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En disant ces mots, Ludovic lui-même se sentait trop grossier et comprenait qu'il ne gagnait rien à apostropher ainsi Fayol devant Mily, mais il ne pouvait se contenir. Avant que Fayol eût pu répondre, Mily très contrariée, dit vivement au maître d'armes :
€ Calmez-vous, n- est-ce pas? J'espère que vous n'allez pas nous faire une scène^ Ce n'est pas une scène à faire, » dit Fayol tranquillement. Son sang-froid habituel ne faisait qu'augmenter devant la colère du maître d'armes.
/ r7e n'attaque personne, reprit Ludovic en essayant d'adoucir le ton de sa voix, mais si on m'attaque, on me trouveTX^oilà longtemps que M. Fayol a l'air de se moquer de moi. Il tombemal, aujourd'hui surtout*» Comme Mily regrettait maintenant ses plaisanteries ! Elle le dit à Ludovic, se déclara la seule coupable, et, s'efforçantderire, elle continua : « Allons, j'ai eu tort, mais vous êtes un grand enfant. Pourquoi s'emporter comme cela? On sait que vous êtes terrible, il ne faut pas en abuser, — Ah ! oui, s'écria Ludovic, parce que je suis maître d'armes, il faut que je me laisse insulter sans rien dire. Eh bien, si je me bats au
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I II I I ■ I II ■ I II I ■■ I* - ■ ■ ■ I 1 1< ^— —1^^— «M^w
pistolet, vous ne me reprocherez pas, j'espère, d'abuser de ma force. Les chances seront égales ipi, ou même, c'est M* Fayol qui sera favorisé, puisqu'il passe pour bien tirer. Battons- nous donc au pisloletyroe voilà à sa disposition, et s'il veut être sûr du choix des armes, je suis prêt à le souffleter en public. -^ Vous perdez toute raison, mon cher, dit vivement Fayol. Inutile de me chercher querelle aussi mal à propos, j'ai fait mes preuves, et ce n'est pas pour vous que je retournerai sur le terrain. — Oh ! c'est très commode, reprit Ludovic. Vous avez eu un duel, un tout petit duel pour rire, peut-être ; cela vous suffit pour déclarer: J'ai fait mes preuves, et vous voilà délivré de toute affairé. Au fond, c'est que vous avez peui\j^
Mily écoutait maintenant sans pouvoir rien dirOj désolée, n'espérant plus arrêter le maître d'armes dans sa colère.
Fayol, aux dernières paroles de Ludovic, se sentit à son tour peu maître de lui. Il répliqua vivement en quittant le ton railleur qui lui était habituel y^h! évidemment. Mais que voulez-vous? On a toujours peur de quelqu'un.
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Moi, j'ai peur d e vous , et vous, vous avez peur de Marsillac^>/
Ludovic tressaillit comme dans une convulsion, et l'on eût dit qu'il allait se lancer sur Fayol et l'écraser. Mily, effrayée, se jeta entre eux. Ludovic parvint à se retenir à cause d'elle. Étouffant de colère, il dit tout bas à Fayol d'une voix rauque et haletante, la figure contractée, l'œil devenu mauvais : c Puisque vous êtes assez lâche pour ne pas vous battre, puisque vous n'avez pas d'autre réponse que le nom de Marsillac à me jeter toujours à la figure, j'irai le trouver, Marsillac, je vous montrerai que je n'ai pas peur de lui, pas plus que de personne, moi. Et alors ' 1 reviendrai vous souffleter, sans que vous uissiez, sans que vous osiez rien dire. »
Et Ludovic se précipita dehors avec vioince, tandis que Mily mettait la main devant i bouche de Fayol qui voulait traiter lemaître armes de fou furieux.
Toute au regret de cetle scène, Mily s'exculit près de Fayol. Il la pria simplement de 3 plus recevoir Ludovic, ce qu'elle lui prolit bien.
Cependant Ludovic essayait vainement de se calmer la tête au grand air. Jamais il n'avait éprouvé pareille rage, et son cerveau était à bout de surexcitation.
Ce fut dans cet état d'esprit, sans pouvoir ni vouloir même examiner toute son imprudence, toute sa déraison, qu'il écrivit rapide ment à Marsillac une lettre assez brusque,oû il lui demandait un grand assaut public, le plus tôt possible.
Assaut de Ludovic et de Marsillac, au Cirque d'Hiver.
Marsillac accepta le défi.
Certains journalistes mal disposés pour lui, font chaque année des réclames excessives à de nouveaux venus qu'ils proclament très vite d'une force supérieure à la sienne. Ch aque année Marsillac fait une consommation cpmr__ plète de ces réputations exagérées, et s'amuse à profiter ainsi des réclames dirigées contre lui.
D'un peu plus, il remercierait ces excellents amis malgré eux, qui ont vanté si haut ses malheureux adversaires.
Dès que l'acceptation de Marsillac fut connue,on ne parla plus que de son prochain assaut avec Ludovic. Enfin, on verrait donc se mesurer ces deux grands favoris de l'escrime;
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c'était une fête que tout le monde désirait depuis longtemps. Quelle lutte de plus grande attraction, que celle entre ces deux maîtres si célèbres, si vantés, si à la mode ? Jamais on ne verrait tournoi pareil.
Aussi tous les journaux en parlaient longuement, racontant de nouveau à ce sujet les exploits des deux adversaires. Il s'établissait ainsi une sorte de cote sur leurs noms, on faisait de nombreux paris. Ludovic trouvait bien preneur ; mais en général , on pariait plutôt pour MarsiUac.
< Savez-^vous que vous avez fait là une jolie petite imprudence, disait Saint-Crispin & Ludovic. Avant de provoquer MarsiUac, vous ^.uriez dû me consulter. Eh bien, mon cher, je ne sais pas trop si je vous y aurais engagé. Je ne dis pas qu'il vous battra, mais permetiez-moi de vous le dire, ça m'étonnerait s'il était battu. En tous cas, c'est une bien grosse partie que vous jouez là.
— Soyez tranquille, je trouverai des trucs, > répondit le malheureux Ludovic, cherchant à se faire illusion et à se donner confiance à lui-même. Mais au fond il regrettait singu-
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lièrement cette témérité si grande, que lui avait inspirée son affolement de colère contre Fayol.
Mais le p^al était fait. Dès maintenant, le jour de l'assaut était fixé, et les moindres places du Cirque d'Hiver étaient déjà louées pour cette séance à sensation. Ludovic n'avait plus qu'à s'exécuter.
Il y eut une assistance superbe , la plus belle assistance que puisse jamais réunir un assaut. La vaste salle du Cirque d'Hiver était entièrement remplie. C'était partout un immense remuement de têtes, jusqu'aux derniers gradins.
Toutes les salles d'armes étaient là,et de plus, . tous ceux qui étrangers ou non à l'escrime forment le fameux Tout-Paris, tous ceux qui s'intéressent au mouvement parisien et y contribuent pour leur part, tous ceux-là étaient Venus enfouie assister à ce spectacle exceptionnel, où l'escrime, si en vogue cette année^ allait voir ses deux représentants les plus Célèbres se disputer enfin le premier rang dans une lutte solennelle, dramatique, intéressante au plus haut point.
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Après plusieurs assauts sans importance, Marsillac s'avança simplement, avec calme.
Assez grand, très bien fait^ il est plein d'élégance et de souplesse dans tous ses mouvements. Ses yeux noirs, très vifs, ont une grande expression de franchise, d'énergie et d'intelligence; une belle moustache brune relève la pâleur de son teint, et de fins cheveux noirs encadrent heureusement sa physionomie, vraiment très belle.
Il est dans tout l'éclat de son admirable talent, tel qu'il est impossible d'en concevoir un supérieur. Les Saint-Georges, les Grisier, et les autres maîtres les plus célèbres, n'ont certainement pu dépasser, s'ils les ont égalées, toutes ces qualités physiques et de tête que réunit Marsillac et qu'il porte également à un degré prodigieux . Il faut l'avoir vu tirer pour se figurer l'incroyable vitesse de ses mouvetnents, qui semblent lancés par une machine électrique ; en même temps qu'on voit l'attaque, on se sent touché. Malgré cette rapidité magique, aucune apparence d'effort, de raideur; c'est un ensemble surprenant de force, de i^apidité et d'élégance. Et chez lui, ces
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qualités sont au service d'une extraordinaire puissance do jugement et d'à-propos, d'une ressource intinie dans Vart de changer de tactique suivant n'importe quel adversaire. En somme, c'est un jeu si remarquable, si incomparable, qu'en faisant assaut contre lui on a souvent la tentation de ne pas; chercher à parer, par désespoir d'y parvenir et par désip de le regarder tirer.
Contre lui, Ludovic avait pris un^ résolu* tion désespérée. Il était décidé àfeire de rares attaques et . des bonds prodigieux dp.ns ses retraites, tout en maintenant l'épée tendue en avant, -^oe qu'on appelle tendre la perche. Car il savait bien qu'avec Marsillac, toutes les finesses, toutes les délieatesses de l'art no feraient que se retourner contre lui-inèrae, et préparer au maître des coupa d'une régula'* rite et d'une sûreté admirables. Au moyen du jeu qu'il projetait, peut-ôtre réussirait-il, sinou à toucher Marsillac, au moins à xC^w êtro pas touché, et c'était tout ce qu'il demandait.
Une heure avant l'assaut, Ludovic avala, comme en se forçant, une énorme quantité de café. Il buvait cela comme un homme
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ivre, n'en pouvant plus, mais continuant à ^ boire par une sorte de vertige. Il voulait s'entraîner à toute force, augmenter encore Télasticité et la souplesse dô ses membres de gj-mnaste. C'était bien un peu aussi pour s'étourdir, pour chasser n'importe comment ce trac atroce qui commençait â le suffoquer. Il arriva au Cirque d'Hiver dans un état d'esprit forcément étrange, dans une sorte de fièvre que lui donnait cette orgie de café.
Il se déshabilla et prit ses vêtements d'escrime sans savoir ce qu'il faisait.
Lorsqu'on l'appela pour entrer en scène, il devint tout pâle et eut une envie folle de i^'échapper tel quel, encore vêtu de sa veste d'armes, maïs se moquant de tout et de tous, pourvu qu'il pût fuir loin, bien loin de cet assaut maudit.
Puis, brusquement, il prit son masque, ses fleurels et s'élança sur la scène à corps perdu. A {orjce de se raidir contre ce flot de sensations qui battait son cerveau, il rendit l'expression de sa physionomie trop dure et regarda Marsillac trop fixement, d'un air provocateur.
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La contenance assurée, mais calme, de Marsillac, contrastait avec ce maintien fâcheux et le faisait ressortir. On trouvait là Ludovic des allures de matamore,
Marsillac, un peu agacé, résolut de. ne point le ménager. A son tour, il le regarda fixement, décidé adonner tous ses moyens.
Ils firent le salut rapidement, et la lutte commença.
Dans sa surexcitation, Ludovic exagérait les bonds qu'il avait projetés pour rendre ses retraites plus rapides. Ce n'étaient parfois que des sauts désordonnés.
Marsillac marchait sur lui sans sauter le moins du monde, mais en s'allongeant avec une rapidité et une précision foudroyantes.
Et son fleuret arrivait à la poitrine de son adversaire avant même que Ludovic eût touché terre.
Quant aux attaques de Ludovic, moins habiles, du reste, que d'ordinaire, elles se brisaient contre la garde impénétrable de Marsillac. Ce fut à peine s'il lui effleura la cuisse, pendant une première reprise, où trois fois il fut touché en pleine poitrijie»
Un long murmure accueillit cette première partie de l'assaut. De tous côtés on causait avec animation, commentant les coups. Et déjà on ne doutait plus de la victoire décisive de Marsillac. On regrettait même qu'elle ne fût pas plus disputée.
Le pauvre Ludovic commençait à y voir trouble. Quel horrible moment à passer! Ce murmure du public où il savait bien ce qu'on disait, et les trois coups de suite qu'il venait de recevoir, le faisaient trembler convulsivement. Enfin, tout n'était pas encore perdu* Et il fallait au moins rendre sa défaite honorable. II se remit en garde.
Dans cette seconde reprise, il y eut un coup discuté en sa faveur, mais trois nouveaux coups vinrent le frapper en pleine poitrine.
Sa défaite se changeait en déroute. Les chuchotements du public redoublaient et c'était un désappointement unanime de voir une lutte si inégale.
Alors Ludovic, comme affolé, commença un jeu insensé de corps à corps. Il essayait, d'arriver jusqu'auprès de Marsillac; lorsqu'il y parvenait, il faisait là une foule de mouve-
monts furieux, sautait, se dêlournait ad besoin et ramenait son épée en arrière pour lancer à son adversaire de véritables coups de poignard. Mais Marsillac restait aussi inébranlable et aussi solidement gardé dans ce corps à corps fougueux que devant les retraites désordonnées de tout à Theure.
Bientôt Ludovic reçut trois nouveaux coups sans toucher une seule fois. Alors, il pleura de rage. Il se coupait les lèvres à force de sô mordre, mais ne pouvait retenir ses larmes brûlantes, qui coulaient comme de la lave sur ses traits crispés et bouleversés.
Marsillac était trop prés de lui pour ne pas voir sa figure à travers son masque. Il eut pitié de lui et ne voulut pas le mettre « capot* comme il en avait mis tant d'autres. Il se laissa toucher une fois avant d'achever leâ douze coups que le vainqueur devait donner d'après le programme.
Ludovic, qui terminait l'assaut machinalement, sans guère savoir ce qu'il faisait, comprit bien que Marsillaclui avait fait grâce d'un coup de bouton. Il lui en fut reconnaissant, mais il sentait que cette pitié était pour lui
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une 4«HnHmtmn 4e plus xUrns^ son désastre.
Ah ! il était temps que Tassaut finît ! Quel instant terrible dans son existence ! Était-il donc possible, en quelques minutes, de souffrir autant? Il n'en pouvait plus, se Sentait haleter, suffoquer, ne tenait plus sur ses jambes. ' Et, dans cet anéantissement de lui-même, il ne s'occupait même plus du public, ne s'inquiétait point de ses longs chuchotements, ni de cet immense roulement de bravos et d'applaudissements qui saluaient le dernier coup de bouton de Marsillac.
Sans rien voir, ni entendre, sans même saluer le public, et ne comprenant qu'une chose, que tout cela était fini, Ludovic s'enfuit, se précipita dans les coulisses du cirque, prit à la hâte ses vêtements de ville, et pour ne parler à personne, pour ne se trouver avec personne, sortit immédiatement, cachant sous un pardessus son costume d'assaut.
Il alla se jeter dans un fiacre et eut à peine la force d'indiquer son adresse au cocher.
Une fois chez lui, Ludovic s'abattit presque en tournoyant sur son lit, et là, étendu inerte, il songea à se tuer.
Projets désespérés de Ludovic.
Jamais encore Tidée du suicide n'était venue troubler cette heureuse nature, aimant la vie et pleine d'une exubérance mérîdionale. Mais l'air de Paris avait cliang§ tout cela. Pouvait-il vivre après son. désastre de cet assaut contre Marsillac? Il ne réfléchissait point que tant d'autres avaient subi pareille défaite^ et que n'ayant jamais été battu que par Marsillac, il n'avait pas à se plaindre. Mais il était tout entier à l'impression du moment. Lui, Ludovic, venait d'être touché onze fois sur douze ; que ce fût par Marsillac ou par un autre, il ne pouvait supporter une .telle humiliation. Qu'allait-on dire dans les journaux?. Quelle dégringolade
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après tant de succès ! Et comme Fayol et Mily allaient se moquer de lui ! Non, la Tie n'était plus tenable, et il sortit pour chercher quelque moyen de se tuer. Il s'en allait la tète baissée, l'œil terne et comme hébété, la démarche traînante, s'abandonnant et se murmurant toujours à lui-même : c Comme yen ai assez, de tout ça ! »
Il avait la sensation d'un vide immense. 11 ne voyait aucune solution, aucune issue, rien à Élire ; il sentait les fibres de son cerveau tendues, fatiguées, incapables d'aucun effort, d'aucune idée, si ce n'est de celle du suicide.
Et il était si désespéré, et toute chose lui inspirait une telle tristesse, un tel dégoût, qu'il se demandait comment il avait pu aimer la vie, même au temps de ses triomphes. Non, décidément, la vie n'avait qu'un avantage, celui de pouvoir s'en débarrasser. Il regardait les eaux troubles et profondes de la Seine ; puis allait examiner^ les devantures d'armuriers, se repaissant de la vue de tout ce qui pouvait procurer la mort. Quel genre de délivrance allait-il choisir? Il finit par acheter un revolver et rentra chez lui. Il y trouva
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Cardoilhac. Celui-ci se doutait bien du degré d'abattement où Ludovic pouvait être tombé, et devinant ses tristes résolutions, il était accouru lô surveiller et le protéger contre sdn désespoir.
Ludovic, espérant lui cacher son projet de •suicide, se laissa entraîner dehors et céda & ses instances de dîner avec lui. Il se promet* lait bien, parexemple^ d'accomplir son projet, sitôt revenu, seul.
• Cardeilhac eut recours à un moyen très simple. Il grisa Ludovic. Au commencement, la mélancolie du maître d'armes était rebelle aux vins les plusgénéreux; mais brusquement, il y eut un revirement complet, et Tétat même de son cerveau ne fit que faciliter et augmenter son ivresse.
Toute la soirée ce fut une orgie entière, qui devait lui détendre les nerfs au moins pour deux jours. Cardeilhac en prit sa bonne part, sans doute pour compléter son dévouement.
A son réveil, Ludovic, sortant comme d'une léthargie, se rappela tout à coup les événe-
ments de la veille. Et il tressaillit, tressauta, serrant son front dans ses mains comme pour
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écrase;' ce cauchemar de souvenirs. C'était donc bien vrai, c'était donc la réalité, ce désastre qu'il avait pu oublier pendant quelques heures, et qui revenait maintenant l'abattre et le clouer dans son lit. Heureusement les excès de la veille lui avaient ôté la force d'un désespoir profond.
Il tomba dans une grande tristesse, mêlée de douloureuse résignation et d'abandon de soi-même, qui le rendait incapable de résolution violente et prêt à se laisser presque dominer et diriger*
D'ailleurs cette secousse si violente suivie d'un tel affaissement avait eu un avantage inespéré. Comme une de ces grandes fièvres dont la guérison transforme, renouvelle le cerveau, la cruelle épreuve de la veille avait presque entièrement délivré Ludovic de sa passion pour Mily. Lui-même n'en revenait pa«, que le nom de cette femme qu'il avait tant aimée, le laissât maintenant aussi calme et dans une sorte de réflexion indifférente.
Restait le douloureux souvenir de son aasaut contre Marsiilac. Mais, là même, Ludovic reprit un peu de courage en lisant
âOS COULISSES Et SALLïLS D'AKMES
certains articles où Ton avait nié audacieusement Tévidence de sa défaite, à force de dépit contre son adversaire.
On alléguait n'importe quoi, que le jury avait été incompétent, que plusieurs coups discutés auraient dû être accordés à Ludovic, que d'ailleurs il n'avait pas ses moyens ordinaires et qu'il faudrait une revanche ou plutôt une seconde expérience pour décider si réellement Marsillac lui était supérieur. Ludovic ne se faisait pas trop illusion à ce sujet; mais enfin, ces articles le consolaient un peu et lui permettaient d'affecter une assez bonne contenance.
Puis il reçut une lettre qui contribua encore
à lui faire reprendre quelque sang-froid. Sans grande conviction, l'excellent monsieur Barbot des Pierrières donnait raison « comme tout le monde à Villefranche, aux journalistes sincères, indépendants qui avaient contesté la victoire de Marsillac.
« Nous avons discerné la vérité, ajoutait cette lettre, au milieu des préventions et des calomnies dirigées contre vous- n'ignorant point du reste qu'aussitôt qu'un talent excep-
tionnel comme le vôtre, mon cher Ludovic, vient à briller au-dessus de tous, il s'élôve fatalement contre lui toutes sortes d'attaques jalouses et intéressées. Voilà ce qu'on pense à Villefranche. Et vous savez, entre nous, on y raisonne plus sainement qu'à Paris. L'air y est plus sain au surplus, et surtout le milieu. € Rien de nouveau en Vienne-et-Dordogne.
Je vous serre cordialement la main, mon cher Ludovic.
€ A vous, H. B. DES PlERRIÈRES. f
Ainsi donc, se disait Ludovic, très touché de cette lettre, ainsi au moins en province, on continuait à ne pas douter de lui, on s'intéressait toujours à sa renommée et Fon s'entêtait à ne le reconnaître inférieur à personne.
Alors, il s'affermît dans une grande résolution qu'il méditait depuis son assaut contre Marsillac, et qui était simplement de quitter Paris.
On avait beau lui objecter, Cardeilhac surtout^ que même en l'admettant inférieur à Marsillac, il garderait encore à Paris une fort belle situation.
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COULISSES £T SALLES D^AllMËS
Non il n'en voulait plus de ce Paris, de cette ville des tentations et de la fièvre, où l'on s'use d'ambition, où Ton voudrait être le plus célèbre dans cette foule de gens célèbres, et où l'on trouve toujours, ajoutait-il, quelqu'un de plus fort que soit. S'il eût triomphé de tous, il y serait peut-être resté . Mais battu, atrocement battu par Marsillac, il préférait cent fois se retirer à Villefranche où il n'aurait certes aucun rival, mais de grands admirateurs et des amis dévoués, près de qui sa vie s'écoulerait calme et reposée, dans la tranquillité sans mélange de la province*
Quel genre de vie étrange Ludovic mène avec ses nouveaux amis, Darriest et Grammontel. — Sa querelle avecTun de ses plus célèbres confrères, Pergès neveu.
Cependant Ludovic s'attardait à Paris : il est SI difficile de quitter Paris, si fatigué qu'on en soit. Puis il avait malgré tout une vague idée de revanche contre Marsillac. Il la lui avait demandée, presque forcé par les encouragements de quelques imbéciles et de quelques faux amis. 11 attendait sa réponse, sans trop tenir lui-même à ce qu'il acceptât.
11 menait, maintenant une vie étrange et prenait de tristes habitudes où il s'avachissait peu à peu.
Dégoûté de tout, il n'avait môme plus souci de ses vôtemeHts, plus de culte pour la tenue,
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lui récemment si coquet et si élégant. Il avait d'ailleurs renoncé à la plupart de ses leçons et passait sa journée à traînailler sur les banquettes des cafés devant un piquet et des pyramides de bocks.
Le soir c'était pis encore. Parmi ses connaissances de café, il s'était lié surtout avec deux jeunes gens très connus sur la rive gauche pour leurs singulières manies. Doués d'une grande force physique qu'ils entretenaient en faisant des poids chaque jour depuis des années, ils en profitaient pour se battre toutes les nuits, dans les cabarets borgnes et les coupe-gorgé. Ce fut la vie que Ludovic se laissa aller à mener avec eux, délaissant Cardeilhac et ses amis.
Dans ce quartier de la place Maubert où l'on trouve encore tant de vieilles rues du vieux Paris, pittoresques, mais étroites, sales et bordées de maisons de mauvaise mine, c'était là surtout que Ludovic et ses deux nouveaux compagnons, Darriest et de Grammontel, allaient chercher chaque soir ample provision de querelles. Il y avait certains bouges de la rue Galande et de la rue des
Anglais, où il leur suffisait d'offrir un verre de vin à une vieille prostituée ridée et flétrie, pour voir un tas d'individus repoussajits faire mine d'être jaloux et sauter sur eux.
Mais ils ne demandaient pas mieux, et au besoin auraient provoqué cette petite fête, 11 fallait les voir administrer une série de coups de poing et de coups de savate lancés dans toutes les règles de l'art, comme avec une force naturelle vraiment remarquable.
Le prince Rodolphe, terrassant le Chourineur par une boxe savante, ne paraissait pas plus terrible que chacun des trois amis, et les chenapans qu'ils mettaient ainsi en déconfiture tombaient à moitié assommés, mais pleins d'admiration pour les coups irréprochables qui les abattaient.
Ah! c'étaient trois rudes t lascars » que Darriest, de Grammontel et Ludovic, et leur gloire courait tous les bouges, depuis la rue de la Parchemiaerie jusqu'à la rue Maître- Albert et de la rue de la Huchette jusqu'à la colline Sainte-Geneviève et à la rue Mouff'etard.
Mais ils commençaient à abuser de leur
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force; c'étaient eux qui devenaient le plus souvent les provocateurs. Lorsqu'ils étaient gris, surtout, et ce n'était pas rare, ils s'avançaient fièrement au milieu des rôdeurs de nuit, des souteneurs, mais aussi au milieu de pauvres diables inoffensifs, et criaient d'un air insolent : t Qui est-ce qui veut se faire soulever I »
Parfois, et surtout lorsqu'ils allaient vers Montrouge et Grenelle dans les petits bals de barrière, ils s'amusaient à se mettre en habit; cela seul était une sorte de provocation pour les habitués misérables de ces endroits, mais ils prenaient soin d'ailleurs de souligner cette provocation par leurs allures et leurs discours. Sans les municipaux, qui n'arrivaient pas toujours bien facilement à les dégager et à les faire sortir, ils auraient été assommés sous le nombre dans ces bals de barrière.
Du reste, même dans les cabarets, on commençait àJes connaître si bien qu'on se liguait contre eux par véritables bandes. Et alors les ressources de la boxe anglaise et française ne suffisaient plus; il fallait renverser les chaises, les tables, se barricader, faire des
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sorties, lancer aux assail'ants des verres, des bouteilles, des carafes, des porte-allumettes, et enfin éteindre le gaz et chercher à s'évader à la faveur de Tobscurité.
Ils faisaient tout cela si habilement et si vite que leurs adversaires étaient d'ordinaire terrassés avant même d'avoir songé à jouer du couteau. Mais à force de se méfier d'eux, les clients de certains bouges finirent par sortir leurs armes, dès qu'ils les voyaient entrer. Malgré leurs savantes parades, les trois amis reçurent maintes égratignures. Une nuit, de Grammontel eut même le bras gauche à moitié traversé d'un coup de poignard»
Puis, les démêlés avec la police commençaient. On savait qu'une fois gris, ils en arrivaient souvent à provoquer les gens les plus paisibles. On faillit plusieurs fois les mettre au poste toute la nuit, et môme Darriest fut fort ennuyé pendant quelques jours de ses difficultés avec la Préfecture, pour une devanture brisée chez un marchand de vins de la rue du Pot-de-fer-Saint-Marcel .
Cette vie insensée, où Ludovic lui-môme se sentait s'avachir, n'était plus tenable.
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D'ailleurs la seule raison qu'il se fût donnée de rester à Paris n'existait plus : Marsillac avait refusé de lui accorder une revanche certainement inutile. Ludovic songea décidément à partir pour Villefranche. Mais ses infortunes l'avaient mis dans un état si étrange, lui avaient donné une excitation nerveuse si particulière qu'il n'eût pas été fâché, pour se calmer, d'avoir avant son départ une bonne querelle non pas à coups de poing comme au quartier Maubert, mais un bon duel bien retentissant qui non seulement le calmerait, mais le rehausserait peut-être quelque peu. S'il était tué, ma foi, ce serait peut-être ce qui vaudrait le mieux. Plus d'humiliation, plus de désespoir.
L'occasion ne se fît pas longtemps attendre.
Un ami complaisant comme il y en a toujours vint répéter à Ludovic les critiques assez vives qui avaient été faites sur son jeu par Fergès neveu, un maître d'arjnes très connu.
Le lendemain, Fergès devait tirer à la salle Prince, cette salle que Ludovic connaissait bien. Il y alla. A son entrée ce fut un étonne*ment général.
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Comment, c'était là le maître d'armes à la mode qui, il y avait un mois à peine était fêté, célébré de tous côtés, et qui portait fort bien sa situation, plein de tenue et d'élégance 1 Comme il paraissait maintenant affaissé, assez mal mis, presque bohème, Tair inculte et comme honteux de lui-même 1 Quel effondrement !
Sans s'inquiéter de tous ces regards de surprise et de pitié, Ludovic songeait que c'était là cette même salle où il avait débuté si brillamment. Que d'événements, que de changements depuis ! Quelle suite de succès et quel échec à la fin ! En une minute Ludovic se rappelait tout cela, et son triomphe et sa confiance d'alors, et son désastre et ses désillusions de maintenant. Et il se sentait montera la tête un accès de méchanceté et de rage.
Brusquement, il s'avança vers Fergès, lui demanda s'il reœnnaissait avoir dit telle parole devant telle personne, et sur sa réponse affirmative, le souffleta devant tous.
On se jeta rapidement entre eux. Ils se seraient étranglés. Fergès, livide, les poings crispés, se débattait furieusement contre
ceux qui le retenaient, pendant qu*on entraînait Ludovic.
Ce fut un véritable événement, dont la nouvelle se répandit vite de tous côtés et occupa toutes les conversations. Naturellement la violence.de Ludovic trouva très peu d*approbateurs.
-.-"■T^^Rî^-.t^:-
Le lendemain Lndovic recevait doFergès. C'étaient deuxmaitrës < choisit également deux professeï témoins, au grand désappointent deilhac qui espérait jouer un rôle affaire à sensation.
C'étaient doux adjudants de l'< Faisanderie, Ludovic leur donna voira pour accepter n'importe, que lions dé combat. Avant tout il finir vite. Il lui tardait de se b outrance.
Oh 1 il n'avait rien à craindre a\ témoins qu'il avait choisis. C'él vieilles t brisqucs » incapables d
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sur le point d'honneur et qui ne rêvaient que beauxcoups.de pointe ou belles estafilades* Tous deux lui dirent en chœur : c Soyez tranquille, ça ne s'arrangera pas. »
Mais n'étant pas fâchés de faire parler d'eux, les témoins traînèrent les négociations en longueur. Ils y mirent de la solennité et eurent plusieurs entrevues annoncées à grand fracas. Les journaux s'entretenaient beaucoup de l'affaire, sentant qu'elle intéressait le public. Deux maîtres (i'a^mes se battant en duel, ce n'était pas ordinaire. .Quels beaux coups d'épée allaient se donner ! c'était un régal dont la galerie se réjouissait délicieusement d'avance. On dévorait les moindres détails à ce sujet, et un succès fou accueillit un article d'Adolphe Crack qui décrivait le futur duel en parodiant le combat gigantesque de Roland et de Renaud, dans la légende des siècles.
Un moment, on fit courir le bruit que l'affaire s'arrangeait. Il y avait des gens qui en étaient furieux.
« Le voilà bien le goût du jour, dit Ducormier^ On se demande, au théâtre, en ce
moment, ce que diable il faut au public. On cherche, on tâtonne. Eh bien, ce qu'il veut le public, c'est un combat de gladiateurs. Tout simplement un retour aux goûts de l'ancienne Rome. Celle de la décadence, si on veut.
C'est égal, si on me permettait de servir aux Parisiens des combats de gladiateurs, je me ficherais pas mal' que ce fût de la décadence. Je ferais certainement plus de recettes qu'avec un Edon-Panorama ou un Raccrochage- Paradis. >
Enfin les témoins des deux maîtres d'armes
finirent par s'arranger comme ils auraient dû le faire immédiatement. Ils choisirent l'épée de combat et convinrent d'arrêter le combat lorsqu'un des combattants aurait reçu une blessure pouvant nuire à sa défense.
Le duel eut lieu près du champ de courses de la Croix de Berny. Un grand nombre de tireurs et de simples curieux voulurent en être spectateurs ; les deux adversaires ne firent aucune difficulté pour admettre cette nombreuse assistance, confiants dans' leur force et dans leur courage.
Au signal : « Allez, messieurs » Ludovic
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attaquaavec vigueur. Il avait une surexcitation presque aussi grande que lors de son assaut du Cirque d'Hiver. Devant Tépée nue de Fergès, il faisait souvent les mêmes bonds que devant le fleuret boutonnédeMarsillac,et mêmequand il se fendait) on eût dit parfois qu'il sautait.
Ce jeu était particulièrement dangereux à Tépëe où il faut avant tout de la prudence. Mais Ludovic n'était pas maître de lui, ne pouvait se retenir. Bien des fois, il faillit se précipiter et s'enferrer complètement sur Tarme de son adversaire. Il parvenait à temps à bondir en arrière aussi lestement qu'il l'avait fait pour attaquer.
Fergès restait au contraire presque immobile. Il parait avec beaucoup de calme et de sang-froid) bien effacé, la garde basse et la pointe toujours en ligne. Il rompait devant les attaques à fond et ne revenait en avant qu'avec la plus grande prudence. Il n'attaquait que rarement et jamais par des coups d'allonge.
Son plan était uniquement de toucher par la riposte ou par un temps d'arrêt. Les bonds et la furia de Ludovic ne faisaient que l'encourager dans ce jeu de sang-froid et de
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\m était chez lui assez naturel. Il y avau ainsi un œnt^^lste absolu entre les deux adversaires.
Le duel dura longtemps. C'était vraiment ■ un spectacle dramatique, plein d'intérêt, que de voir ces deux maîtres, tous deux très habiles, mais d'un tempérament et d'un jeu très différents, lutter de toutes leurs forces l'un contre l'autre pon pas simplement, comme ' dans un assaut, pour obtenir un succès d'amour-propre et l'admiration de la galerie, miais pour satisfaire leur colère et défendre leur propre existence.
Il y eut plusieurs reprises rendues nécessaires par la fatigue des combattants dans cette longue lutte. A chaque reprise, l'intérêt croissait, l'approche du dénouement empoignait les plus blagueurs.
A un moment Ludovic se précipita sur Fergès plus furieusement encore que d'habitude.
Les gardes se heurtèrent dans un choc retentissant en faisant jaillir des étincelles, et il sembla que les deux épées traversaient les deux adversaires de part- en part. L'une et l'autre avaient passé àcôté. Elles revinrent se frapper
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