mauvais accueil? Il résolut, comme argument principal, de nier simplement, malgré les apparences, toute relation intime avec la femme qui l'accompagnait sur le lac d'Enghién.
C'est égal, en arrivant chez Mily, il se redressait et se raidissait pour garder bonne contenance. Lorsqu'il entra, Mily causait gaiement avec FayOl. Elle accueillit le maître d'armes par des éclats de rire qu'elle interrompait à moitié pour lui dire : < Vraiment, vous n'allez pas mal, cher maître !... Ah ! l'on vous y prend..* Mais c'est que je ne vous croyais pas si poétique. Savez- vous, mon cher Fayol, ce qu'il faut à M. Ludovic pour encadrer ses amours ? Un lac ravissant bordé de vefdure et de fleurs enivrantes, un coucher de soleil splendide, une gondole légère bercée mollement par des flots limpi-
des, au son harmonieux d'un orchestre lointain, — sans parler de mes propres chansonnettes. Et c'est là que, doucement étendu au fond de la gondole,sur des coussins ncioelleux, notre cher maître tient sa folle maîtresse éperdue dans ses bras ! — t Pardon, pardon, elle n'était pas éperdue dans mes bras », s'empressa de dire Ludovic, et il s'efforça, en bredouillant un peu, d'assurer que cette femme n'était point sa maîtresse, mais simplement la femme d'un ami; qu'ill'avait embrassée un peu à ce titre, naturellement, mais rien de plus.
Mily ne Técoutait guère, et sans le laisser achever, se mît à raconter l'histoire à Fayol, avec force enjolivements et moqueries.
Rien ne pouvait être plus désagréable à Ludovic. Fayol lui avait toujours porté sur les nerfs, mais sa présence à ce moment-là pesait à Ludovic plus encore que d'ordinaire.
S'expliquer devant l'amant de Mily sur l'incident de la veille, subir devant lui les railleries de Mily sur un pareil sujet, cela, gênait singulièrement le maître d'armes et lui enlevait toute répartie. Ce qui achevait de lui faire perdre son assurance, c'est qu'il
sentait dans les plaisanteries de Mily une malignité un peu froide et une raillerie à peine mêlée de dépit. Mily était sans doute « trop coquette pour n'être pas un peu vexée de voir que Ludovic essayait de se consoler :avec d'autres femmes. Mais avant tout, elle avait pour lui une complète indifférence, et le tableau de . ses bonnes fortunes n'arrivait point à lui inspirer un plus tendre sentiment. Trop amoureux pour raisonner et se dire que tant d'autres n'étaient pas plus heureux que lui y Ludovic était furieux de sentir son succès près de Mily compromis plus que jamais. Et comme il ne trouvait rien à répondre à ses moqueries, il s'amassait en lui une colère sourde d'autant plus vive. Naturellement, ce fut sur Fayol qu'elle éclata. Fayol ayant souri au récit de Mily, ce fut un prétexte suffisant pour que Ludovic épanchât .sur lui cette irritation qui l'envahissait.
y^^ Qu'est-ce que vous avez à rire, vous, dit-il brusquement, d'un air dur, en levant la tête. Croyez-vous que je vous permettrai de vous flanquer de moi? A madame, c'est bon, mais à vous, prenez garde ! >