‹ Coup-d'oeil général sur les possessions néerlandaises dans l'Inde archipélagique (volume 2)Chapitre 19 sur 21 · POPULATION, MOEURS ET COUTUMES · texte numérisé non relu

POPULATION, MOEURS ET COUTUMES

Les politiques et les philantropes ont l'habitude de blâmer le gouvernement européen qui se croit obligé de maintenir le principe de l'autocratie, au milieu des populations encore peu civilisées sur lesquels la destir née lui accorde le pouvoir, et l'on voudrait, de nos jours, appeler tous les peuples de la terre à jouir des prérogatives garanties par nos institutions sociales ; mais celles-ci ne se trouvent pas jetées dans un moule uniforme, propre dans son emploi, à servir d'empreinte selon laquelle toutes les nations du globe sont appelées à organiser leurs institutions. Demandons plutôt s'il est prouvé, qu'il soit dans l'intérêt des nations à demi civilisées qu'une réforme totale ait lieu si subitement dans les principes qu'elles suivent, et s'il faut nommer juste et équitable qu'on vienne leur imposer une liberté qu'elles considèrent, selon leur manière de voir, comme incompatible avec leur repos et leur bonheur; liberté dont ils ont horreur et qu'ils repoussent par tout ce que l'attachement aux usages observés par leurs ancêtres, peut leur fournir d'énergie et leur donner de force.

S'il convient que chaque peuple soit gouverné par des lois mises en harmonie avec les coutumes auxquelles il est attaché et. les progrès auxquels la civilisation

Pa porté, on ne saurait disconvenir que les Javanais aient obtenu par la législation européenne sous laquelle ils vivent aujourd'hui, tout ce que présentement ils peuvent raisonnablement prétendre pour le maintien de leur repos et pour la conservation de leur bien-être.

Z^a nation javanaise est, sans aucun doute, bienveillante et facile à conduire , aussi longtemps qu'on observe strictement envers elle les anciens usages du pays; mais elle se montre aussi vindicative et forte, et se mettrait promptement en opposition contre toute réforme plus libérale qui porterait atteinte à son adat. Lorsqu'on a fait l'essai d'une organisation plus libérale, basée sur nos institutions sociales d'Europe, on a vu le Javanais mécontent; quelquefois, des émeutes ont servi d'avis au pouvoir, qu'il venait de porter atteinte aux anciens usages du pays, à son adat ou constitution qu'il tient par tradition de ses ancêtres. Un savant distingué dit : V avenir d'une nation ne saurait jamais être séparée complètement de son passé.

Les détails fournis dans le précis sur l'histoire moderne, ceux qui se rapportent à l'organisation civile et judiciaire, ainsi qu'au système des cultures, mieux encore ce que nous dirons du caractère et des moeurs de la nation javanaise, servent de preuve à l'exacte vérité de cet argument.

La description que nous donnons des habitants qui peuplent aujourd'hui l'île de Java, est le résultat de mes recherches, joint aux renseignements qui m'ont été fournis par ceux qu'un long séjour dans l'Archipel a mis à même d'étudier et de connaître cette nation.

Les traditions javanaises nous apprennent que les princes indous de Brambanan, de Mendang kàmoelan, de Singosari, de Jongolo et de Padjajaran, après avoir été successivement les plus puissants parmi les despô* tes qui ont exercé l'autorité dans Pile de Java, furent éclipsés vers le milieu du 14°*« siècle par l'empire de Modjopaliit« Il existe encore actuellement, dans le district de Wirosobo, des ruines fort étendues et des restes de nionuments qui servent à donner une haute idée de la puissance des princes de cette illustre dynastie.

L'islamisme, qui à cette époque avait été introduit dans quelques îles environnantes, devint l'instrument qui servit à miner insensiblement la puissance de cet empire respecté dans un rayon fort étendu de l'Archipel. Une fois cette. nouvelle doctrine admise dans les contrées où la langue malaie domine , les apôtres fanatiques du Coran ne se reposèrent plus, que lorsqu'ils eurent consommé la conversion des habitants de la populeuse Java. Mais le polythéisme des Indous avait jeté dans cette contrée des racines plus profondes que dans toute autre partie de l'Archipel soumise à leur pouvoir, et comme ce culte s'appuyait à Java sur des temples d'une construction colossale et des sculptures magnifiques qui leur servaient de décoration , et que ces édifices consacrés au culte étaient desservis par un nombre considérable de prêtres, ce ne fut point sans les plus violentes (Commotions que les anciennes institutions furent

remplacées par les nouvelles. Les habitants des côtes furent les premiers à renoncer à l'ancien culte; dans la lutte qui s'établit dèslors entre les nouveaux convertis et les sectateurs austères des cultes de Brahma et de Bouddha , le souverain de Modjopahit se vit peu à peu abandonné de ses principaux vassaux, vu que chaque chef profitant des dissensions intestines pour se rendre indépendant, tâchait de se couvrir du manteau de la religion afin de se soustraire à la domination d'un pouvoir, déjà fortement ébranlé par les dissensions et les guerres qui avaient eu lieu entre les deux cultes indous , tour à tour vainqueurs et vaincus.

Cet exposé sommaire suffit pour nous montrer , que la nation javanaise avait atteint l'apogée de sa grandeur comme peuple civilisé, et qu'elle se trouvait à son déclin lorsque les Européens firent la découverte de cette lie. Plusieurs siècles s'étant écoulés depuis cette découverte, il n'est pas étonnant qu'on ne puisse indiquer aujourd'hui lequel des deux rameaux des anciens habitants de cette île, doit être considéré comme souche de la nation javanaise : si ce sont les Javanais proprement dits qui forment la population de la partie orientale, ou bien les Soendanais des provinces occidentales; les premiers sous l'empire de Modjopahit, les seconds sous celui de Padjajaran. Il est certain qu'il existe, entre ces deux rameaux de la même nation, des différences caractéristiques dans les formes extérieures et la physionomie; dans les moeurs et les usages, dans la langue ou plutôt l'idiome dont ils se servent; même jusque dans la manière de se vêtir.

Je consacre ici quelques lignes à un aperçu anthro* pologique entre le Soendanais et le Malais, fourni par M. Bleeker (1).

La différence principale entre le Soendanais et le Malais consiste dans la forme de la tête et du visage.

Chez le Malais le crâne fuit en arrière, de façon que Pocciput occupe un grand espace en arrière de la ligne verticale tirée de l'ouverture del'ouie au sommet du crâne.

Chez le Soendanais le front est plus vertical; l'occiput est moins développé et le crâne plus élevé.

Le Malais a le front bombé, arrondi vers les tempes et fuyant en arrière. La ligne de démarcation des cheveux de la tête est fort-élevée au-dessus des arcades sourcilières.

Le Soendanais a le front moins large, plus vertical et moins bombé aux tempes; il présente une plus forte ressemblance avec le profil des Européens ; mais la ligne de démarcation des cheveux est plus rapprochée des arcades sourcilières.

Les sourcils, arqués chez les Malais, sont à-peu-près en ligne droite chez les Soendanais; plus horizontaux, même un peu inclinés à partir de la base des os du nez vers les tempes, leur forme rappelle à celle des arcades sourcilières des Chinois.

Les yeux, grands et ouverts chez les Malais, sont chez les Soendanais plus encaissés sous la ligne frontale ; tandis que l'ouverture des paupières suit la ligne oblique des sourcils.

(1) Tijdêchrift voor Neêrhnds Indië.

Les pommettes des Soendanais ont plus de saillie et les arcades zygoma tiques plus de largeur que chez les Malais. L'ouverture de la bouche est moins grande; les lèy)*es sont plus épaisses et le nez est plus épaté que chez les Javanais et les Malais.

Au totale toutes les autres formes corporelles des Soendanais sont plus massives ; leur, taille est plus élancée et leurs muscles sont mieux développés que le sont ces parties chez les Malais. — La couleur de la peau, tant des Javanais que des Soendanais et des Malais, offire toutes les nuances intermédiaires de teintes du brun au jaune doré.

Il serait intéressant d'ajouter ici des renseignements sur la différence qui existe entre les formes anthropologiques des Javanais et des Soendanais, mais ces données nous manquent. Nous allons nous occuper des moeurs et des usages de la population javanaise, qui forme aujourd'hui la masse des habitants de cette partie de l'Archipel.

Le Javanais est crédule, insouciant. sur l'avenir; enclin à la paresse, et s'en faisaQt une jouissance; peu soucieux du travail lorsqu'il a le modique nécessaire pour vivre , ou que ses devoirs ne l'y obligent pas. Il est sobre , compatissant ; son humeur est portée à la gaieté sans être bruyante; il est patient, endurant et fecile à mener, quand il est persuadé que les ordres qu'on lui donne ne Sont pas contraires à Vadat ou aux anciennes coutumes du pays , auxquelles il se croit irrévocablement soumis et qu'il observe religieusement. Non moins sacré est à ses yeux le culte qu'il professe pour les morts.

La soumission respectueuse à ses parents lui est innée ^ cette vénération est observée chez les grands comme sous l'humble chaumière, et vient se joindre à l'attachement des Javanais pour les lieux où ils reçurent le jour. La vénération pour les tombeaux de leurs ancêtres est générale parmi les Javanais de toutes les classes. Il leur est pénible de s'élojgner de ces lieux chéris et de ces objets de leur affection. Lorsqu'une maladie subite afflige un Javanais éloigné de sa demeure, son premier désir est de retourner dans ses foyers; il n^épargne à cette fin ni efforts ni moyens, et brave tous les périls pour avoir, en mourant, la certitude que sa dépouille mortelle sera placée sous l'ombrage des art)res aux pieds desquels reposent les cendres de sa famille.

Le Javanais de distinction tout comme le moindre manoeuvre est insouciant et prodigue. Généralement fidèle et strict observateur d«s devoirs qu'il se croit obligé de remplir, il s'en acquitte sans murmure et avec soumission , mais lorsque ses passions sont mises en jeu, il n'écoute plus la voix de la raison , et s^oublie au point de méconnaître l'autorité de ses supérieurs. De bonne volonté et habile, on peut l'employer à plusieurs travaux; il s'agit auparavant qu'on prenne le temps et la peine dé lui expliquer minutieusement tout ce qu'il aura à faire; alors son travail sera fait avec précision. Par suite de sa crédulité facile à conduire comme tout aussi facile à s'adonner à une vie oisive, il se ferait pe\i de scrupule de se livrer au vol ou à la rapine, s'il entrevoyait le moyen de contenter par là ses désirs, et de s'adonner h la paresse sans s'exposer à la punition. Dans

— agile premier élan , il suit aveuglément le chef plus éclairé ou l'intriguant qui fait luire à ses yeux un avenir brillant et exempt de travail; mais il les abandonne aussitôt s'ils n'ont pu réaliser promptement l'objet de ses voeux; il est, en somme, parvenu à ce degré de civilisation où les Européens se trouvaient vers la fin du moyen âge. Selon les lois du pays , le Javanais est majeur {Akal baUg) à l'âge de 15 ans. Accoutumé à son mode gouvernemental, basé sur le droit de la corvée, il a du se pliera une existence moins soumise, là ou le contact avec les Européens est régulier et dé fort longue durée. Persuadé, comme il l'est, que sans cesse il se trouve sous l'obligation de rendre compte de sa conduis te , il remplit avec précision les devoirs imposés par les anciennes coutumes. Tout ce qu'il entreprend est exécu^ té avec flegme et tranquillité; il s'emporte rarement, et travaille en tâchant de faire le moins de bruit possible. Lorsqu'un chef donne ses ordres^ il le fait toujours avec des formes et par l'emploi d'expressions convenan*tes, surtout en élevant peu la voix.

Toujours muni du kris ou poignard, souvent armé d'un kleuHmg ou sabre, ou du toembak (pique), il se trouve équipé pour le combat et prêt à entrer en campagne au premier appel qui le convoque au service militaire, que les chefs ont le droit d'exiger conformément a Vadat; ces chefs, que le gouvernement a la bonne politique dMntéresser fortement au maintien des in- -stitntions en vigueur, sont liés, autant par intérêt que par reconnaissance, à l'administration européenne, ijui protège en eux l'aristocratie héréditaire, d'où dé-

600 ornes. Ces idolâtres vivent dans le viHsiiu^ des toml)eaux de leurs ancêtres, auxquels ils portent un culte. Quelques terrasses superposées les unes sur les autres sont couvertes de pierres sépulcrales d'un travail grossier, et c'est dans ces lieux déserts que les Badœwi's se rassemblent encore aujourd'hui.

Los fiadoewi's sont d'une taille moins grande que les Javanais répandus dans le reste de la contrée; ils •ont aussi plus robustes, plus nerveux et plus actifs, et possèdent toutes les qualités qu'ils ont en commun avec les habitants montagnards de, toutes ces contrées. Ils ont le nez moins épaté, et la couleur de leur peau est plus jaunâtre que chez les Javanais des côtes. Il est rare qu'un Badoewi's embrasse l'islamisme.

Les Tenggériens se disent issus de Kjahi Son^o Boeno Mangkoer-rat Mangkoe Negoro, probablement l'un des premiers souverains de l'empire de Modjopahit. Après la chute de ce puissant état indou, ou bien, lorsque la religion de Bouddha s'installa $ur les ruines de celle de Brahma , les sectateurs austères du dernier de ces cultes se retirèrent probablement du Mataram et du Maiang dans les lieux solitaires de la chaine élevée des montagnes de Tenter, d'où il leur devint possible de braver les poursuites de leurs adversaires, et où ils ont pu se soustraire à la persécution des fanatiques sectateurs de l'Islamisme. Aussi ont-ils conservé, jusqu'à nos jours, les principaux rites de leur croyance.

Cette petite tribu, forte de 3 à 4 mille individus, continue à vivre isolée du reste de la population java-

tenant dans leû montagnes élevées de Kendang, résp dence de Bantam; puis les Tenggeriens dans la partie orientale, occupant un district montagneux dans la ré*sîdence de P^seroewan ; ils adorent Brahma , Wiscbnœ et Siwa, et invoquent Bethoro Goeroe comme divinité supérieure à celles-là. Gomme toutes les sociétés peu nombreuses ,, celles-ci se distinguent par des qualités spéciales, parmi, lesquelles rattachement aux dogmes relfgieux, Tégalité parfaite des individus entre eux, la simplicité de moeurs, la probité et le goût du travail ^ forment les traits principaux.

Les premiers,, sans doute descendants de^ la population soéndanaise, .cherchèrent un.refiige dans ces cantons dé^ serts , afin de se soustraire aux persécutions du fanatir que Hassan Oedin, propagateur outré et sanguinaire de la foi islamite dans ces contrées. Lorsque l'empiré de Padjajaran eut cessé d'exister, les sectateurs attachés au culte de Bouddha se retirèrent dans ces vallées solitaires et demeurèrent longtemps dans ces lieux inaccessibles, en pleine jouissance de leur indépendance. Ils se trouvent aujourd'hui divisés en deux sectes sous les noms de Orang Badoewi et Orang KaloeraUj d'après les localités qu'ils habitent: cette dernière fraction suit des rites moins austères que les vrais Badoewi's ; mais l'une et l'autre se vouent au culte des idoles. Ges sectateurs habitent des vallées élevées et de difficile accès dans les montagnes de Kendang. On évalue à 1500 individus le total de leur population. Les Bèdoewi's des kampong Kenekes, Tjiboam et Karang, dans . la sous-résidence de Lebak, forment une population de

600 âmes. €es idolâtres vivent dans le voisinage des tombeaux de leurs ancêtres, auxquels ils portent un culte. Quelques terrasses superposées les unes sur les autres sont couvertes de pierres sépulcrales d'un travail grossier^ et c'est dans ces lieux déserts que les Badoewi's se rassemblent encore aujourd'hui.

Les fiadoewi's sont d'une taille moins grande que ks Javanais répandus dans le reste de la contrée; ils sont aussi plus robustes, plus nerveux et plus actifs, et possèdent toutes les qualités qu'ils ont en commun avec les habitants montagnards de ^ toutes ces contrées. Us ont le nez moins épaté, et la couleur de leur peau est plus jaunâtre que chez les Javanais des côtes. Il est rare qu'un Badoewi's embrasse l'islamisme.

Les Tenggériens se disent issus de Kjahi Songgo Boeno Mangkoer-rat Mangkoe Negoro, probablement l'un des premiers souverains de l'empire de Modjopahit. Après la chute de ce puissant état indou, ou bien, lorsque la religion de Bouddha s'installa $ur les ruines de celle de Brahma, les sectateurs austères du dernier de ces cultes se retirèrent probablement du Mataram et du Maiang dans les lieux solitaires de la chaine élevée des montagnes de Tengger, d'où il leur devint possible de braver les poursuites de leurs adversaires, et où ils ont pu se soustraire à la persécution des fanatiques sectateurs de l'Islamisme. Aussi ont-ils conservé, jusqu'à nos jours, les principaux rites de leur croyance.

Cette petite tribu , forte de 3 à 4 mille individus , continue à vivre isolée du reste de la population java-

Baise dans les districts montagneux de Tenggen On ne parveint dans^ 'ces belles vallées , couvertes d'une végétation grandiose et féconde^ qu'après avoir franchi des forêts épaisses , où croissent en abondance des masses compactes des rottans. Ces vallées sont couronnées de pitons de 4 à 6 mille pieds de hauteur au dessus du niveau de la mer,, et plusieurs volcans, tels que le Semeroe et le Bromo,. auxquels les habitants portent un culte ^ élèvent leurs cimes à des hauteurs plus considérables encore.

Le gouvernement observe envers ces sectateurs des mesures mises en harmonie avec les coutumes qu'ils suivent; les chefs de village sont choisis dans la congrégation^ et le régent javanais y exerce rarement son influence.. Ce sont au reste- des montagnards paisibles^, hospitaliers et soumis , au milieu desquels on jouit de la plus parfaite sécurités

La religion de Mahomet , introduite dans ces contrées en 1374 par les Arabes , vit ses premiers sectateurs^ s'établir à Garsik, aujourd'hui Grissé^ située vers la pointe orientale de l'île ;^ de là elle se répandit dans toute nie de Java, et s'étendK successivement sur tout TarchipeL Deux cheiks arabes ^ Dullah etMoelana,., sont les fondateurs de ce culte ;: les descendants de ce dernier ,^ à l'exempte du Prophète de la Mecque, firent prévaloir cette croyance par la force des armes ; ces chefs portant le glaive et le coran , parvinrent à établir leur pouvoir sur toute l'île de Java. Le Javanais, sectateur de ce culte, l'observe avec une certaine nonchalance; son esprit borné ne lui en . a fait adopter que les rites^

principaux, tels que la circoncission , les ablutions et le jeune annuel. La masse du clergé, fort ignorante et superstitieuse, n'est pas mieux en état que le peuple de se former une idée nette et approfondie des devoirs que toute religion impose à l'homme doué des plus simples notions, et dont la civilisation fait sentir les premiers besoins. Ce clergé n'exerce une influence de quelque poids sur le peuple, qu'autant que le prêtre se trouve être issu d'une famille illustre, ou lorsque le pèlerinage, vrai ou supposé, au tombeau du Prophète lui a fait donner le nom de Hadji ou saint.

Le Javanais n'a le plus habituellement qu'une femme et vit en bonne harmonie avec elle; il ne la considère pas comme un être soumis à ses caprices et fait pour le servir, sort généralement réservé aux compagnes des Malais. Le Javanais de qualité use, selon sa fortune, de la latitude accordée par le Coran, et se choisit des épouses et des concubines. La première épouse d'un prince ou des grands du rang le plus élevé , est généralement d'une naissance égale à celle du mari ; elle fait les honneurs du Dhalm ou palais, y exerce son empire qu'elle étend jusqu'aux autres épouses, dont elle règle fort souvent les prétentions et les droits, tandis que les concubines sont toujours obligées de la servir.

Les grands, qui s'entourent du luxe oriental, ont à leur solde des danseuses Bedcjo^ qu'il faut distinguer des Ronggeng^s on danseuses puUiques. La musique assourdissante du Gamelan^ dont on se plait à faire accompagner la danse et qui est de rigueur dans les grandes

réceptions et aux jours de fête , n'est pas propre- à donner une haute idée du talent musical des Javanais; ils sont en général peu avancés dans les arts d'agrément, et demeureraient stationnaires dans les arts utiles , s'ils ne se trouvaient pas stimulés à s'y perfectionner par l'influence européenne. Dans les sciences, à quelques exceptions honorables près, ils ne sont guère plus avancés, par eux-mêmes, que dans les arts. Le Javanais étant de son naturel- lent de conception, il ne saisit pas promptement tous les détails d'une affaire , et ne peut fixer son jugement de manière à se former une idée nette d'une transaction compliquée; le penchant qu'il montre à ne pas dévier de la route tracée par ses ancêtres et a suivre servilement les coutumes du pays, fait qu'il se montre peu dis* posé à accueillir favorablement les améliorations industrielles et les progrès dans les sciences qui ont lieu dans son pays; au contraire, on le verra toujours lent à suivre la voie ouverte devant lui, et qui peut le conduire à une civilisation moins stationnaire. Les Javanais éclairés et les personnages d'un rang élevé sont intimement convaincus de ' l'infériorité de leurs concitoyens, et de leur incapacité à se gouverner par euxmêmes. Ils conviennent franchement que les guerres intestines désoleraient le pays, s'ils se trouvaient de nouveau placés sous la domination despotique de leurs sultans.

La langue javanaise pure a été altérée insensiblement par son mélange avec celle des peuples qui sont venus se fixer dans ce pays. La langue arabe n'y a pas

pris cette prépondérance qu'on serait porté à lui supposer , comme conséquence naturelle du rapport de cette langue avec la i*eligion islamite adoptée par tous les habitants. On distingue en javanais deux idiomes de la même langue: le Ngoko et le Kromo. Le premier est le dialecte dont le supérieur iait usage envers le W<mg tjiliky l'homme du peuple: c'est le patois ou langage vulgaire. Le second est celui de la soumission et da respect: le vulgaire s'en sert en s'adressant aux grands; c'est le dialecte de distinction et de civilité; on ne saurrait s'en passer dans les rapports avec les personnes de qualité. Le Javanais, quelque soit son état on son rang, né se permettra jamais d'employer un mot du dialecte Ngoko en parlant à son supérieur ou à une personne plus âgée que lui; tandis qu'on trouve ridicule de se servir du Kromo envers ses inférieurs et ses enfants. Dans les parties occidentales, le peuple fait souvent usage du dialecte Soenda; mais la langue malaie remplace plus où moins tous ces idiomes, particulièrement dans les résidences de la côte septentrionale^ le malais est peu en usage dans les résidences de l'intérieur, ou le peuple n'est 'jamais en rapport avec les Malais du littoral des îles environnantes.

Les classes inférieures ont peu de besoins et trou<vent à les satisfaire abondamment; du riz, du poisson sec , le dhindhing ou viande sèche , du sel et le capsicum ou piment, de l'eau pour boisson, voilà à quoi se bor« ne leur nourriture habituelle. Ce frugal nécessaire leur suffit, mais ils font plus grand cas de l'oisiveté, que chez eux on voit souvent marcher de front avec le

goût immodéré poar la fumée enivrante de l'opium; poison lent qui à la longue mine leur santé, énerve leur force, et dont l'usage trop fréquent ou la trop forte dose aspirée ou fumée, peut les porter à des * actes de violence et même au crime. Les anciennes relations font souvent mention d'actes d'une atrocité révoltante commis à Batavia ou dans ses environs, par des fumeurs d'opium, en javanais njerret madliat; on assure que les désordres suscitées par celte coutume sont aujourd'hui extraordinairement rares; la cause en est attribuée à la cessation du commerce des esclaves. La pbilantropie forme des voeux pour la prohibition de l'usage de cette substance enivrante , et elle reproche au gouvernement néerlandais de se former un revenu considérable sur la vente de l'opium. M^ de Hogend(Nrp, dans son traité sur Java, répond à ces allégations d'une façon concluante: dSI l'on pouvait » espérer", dit-il, k)en prohibant la vente et l'importa- »tion de l'opium, d'enlever entièrement à la popula- )»tion le désir et la possibilité de s'en procurer; si »l'on pouvait se flatter de fermer six cents lieues de » côtes à la contrebande d'un article qui assurerait aux 1» fraudeurs des bénéfices énormes ^ ce serait sans doute » rendre un grand service à l'humanité; mais ce serait » vouloir tenter une chose impossible, et qui n'aurait » d'autre résultat que de priver le trésor public d'un » revenu annuel d'environ trois millions de florins (l),

(1) Ce monopole de l'opium figure dans lef recettes du goufcrnement en 1843, poor la yalenr nette de 7,006,462 florhif , oa francs 16,085,611. Voir notre chapitre ^ Finances.

» tandis que l'abus qu'on Toudrait prévenir^ en deve- ))nant clandestin , n'en serait que plus dangereux et »plus nuisible". Les Javanais des deux sexes et de toutes les conditions sont toujours munis de la boite à bétel y dricy car chaque individu mâche cette feuille qui sert d'enveloppe à un fragment de noix d'arek, du piment, du gambir et un peu de chaux.

Indépendamment des Européens et des Javanais, ce pays est aussi habité par des milliers de Chinois; ils sont, à Java et dans tout l'archipel , exactement lesmé* mes que partout où ces aventuriers se sont fixés. Tra« ficants, usuriers, ingénieux assidus au travail et persévérants dans ce qu'ils entreprennent, on les trouva comme les juifs, toujours avides de gain. Supérieurs aux Javanais et aux Malais en forces, en activité et surtout en adresse, il serait difficile de se passer de leurs services dans un pays tropical, où le climat tend à énerver les forces des Européens.. Ils sont sobres, économes, et fort réglés dans la gestion de leurs affaires; ce sont des calculateurs habiles^ et le plus grand nombre sachant lire et écrire, sont à même d'apprendre facilement les langues étrangères, ce qui les rend propres à remplir plusieurs services auxquels on ne saurait employer des indigènes.

Ils exercent à Java toutes les professions industrielr les; on les voit s'immiscer dans toutes les affaires où ils présument trouver quelque source de gain: les Européens font souvent usage de leurs services pour exercer la surveillance dans les travaux; ce sont eux qui exploitent les grandes entreprises d'agriculture, les

fouilles y les mines, etc. Ceux qui ont amassé une pe. tite fortuné tachent de l'augmenter en prenant à ferme les revenus publics du gouvernement; d'autres spéculent sur la crédulité des indigènes en leur vendant à crédit ou de toute autre manière; les tavernes, les mai* sons de jeu, les débits d'opium, de tabac, etc. sont des sources d'existence pour la classe moyenne, tandis que les riches se font usuriers , trafiqant de tout et partout; mais on trouve aussi parmi eux des agents dé* Toués et des négociants d'une probité reconnue.

Les moeurs des Chinois sont assez régulières; dans leur union avec les femmes du pays leur ménage est tranquille et réglé ; ils ne trouvent jamais le moyen de <^ontracter ces unions avec des Chinoises, vu qu'il est interdit aux femmes de quitter le céleste Empire. Ils ^choisissent de préférence comme épouses les filles isisues des unions entre Chinois et Javanaises , ce qui fait que les femmes des Chinois ne conservent pas les moeurs de leur pays natal, et qu'elles adoptent complètement celles de leurs époux.

Par mesure de prudence et de police le nombre d'individus qu'on tolère dans les villes est plus ou moins limité, et celui des nouveaux arrivants a lieu sous certaines restrictions. Les Chinois, partout où leur réunion est nombreuse, sont obligés d'habiter des quartiers séparés, et ont des chefs de leur nation qui portent les titres de capitaines et de lieutenants, 'avec lesquels la police entretient ses rapports.

Comme concurrents des Chinois en fait de commerce.

les Arabes établis dans PArcbipel occupent le second rang parmi les asiatiques; leur esprit cultivé et leur aptitude au travail ne le cède guère à ces derniers^ Comme compatriotes du Prophète de la Mecque ils sont Hen vus des indigènes, et jouissent à Java de beaucoup de considération. Le plus grand nombre se trouvant revêtus d'un titre religieux ou bien se l'appropriant, leur influence sur l'esprit du peuple en prend plus d'ascendant. On les* trouve partout dans l'Archipel, mais en petit nombre; Java, Sumatra et Bornéo sont les îles où ils se rendent; surtout dans la dernière, où les princes, à peu d'exceptions près, sont descendants des Arabes. On les voit fort rarement exercer quelques métiers ou se vouer à l'industrie. Lorsqu'ils ne sont pas dans le sacerdoce, ils font le commerce ou bien embrassent l'état de marin; ce sont alors d'habiles pilotes, quelquefois des chefs de pirates redoutables. Dans les villes ce sont des citoyens paisibles, d'une vie régulière et pieuse; comme négociants on a rarement sujet de se défier d'eux.

Le petit nombre de Bengalis établis à Java , sont des cipayes ( SeapoySy du persan Sipâhi littéralement Soldat)^ ou des serviteurs à gage qui s'y sont fixés lors de l'occupation anglaise. Les Macassars et Balinais sont des esclaves affranchis, ou des descendants de ceux qui se sont établis dans l'île du temps de la Compagnie , ou bien des Malais d'autres îles qui viennent se fixer à Java. Tous ont adopté les moeurs et les usages des Javanais, et ils forment de plus en plus partie intégrante de la na-

tion. On doit en excepter toutefois un grand nombre de Macassars de Célëbes qui Tiennent trafiquer régulièrement dans les résidences du littoral.

En 1825 9 le nombre des esclaves existant encore h Batavia était, selon M'', de Hogendorp, de 12419 tant hommes 9 femmes, qu'enfants; le dénombrement do la population fait en 1832, réduit ce chiffre à 9300, et celui de 1840 le porte seulement à 3000.

Suivant le relevé de l'impôt ou capitation sur les esclaves , on peut calculer que dans toutes nos possessions réunies de l'Archipel le nombre de ceux-ci est porté

en 1820 à 20300.

Sans compter les enfants au-dessous de huit ans, qui n& sont pas compris dans l'impôt.

Ces esclaves des possessions de l'Inde archipélagique ne peuvent être comparés en aucune manière à ceux des colonies de l'Inde occidentale ; les premiers jouissent des prérogatives qui leur sont assurées par la loi, qui les garantit de toute vexation ou de procédés arbitraires de la part du maître.

Le plus grand nombre des esclaves qu'on trouve encore dans l'Archipel est d'origine malaie. Ils n'ont emprunté à la civilisation européenne que les travers et souvent les vices de cette société; parmi ceux-ci germent chez eux les penchants du caractère national. Rusés et

souvent perfides, on peut rarement s'en rapporter à leur conduite, qu'il est nécessaire de surveiller sanscesse. Les Bougies de Célèbes sont des sujets plus fidè* les ; leur attachement ofire même des exemples fort remarquables.

On ne trouve pas d'esclaves dans les domaines des princes javanais de Soerakarta et de Djokjokarta , l'esclavage n'y a été connu dans aucun temps, pas même lors de la splendeur des souverains de Modjopahit.

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