CHAPITRE
PRÉCIS DE l'histoire MODERNE DE JAVA.
Lorque vers la fin du 15"« siècle (1478), le démembrement de l'empire Indou de Modjopahit fiit consommé par la destruction de la vaste capitale de ce nom , plusieurs états indépendants tels que Grisse, Pajang, Demak, Cheribon, Jakatra, Biintam, Sumanap et Bangkalang s'établirent sous des chefs qui, avec la cro-
yance de Mohamet, avaient adopté les titres de Kjahi Gédéy Sultan, Soesoehoenan. Parmi ces chefs, ceux.de Pajang acquirent . bientôt une influence prépondérante dans les provinces méridionales, tandis que celles du nord obéissaient aux Sultans de Demak. Lors de la première apparition des Hollandais à Bautam en 1596 , l'étoile des Sultans de Demak avait déjà pâli, car ils virent paraître à Bantam un personnage à qui les Rois mêmes ne parlaient qu'en joignant les mains, comme les esclaves le font en présence de leur maître. LesPw'tugais lui donnaient les titres d'Empereur et de Radjah Deuma (Demak), a$rmant que son père avait été jadis souverain d'une grande partie de l'île et que la plus part des princes de Java s'étaient soumis à son autorité; toutefois on refusa de reconnaître au fils les droits du père , alléguant pour motif de ce refus , qu'il avait séjourné longtemps à Malacca parmi les Portugais, et qu'on lui supposait l'intention vraie ou controuvée de se soumettre à leur influence.
En 1596, les Hollandais conduits par Houtman parurent à Bantam au déclin de la puissance des Portugais qui y possédaient une factorerie; quatre années plus tard ils y vinrent former un établissement. En 1602 les Etats-Généraux créèrent la Compagnie des Indes Orientales; ils octroyèrent à cette association mercantile le droit de trafiquer à l'orient du Cap de Bonne-Espérance, et celui d'armer leurs vaisseaux, de recruter des troupes et de construire des forts. La première mise de fonds de cette compagnie fut de 6,600,000 florins. Elle se trouvait régie par dix directeurs principaux (bewind-
hebberà). Un Gouverneur-Général et un conseil exécutait à Batavia les ordres de cette compagnie.
Depuis 1596 jusqu'en 1603, les Hollandais ne rencontrèrent dans les ports de Java que mépris et hostilité^ sentiments qu'ils durent attribuer à l'influence ennemie des Portugais. Mais lorsque l'arairarWolfert Hermanszoon parvint à remporter avec cinq vaisseaux une victoire signalée sur les côtes de Java, contre une flotte portugaise forte de vingt voiles, commandée par Don André Furtado de Mendoza , le respect succéda an mépris et on nous permit de construire une factorerie à Bantam. Les sucôès de nos armes dans les mers des Moluques semblent avoir suscité plus tard des craintes au Sultan de Bantam, qui ne cessa de faire harceler nos postes et de tracasser tes employés de la Compagnie. A Japara dans l'Empire de Mataram, on avait également construit une factorerie; mais là aussi les agents de la Compagnie étaient inquiétés; enfin, un magasin plus ou moins fortifié , construit à Jakatra, n'était guère propre qu'à protéger les marchandises et les employés contre un coup de main. C'est alors qu'on sentit la nécessité de posséder dans cette ile un point central ou un rendez-^ous plus convenablement situé, plus rapproché que ne l'est Amboine, et mieux à même d'être défendu contre les procédés perfides des chefs indigènes.
Cette association de marchands, dans les premiers temps de son établissement ,* bien loin de viser à des conquêtes, bornait ces désirs à la possession de factoreries et à un point central d'opération pour son com-
merce naissant; mais la force des circonstances, la nécessité d'évincer les Portugais et de maintenir dans les bornes du respect les princes indigènes , la contraignit plus tard à s'ériger en dominateur , puis à consolider cette suprématie par la force des armeç. De commerçants paissibles^ ils durent se résoudre à se faire guerriers pour devenir plus tard conquérants et souverains.
Le Gouverneur-Général Koen, le 4°» des fonctionnaires en chef auxquels ce titre avait été déféré , reçut l'ordre de choisir une localité convenable pour y fixer an établissement permanent, qu'on trouve désigné dans les dépêches officielles de ces temps, sous le nom d^un rendez-vous général. On proposait à l'attention de Koen les points suivants, savoir l'île de Banka, la petite île de Sabesi dans le détroit de la Soende; Djohor non loin de Sinkapore; Malacca, enfin Ontong Djawa, à l'embouchure du Tji-dani entre les baies de Bantam et de Jakatra. le Gouverneur-Général Koen ne fixa son choix sur aucune de ces localités. Il décida que le rendez-vou^ serait établi dans l'île de Java , et choisit à cette fin l'emplacement de Jakatra, aimant mieux, disait-il, convertir en forteresse la factorerie déjà existante dans cette localité, que de construire des ouvrages nouveaux au milieu d'une population ennemie. On mit incontinent la main à l'oeuvre, en faisant marcher de front l'agrandissement de la factorerie de Jakatra et la fortification de l'île d'Onrust , où le radoub pour les vaisseaux se trouvait déjà établi. En Décembre 1618, on venait à peine de terminer la bâtisse de deux loges forti-
fiées construites en pierres, qui reçurent les noms de Mau* ritius et Nassau ; elles étaient flanquées de quatre petits bastions et d'un cavalier, le tout réuni par un faible rempart qui n'avait encore été élevé qu'à deux pieds de hauteur; tels se trouvaient à cette époque les mo* yens défensifs de la place naissante.
Vers ce temps, les princes de Bantam et de Jakatra, sur l'instigation des Anglais établis à Bantam, formèrent le projet de détruire la forteresse qui s'élevait. Les Anglais commandés par Sir Thomas Dali s'emparèrent par trahison d'un navire hollandais venant de Patani à Bantam; jettant alors le masque ils se joignirent ouvertement aux princes javanais et mirent le* siège devant le nouveau fort. De leur côté les Hollandais exhaussèrent leur faible rempart avec des ballots de marchandise et se préparèrent à défendre la place avec vigueur. Le 29 Décembre 1618, ils signalèrent .onze vaisseaux anglais venant à toutes voiles de Bantam afin de se joindre aux assiégeants. L'intrépide Koen se rendit à bord de nos na« vires en rade, au nombre seulement de cinq voiles, et n'hésita point à engager le combat contre ces forces supérieures. Après une lutte opiniâtre , de part et d'autre , la nuit sépara les combattants; elle fut employée aux préparatifs nécessaires pour un nouvel engagement; mais à la pointe du jour trois autres vaisseaux anglais s'avançant du côté de Bantam, Koen se décida à abandonner le champ de bataille et mit à la voile pour les Moluques, recommandant à la garnison du fort de se défendre à toute outrance; il porta le cap sur Amboine, lui promet-* tant de revenir promptement avec de nouveaux renforts.
La petite garnison n'était composée que de 65 offi* ciers, 15 artilleurs, 75 soldats, 60 matelots, 16 Chinois et 150 femmes et enfants; elle n'aurait pu tenir tête aux forces supérieures des assaillants si la discorde n'avait pas existé dans le camp ennemi. Le Sultan de Bantam qui avait un corps nombreux de troupes parmi les assiégeants du fort , crut pouvoir saisir <;ette occasion pour se rendre maître de la ville de Jakatra qui lui avait porté depuis longtemps ombrage par son commerce , près d'éclipser celui de Bantam. Il mit ce perfide projet à exécution, força le prince de Jakatra à l'abdication du pouvoir, et l'envoya en exil à Tanara, où il mourut dans la misère.
Toutefois le Sultan de Bantam et les Anglais ses alliés continuèrent d'assiéger le fort dans des vues diamétralement opposées. Le premier formait le projet de raser ce fort après qu'il s'en serait rendu maître, afin de ruiner totalement la ville rivale. Les derniers voulaient au contraire s'en emparer afin de s'y établir d'une manière permanente. Les jalousies et les dissentions suscitées par la divergence de ces vues furent les causes qui sauvèrent la vaillante garnison ; déjà elle s'était vu réduite à toute extrémité et sur le point de capituler , mais chaque fois quelque incident heureux servit à écarter le danger. A la suite de privations et de périls, cette brave garnison vit paraître le pavillon libérateur; le 28 Mai de l'année suivante 1619, le vaillant Koen revint des Moluques avec une flotte de 18 navires. Le 30 il débarqua mille hommes de troupes, fit lever le siège de la place investie, attaqua la ville
— iode Jakatra, la prit d'assauf et la livra aux flammes. Délivré de ses ennemis il prit soin de mettre la dernière main à la construction du fort, fonda la ville de Batavia sur l'emplacement qu'occupait Jakatra, et posa les fondements d'une citadelle propre à défendre cette ville naissante.
Neuf ans après cette époque, le Sultan Agong, le quatrième des descendants de Senopatti, qui occupait avec splendeur, depuis l'année 1613, le trône de Mataram, conçut le projet de soumettre aussi à sa puissance la partie occidentale de l'île qui ne reconnaissait pas son pouvoir. A cette fin il demanda la coopération des Hollandais qui la lui refusèrent, ne voulant pas concourrir à attirer dans le voisinage de leur nouveau siège les forces d'un prince aussi puissant. Ce refus servit de prétexte aux deux attaques que Batavia eut à soutenir de la part du Sultan Agong; elles eurent lieu en 1628 et 1629, et se terminèrent par la destruction presque entière des assaillants. Ces revers ôtèrent au Sultan les moyens de renouveller ses agressions et il mourut en 1645, sans avoir pu inquiéter de nouveau la ville dans sa prospérité toujours croissante. Son fils,' Soesoehoenan Ingologo, lui succéda; l'un de ses premiers actes fut la proposition faite aux Hollandais établis à Batavia de conclure un traité d'amitié et d'alliance. Le 26 Septembre 1646, on convint de part et d'autre:
1^. Que le Soesoehoenan sera tenu au courant des importations faites à Batavia de curiosités et de marchandises.
2^. Que les Hollandais transporteront en Arabie les
prêtres Javanais qui voudront se rendre à la Mecque.^
3®. Que les prisonniers de guerre seront mis en liberté.