‹ Coup-d'oeil général sur les possessions néerlandaises dans l'Inde archipélagique (volume 2)Chapitre 6 sur 21 · Que les malfaiteurs seront délivrés de part et d'autre · texte numérisé non relu

Que les malfaiteurs seront délivrés de part et d'autre

5^. Qu'on se prêtera secours de part et d'autre contre l'ennemi commun.

6^ Que les Hollandais n'inquiéteront pas le commerce des Javanais, toutefois sauf quelques restrictions etc. . . •

Ce traité, le premier d'une tendance politique, conclu avec les Empereurs de Mataram, est remarquable par le contenu du 5« article , qui établit le principe et la base fondamentale du pouvoir des Hollandais dans cette île. Toutefois, les vues primitives de la Compagnie n'étaient pas de s'ériger en conquérant, ni d'envahir, comme elle le fit plus tard, la plus grande partie de l'île de Java; elle ne visait alors qu'à un établissement avantageusement situé pour le commerce et à même de réisister aux attaques des peuplades de l'intérieur; cette association était satisfaite par la possession d'un rendez-vous pour ses vaisseaux , plus commode et mieux situé qu' Amboine, et promettant, par sa position, plus de développement pour son commerce dans les îles fort peuplées de l'archipel de la Soende. Mais, en choisissant pour rendezvous général un point isolé sur cette île populeuse, il était dans la nature des choses que cet établissement ne put continuer à demeurer toujours réduit à des proportions aussi restreintes. Par le fait de ce choix la Compagnie se trouvait entraînée sur une pente rapide, où elle ne pouvait demeurer stationnaire que sous peine de

Toir tous ses projets déçus y et dont elle ne pouvait non plus atteindre le faîte qu'en suivant une impulsion ascen- 4ante«N6us la verrons marcher sur cette voie^dans le cours des événements qui ont eu lieu depuis cette époque.

Pendant le règne d'Ingologo , la Compagnie eut deuxfois des démêlés avec lui, mais elles furent aplanies au moyen des négociations. Ce fut dans l'une de ces occasions que le prince reconnut solennellement, en 1652, les droits de la Compagnie sur les terres situées à l'ouest de la rivière de Krawang. Ce prince mourut en 1670, et son fils Hario Mataram lui succéda sous le titre de Soesoehoenan Amang Koerat, Senopati Ingologo, auquel il joignit par la suite celui d'Abdoel rahman , Sajid'eddin , que lui avait accordé le Pannembahan de Chéribon.

En l'année 1676, se présenta pour la première fois l'occasion pour le Soesoehoenan de réclamer l'assisi tance des Hollandais, conformément à la teneur de l'article S du traité de 1646. — Un prince de Macassar avait abandonné Célèbes et s'était établi avec quelques centaines de ses sujets a Soerabaya, où sa troupe s'était recrutée d'un grand nombre de vagabonds. La régence de Batavia prêta main forte au Soesoehoenan. On parvint à disperser ce rassemblement et à tuer le chef, mais son fils, Krain Glisson^ prit la fuite et se rendit à Madura.

A peu près vers le même temps le Soesoehoenan se vit contraint pour la seconde fois d'appeler la Compagnie à son aide.

Troena Djaya , fils de l'un des princes de Madura et d'une femme qui avait été primitivement au nombre des

concubines du Soesoehoenan, mais que celui-ci avait ensuite répudiée , prit les armes pour venger l'affront fait à sa mère. Le sort des armes lui fut tellement favorable qu'en peu de temps, secondé par Krain Glisson et ses Macassares , ils parvinrent à se rendre maître de tous les postes situés sur la côte orientale jusqu'à Ché« ribon. Alors Corneille Speelman obtint de la Compagnie la mission de s'opposer à l'ennemi; ses opérations furent si promptes et couronnées de tant de succès, que le Soesoehoenan consentit sans peine à acquiescer à la demande qui lui fut faite d'établir une plus grande précision dans les limites des domaines respectifs; à cette fin, il fut convenu que de la rivière Krawang il serait tiré une ligne de démarcation aboutissant à la plage méridionale de l'île.

Cette convention porte encore d'autres dispositions importantes. Le commerce de la Compagnie y est affranchi de tous droits d'entrée et de sortie ; autorisation lui est donnée d'établir des factoreries partout où il sera jugé convenable, ainsi que des chantiers de construction à Rembang. Le Soesoehoenan s'engage en outre à livrer chaque année à Batavia 4000 lasts de riz , au prix du marché. Les commerçants de cette ville obtinrent des privilèges, et on parvint également à se créer des avantages politiques , dont voici les principaux.

Pour toutes les dépenses déjà faites ainsi que pour celles qui se feraient encore à son compte, le Soesoehoenan se reconnait débiteur envers la Compagnie de 250,000 piastres et de 3000 lasts de riz , qu'il s'engage à solder et à livrer à des termes fixés par la con-

Tention. Si la guerre se prolongeait au delà du 31 Juillet , la dette s'augmentait de 20,000 piastres par mois, sans compter les dépenses nécessaires à l'entretien de la garnison de la ville de Japara , qu'à la demande du Soesoehoenan, on consentait à garder et à défendre pour son compte. Finalement , si le général Hollandais venait à conclure une convention avec le rebelle Troena Djaya, le Soesoehoenan était tenu de la ratifier. Ce traité fut signé à Japara, le 28 Février 1677.

Ces brillantes conquêtes et les clauses du traité précité servirent à exciter la jalousie des grands dans l'île de Java ; peut-être ne cherchaient ils que le premier prétexte venu pour tacher de se soustraire à la domination de la dynastie de Mataram: quoiqu'il en soit, lorsque Troena Djaya après la défaite à Soerabaya se fut retiré à Kediri, on lui témoigna partout tant d'intérêt, qu'il se dirigea vers le royaume de Mataram, et que son entrée dans ce pays ressemblait plus à la marche d'un triomphateur qu' à la fuite d'un rebelle vaincu.

A l'approche de Troena Djaya , le Soesoehoenan s'enfuit lâchement de sa capitale, emmenant sa femme et ses enfants, et laissant son empire en proie aux révoltes; c'est après avoir erré pendant deux mois dans le pays , qu'il mourut, en Septembre 1677, à Tagat Aroeng ou Tagat Wangi, village situé à quelques lieues de TagaL

Quoiqu'il soit douteux qu'avant sa mort le Soesoehoenan se fût choisi un successeur, et quoique les fils prétendissent qu'il avait partagé entre-eux les provinces de son empire, et que par ce fait il ne devait plus y avoir de Soesoehoenan de Mataram, la Compagnie n'en jugea

pas moins convenable de soutenir les droits de son fils aine ; en conséquence elle reconnut celui-ci comme souverain de Mattaram , sous le titre d'Amang Koerat , Senopati Ingologo, Abdoel Rahman Mohammed'oel-Kobra. — Il est certain que la Compagnie en soutenant les intérêts du fils du défunt ne négligeait point les siens. Dans les derniers mois de 1677 et dans les premiers mois de l'année suivante, elle conclut avec ce nouveau prince de son choix plusieurs conventions,, ratifia les traités antérieurs et stipula de nouveau à son profit:

1^. Que les limites de la province de Jakatra seront reculées jusqu'à la rivière de Pamanoekan.

2®. Qu'on lui transmettra la perception des droits d'entrée et de sortie dans les ports de la côte, en dé^ duction de ce qui lui est dû. ^

3^. Qu'on lui abandonnera l'administration de Samarang et de Kaligawek , dont les revenues seront perçus par la Compagnie, et dont elle devra compte au Soesoehoenan.

Tandis qu' Amang Koerat venait d'être proclamé par Speelman en qualité de Soesoehoenan, et reconnaissait ce service en concluant avec les Hollandais les conventions précitées, le parti de Troena Djaya se recrutait de nouvelles forces. La plupart des grands de Java se rangèrent du parti de l'homme qui avait pris pour devise, l'expulsion de tous les Européens et l'établissement d'un empire indépendant de leur autorité.

Après le pillage de la capitale du Mataram qui, comme nous venons de le dire, avait été abandonnée par le Soesoehoenan, Troena Djaya était retourné à Kediri

dont il avait fait sa résidence , s'entonrant de murailles et de retranchements. C'est là qu'il fut défait, Dé« cembre 1678, par l'armée du Soesoehoenan réunie aux troupes de la Compagnie , sous les ordres d'Antoine de Heerdt; on le contraignit à la fuite et à l'abandon de tous ses trésors. Parmi l'immense quantité de joy-> aux d'or et d'argent capturés qui avait fait donner à la résidence de Troena le nom de Boekit Pèrakh (montagne d'argent) , se trouvait aussi l'antique couronne de Modjopahit, qui fut rendue au Soesoehoenao sur ses instantes prières, mais dépouillée d'un diamant de fort grand prix, qui en faisait autrefois le principal ornement (1).

Nonobstant cette soustraction dont le Soesoehoenan accusa le capitaine Tak, il se fit couronner de ce joyau comme Empereur de Mataram: Lors de la prise de Kediri Troena avait fui à Antang. Après la défaite de ses parents qui prirent son parti, il se vit complètement abandonné , et lui-même se rendit au capitaine Jonker , mettant pour condition qu'il aurait la vie sauve; mais il fut lâchement tué par le Soesoehoenan. Cette action honteuse doit être attribuée à la jalousie du commandant hollandais Coeper, envieux du bonheur qu'avait eu le capitaine Jonker de s'assurer de la personne de Troena Djaya.

(1) Yalentyn qni dëcrît cette couronne sur le témoignage de quelqu'un qui l'avait vue, dit qu'elle consistait en deux dragons d'or entrelaces , dont les têtes revenaient sur le devant ; que e travail en était fait avec beaucoup d'art , d'un fil d'or épais et d'un haut titre y et qu'elle était ornée de perles et de diamants magnifiques»

Ce forfait serrit à augmenter l'influence de la Compagnie, car après la mort de Troena, le Soesoehoenan investit le Pangeran Tjokro Diningrat de la principauté de Madura, que la mort de ce chef laissait vacante; mais la population de Sumanap refusa de le reconnaître, et finit, après quelques autres démêlés avec le Soesoehoenan, par se mettre, en 1683, sous la protection de la Compagnie.

Vers la fin de 1679, la tranquilité s'était plus ou moins rétablie dans le Mataram; le Sultan retourna à Samarang, mais vu les revers qu'il venait d'éprouver il résolut d'abandonner sa capitale de Mataram , et vint s'établir dans le district de Pajang, où il fonda sa nouvelle résidence qui reçut le nom de Karta-Soera. Les murs en existent encore aujourd'hui dans la province de Soerakarta.

Tandis que cette association de marchands étendait sa domination dans la partie orientale de Java, elle avait aussi de sérieux différents avec le Sultan de Bantam. Pour les relater brièvement , il sera nécessaire de reprendre le fil des événements à partir de 1653.

Vers cette époque, le Sultan Agong mettait tout en oeuvre pour réaliser le plan de détruire Batavia, rivale du commerce jadis si florissant de Bantam. A cet effet il mit sur pied une armée de 60,000 hommes; l'inexpérience des chefs rendit celte entreprise infructueuse comme fait d'arme , mais elle servit à ruiner pour quelque temps les ressources du pays. Ce ne fut qu'en 1659, qu'on parvint à rétablir les relations amicales avec Bantam , et que les environs de Batavia se virent

délivrés des incursions de l'ennemi. Aussi longtemps que le Sultan Agong se trouvait revêtu du pouvoir la bonne intelligence ne pouvait être durable; en 1668, il fit piller la factorerie d'Indramayoe, de façon qu'on s'estima heureux à Batavia en apprenant, en 1671, l'avènement de son fils, Sultan Hadji, auquel son père, le vieux Sultan Agong, venait de remettre le pouvoir.

Le nouveau Sultan envoya une ambassade à la Com« pagnie et un traité d'alliance devint le gage de la paix ; peu de temps après elle vint à son secours contre les prétentions de son père, qui, las de sa retraite, venait de lever de nouvelles forces contre son fils, Agong ayant été défait et pris les armes à la main, fut emprisonné à Batavia, en 1683, et y mourut en 1695.

Le Sultan Hadji par reconnaissance des secours obtenus, accorda, le 17 avril 1684, à la Compagnie le privilège exclusif de l'achat du poivre et le droit d'importer certaines espèces de toiles. Ce ne fut pas seulement par suite de sa bienvieillance pour les Hollandais qu'il accorda ces prérogatives, mais aussi par animosité contre les Anglais, les Français et les Danois qui avaient pris parti contre lui en faveur de son père ; bientôt après ces commerçants rivaux durent abandonner Bantam. Cet événement accrut à tel point l'influence de la Compagnie qu'en 1684 elle put construire une citadelle nommée Speelwijk; que l'année suivante elle imposa des restrictions au commerce de Bantam, et qu'à la mort du Sultan, en 1687, elle régla la tutelle de son fils. Pour rétablir la tranquillité dans ce pays, il ne restait plus d'obstacle qu'à réduire deux partisans, ce dont on vint heureusement à bout.

Dans le royaume de Ghéribon, on n'avait pas non plus négligé d'étendre notre influence, soit en intervenant dans la direction des affaires, soit par les relations commerciales et l'établissement de factoreries à Tagal et à Chéribon. On préludait alors au monopole qu'on parvint à organiser plus tard complètement.

A cette époque parut sur la scène un adversaire redoutable pour la Compagnie, un nommé Soerapati, homme doué de rares qualités, et dont on rapporte qu'il était aussi modeste que pieux et brave. Cet indi* vidu, enlevé de Bali, son pays natal, avait été vendu comme esclave à Batavia. Plusieurs circonstances for^ fuites dues aux événements qui ont eu lieu dans ces temps de trouble, servirent à le faire distinguer au point, qu'il parvint à obtenir la faveur du Soesoehoenan de Mataram.

Quelques perfidies commises , et le massacre de plusieurs individus qui eut lieu par les ordres du Soesoe* hoenan, servirent de motif à la régence de Batavia pour ordonner à la garnison hollandaise, occupant un logement palissade à Karta-Soera , nouvelle résidence de l'Empereur de Mataram, d'évacuer cette espèce de fort , et d'abandonner le Soesoehoenan à son sort. Bientôt après, Soerapati ayant été instruit que le Soesoehoenan tramait aussi de sinistres desseins à son égard, quitta les états de Mataram et passant dans la partie orientale de Java , il soumit en peu de temps Madion , Pronorogo et Pasaroean , où il se maintint jusqu'à la mort d'Amang Koerat, qui eut lieu en 1703.

Le décès de ce Prince fut suivi de nouveaux déchi-

— agréments dans l'Empire, car le fils aine du Soesoehoe* nan de même que ses frères, les deux Pangerans Dhipati Hanoem et Poegar , se firent proclamer sous le titre de Soesoehoenan dans différentes provinces de l'Empire, puis ils envoyèrent des ambassadeurs à Batavia afin de s'assurer l'appui de la Compagnie. Celle-ci se déclara en faveur de Poegar, dont le caractère pacifique lui était connu; tandis que Dhipati Hanoem passait pour un homme cruel et rusé.

Au mois de Juillet, on fît partir de Samarang un corps de 7000 Javanais et Madurais et de 800 Européens pour aller installer le Pangeran Poegar à Karta- Soera. Les nôtres rencontrèrent près de Salatiga l'armée du Pangeran Dhipati Hanoem sur laquelle ils remportèrent une victoire décisive. Poegar fît son entrée à Karta-Soera où il fut proclamé sous le titre pompeux de Pakoe Boewono, Senopati Sri-golo, Abdoel rahman, Mohammed'oel-Eobra , Sajid'eddin, Panoto-agomo (1). Le couronnement du prince ne put toutefois avoir lieu , parceque le diadème de Modjopahit se trouvait au pouvoir de Dhipati Hanoem. Le nouveau Soesoehoenan que nous nommons simplement Pakoe Boewono I'^, conclut le 5 Octobre 1705, une convention avec la Compagnie, par laquelle celle-ci lui accorde la remise des dettes qu'il venait de contracter envers elle et aux conditions suivantes.

1^. Que les limites orientales du territoire de la Com-

(1) Qu'on peut traduire, comme suit : Cheville du monde, Chef miséricordieux , Serviteur charitable de Mohatnet le Tout-Puissant, Chef de la religion, Dispensateur de la foi.

pagnie qui ne s'étendaient pas au delà de la rivière Pamanoekan seront reculées sur la côte septentrionale jusqu'au Lossari, et sur la côte méridionale jusqu'au Donan.

2^. Que les provinces de Sumanap et de Pamakassan dans l'ile de Madura demeureront sous la protection des Hollandais, et

3^. Que la cession de Samarang comprendra aussi celle de Torbay, de Goemoelak, ainsi que des villages qui en dépendent;

Le 11 du même mois, on stipula par un article additionnel, que le prince supportera les frais d'entretien d'un détachement de 200 hommes de troupes hollandaises , afin d'assurer sa sûreté personelle à Karta-Soera.

En reculant aiùsi nos limites jusqu'aux rives du Lossari et du Donan , tout le royaume de Chéribon se trouvait enclavé dans notre territoire. Toutefois la Compagnie durant la plus grande moitié du 18^ siècle, n'a considéré cet Etat que comme un fief où elle se contentait d'établir des factoreries commerciales. Ce n'est qu'à dater du commencement du lO'"^' siècle que nous fîmes acte de souveraineté dans ce pays.

Lors de l'élévation de Poegar à la dignité de Soesoe- Iioenan, Soerapati avait offert de le soutenir avec toutes les forces dont il disposait , à condition que ce prince , ainsi que la Compagnie, le reconnaîtraient comme souverain des provinces situées à l'Est de Eediri , qu'il gouvernait sous le nom de Radhén Harijo Sri-golo Negoro; mais sa demande ne lui ayant point été accordée, Soerapati se déclara ouvertement pour Dhipati Hanoem.

En 1706, Pakoe Boewono I«' mit deux années sur pied. L'une, qui s'avança de Karta-Sœra vers l'Est afin de poursuivre Dhipati Hanoem, était soutenue d'une troupe d'auxiliaires hollandais, commandée par de Roode. La seconde, partie de Soerabaya dans le but d'attaquer Soerapati, était appuyée de 800 Européens et de 2400 indigènes sous les ordres de Knol; elle était munie de plusieurs pièces d'artillerie , parmi lesquelles se trouvaient six grands mortiers, trainés par plus de 200 buffles. Ce déploiement de forces prouve que la Compagnie mettait tout en oeuvre pour soutenir les droits du Soesoehoenan.

Après quelques combats, Soerapati fiit attaqué vivement dans le fort de Bangil et complètement défait; il se défendit vaillamment , mais grièvement blessé , il succomba peu de jours après des suites de ses blessures. Quand au corps qui devait agir contre Dhipati Hanoem il ne put s'avancer au delà de Sinkel près de Kediri, et il retourna à Karta-Soera au commencement de la saison des pluies.

En 1707, la direction des opérations militaires fût confiée au sieur de Wilde , qui partit de Karta-Soera au mois de Juillet et se dirigea de nouveau vers l'Est ; après plusieurs combats, il concentra ses forces à Kediri, et soutenu par un corps auxiliaire de Madurais et du contingent de Soerabaya, il fit éprouver une sanglante défaite à l'ennemi , et on enleva successivement à Dhipati Hanoem plusieurs villes. Le 29 Août , il se rendit maître de Pasaroean principale forteresse du prince révolté. Cette prise fut cause qua Dhipati Hanoem dut prendre

pour dernier refuge les montagnes de Malang, d'où il fit offirir sa soumission à la Compagnie à condition qu'on lui confiât la direction de quelques provinces. Cette proposition ayant été refusée, on fit déporter Hanoem avec ses trois fils à Ceylan, où il finit ses jours.

La tranquilité semblait alors rétablie sur toute l'étendue de l'ile de Java ; bien que les fils de Soerapati inquiétassent encore la province de Balemboang, mais comme l'autorité du Soesoehoenan n'y avait jamais été strictement respectée, et que le prince de Bali s'arrogeait quelques droits sur cet état, on ne jugea pas à propos de les inquiéter.

Par le fait d'une organisation despotique et de lois arbitraires , les états du Soesoehoenan se trouvaient mal régis et les germes de nouvelles révoltes augmentaient sourdement. C'est ainsi qu'en 1718, le prince de Madura et le Dhipati de Soerabaya faisant cause commune avec celui de Balemboang, levèrent l'étendard de la révolte ; mais les secours prompts et efficaces de la Compagnie firent tout rentrer dans un ordre apparent.

Après un règne de seize ans , Pakoe Boewono I«' mourut en Février 1719; il eut pour successeur Mangkoe Negoro son fils aine , connu sous le nom d'Amang Koerat II; son règne ne fut qu'un encbaînement de révoltes excitées par ses frères Pôerboyo , Bilitar et Harijo Mataram; il se maintient cependant sur le trône, grâce aux secours de la Compagnie, jusqu'à sa mort qui eut lieu en 1726. Son fils , le Pangeran Dhipati Hanoem qui lui succéda sous le nom de Pakœ Boewono II , fut d'abord placé, à cause de sa jeunesse, sous la tutelle de sa mère

et de l'administrateur du royaume (1), Danoe Redjo, selon les vues desquels il continua d'agir durant le cours de son règne.

Sous le gouvernement de ce prince les divisions intestines s'accrurent de jour en jour; Mangkoe Negoro, son frère illégitime, que le Soesoehoenan détestait mais qui était aimé du peuple, fut exilé à l'île de Ceylan. Pendant son règne, il eut constamment des démêlés avec ses autres frères, et parmi eux il trouva dans la personne de son frère Mangkoe Boemi, le même qui par la suite devint le premier Sultan de Djokjokarta, un adversaire qui le surpassait infiniment en valeur et en moyens intellectuels. Les régents (Adhipati) des provinces, poussés à bout par les caprices de cette cour, songeaient de plus en plus à secouer le joug de l'autorité du Soesoehoenan, et se croyaient assez forts pour maintenir leur indépendance contre un gouvernement, dont l'arbitraire et la faiblesse allaient toujours croissant.

Tel était l'état de fermentation et de mécontentement dans lequel se trouvait l'ile de Java, lorsque, à cette époque, la révolte des Chinois en 1740 vint de nouveau allumer dans tous ces lieux le brandon de la discorde et de la guerre, et presque anéantir la domination hollandaise dans ces contrées.

Pour l'intelligence des événements qui marquent cette époque mémorable, il sera nécessaire de mettre préa-

(1) Les princes de Java donnent au premier agent de leur autorité le titre de Radhén Dhipati. Le Gouvernement européen a adopté la coutume de nonmier cet employé R'^ks bestuurder (Administrateur du royaume ou premier ministre).

conjurés lui avaient promis le souverain pouvoir, sous le titre Ae Roi de Jakatra.

Ce peuple industrieux devint redoutable au pouvoir , du moment que sa supériorité numérique menaçait de tout envahir; on prétend même que cette. tourbe de mécontents avait formé le plan de se rendre maître de toute l'île, de même qu'en 1662 leurs prédécesseurs s'étaient emparés de l'île de Formose. Pour atteindre ce but, leur première idée fut d'attaquer la capitale dans le dessein d'y égorger tous les Européens, et de s'y fixer à leur place.

Âjout(His encore qu'à cette époque , les Gouverneurs- Généraux qui succédèrent au respectable Zwaardekroon, démissionnaire en 1725, n'étaient pas des hommes dignes d'occuper le poste éminent qui leur avait été confié ; la rapine, les vexations et l'arbitraire entachaient les actes de l'administration; quelques uns même s'étaient permis des cruautés et un despotisme sans bornes.

Sous ces auspices défavorables Adrien Valckenier parvint, en 1737, au gouvernement: ses contemporains en font mention comme d'un fonctionnaire qui ayant passé plusieurs années dans l'Inde, s'était vu porté a cette charge éminente en passant successivement par tous les grades; mais, doué de peu d'énergie et d'un caractère peu conciliant, il ne possédait pas les talents nécessaires pour remédier aux maux et pour opérer les réformes, dont le gouvernement dans l'Inde éprouvait un si pressant besoin ; l'orage qui s'amoncelait sourdement sur la florissante Java n'avait pas été prévu par lui. L'aflluence considérable des Chinois dans cette île

menaçait dans ce temps les Européens de voir s'éclipser leur puissante domination. Le commerce avec la Chine qui avait acquis un développement considérable sous le gouvernement de Zwaardekroon , contribua beaucoup à augmenter d'une manière alarmante Pémigration chinoise; les jonques du Céleste Empire transportaient annuellement un nombre sans-cesse croissant de vagabonds et de condamnés, dont Batavia et ses environs devinrent le rendez-vous principal» Des lois protectrices tendaient à assurer à cette tourbe industrieuse, des faveurs que leur aptitude au travail, leur penchant pour l'agriculture, ainsi que leur esprit entreprenant et leur génie commercial, semblaient avoir rendus nécessaires et utiles dans les premiers temps de notre séjour à Java ; aussi , vit-on plusieurs individus sortis de la lie du peuple chinois, acquérir en fort peu de temps des fortunes considérables. Bien que des ordonnances de police et des lois promulguées depuis contre ces nouveaux hôtes turbulents, eussent eu pour but de restreindre le nombre de cette migration, les grands profits qu'on obtenait du travail des Chinois, joints aux abus commis par les employés peu scrupuleux de s'enrichir par ce moyen, rendirent ces sages ordonnances illusoires. En somme, le nombre des Chinois augmenta toujours d'une manière inquiétante; les vexations dont ils étaient l'objet ne se trouvant pas réprimées , le mécontentement parmi ces aventuriers devint de jour en jour plus menaçant au pouvoir et à la sûreté du gouvernement.

Tandis que l'administration, se berçant de l'espoif

chimérique que les mesures insignifiantes ou trop souyent éludées , prises contre les Chinois , obtiendraient un plein succès , la révolte de ceux-ci s'organisait non seulement à Batavia, mais aussi dans un rayon fort-étendu autour de la capitale ; elle éclata soudainement et trouva encore des incrédules parmi les membres du conseil. Le Gouverneur-Général sortit de sa léthargie à la réception de la nouvelle alarmante qui lui fut communiquée le 26 Septembre 1740, que la révolte et Parmement des Chinois venait de se manifester sur tous les points, et que des rassemblements nombreux menaçaient la ville, qui fut effectivement investie de toute part*

Dans cette crise et au milieu de la perplexité, l'on sut du moins aviser spontanément à l'emploi de moyens e£Seaces pour se défendre contre cette agression de la part des Chinois. Les conseillers Baron van Imhoff et Maurits van Âarden furent munis, à leur demande, de pouvoirs et des moyens nécessaires pour mettre la ville de Batavia à l'abri de ce pi'emier élan révolutionnaire; ceuxci, aidés par la garde urbaine, par les troupes disponibles et par les fonctionnaires armés (pennistm)^ parvinrent à rétablir les communications avec la campagne et à intimider les Chinois rassemblés dans la ville et qui se disposaient à prêter main forte à leurs compatriotes du dehors» Mais le pusillanime Gouverneur Valckenier, après avoir convoqué le conseil y y agita la question , si la prudence ne commandait pas de se défaire de tous les Chinois réunis encore en grand nombre dans la ville?

Une telle proposition excita l'indignation générale dans le conseil. Lé Baron van Imhoff eut même le courage

de protester contre un pareil acte de barbarie , qui tendait à faire périr indistinctement l'innocent avec le coupable; sur sa proposition, il fut résolu à l'unanimité des voix, moins celle du Gouverneur, de commander des visites domiciliaires et d'arrêter tout Chinois compromis dans la révolte ou qui serait trouvé recelant des armes ou des munitions. Quelque temps avant cette révolte on avait déjà décidé en conseil, que tous les Chinois qui ne pourraient pas faire preuve de moyens d'existence seraient déportés à Ceylan.

Cette résolution prise en conseil et rendue incontinent publique, n'eut malheureusement pas l'effet désiré; car, peu de temps après la séparation de l'assemblée, on vit paraître (à ce qu'on assure, par ordre secret du Gouverneur) des troupes de furieux, munis de torches, qui vociférèrent l'extermination des Chinois; ils furent bientôt suivis de la populace et de militaires oubliant la discipline; la destruction par le feu, la mitraille, les armes et les ustensiles meurtriers de toute espèce, commença dans les quartiers habités par les Chinois ; le massacre de ces malheureux n'eut une terme que lorsque leurs demeures furent réduites en cendres , et que les cadavres de dix mille victimes jonchaient les rues de Batavia. Le meurtre, l'incendie et le pillage durèrent encore deux jours. Pour faire rentrer dans l'ordre cette tourbe furieuse de toutes les couleurs, il fut nécessaire que la bourgeoisie armée et les militaires occupés à repousser les attaques du dehors, se rendissent dans la ville pour y réprimer le brigandage et éteindre l'incendie. Une amnistie générale mit fin à toutes ces

scènes horribles de meurtre et de pillage , dont Batavia avait été le théâtre. Mais nonobstant cet acte de pardon et d'oubli publié dans tous les districts, le soulèvement ne se trouvait pas dompté dans la banlieue; les Chinois s'étaient retranchés à l'entour de la ville, dans les bâtiments isolés ou dans les sucreries, d'où ils continuaient d'inquiéter la ville et de menacer les points fortifiés des environs; des détachements commandés par d'habiles militaires parvinrent toutefois à éloigner les mutins et à les disperser dans les forêts. Ces résultats ne purent être obtenus que par la dévastation des retraites où ces révoltés avaient pris poste, et s'étaient défendus avec tant d'acharnement, que les environs de la ville de Batavia, naguère si florissants et couverts d'usines, ressemblaient à un champ de bataille où des armées ennemies avaient répandu la destruction et l'incendie. On parvint de cette manière à éloigner le danger éminent qu'avaient couru la ville et ses forts de tomber au pouvoir des rebelles. La tranquillité et l'ordre s'y rétablirent peu à peu, et l'on réussit enfin à obtenir quelques bons efiets du décret d'amnistie sanctionné de nouveau par les actes du Gouvernement.

On prit alors des mesures qui auraient dû être mises en vigueur plus tôt , afin de prévenir le rassemblement trop grand d'un peuple qui n'épargne aucun soin pour s'insinuer; qui* sait cacher. ses trames et entretenir des correspondances secrètes avec la Chine, au moyen d'une langue dans ces temps totalement étrangère à l'autorité , et pour lequel tous les moyens parais-

sent, bons afin de parvenir à la domination, au trafic exclusif et aux moyens d'amasser des trésors. Il est de fait que , sous un gouvernement prudent , ferme , et qui a la conscience de sa force, la population chinoise peut rendre des services importants , et qu'elle est à même de contribuer puissamment à la prospérité du pays où elle vient se fixer; mais sous une administration insouciante, faible, sans énergie, et dans laquelle les employés n'ont d'autre but que celui d'amasser des richesses,' les Chinois ont été de tous temps et seront toujours à craindre; ils doivent être surveillés de près et soumis à une police active.

L'opinion de ces écrivains qui ont été à même de voir et qui ont porté un jugement impartial sur les événements de 1740, nous paraît la plus admissible, que c'est au manque d'énergie et de prévoyance du gouvernement d'alors, qu'il faut attribuer cette .catastrophe funeste, suivie de ce massacre épouvantable dont Java fut le théâtre. Les hommes au pouvoir à cette époque s'efforcèrent d'accuser les Chinois; ils mirent sur leur compte le motif et les suites de cette sanglante boucherie; mais l'historien impartial doit convenir, avec M^ van Hoëvell (1), que cette catastrophe ne doit être imputée qu'à l'ineptie, à l'insouciance et à l'arbitraire des Gouverneurs-Généraux qui ont été investis du pouvoir depuis 1725 jusqu'en 174fO, et sous l'administration desquels les éléments de cette révolte se sont formés ; qu'elle éclata et devint menaçante

(1) Tijdschrift roor Neériand's Indië.

et terrible, sous l'autorité d'un chef vaniteux, lâche, emporté et vindicatif; de plus jaloux, et ne pouvant pardonner au conseiller van Imhoff, d'avoir proposé des mesures conciliantes, et de s'être opposé ouvertement contre les projets et plus tard contre les actes de son administration arbitraire. Mais il est de fait aussi que les Chinois furent les assaillants, et que si leurs projets eussent été couronnés d'un plein succès, tous les Européens auraient été impitoyablement massacrés.

Lorsque de grandes catastrophes ont pesé sut* la destinée d'un peuple ou d'un pays, on voit ordinairement surgir des événements, ou apparaître des hommes qui servent à provoquer des institutions, au moyen desquelles les maux endurés sont bientôt adoucis, et les calamités publiques éloignées pour longtemps. Il en a été ainsi dans cette crise fâcheuse. L'Autorité, redoutant le renouvellement de pareilles émeutes y prit avec fermeté des mesures pour réparer ce malheur , et pour en rendre la récidive moins probable. On continua d'établir des postes de surveillance ; les abords de la ville furent fortifiés; un vaste terrain hors des murs de la ville devint le nouveau point de réunion des Chinois paisibles, contents de profiter de l'amnistie publiée; des cases, et plus tard des demeures commodes et des magasins, couvrirent cette enceinte qui depuis a été transformée en quartier ou camp chinois, et dont l'existence et la police qui y est observée , garantissent encore aujourd'hui la capitale de toute crainte de l'esprit turbulent de ses habitants.

Un grand nombre de séditieux rentra dans le devoir.

de manière qu'au 9 Décembre de cette année 1740, la population chinoise se trouvait forte de 1276 individus. Pour ne pas porter ombrage au commerce avec la Chine, on expédia des bâtiments de guerre à la rencontre des jonques en destination pour Batavia, on y embarqua des Chinois de confiance afin de rassure^ leurs compatriotes. Un fonctionnaire se trouva spécialement chargé de la surveillance des Chinois. Le monopole exercé par cette nation eut un terme; car tous les habitants obtinrent la faculté d'établir des usines et d'exercer des métiers. La prévoyance minutieuse de l'Autorité s'étendit même jusqu'à l'envoi d'une lettre officielle, pleine d'excuses, (dans le fait rédigée de la manière la plus puérile), à l'Empereur de la Chine. Ce monarque n'en prit aucune notice, et le Gouvernement attendit vainement avec anxiété , la réponse à son ridicule écrit. Le souverain du Céleste Empire ne demandait, à ce qu'il paraît, qu'à se débarasser des aventuriers que la Chine lance annuellement sur l'Inde Archipélagique.

Le Gouverneur-Général, qui s'était montré à la fois pusillanime, arrogant et despotique, et, qui au jour du danger avait accordé des pouvoirs discrétionnaires aux conseillers des Indes commis à la défense de la ville , parut se repentir de ces concessions, et voulant en paralyser l'effet, convoqua le 6 Décembre 1741 le conseil des Indes, et séance tenante il fit introduire dans la salle de l'assemblée une compagnie de grenadiers; alors, donnant cours à ses sentiments haineux et à son impétuosité, il accusa les conseillers d'avoir méconnu ses ordres, d'avoir de leur propre chef fait une sortie

contre les Chinois, et de s'être permis de sourdes me* nées contre son autorité. Il désigna spécialement les sieurs van Imhoff, de Haze et van Schinne, comme ayant tramé des complots contre son pouvoir^ les fit arrêter par la force armée , conduire en lieu de sûreté y et les envoya par les premiers vaisseaux en Europe.

On conçoit que ces trois conseillers bannis, d'une manière aussi arbitraire et déloyale, ne manquèrent pas, à leur retour en Hollande, de porter de justes plaintes devant l'assemblée des Directeurs de la Compagnie; le Baron van Imhoff s'en acquita dans un écrit modéré, plein de faits, et par lequel il rend compte des abus de l'Autorité et des vices des institutions dans les Indes ; il y propose des reformes et des améliorations commandées par d'autres temps. La Direction toute-puissante de cette Compagnie , accueillit favorablement le rapport des conseillers, et nomma finalement le Baron van Imhoff Gouverneur-Général de l'Inde: il débarqua le 22 Mai à Batavia et y prit les rênes du gouvernement des mains d'un des conseillers; car pendant son absence, le Gouverneur Valckenier, ne pouvant tenir tête a la révolte et à la guerre commencée contre les princes indigènes, avait résigné le pouvoir et retournait paisibleoient en Europe: mais, arrivé au Cap de Bonne- Espérance un ordre de la Compagnie l'y avait devancé; il y fut arrêté et envoyé prisonnier à Batavia, afin d'y rendre compte de son administration; son procès dura plusieurs années et pendant ce temps il mourut renfermé dans la citadelle de Batavia.

Par l'effet de l'amnistie et du développement des for-

ces disponibles, on était parvenu à mettre la ville de Batavia et toutes les parties du territoire environnant, à l'abri des attaques des Chinois; toutefois, l'esprit de révolte ne se trouvait pas encore étouffé chez cette nation. Les principales forces des rebelles étaient refoulées vers la province de Krawang. Dans cette position, la saison des pluies venait 'de mettre obstacle aux hostilités ; mais elle fournit aux révoltés l'occasion et leur donna le temps d'étendre les germes de la rébellion dans les provinces limitrophes. Les commandants de Samarang, de Chéribon et de Bantam reçurent ordre de se tenir sur leurs gardes, et d'agir avec circonspection dans leurs rapports avec Tes princes indigènes (1). Bien que le Sultan de Bantam et les princes de Chéribon se fussent empressés d'offrir des secours à la Compagnie , on ne pouvait se fier à leur bienveillance. Dans le fait, on apprit qu'ils tramaient sourdement avec les rebelles. Plusieurs Chinois afin de s'insinuer dans les bonnes grâces des Javanais, embrassaient l'Islamisme; ils prirent des noms et des

(1) Quoique m'ëtant trâcë comme règle, dans cet écrit, de ne pas donner cours aux remarques acerbes, et d'en écarter la critique, pour autant que faire se pourrait, je ne saurais toutefois passer outre sans relever une phrase déloyale du récit de Sir Stamford Raffles , Hist. of Java, Vol. I pag. 71, et qui est relative au sujet qui nous occupe. II y est dit : Un décret d^ extermination futpro-olamé contre les Chinois dans toute File. C'est après avoir dépeint, sons les couleurs les plus fausses et d'un ton malveillant , les événements qui eurent lieu à Batavia en 1740, que l'ancien gouverneur anglais ose se permettre cette indigne allégation , en contradiction oàanifeste avec les résolutions du Gouvernement, dont les archives se trouvaient sous la main de cet Historien.

titres nationaux, et suivirent les coutumes ainsi que la manière de vivre des Javanais. Ainsi donc, bien loin de voir le terme d'une telle lutte, la Compagnie dut avoir recours à des mesures vigoureuses pour s'opposer à une résistance plus opiniâtre et plus générale.

A la suite des événements avec les Chinois dans le rayon de la capitale, ceux-ci croyant leur sûreté compromise à Batavia et dans ses environs, s'étaient retirés dans les parties orientales de l'île vers Samarang; le plus grand nombre chercha un refuge dans la Mataram. La Compagnie , qui s'était si souvent mise en avant pour secourir énergiquement les prédécesseurs du Soesoehoe* nan en les affermissant sur le trône, demanda du secours à ce prince contre les Chinois; il feignit d'acquiescer à cette demande, mais promit secrètement assistance aux révoltés; les fausses attaques de ses Adhipatis servirent à dévoiler ses perfides desseins.

La régence de Samarang voyant la ville investie, s'adressa au Pangeran de Madura, qui s'offrit à venir à son secours, et à abandonner le parti du Soesoehoenan à l'autorité duquel il se trouvait encore soumis. Mais la Haute Régence de Batavia, ne voulant pas donner au Soesoehoenan un juste motif de déclarer la guerre à la Compagnie, refusa cette offre. Peu de temps après, et lorsque ce prince eut jette le masque en s'emparant de Rembang, Joana et Demak, elle dut se résoudre à accepter l'offre du Pangeran de Madura , et affranchit celui-ci de l'alliance contractée avec le Soesoehoenan. Les Chinois se voyant contenus par ce prince, parcoururent le pays et mirent le siège devant les établisse-

meûts maritimes depuis Tagal jusqu'à Passaroean ; mais deux commissaires de la Haute Régence nomméis Yerys* sel et Theling, munis de pouvoirs et des moyens nécessaires, firent promptement changer la face des affaires et se rendirent de nouveau maîtres de Samarang.

Le Soesoehoenan prévoyant que Pheure de la vengeance ne pouvait être éloignée , et que sa duplicité se trouvait à la veille d'être punie, jugea qu'il était temps de re« nouer les rapports avec la Compagnie. Soit qu'il se fut laissé influencer par ses conseillers , soit qu'il entrevit les intentions perfides des Chinois pour le chasser et s'emparer ensuite du pouvoir après qu'il les aurait aidé à se débarasser des Hollandais, il désavoua son ministre Noto Koesoemo, qu'il prétendit être l'auteur de cette trame ; et il fit avec la Compagnie un traité par lequel cession fut faite à celle-ci de Madura , de la côte de Sou-

rabaya, et de tous les districts de Balambangan, Rembang, Japara et Samarang.

Alors les Chinois de Patty et de Jawana choisirent pour Soesoehoenan le petit fils de Mangkoerat Mas, nommé Mas Grandi, dont le règne, sous le nom de Hamangkoerat HamangkoeBoewono, ne dura que quatre mois; on lui donna, dans le pays, le sobriquet d'Empereur des Chinois. Il n'en marcha pas moins sur Kertosoera, y entra triomphant, contraignit le Soesoehoenan à une fuite précipitée, pilla le palais ou Dhalem^ et s'empara des trésors ainsi que du pouvoir. Dans sa fuite, Pakoe Boewono fut rejoint par les troupes hollandaises et maduraises, qui firent changer l'état désespéré de ses affaires. Après quatre mois de combat les auxiliaires de

Madura entrèrent dans Kertosoera, d'où l'usurpateur avait fui à son tour. En Novembre 1742, les Chinois furent défaits à Âsem et se retirèrent à Brambana. Deux mois plus tard, une amnistie générale fut publiée; l'Empereur des Chinois se rendit, et on le condamna à l'exil dans l'île de Ceylan.

Suivant un usage superstitieux, qui fait croire aux Javanais que lorsque le malheur s'est étendu sur une place, la prospérité n'y revient jamais, il fut décidé de transférer le siège de l'Empire de Kertosoera à Solo, village distant de quelques milles de cette ville. La nouvelle capitale, que quelques auteurs nomment erronnément Solo, reçut officiellement le nom de Soerakarta. Cette ville est encore aujourd'hui la résidence des Soesoehoenans, déchus maintenant du pouvoir suprême et réduits à une autorité fort restreinte.

Tandis que tous ces événements s'accomplissaient et semblaient promettre à la Compagnie une paix solide et durable, de nouveaux troubles suscités par la perfidie de quelques chefs , la forcèrent à se tenir constamment sous les armes. Son allié, le Pangeran de Madura, Tjokro Diningrat, se croyant à même, par les succès que ses armes avaient eues dans la dernière guerre, de pouvoir s'opposer aux desseins de la Compagnie , exigea une cession de territoire et l'investiture de plusieurs droits tant pour lui que pour ses fils. Ses demandes n'ayant pas été acceptées, il crut les obtenir par un recours à la force. Après avoir commis les plus grandes déprédations à Grissé, à Soerabaya, sur la côte et dans le détroit de Madura , il fut battu dans plusieurs rencontres et contraint

à la fuite. Réduit à toute extrémité il s'embarqua avec ses deux -fils et arriva à Banjermassing y côte méridionale de Bornéo, dans le dessein de se rendre à Bangkahoeloe pour y solliciter l'assistance des Anglais; mais son plan fut déjoué. Le Sultan à la demande de l'agent nommé Kruisbergen, l'envoya prisonnier à Batavia , d'où il fut banni au Gap de Bonne-Espérance, et ses deux fils le furent à Geylan.

La Compagnie prit alors possession àe toute l'île de Madura et y fixa comme régent Setjo Diningrat, troisième fils du Pangeran exilé, qui n'avait pris aucune part aux trahisons du père. La paix étant rétablie dans la partie orientale de Java, le Gouverneur-Général van Imhoff y vint de sa personne , afin de s'assurer des resources que cette prise de possession de Madura et de la côte orientale de Java, seraient à même de fournir, et il établit une factorerie à Grissée afin d'entretenir les communications avec Madura; un agent de la Compagnie, nommé Hartingh, en obtint l'intendance.

A la suite de ces nouvelles crises, et des chances de la guerre dont le dénouement se trouvait être plus favorable aux intérêts de la Compagnie qu'on n'avait osé s'en flatter, toutes les circonstances se montraient propices au maintien de la tranquillité, but principal vers lequel tendaient les efibrts de la Régence de Batavia; mais elle se vit de nouveau déçue dans cet espoir.

Toutes ces révoltes partielles, dans lesquelles envoyait participer les princes et les grands de la cour, auraient pu être appaisées sans efiusion de sang , sous un règne ferme et par des mesures adroitement combinées;

mais le Soesoehoenan manquait des qualités requises pour s'assurer l'estime et l'affection de ses subordonnés. La superstition ne voyait en lui qu'un souverain né sous une malheureuse étoile, qui ayant fait divorce avec le bonheur, s'était aliéné la confiance de ses sujets, et sous le gouvernement duquel le pouvoir avait considérablement décliné. La versatilité de son caractère le portait à n'accorder de confiance à aucun de ses -ministrçs , et ne servait qu'à augmenter le nombre des mécontents.

Je n'entrerai pas dans le détail des causes qui donnèrent lieu aux émeutes contre l'autorité du Soesoehoenan ; troubles sans cesse renouvelles, et auxquels on doit attribuer l'état de gêne et d'alarme qui afiSigèrent ces contrées et rendirent illusoire le bien-être qu'on s'était flatté d'obtenir par la paix dans l'Orient et avec Madura. ' Les deux personnages dont l'influence dominait dans ces révoltes, sont Mangkoe Boemi et Mangkoe Nagoro. Le premier est un des fils du Soesoehoenan Hamangkoerat , et frère puiné du souverain régnant Pakoe Boewono. Il abandonna son frère dès le commencement de la guerre contre les Chinois, et chercha refuge parmi les Hollandais. Lorsque la paix fut rétablie, son frère, à la demande de la Régence de Batavia, lui pardonna ainsi qu'à d'autres grands rebelles. Mais dans les premiers jours de 1745, il abandonna de nouveau la cour, à la suite d'un démêlé avec son frère, relativement à ses droits sur le gouvernement de Soekowatti , différend que le Gouverneur van Imhoff s'efforça , mais en vain , d'applanir à l'amiable. Cette fuite marque l'époque qu'on

désigne sous le nom de Commencement de la guerre de Java.

Mangkoe Nagoro aussi connu sous le nom de Mas ,Said et que nous continuons de désigner ainsi, est fils du Pangeran Mangkoe Nagoro, mort en exil à Ceylan. Il avait embrassé, depuis sa jeunesse, le parti des mécontents et ne s'était jamais montré à la cour, agissant toujours «n partisan contre l'autorité du Soesoehoenan. Ce prince et Mangkoe Boemi visaient tous les deux au pouvoir, et se permirent toutes sortes d'excès pour arriver à leur but; ravageant le pays dans' toutes les directions, et se prêtant main forte lorsque Tun d'eux avait reçu un échec. La Compagnie fut obligée de prendre une part active dans cette lutte opiniâtre, et de soutenir par la force des armes le Soesoehoenan, qui, sans elle, eut infailliblement succombé sous ses puissants adversaires.

Les rebelles de leur côté envoyèrent des députations aux Hollandais, dans le but de les détacher de l'alliance avec le Soesoehoenan. En même-temps, le Pangeran Mangkoe Boemi s'attribuait les titres les plus pompeux, donnait à son fils le nom de Pangeran Âdhipati Mataram ou prince héréditaire; il appela plusieurs grands aux charges éminentes, en leur déférant le titre de Pangeran; mais la Régence de Batavia refusa constamment toutes ses propositions d'accommodement.

Sur ces entrefaites , la Soesoehoenan Pakoe Boewono II mourut le 20 Décembre 1749. A son lit de mort il remit, le 11 Décembre, entre les mains de M"*, van Hohendorff, chargé pour la Compagnie de la direction des

affaires de la partie orientale de Java, l'abdication en due forme 9 pour lui et ses héritiers, de tous ses droits à la souveraineté 9 les abandonnant à la Compagnie des Indes-Orientales, et laissant à la disposition de celleci , le choix de la personne qui régnerait à V avenir, tant pour Vavantage de la Compagnie que pour le bien-être de Java. — La Haute-Régence jugea convenable de proclamer le fils aine comme successeur de son père, et ce prince fut investi, le 15 du même mois, delà souveraineté , sous le nom de Soesoehoenan Pakoe Boewono III.

Aussitôt que la nouvelle de cette investiture parvint à la connaissance de Mangkoe Boemi , il se fit proclamer Soesoehoenan sous les titres de Pakoe Boewono , Senopati, Mataram ing ngalogo, Abdoel Rahman, Sajid'eddin, Panoto-gomo. il est remarquable qu'un nombre bien plus considérable de princes, de grands de la cour «t de peuple furent présents à cette cérémonie, qu'à celle du couronnement de l'héritier présomptif. Mangkoe Boemi y étala une grande pompe et donna sa fille ainée en mariage au Pangeran Mas Said.

Cet état de crise semblait faire conjecturer que le règne du jeune Soesoehoenan ne pouvait être de longue durée, et que ses puissants adversaires l'emporteraient par leur force sur sa frêle autorité. Il parait qu'on n'avait consulté dans ce choix que les seuls droits du fils à la succession, et qu'il avait lieu dans l'intérêt de la Compagnie, vu la jeunesse du prince alors âgé de neuf ans; il est certain qu'on ne tint aucun compte du défaut organique de la vue, dont ce prince se trouvait affligé, et qui, selon les lois javanaises, suffisait pour

lé faire exclure du droit au trône. De quelque manière qu'on veuille envisager ce choix, il eût été également hasarcié si l'on se fut décidé à confier le pouvoir à l'un des princes rebelles^ quoique issus du sang des souverains de Mataram.

Bientôt après les deux partis en vinrent aux mains; les rebelles .furent d'abord repoussés, puis ils eurent le dessus, gagnèrent du terrain, et ravagèrent ou brûlèrent tout ce qui tombait en leur pouvoir; ils pénétrèrent même dans quelques provinces occidentales qui se trouvaient depuis longtemps soumises, livrant les villes et les villages au pillage, et les récoltes à la destruction. Les hostilités continuèrent ainsi jusqu'en 1754. Lé Gouverneur van Hohendorff qui avait dirigé les opérations pour la Compagnie,, demanda son rappel; il fut remplacé par N. Hartingh , et le Gouverneur-Général , Jacob Mossel, vint en personne à Soerakarta pour juger sur les lieux, de l'état des affaires. Il était temps qu'un homme habile et ferme mît fin à cette guerre désastreuse, qui ruinait le pays et épuisait les ressources de la Compagnie tant en hommes qu'en aident. Les négociations conduites avec prudence par Nicolas Hartingh contribuèrent puis^ samment à la bonne réussite de cette pacification.

Un incident fort heureux contribua, en 1754, à donner quelque espoir à un dénouement favorable. Les deux principaux chefs des rebelles cessèrent d'agir de concert; cette mésintelligence avait été suscitée par les démarches que MangkoeBoemi et son gendre Mas Said, avaient faites chacun séparément auprès de la Compagnie pour s'insinuer dans ses bonnes grâces; ils se flattaient

d^arriver par ce moyen au pouvoir suprême <jui était le but vers lequel tendaient lenrs voeux. Le Gouverneur Hartingh sut profiter habilement de cette désunion; on échangea de part et d'autre des propositions; des émissaires furent envoyés, mais les demandes exagérées de Mangkoe Boemi ne tendaient à rien moins qu'a se voir investi du pouvoir sur la moitié .de Java, y compris les districts d'une partie du littoral septentrional. Une semblable proposition ne pouvait convenir à la Compagnie. De son côté^ Mas Said demandait à être reconnu chef suprême de toute l'île, et afin d'appuyer ses demandes il fit incontinent marcher des troupes sur Mataram^ mais elles furent repoussées. Mangkoe Boemi, furieux de ce que son gendre manifestait l'intention de lui dicter des lois, se décida enfin, à la suite de longues négociations et après une entrevue qu'il eut avec Hartingh , l'agent de la Compagnie , à accepter l'oflre de celle-ci.

La Compagnie se prévalut en 1755 de l'abdication faite en sa faveur par le Soesoehoenan Pakoe Boewono II,. et en vertu de cet acte du 11 Décembre 1749, elle établit le partage d'une partie de l'intérieur, dite districts élevés , faisant partie des domaines du Soesoehoenan Pakoe Boewono III ; celui-ci fut confirmé dans sa dignité et conserva pour capitale Soerakarta, tandis qu'à Ganti, elle fit proclamer Mangkoe Boemi Sultan de Java, sous le nom de Hamangkoe Boewono, Senopati ing ngalogo, Abdo^ Rahman , Sajid'eddin, Panoto-^omo, chalifat-oellah. Djogjokerto nommée depuis Djokjokarta, située à quelques milles de l'ancienne Mataram devint la capitale du

Sultan y et c'est là que résident encore de nos jours les descendants de cette dynastie.

Une des conditions principales du traite stipulait^ <{ue le nouveau Sultan prêterait ses forces pour réduire Mas Said son gendre. Ce chef fut poursuivi par le Soesoehoenan et par le Sultan, qui parvinrent à battre ses troupes et à les disperser; mais on ne put le réduire; il réussit à se créer de nouveaux partisants. Sa tête fut mise à prix: moyen toujours condamnable, mais manquant de toute chance de succès chez un peuple tel que les Javanais, chez lequel la vénération religieuse qu'il porte aux descendants des souverains de Modjopahit, plus tard transmise à ceux plus récents de la dynastie de Mataram, est si fortement enracinée, qu'un Javanais, quelle que soit la récompense promise, ne portera jamais la main sur un prince issu de cette illustre race. L'histoire nous montre qu'il n'en est pas de même de ces princes entre-eux; ceux-ci, au contraire n'ont cherché de tous temps qu'à s'en tre-détruire , et c'est à leur mésintelligence qu'on doit attribuer la chute du pouvoir souverain dans cette contrée. Mais revenons aux événements qui nous occupent.

Il n'est pas de moyen que Mas Said ne mît en oeuvre pour tâcher de dissoudre l'alliance formée par la Compagnie, et dans le but tle rompre la bonne intelligence entre le Soesoehoenan et le Sultan. Quoique cerné de toute part, il trouva moyen de se soustraire aux poursuites, souvent dans des lieux d^un accès difficile, d'où il tombait à l'improviste sur les points faiblement gar-

dés; dans ses courses rapides, il se montra jusque près de Soerakarta et il incendia le Dhalem ou palais du Sultan. Sans la persévérance que l'intrépide Hartingh mit à la poursuite des différentes bandes de mécontents, et sans les talents distingués dont il fit preuve comme négociateur, ces troubles sans cesse renaissants, ainsi que la guerre de partisan , auraient affaibli le courage de nos auxiliaires et épuisé les ressources pécuniaires de la Compagnie, dont la position ne fut, en aucun temps, aussi alarmante et aussi précaire que . pendant la durée de cette mémorable guerre.

Mas Said avec son frère Timoer suivis de quatre à cinq mille hommes, se trouvèrent forcés de se concentrer dans un petit district fort montagneux du midi. Sur la côte septentrionale l'ordre fut assez promptement rétabli ; les districts de Pranaragan , Madion et Tjaroeban se soumirent; le bien être et la tranquillité commencèrent à renaître dans les pays partagés entre les deux princes javanais, et l'état général des affaires promettait, en 1756, un retour prochain à l'ordre et à la soumission.

Mas Said refusait toujours de se soumettre, quoiqu'il manifestât dès lors moins de répugnance à s'entendre avec le Soesoehoenan ; mais son père , le Sultan , lui inspirait toujours la même aversion. Xe premier, profitant de cette lueur de retour du prince rebelle lui écrivit une lettre pour l'engager à profiter des intentions bienveillantes que la Compagnie nourrissait encore ; ses propositions furent accompagnées du développement de toutes les forces disponibles. Cerné de toute part, il eut

encore l'adresse de se frayer un passage au milieu des assaillants, et se maintint encore cette année, durant là saison des pluies, dans les goi^es de montagnes inaccessibles dans cette partie de l'année. En 1757, le plus grand nombre de ses adhérants s'étant soumis, il envoya au Soesoehoenan son frère Timoer, lui faissant savoir qu'il consentait à rentrer dans la vie paisible, moyennant qu'on voulut lui accorder les districts de Laro, Matesse, Kadoewang et Patjitan; mais on lui fit répondre que les provinces de Java ayant été réparties invariablement entre les deux princes, on ne pouvait y porter aucun changement; toutefois, que s'il consentait à rendre hommage à l'un des princes ou à la Compagnie , ' il lui serait accordé sufiisamment de terrain pour qu'il pût vivre dans l'aisance. Une conférence eut lieu sur ces bases à Salatiga; Mas Said y arriva accompagné de 400 hommes; il y fit acte de soumission au Soesoehoenan et à la Compagnie , mais il refusa de rendre hommage à son beau-père le Sultan. • Le 17 Mars 1758, le traité définitif fut signé entre les différentes parties contractantes; Mas Said obtint le titre de Pangeran Adhipati Mangkoe Nagoro et reçut pour l'entretien de sa maison 4000 Tjatjah ou familles, avec l'injonction de fixer sa demeure à Soerakarta, et l'obligation de se présenter à la cour les jours de cérémonie.

C'est ainsi que finit cette guerre longue et meurtrière, qui ravagea pour longtemps plusieurs florissantes provinces, coûta la vie à des milliers d'hommes et compléta le démembrement de l'empire de Mataram. Les

dépenses de la Compagnie s'étaient élevées dans ces treize années à environ 10,000,000 francs, mais elle acquit , sinon la souveraineté de toute l'île , dumoins un pouvoir prépondérant sur les parties qui ne lui étaient pas directement soumises. Par ce traité de 1758, la Compagnie se réserva l'administration directe de toutes les provinces de la côte septentrionale, depuis Chéribon jusqu'à l'extrémité orientale de Madura; mais l'intérieur et la côte méridionale depuis Chéribon jusqu'à Malang, furent remis sous l'intendance des deux princes javanais.

Avant de continuer le narré des événements, il est nécessaire de jetter un coup-d'oeil sur l'état où se trouvait la Compagnie en 1757, dans ses rapports politiques avec plusieurs autres princes de Java.

Le Sultan de Bantam avait déclaré, en vertu de la convention du 16 Avril 1752, que ses états, y compris les Lampongs dans l'île de Sumatra , étaient acquis à la Compagnie par le droit de la guerre, et qu'elle avait le pouvoir d'y établir un gouvernement de son choix; mais au lieu d'user de ce droit dans toute sa plénitude, les domaines de Bantam furent cédés à titre de fief à l'ancien souverain, sous la redevance annuelle de livrer dans les magasins de la Compagnie , à un prix fixé par elle, tout le poivre produit dans ses états. Le fort de Speelwijk, construit dans le voisinage du palais du Sultan, était destiné à lui rappeler sans cesse que de souverain il se voyait devenu vassal.

- Le royaume de Jakatra et les résidences de Preanger ne comptaient plus de maisons princières. La Compagnie y exerçait elle-même l'autorité confiée à des régents

indigènes, choisis parmi lès grands et les hommes les plus influents dans le pays.

Le royaume de Ghéribon se trouvait soumis aux mé« mes conditions que celui de Bantam. Depuis Ghéribon jusqu'à l'extrémité orientale de l'île, le pouvoir des souverains avait cessé d'exister; il en était de même dans les provinces littorales du nord, soumises par l'acte de cession du 18 Mai 1746. 'La Compagnie exerçait le pouvoir dans toutes ces contrées par l'entremise de gouverneurs provinciaux javanais, portant le nom de B(h patiy avec lesquels elle passait des contrats stipulant le genre, la valeur et la nature du contingent que chacun d'eux aurait à fournir annuellement dans les magasins de la Compagnie ; mais elle ne prenait aucun intérêt au sort des peuples abandonnés aux vexations et à la ra* pacité de ces agents subalternes.

Les princes régnant dans Pile de Madura, qui, dans la guerre contre les Chinois , ainsi que dans celle dite de Java, avaient puissamment contribué à accélérer la soumission des princes javanais , obtinrent une plus grande latitude d'autorité. Issus de l'illustre lignée des souverains de Mataram, la Compagnie avait intérêt à les ménager; aussi usa-t-elle de plus de déférence à leur égard, en leur accordant une autorité moins limitée sur le pays dont ils n'étaient au fait que les chefs titu-> laires.

Toutes les autres parties de Java non désignées cidessus, nommément les provinces du littoral Sud et celles formant le centre de l'île, avaient finalement été partagées entre les deux souverains portant les titres de

Soesoehoenan et de Sultan ; le premier résidant à Soerakarta et le second à Djokjokarta.

Le partage entre ces deux potentats portait Tempreinte et se ressentait de la politique astucieuse que la Compagnie suivait dans ces temps, diviser pour régner: maxime à la vérité odieuse de nos jours , mais que l'état dans lequel on se trouvait alors peut, en quelque sorte, légitimer aux yeux de la postérité; car, l'histoire conservera le souvenir que, parmi les nations qui établirent leur domination dans les deux Indes, aucune n'a souillé de moins de sang humain répandu, le pouvoir qu'elle a su conquérir dans ces contrées lointaines.

Le partage dont nous faisons mention avait eu lieu par Tjatjah ou familles; mais la Compagnie, en créant ses souverainetés rivales, établit la démarcation des limites entre les deux états de la manière la plus bizarre ; les domaines alternaient à l'instar des cases noires et blanches de l'échiquier, de façon que ni l'un ni l'autre ne possédait un territoire exempt de chicane et protégé par des limites naturelles.

Les deux princes étaient liés par des actes, dans lesquels ils reconnaissaient avoir obtenu leurs états de la Compagnie à titre de fief ayant droit à la stiœession en faveur des descendants mâles légitimes ^ pour autant que ceux-ci continueraient à observer les devoirs stipulés envers la Compagnie. Ils avaient expressément consentis que la non observance de leur part à ces engagements, donnerait à la Compagnie le droit de leur retirer ce fief Us s'engageaient encore à ne nommer ni de premier ministre

{Rijks be8tuurder)y ni de régents supérieurs {Adhipati ni Bopati) qu'avec le consentement du Gouverneur-Général, et sous la condition que ces employés auraient à prêter serment de fidélité à Samarang.

Les princes n'avaient pas non plus la faculté de destituer les principaux agents javanais dans leurs états , sauf à s'entendre préalablement à ce sujet avec le Gouverneur-Général , le tout, (ainsi que l'indique textuellement le contrat du 13 Février 1755), afin de rendre notoire que la Compagnie et Java seront considérés désormais comme inséparables , et ne formant plus qu^un.

Ces princes étaient tenus à prêter assistance en cas d'attaque hostile; ils devaient concourir, de toute leur autorité, à augmenter les produits propres au commerce, et faciliter à la Compagnie l'acquisition de ces denrées à des prix convenus.

A Soerakarta, capitale du Soesoehoenan , ainsi qu'à Djokjokarta résidence du Sultan, la Compagnie avait fait construire des forts pour maintenir les princes dans la dépendance. Une garde d'honneur européenne leur servait d'escorte,, et un résident se trouvait délégué auprès d'eux, afin de régler toutes les affaires à l'amiable.

Cette politique n'éprouva pas de changement remarquable et continua d'être observée, nonobstant le déclin du pouvoir et l'état de plus en plus mal assuré des finances de cette Compagnie qui fut dissoute en 1795. Mais la marche des affaires n'obtint un changement salutaire qu'a dater de 1808, époque de la no-

mmation du Maréchal Daendels comme Gouverneur- Général.

Cette politique dévastatrice que suivait la Compagnie , et les moyens vexatoires qu'employaient ses délégués pour pressurer le peuple et pour s'enrichir à ses dépens, ne pouvaient manquer d'influer d'une manière désastreuse sur la prospérité du pays. Sans rapporter à beaucoup près autant qu'on se l'était imaginé, les contingents, qui formaient le but de ses espérances et la cheville ouvrière de toutes ses actions, n'affluaient pas dans ses magasins selon le gré de ses désirs; c'est que, pour parvenir à ses fins, la Compagnie manquait une direction intelligente dans les affaires de l'intérieur. La population, vexée et pressurée de toutes les manières par ses chefs indigènes, souffrait, murmurait sourdement, et trouvait le moyen de se soustraire aux exigences de ses supérieurs.

Le manque de pouvoir et le défaut d'une surveillance active et régulière enhardirent quelques chefs à se soustraire aux ordres des Sultans ; ce fut surtout le cas à Sumatra dans les Lampongs, où les Anglais de Benkoelen ne manquèrent pas d'user de toute leur influence pour attirer vers leur comptoir les livraisons de la récolte du poivre, si abondante dans ces contrées. D'autre part, la piraterie décimait la population et des bandes de mécontents dévastaient le pays. Pour maintenir le Sultan dans ses droits contre ses sujets révoltés et afin de le protéger efficacement contre les pirates qui dévastaient les côtes de Sumatra et de Bantam, la Compagnie dut avoir recours à des armements qui entraînaient à des dépen-

— esses considérables. Toutes les réclamations des agents pour faire activer la culture du poivre, n'aboutissaient qu'à des promesses vaines de la part des régents. Le Sultan se trouva, pour sa part, bientôt hors d'état de payer régulièrement la somme de 52000 piastres qu'il s'était obligé de solder annuellement pour s'acquitter des dettes pesant sur ses états; en 1795, on fut obligé de le libérer entièrement de cette redevance; par motif d'économie on le dispensa aussi de l'hommage qu'il était tenu de rendre en personne à Batavia; lui permettant de faire cet acte de soumission entre, les mains du délégué principal de la Compagnie à Bantafm.

Toutes ces concessions faites de temps en temps portaient des coups funestes au pouvoir et à la considération de la Compagnie, dans ces contrées appauvries et dépeuplées par les livraisons forcées, sans cesse troublées par les invasions des pirates, et qui se trouvaient agitées sourdement par le fanatisme des prêtres dont l'influence s'étendait sur les princes comme sur le peuple. Il est par conséquent fort naturel que, lorsqu'un Gouvernement nouveau vint remplacer celui de la Compagnie, le Maréchal Daendels dut trouver les affaires de Bantam dans un état complet d'épuisement et d'anarchie.

Dans les provinces soumises directement au pouvoir de la Compagnie , particulièrement dans les environs de Batavia où les terres avaient été vendues à titres divers aux particuliers, la direction civile et la police se trouvaient confiées à un agent européen portant le titre

de Drossardy et à un commissaire dirigeant les affaires des Javanais ; ce dernier portait le titre de Commissaris tôt en over de zaken van den inlander. Dans le royaume de Jakatra et les régences de Préanger, la Compagnie exerçait le pouvoir par l'intermédiaire du régent javanais, sous la surveillance du commissaire des affaires de l'intérieur précité, qui était chaîné de la police et de tout ce qui est du ressort d'une surveillance active sur les cultures et la rentrée des contingents. Non obstant cette surveillance , peut-être de connivence avec celui qui s'en trouvait investi, les régents jouissaient de revenus considérables. Dans tous les districts rayonnant autour du centre de l'autorité européenne , la tranquillité publique ne pouvait guère être troublée sérieusement; on vivait en paix, mais un malaise, un mécontentement général suscitèrent partout des brigandages , le vol et le meurtre; dès l'année 1754 la Haute Régence avait pris des mesures pour étouffer ces désordres; en 1780, elle se vit forcée de recourir à des moyens plus propres en apparence, à mettre un terme au malaise qui agitait la société ; mais ces moyens n'attaquaient pas le mal à la racine ; on se borna à limiter la quantité permise d'armes à feu; un contrôle plus sévère fut établi sur les individus; ordre fut donné aux possesseurs territoriaux, aur régents , aux autres chefs de districts et à ceux de villages d'enregistrer leurs subordonnés. On crut vaincre la répugnance innée du Javanais à s'éloigner du lieu de sa demeure pour se rendre comme témoin aux assises, en lui accordant des indemnités; mais l'indigène indolent n'en tenait aucun compte. Toutes ces mesures

de police peu énei^ques, et sans but aux yeux de la population , devinrent autant de nouveaux motifs propres à augmenter le mécontentement et à provoquer des actes arbitraires révoltants envers la population indigène. Le Général Daendels dit dans ses mémoires, qu'à son avènement au pouvoir, on avait coutume d'incarcérer les Javanais appelés pour rendre témoignage en affaires criminelles, et de les tenir prisonniers pendant tout le cours de la procédura, ne les traitant guère mieux que les détenus prévenus de crimes. A tous ces désordres venait se joindre la témérité sans cesse croissante des pirates, qui ravageaient les villages côtiers pour s'emparer du butin et emmener captifs une foule d'indigènes. Les guerres incessantes dans lesquelles la Compagnie avait dû prendre part et les desordres qui s'en suivirent , avaient principalement étendu leurs calamités sur les provinces régies par les Sultans de Ghéribon , exposées plus que toutes les autres parties de l'ile , aux déprédations que cet état d'hostilité continuelle traînait à sa suite. Ces florissantes contrées éprouvaient un malaise désespérant produit en partie par les causes précitées, par la stagnation du commerce et de la navigation, par le manque total du débit des sucres, principal produit de ces districts, par le manque de numéraire, et par la pénurie où la Compagnie se trouvait pour faire face à ses affaires. Toutes ces causes influaient d'une manière désastreuse sur le bien-être des habitants, qu'on parvint toutefois à maintenir dans les borne» du devoir, quoiqu'il fût de notoriété publique que les motifs de mécontentement ne manquaient pas au sujet de la con-

Le plus grand nombre de ces chefs, quoique mu par un même sentiment de haine contre les Européens, avait toutefois, chacun pour sa part, des vues différentes d'intérêt; leur jalousie, leur inimitié réciproque ne manquant pas à se manifester, furent toujours propices aux intérêts de la Compagnie; son sort et son avenir dépendaient alors le plus souvent du génie, des talents ou des moyens mis en oeuvre par quelques hommes de mérite attachés à son service, auxquels la gestion de ses affidres principales sç trouvaient confiées. Lorsqu'elle fNrenait la résolution de terminer, les armes à la main, ses différents avec les princes indigènes, ou quand elle se mettait en campagne pour comprimer la révolte, sa politique trouvait toujours le moyen de se servir comme auxiliaires, des troupes indigènes, des princes connus par leur antipathie envers les chefs ennemis qu'elle voulait combattre: ou bien elle se servait des contingrats que les îles voisines s'étaient engagées, selon les traités, à mettre à sa disposition ; persuadée qu'elle était , que l'esprit populaire de ces indigènes conservait des rancunes contre l'ancienne domination javanaise.

L'absence de tout système politique autre que celui en rapport avec l'intérêt mercantile, se montrait dans les différends avec les princes et dans les transactions qui s'en suivirent, surtout dans les derniers temps où la Compagnie marchait à grands pas vers le déclin de son pouvoir; oubliant, que descendue dans ces parages comme association de simples marchands , elle y était devenue une puissance territoriale considérable. ,

Dans l'Inde britannique , la Direction de la Compagnie

anglaise s'ej^t trouvée dans une position analogue. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans un ouvrage riche en faits historiques.

» Yingt-quatre marchands de la cité devinrent tout à »coup les possesseurs, les souverains, de contrées dont ))ils étaient distants de trois mille lieues, dont ilsigno- )) raient la religion, l'histoire, le gouvernement; avec ^lesquels ils n'avaient eu jusqu'à ce moment aucune )) espèce de rapports politiques. La protection des inté- ))réts moraux et matériels des peuples indous, leurs y> besoins divers , tout cela leur demeura bien long4emps » étranger; ils continuèrent à poursuivre dans l'Inde les » seuls objets qui les y. avaient conduits: l'or, l'aident. » Leurs nouveaux rapports avec les populations de l'Inde apurent, pendant long-temps, s'exprimer par ce seul ))mot: payez. L'ensemble des institutions établis par ))eux; le gouvernement qu'ils Créèrent, n'eut pas d'au- )) tre objet que celui-là. Il fut organisé dans le seul in- )> térét , au seul profit de la Compagnie. La cour des )x directeurs fut à la fois le sommet, la base, l'édifice ))tout entier du gouvernement" (1).

La nouvelle direction qui succéda à la Compagnie dans la mère-patrie, éprouva les conséquences funestes de cet état mal assuré des affaires de l'Inde néerlanj daise, encore agravè par la position précaire de l'existence politique du nouveau pouvoir révolutionnaire ea Europe^

(1) L'Inde sons la domination anglaise par 111'. Barchou de Peu* hoën. Paris 18.44 , 2 voï.

Comme preuve de ce que nous venons d'indiquer sommairement^ il suffit de jeter encore un eoup-d'oeil sur la situation des affaires dans les provinces régies par les Sultans de Chéribon; puis de passer en revue ce qui eut lieu dans les provinces de TËst et du Nord* Est, et d'esquisser ensuite l'état de nos rapports politiques avec les Soesoehoenans de Soerakarta ainsi qu'^avec les Sultans de Djokjokarta , depuis le démembrement de l'empire de Mataram jusqu'à l'année 1830.

Continuant Panalyse de nos rapports avec les Sultans de Chéribon depuis l'époque de la chute de la Compagnie, nous voyons, qu'en 1806 plusieurs villages se trouvaient en pleine insurrection; on parvint toutefois à étouffer les désordres, et l'insurrection se vit concentrée dans trois de ces villages qui offrirent de se soumettre moyennant qu'on leur rendit deux chefs ^ les Pangeran Radja Kanoma et Radja Lauhatan qu'on avait déporté aux Moluques. Avant qu'on fût parvenu a s'entendre, soit par la négligence du résident ou bien par tout autre incident survenu entre les deux parties, une nouvelle insurrection redoutable se manifesta par le meurtre de plusieurs Européens et Chinois; les indigènes ravagèrent Indramajoe l'un des Kampongs les plus florissants de Java, où les Chinois furent massacrés par centaines; les postes militaires durent chercher un refuge sous les remparts de Batavia , et les révoltés poussèrent leurs attaques jusque devant le fort de Chéribon. Dans cette perplexité on fit marcher un renfort de 1700 hommes de Batavia; le Gouverneur des provin- ' ces du Nord-Est , N. Engelhardt , se mit à la tête de

toutes les forces disponibles , et les troupes auxiliaires du Panoembahan de Madura Tinrent se réunir à ce corps, fort de quatre à cinq mille hommes. Ces troupes étaient à même de châtier les rebelles et d'étouffer complétemeiit l'insurrection. On suivit toutefois la voie timide d'un accommodement à l'amiable. Le 1 Septembre de cette même année une amnistie générale fut proclamée; les deux princes en exil aux Moluques retournèrent dans leurs foyers et de nouveaux contrats passés avec les Sul* tans assurèrent pour quelque temps l'ordre fortement ébranlé dans ces provinces, qui ne furent complètement pacifiées et mises sous la domination immédiate du gouvernement qu'à l'époque où le Gouverneur-Général Daendels parvint à mettre un terme à cette politique irrésolue, à ce système de concessions et d'accomodements suivi dans les derniers temps du gouvernement de la Compagnie, dont l'administration n'avait pour but principal que l'exploitation du monopole commercial. A envisager sa conduite sous tout autre point de vujB, il serait impossible de concilier dans ses actions cette disproportion apparente entre les moyens et ïe résultat, entre la cause et l'effet qu'on voit surgir comme le caractère distinctif de toute manifestation de sa puissance dans l'ArchipeL

Lorsque la guerre, dite de Java^ se trouva terminée,, et que le partage de la souveraineté de Mataram venait de mettre les destinés de cette île entre les mains de la Compagnie , celle-ci se vit maitresse absolue des provinces du littoral nord-est. Elle.eut à lutter dans ces contrées contre l'attachement et la soumission, innés chez le

Javanais , en faveur des princes issus de la race des anciens souverains de Mataram, sous l'autorité desquels ces provinces avaient été administrées par les parents de ces monarques. Il en coûtait aux Javanais qui chérissaient ces princes, de se soumettre aux autorités européennes. Pour s'attacher cette partie de la population indigène, la Compagnie ou plutôt ses agents investis de l'autorité , prirent l'heureuse détermination de laisser à cette population pacifique les institutions sociales en vigueur parmi elle ; on conserva la hiérarchie javanaise et la répartition de l'impôt par commune; dissimulant, autant que le permettait l'intérêt commercial , les exigences du nouveau pouvoir européen. Les indigènes, particulièrement ceux des districts éloignés dans l'intérieur, n'avaient que fort rarement des rapports directs avec les nouveaux maîtres du pays. La Compagnie confiait ses intérêts ainsi que ceux de la population aux régents javanais, avec lesquels on passait des contrats sous l'obligation de contingents en denrées, dont ces chefs javanais acquitaient exactement la valeur, à peu près de la même manière qu'ils avaient été tenus de le faire sous leurs anciens maîtres.

Le gouverneur et directeur de la côte nord-est résidait à Samarang, où siégait un conseil de justice et un conseil communal; mais les régents, devaient rendre en personne hommage au Gouverneur-Général à Batavia: à cette occasion il accordait à quelques-uns de ces fonctionnaires javanais le titre de WadhonOj dont l'attribut répond à celui de seigneur suzerain.

Quoique dans les premiers temps de son établisse-

ment, le nouveau pouvoir eût à réprimer quelques désordres, son administration douce et protectrice lui fit obtenir promptement la soumission des habitant$ dont l'organisation communale n'avait pas éprouvé de changement remarquable.

Il n'en était pias de même dans les provinces de la côte orientale, désignées dans les documents officiels sous le nom de Oosthoek (pointe orientale); la'Compagnie n'y exerçait qu'une influence mal assurée et souvent contestée. Ces provinces n'avaient jamais été soumises au pouvoir des Soesoehoenans ; l'autorité des souverains de l'île de Bali dominait dans ces contrées sauvages et peu peuplées. Balambangan dépendait même comme fief du despote de Bali, bien que, dès l'année 1763, un prince nommé Patti , qui se trouvait revêtu du pouvoir sur toute cette partie de Java, eut offert à la Compagnie de faire passer l'autorité entre ses mains; mais les Balinais, auxquels ses projets n'étaient pas demeurés inconnus,' firent assassiner le Pangeran Patti et leurs hordes indisciplinées ravagèrent le pays. Plus tard la conquête de ces provinces, maintenant riches et peuplées de cultivateurs, ne put être achetée qu'au prix de flots de sang répandu et de sommes fort considérables qu'il en coûta à la Compagnie.

Cette pointe orientale , le rendez-vous et le repaire des farouches pirates de Bali , servait aussi de lieu de retraite à tous les Javanais compromis dans les révoltes et à un grand nombre de mécontents des autres parties de l'île. Le Pangeran Singosari, dont nous avons déjà fait mention, oncle du Soesœhoenan et beau-frère du

Sultan de Djokjokarta , parvint à a'y faire un parti formidable; lui et son Gis RadhenMâs ainsi que plusieurs parents des anciens souverains de Mataram parcouraient en partisans les districts incultes et boisés de Malang , d'où ils étendaient leurs brigandagiss dans les ^stricts de Loemadjang , de Panaroekan et d'Antang. Force fut alors à la Compagnie de courir la chance des combats. A la suite de rencontres meurtiîères , elle parvint enfin à se rendre maître de Singosari et des principaux chefs qu'on déporta aux Moluques^ Ce pays fut conquis sans qu'on prît notice des prétentions du prince de Bali, ni qu'on eut égard aux droits du Soesoehoenan sur le pays d'Antang; mais la tranquillité ne se trouvant pas complètement assurée par cette prise de possession, le déploiement de nouvelles forces devint nécessaire contre les derniers lieux de refuge des séditieux et de leurs auxiliaires balinais. La Compagnie pour mettre un terme aux dévastations des mécontents et des pirates de Bali, prit le parti e£Bcace de s'emparer des Noesa Barong et de Poeloe Soempoe ainsi que de quelques autres îles situées le long des côtes de Java.

A la suite de la soumission complète de la pointe orientale, le territoire formant les provinces nommées alors Gouvernement de la côte Nord-Est de Java , s'étendait depuis la rivière Lossarie comme limite occidentale, jusqu'au cap Sundana à l'orient. L'île Madura et les soixante-dix îles et îlots de son rayon, Lubok, les Bavians et plusieurs autres moins grandes s'y trouvaient compris, puis le long du détroit de Bali jusqu'à la pointe sud-est de Java avec toute la partie littorale

d'Antang. Le gouVenieur résidait à Samàrang^ et des résidents européens occupaient des forteresses à Tagal, Pakalongan, Japara, Joana et Rembang. Les provinces nouyellement conquises furent mises sous l'intendance d'un délégué résident à Soerabaya , ville qu'on entoura de fortifications, puis les résidences de Grissé, Banka* lang et Sumanap, et les districts de Passarœan, Banjoewangi*, Malang, Panaroekan et Lœmadjang qui re^ curent des postes militaires.

L'organisation militaire qui fiit adoptée pour ces con<trées, devint une conséquence naturelle de la nécessité où l'on se trouvait 9 de tenir en respect une population toujours prête à s'insurger, et qui se voyait soutenue par les Balinais. La Compagnie avait aussi formé le projet d'y créer une colonisation pénitencière.

Possesseur d'un vaste territoire, cette Compagnie de marchands se vit dans la nécessité de changer plus ou moins de système administratif, si toutefois on peut qualifier ainsi la régie variable suivie jusqu' alors. Ces changements eurent lieu au fur et mesure , sans toute* fois que l'on puisse dire qu'elle agissait d'après un plan arrêté, porté au niveau des circonstances et selon la na* tttre des événements imprévus qui venaient d'avoir lieu. Toutefois , elle se mit peu à peu en mesure de remplacer à Java le pouvoir des souverains de M odjopahit et de Mataram , et ses règlements , dès leur origine promulgués dans lé seul intérêt du commerce, devinrent, jusqu'à un certain point, des institutions politiques et législatif ves, du centre desquelles on voyait surgir la tendance primitive de leur origine essentiellement commerciale.

La Compagnie usait rarement du droit acquis par ses conquêtes imprévues. En maintenant l'organisation aristocratique des régents à laquelle le Javanais se montrait attaché, elle avait soin que cette dignité continua d'être héréditaire. A la mort d'un régent Adhipatiy le sousrégent Bopati était chargé de l'intérim, et le fils aine ou à défaut ^d'enfant légitime un des plus proches parents du défunt lui succédait. JPar mesure d'économie, les titrès de Wadhono furent supprimés et l'hommage obligatoire des régents cessa d'avoir lieu. On convint avec eux qu'un de leurs parents résiderait à leur compte à Samarang, sous le titre de Mantri-Anoem (envoyé eu émissaire), chargé de transmettre au régent les ordres du gouverneur. Plus tard, le Gouverneur de la côte Nord-Est, van Overstraten, forma le projet de mettre l'autorité en rapport direct avec les régents, d'étudier Padat (constitution traditionnelle) de chaque régence , et de fixer des instructions spéciales pour tous les hauts fonctionnaires.

U ordonna de faire le relevé de toutes les communes ; des familles tjatjah; du nombre des villages et de leurs habitants; de l'étendue et du nombre des champs de riz; de la quantité de buffles dans chaque district; enfin, par ses soins, les premiers éléments à l'établissement du cadastre furent mis à l'épreuve parmi les Javanais dès l'année 1795. On s'écarta plus ou moins de la règle observée de ne pas tolérer de Chinois dans ces districts; car des fermages furent de nouveau accordés à plusieurs cultivateurs de cette nation, vu que parleur fortune ils se voyaient à même d'offrir de bonnes ga-

ranties aux bénéfices qu'on se flattait d'obtenir par le déi^Ioppement et l'encouragement des cultures: mais on jugea prudent de maintenir la loi qui interdisait aux Chinois tout établissement parmi les Javanais des pro- Tinces de l'intérieur.

Par ces institutions établies ou successivement mises en vigueur, la prospérité du pays se trouva de plus en plus affermie; le bien*étre des Javanais obtint d'utiles et nécessaires garanties, et leur attachement au nouveau pouvoir récompensa celui-ci. Depuis 1780 jusqu'en 1795 , l'autorité européenne s'occupa . avec sollicitude, de la pacification de ces contrées qui jouirent d'une tranquillité par&ite; d'abondantes récoltes servaient à encourager les travaux du cultivateur et lui fournirent aussi le moyen de satis&ire aux exigences des régents , tenus . eux-mêmes aux livraisons et aux contingents selon les contrats. Le placement assuré des denrées coloniales sur les marchés d'Europe alimentait le commerce de la Compagnie et fournissait aux spéculateurs des profits considérables, tandis que la navigation et le commerce de cabotage jouissaient d'un état prospère.

Mais bientôt suivit le déclin du commerce , occasionné par la guerre maritime , le discrédit dans le papier monnaie, la rareté excessive du numéraire, et plusieurs autres circonstances qui portèrent un coup fatal aux transactions de la Compagnie, dont la prospérité déclina à mesure de la perte de son crédit et de l'incertitude sur son existence future.

En proportion du déficit considérable sur la recette,

00 eut à supporter un surcrmt de charges dans les penses nécessaires à l'augmentation des forces militaires et des moyens de défense , impérieusement comman* dés pour se mettre en mesure de garantir ces possessions importantes contre l'ennemi puissant qui déjà menaçait de les enyahir; d'autant plus que BataTia se Toyait , dans ce temps , obligé de se pourvoir de riz dans les provinces de l'est, et que les communications maritimes pouvaient être entravées par les forces britanniques , ce qui ne tarda pas d'avoir lieu.

Cet état de crise alarmante au dehors, et celle non moins fôcheuse de la situation financière de la Compagnie opérèrent une réaction funeste sur toutes les hran-^ ches de l'administration. Nous indiquerons fort brièvement les principaux abus qui naquirent du désordre où la Compagnie laissa ses affaires.

L'exportation du riz diminuait remarquablement par ce que les régents imposaient à leur profit des livraisons vexantes aux cultivateurs. On négligea peu à peu de tenir la main à la culture du café, source d'abondantes récoltes versées dans quelques autres parties de l'ilo, dans les magasins. Nonobstant la défense, on se permit de passer avec les Chinois des baux qui leur ouvrirent l'accès à plusieurs parties de l'intérieur, et où la population se voyait dès lors exposée à leurs rapines. Les forêts de l'Etat abandonnées sans contrôle à la discrétion des résidents, devinrent en définitive une source de spoliation à leur profit, La caste des bu-cherons {blandongs volkeren) qui est chargée de ces exploitations forestières, vivait dans un état de misère

approchant du dénuement. Par la nonchalance de quelques résidents , des jalousies et des haines ne tardèrent pas à se manifester parmi les régents^ et ceux-ci opprimaient les Javanais. On ne pouvait disculper certains résidents du blâme d'en faire autant dans leur département; des contributions forcées, des exigences de cadeaux, douceurs, hommages et corvées pesaient sur la population. La piraterie ,^ conséquence funeste de la misère et du désoeuvrement , devint de nouveau le fléau du littoral de ces contrées. La navigation entravée par l'apparition du pavillon ennemi dans ces mers, et finalement la capitulation honteuse qu'on fit en 1807 à Soerabaya, avec l'amiral anglais Pellew, portèrent les derniers coups à la considération de l'indigène pour ses maîtres européens; l'administration qui succéda immédiatement à celle de la Compagnie en éprouva les fimestes conséquences.

Si cette réunion de marchands , autant dans son propre intérêt que par son origine et sa nature toutes pacifiques, ne s'était pas vue dans la nécessité de respecter, pendant environ deux siècles de pouvoir plus ou moins prépondérant, l'ordre de choses qu'elle avait rencontré chez le Javanais vaincu 6t désarmé , il semble évident qu'à cette époque, l'autorité européenne courait risque de perdre , par son apathie^ par sa négligence et le manque total de système politique et administratif, le succès qu'elle avait obtenu du concours d'événements qu'on n'avait pu prévoir, mais qu^il eut été facile de diriger et de régler systématiquement selon les circonstances.

Arrêtons nous encore quelques instants aux évé-

nements qui eurent lieu avec les princes madurais. Nous Tenons de Toir que la Compagnie avait un grand intérêt politique à ménager ces princes; son principal, disons-le encore, son système fayori, diviser pour régner y dépendait en grande partie du commun accord entre la Compagnie et les chefs madurais. Pour se rendre maîtresse de toute Tile dont elle n'occupait en 1705 qu'une partie à titre de protectorat, elle ayait exploité à son profit l'antipathie des habitants de Sumanap contre ceux de Madura; plus tard, ces fractions réunies de la même peuplade devinrent, dans ses mains, un puissant moyen pour étendre et affermir son pouvoir à Java. Les auxi-^ liaires madurais aidèrent la Compagnie à subjuguer la puissance des souverains de Mataram, puis, après le partage de cet empire, à tenir en respect les cours de Soerakarta et de Djokjokarta. La haine nationale des Madurais contre les Javanais, et la crainte qu'inspirait à ceux-ci l'attitude guerrière et le courage des troupes maduraises, ont valu à la Compagnie d'utiles résultats dans les principales rencontres hostiles qui eurent lieu entre ces deux peuples. Plus tard, en 1806, par leur intermédiaire on put mettre fin aux troubles, sans-cesse renaissants, dans les provinces de Chéribon, et les Sultans madurais à la tête des phalanges aguerries de leur île, contribuèrent à dompter de 1825. à 1850 la révolte menaçante qui éclata à Djokjokarta.

Nous venons de dire qu'en 1705, la Compagnie n'exerçait d'influence à Madura qu'à titre de protectorat sur une partie de l'île et de ses dépendances, soumises à l'autorité des souverains de Mataram. En 1745, l'Empe.

reur céda définitivement à la Compagnie les trois districts ou régences de Madura , Pamakassan et Sumanap formant autant de divisions, aujourd'hui sous-résidences, dans lesquelles l'île principale est partagée. Les lies de Celombo,- Sapodie, Kangean et tout le rayon d'iles et d'ilôts, au nombre de plus de soixante-dix, séparés administrativement en 1761 de l'île principale, furent remis en 1772 sous l'autorité du chef de Sumanap, qui s'était engagé, par acte passé en 1784, au payement d'une somme annuelle de 10 mille piastres, dont il fut libéré en 1794.

Ces îles réunies formaient alors partie de la jurisdiction du fondé de pouvoir (gezaghebber) de la côte nordest de Java; ce fonctionnaire était placé sous les ordres du Gouverneur qui résidait à Samarang. Dans le principe on s'était contenté d'établir dans les trois chefslieux des commanderies militaires protégées par des forts; plus tard on en forma des résidences; De simples régents qu'étaient, dès l'origine, les chefs indigènes, on leur accorda les titres de Sultan et de Panembahan qu'ils portent aujourd'hui, réuni à celui du grade militaire qu'ils occupent dans l'état-major de l'armée.

Nous continuons le narré succint des événements les plus remarquables postérieurs au partage de l'empire de Mataram, faisant brièvement mention de ce qui se passa depuis cette époque avec )es Soesoehoenans de Soerakarta, puis avec les Sultans de Djokjokarta.

PRINCES QUI ONT REGNE A SOERAKARTA DEPUIS LE PARTAGE DE l'eMPIRE DE MATARAM.

Nous avons raconté en substance les principaux événements de la guerre de Java, terminée pendant le règne du Soesoehoenan Pakoe Boewono III , par une amnistie et la paix générale. Le traité qui s'en suivit portait comme base principale , le partage des domaines et du pouvoir de l'empereur de Java, descendant des souverains de Mataram, entre ce même prince régnant et le nouveau Sultan créé par la Compagnie. Ils acceptèrent leurs domaines respectifs à titre de fief, reconnaissant la suzeraineté du pouvoir européen par un acte en due forme, et sous l'obligation d'une occupation militaire protégée par des forteresses, que ces princes s'engageaient à faire construire dans le rayon de leur capitale, acceptant en même temps dans leurs palais une garde d'honneur européenne.

Les résidents délégués par le Gouverneur-Général auprès de ces cours se trouvaient alors sous les ordres immédiats du Gouverneur de la partie Nord-Est de Java. Les fortifications qui devaient leur servir de séjour furent promptement en état de défense, quoique les princes missent beaucoup de lenteur à leur armement complet; mais la Compagnie, de son côté, n'épargna aucun moyen pour s'assurer des communications conduisant à l'inté-

rieur de ces nouveaux états ; elle fit échelonner la route qui aboutit à Soerakarta , de trois loges fortifiées construites à Oenarang, à Salatiga et à Boejolalie.

On éprouva bientôt l'utilité de cette mesure strate* gique ; car, le nouvel ordre des choses venait de froisser subitement un si grand nombre d'intérêts de différente nature; il avait suscité tant de jalousies et de haines parmi les grands , aigri contre l'autorité européenne tant de princes déchus de leur rang, que la réaction de tous ces motifs de mécontentement sur un peuple facile à se laisser influencer par des princes issus de la lignée, des anciens souverains de Mataram , ne pouvait manquer de porter le germe de la sédition parmi cette foule de sectateurs islamites, dirigée et excitée par les intrigues de ses prêtres fanatiques.

La pointe orientale de Java devint, ainsi que nous venons de le dire dans le pages qui précèdent, le lieu de rassemblement de tous les mécontents. La prépondérance de la Compagnie sur ces princes rivaux qu'elle venait de décorer d'une autorité éphémère, était, il est vrai, assez forte pour qu'on pût leur imposer l'obligation d'entrer, dès 1766, en campagne contre leurs sujets révoltés ; mais elle se vit aussi dans la nécessité de réunir en 1767 toutes ses forces disponibles , pour frapper un grand coup au centre de la rébellion. Nous voyons par les principaux détails, indiqués ci-avant, que l'issue en fut très-favorable , et qu'à la suite de combats meurtriers on parvint à s'assurer la possession de toutes ces provinces orientales, ainsi que celle de quelques îles situées le long de la côte nord-est. Il était temps

aussi de mettre un frein aux vues ambitieuses des trois princes , dont la rivalité menaçait de ^devenir inquiétante pour le maintien de la trancjuillité et du bien-être dont jouissaient les districts du littoral. Tâchons d'esquisser brièvement les positions respectives de ces princes.

Le Soesoehoenan , jadis souverain de toutes ces contrées, se voyait lésé dans ses intérêts et blessé dans son honneur et dans son rang , par la cession de la moitié de ses étais qu'on venait de lui imposer en feveur du nouveau Sultan, promu à cette dignité par la Compagnie. Le Sultan, se prévalant de ses derniers succès et fier de l'appui de la Compagnie , se montrait orgueilleux du nouveau titre et du rang qui le mettaient de niveau avec son ancien maître. Il portait une haine implacable à son gendre, dans le temps son auxiliaire, Mas Said, dont nous avons raconté les exploits. Ce chef, promu depuis à la dignité de Pangeran Mangkoe Nagoro, avait fait sa sousmission à la cour de Soerakarta, mais refusait opiniâtrement de rendre hommage à son beau-père. Ce prince dissimulé épiait le moment favorable soit de monter sur le trône du Soesoehoenan, (celui-ci se voyant alors privé de successeur légitime) ou bien de prétendre au pouvoir du Sultan qui occupait une place qu'il présumait être en droit de lui disputer. Le Sultan de son côté, portait aussi ses vues ambitieuses sur le ti*ône de Soerakarta.

Dans ce conflit des événements, la conduite de la Compagnie se trouvait toute tracée. Par l'intermédiaire do ses agents principaux, elle fit preuve d'une grande

activité et mit un soin minutieux à surveiller la conduite et à connaître les moindres actions de ces princes, toutefois sans paraître avoir égard à leurs menées haineuses et sans prendre notice de leur jalousie réciproque^ mais elle jugea nécessaire de s'opposer, soit par des conseils, soit par son autorité, à toute voie de fait qui pouvait les conduire à commettre quelque, acte d'hostilité; persuadée qu'elle était sans-doute, que la fortune se montrerait propice à celui d'entre ces princes qui obtiendrait aide ou soutien de sa part; mais bien convaincue aussi qu'en pareil cas, les chances favorables d'une rencontre hostile pouvaient, en définitive^ être nuisible à la suprématie de son autorité,, en accordant une trop forte- prépondérance au prince qui demeurerait vainqueur sous son égide. Afin donc de maintenir cet équilibre, base de son système politique, la Compagnie se servit du Pangèran Adhipati Mangkoe Nagoro, comme instrument entre ses mains, toutefois avec l'intention de répudier plus tard les prétentions de celui-ci à la succession éventuelle des^ deux autres princes, et en s'assurant à tout événement la coopération des troupes maduraises.

Il était dès lors nécessaire à la tranquillité du pays que la Compagnie pût parvenir à étouflfer la rébellion organisée dans les provinces de l'est, avant qu'une agression de la part des séditieux vînt à avoir lieu contre l'autorité de l'un de ces princes. Nous venons de dire que cette soumission a été accomplie selon ses projets*

On voit la Compagnie agir selon le même principe en nommant, en 1758, le fils aine du Sultan au rang

dePangeran, Adhipati Anoem (Prince héréditaire), toutefois ayec injonction de rompre certaine promesse de mariage de l'héritier présomptif avec la seconde fille du Soesoehoenan , vu que par cette union le Sultan nourrissait l'espoir d'obtenir droit à la succession, à défaut de descendant mâle légitime à Soerakarta. Plus tard, en 1768, naquit à l'Empereur un descendant mâle que la Compagnie promut, en 1775, au rang de prince héréditaire. Ces deux événements vinrent contrarier les vues ambitieuses de Mangkoe Nagoro.

A cette occasion il parut convenable à la Compagnie, ce qui probablement était moins embarassant pour elle , à cause des différends sans cesse renaissants, d'établir une nouvelle délimitation moins irrégulière entre les deux états mentionnés. Nous avons raconté ailleurs comment ces territoires se trouvaient enclavés l'un dans l'autre, selon la délimitation faite en 1755. Celle-ci avait donné lieu à des démêlés , à des expropriations , à des vols ; elle avait servi de motifs continuels à la discorde et aux chicanes incessantes entre les princes; elle donnait lieu à de nombreux soucis pour les employés, et à des réclamations continuelles au chef du gouvernement. Ce nouveau partage qui eut lieu le 26 Avril 1774, servit en même temps de motif à la Compagnie pour faire passer aux princes acte de garantie réciproque de leurs domaines, et reconnaissance renouvelée du droit de suzeraineté que la Compagnie se réservait, lors qu'une succession éventuelle aurait lieu dans ces deux états.

Comme preuve évidente du bien-être et de la prospérité dont l'île de Java jouissait, depuis l'époque de la

paix et du retour de la tranquillité ^ il est à remarquer que, lors du partage territorial cjui eut lieu en 1755, le Soesoehoeuàn comptait 85,450 tjaijah ou familles comme représentant le nombre d'habitants dans ses états; et le Sultan pour sa part 87,050 tjatjah; tandis que la nouvelle délimitation de 1774 attribue, à chacun de ces princes, au delà de 100,000 tjatjah ^ comme représentant le chiffre alors inconnu de la population effective de ces deux états.

Le district d'Ântang que la Compagnie avait jugé nécessaire d'occuper en 1767, lors des affaires à la pointe orientale, lui resta, nonobstant le droit de propriété reconnu au Soesoehoenan.

Le cadre adopté pour cet écrit ne pouvant permettre de faire mention des événements qui n'ont pas offert un intérêt majeur pour la Compagnie, ou qui manquent de rapport direct avec l'histoire du pays, nous croyons devoir passer sous silence quelques faits et actes de peu d'importance qui servent à remplir la lacune que nous laissons entre les années 1775 et 1783.

Cette dernière est remarquable par le mariage du prince héréditaire de Soerakarta avec la fille du régent de Pamakasan. Ce prince avait alors à peine atteint sa seizième année ; trop jeune pour savoir éviter le piège que lui tendirent quelques mécontents, il prêta l'oreille aux conseils perfides de prêtres fanatiques et de séditieux dont il se voyait entouré. La Compagnie jugea néces-* saire de prendre des mesures contre cette influence toujours croissante à la cour, et qui pouvait devenir dan-^ gereuse à son autorité; en conséquence elle éloigna, en

1787, plusieurs individus suspects qui se trouvaient parmi les familiers de ce prince.

On était parvenu, jusqu'à cette époque, à écarter toute manifestation hostile entre les trois princes, lorsque en

1788, l'état maladif du Soesoehoenan fit craindre une mort prochaine. Cet état éveilla de nouveau chez le Sultan l'idée de profiter de la circonstance pour assouvir sa haine contre le Pangeran Mankoe Nagoro. Il saisit pour motif de sa levée de boucliers, une insulte qu'il prétendit lui avoir été faite par le Soesoehoenan, qui venait de donner à un petit-fils de Mangkoe Nagoro le nom de Pangeran Soerio Mangkoe Boemie, nom que, lui Sultan, avait porté dans sa jeunesse. II fit donc marcher deux petits corps armés sur le territoire de Solo et attaqua les possessions de Mangkoe Nagoro, quoique la Compagnie , afin de ravir au Sultan tout prétexte d'agression, venait de persuader à l'Empereur de changer le nom et le titre du petit-fils mentionné. Toutefois , la marche des troupes combinées des deux autres princes, ainsi que l'ordre positif du Gouvernement firent rentrer le Sultan dans le devoir. Celui-ci allégua comme excuse, que son fils, l'héritier présomptif, qui déjà se faisait connaître comme ennemi des Européens, et qui supportait impatiemment le joug de la Cofiipagnie, serait sévèrement puni pour ce méfait. .

A peine ce sombre nuage avait-il disparu, qu'un autre motif d'alarme eut lieu à Soerakarta. L'état du Soesoehoenan empirait et faisait prévoir une fin très-prochaine. Le Gouverneur de la côte Nord-Est, Grève, se rendit incontinent à Samarang où, par les ordres de la

Haute-Régence , deux yaisseaux de guerre avaient été en* Yoyés à sa disposition; mais afin de masquer ce développement de force, on fit courir le bruit que ces vaisseaux se trouvaient à Samarang dans le but de les mettre en radoub. Le Gouverneur, profitant de ce renfort , se fit accompagner par les deux capitaines des vaisseaux et ils arrivèrent le 25 Septembre 1788 à Soerakarta; ils se rendirent incontinent au palais du moribond, puis l'on parvint à persuader à l'Empereur' d'abdiquer le lendemain en faveur de son fils, le prince héréditaire; mais il expira dans la nuit. Apprenant cette nouvelle , le Pangeran prit une attitude menaçante et semblait avoir le dessein de disputer l'héritage au fils du défunt; mais tout étant prévu, on se hâta seulement de faire suivre promptement la cérémonie de l'inauguration. Le nouveau Soesoehoenan fut proclame le 29 Septembre, sous le titre de Pakoe Boewono IV. La demande de Mangkoe Nagoro tendant à un agrandissement de territoire éprouva un refus; mais on lui imposa l'obligation de rendre hommage au nouveau chef de l'état , ce qui eut lieu , quoiqu'il lui en coûtât surtout de s'humilier devant l'Impératrice, comme n'étant pas issue du sang des souverains de Mataram.

La prompte conclusion mise à cette affaire de la succession, événement remarquable, de la plus haute importance, pour la Compagnie, et dont dépendait maintefois le succès de ses entreprises,- exerça aussi dans cette circonstance une réaction favorable sur la conduite suspecte du Sultan: si' en effet, il avait médité quelque projet sinistre, le plan qu'il en avait formé dut échouer

contre la politique adroite et l'attitude ferme de la Haute-Régence.

Le Sultan ne fit yaloir d'autre prétention, que celle d'insister de nouyeau sur ce que Mangkoe Nagoro lui rendit hommage, ainsi qu'il venait de le faire an nouyeau Soesoehoenan. On lui fit observer que les terres du Pangeran ne dépendaient pas de Djokjokarta, mais se trouvaient comprises dans le rayon des états de Soerakarta, et qu'il ne pouvait faire valoir aucune prétention ' à cet acte de soumission à son égard. Toutefois comme on avait le désir de mettre le Sultan à l'abri de toute crainte relative au droit de succession après sa mort, la Haute-Régence eut soin de renouveler, le 31 Octobre 1788, l'acte solennel qui fixe cette succession au trône.

Le jour du couronnement, le jeune Soesoehoenan passa acte de soumission pour lui et les membres de sa famille. Un nouveau contrat sous prestation de serment fut rédigé et ratifié le 24 Avril 1789.

Cet acte porte quelques modifications à celui passé en 1755, vu que l'expérience les rendait désirables. Le partage des terres s'y trouve ratifié selon acte de 1774. Il y est stipulé en outre sur plusieurs autres points essentiels que nous indiquons sommairement, savoir: — que l'Empereur s'engage à n'entretenir aucun rapport, de quelque nature que ce soit, en dehors des limites de Java ; à ne pai? correspondre dans l'île avec les régents soumis directement à la Compagnie : à n'envoyer ni recevoir à la cour aucun émissaire^ en cas de différend avec les autres princes il s'engage à en

donner immédiatement connaissance au Gouverneur des provinces du Nord<£sl; les transfuges et les individus suspects seront remis aux agents de la Compagnie , lorsque celle-ci les réclamera ; à l'avènement d'un nouveau Gouverneur-Général il consent à lui rendre hommage à Batavia, ou bien à s'acquitter de ce devoir envers le Gouverneur délégué à Samarang.

Il parait que le Gouverneur Grève , non content d'avoir obtenu du vassal de la Compagnie tout ce que l'arbitraire peut raisonnablement se permettre , remit encore entre les mains du Soesoehoenan pour lui servir au besoin, un écrit signé par le Sultan, portant malédiction jusqu'à la septième génération sur les descendants de Mangkoe Nagoro; afin que, est-il dit, le Soesoehoenan soit mis à même de prouver au Pangeran qu'il n'a rien à espérer ni à attendre du Sultan, et qu'il est de son intérêt de se ranger sous la protection de Soerakarta et de la Compagnie.

Après avoir pris ces mesures , on se croyait libéré pour longtemps de toutes les alarmes auxquelles la succession au trône et la jalousie des princes pouvaient fournir les occasions; toutefois la tranquillité fut de courte durée.

Le nouveau Soesoehoenan paraissait n'avoir conservé aucun souvenir des troubles qui avaient eu lieu du vivant de son père, relativement à l'emploi du nom et des titres reconnus au Sultan: il commit la même imprudence, cette fois sous l'approbation du résident européen, de permettre que l'un de ses frères puiné prît le titre de Pangeran Mangkoe Boemi. La cour de Djokjokarta y vit

le motif d'une injure renouvellée, faite au Sultan; celuici accusa Mangkoe Nagoro d'en être l'instigateur, lui reprochant également de s'être rendu coupable de spoliation de ses terres. Il eut incontinent recours aux armes et mit ses troupes en mouvement. Le Gouverneur de la côte Nord-£st, voulant à tout prix maintenir la bonne intelligence entre les princes et redoutant les suites de l'intervention armée, offrit sa médiation aux deux parties. Il se rendit, le 17 Septembre 1790, de sa personne à Soerakarta , où il parvint à régler les prétentions des princes en leur soumettant les préliminaires d'un traité qu'il offrit à leur sanction; il obtint le 28 Septembre la ratification du Soesoehoenan et du Sultan; mais le Pangeran refusa d'y donner son adhésion, qu'il promit moyennant la cession de 4000 tjatjah comme garantie de la part du Sultan , plus la radia tion de l'acte de malédiction lancé contre lui et ses descendants par le Sultan.

On fut promptement instruit que ces prétentions du Pangeran avaient lieu à l'instigation du Soesoehoenan, qui suivait alors aveuglément l'influence de quelques prêtres fanatiques, ses favoris les plus intimes. l'Empereur se permit en même temps envers le Gouverneur de la côte Nord-Est une attitude hostile, que, sans se compromettre, la Haute-Régence ne pouvait tolérer. Il manifesta entre-autres le désir d'être considéré à l'avenir comme premier Monarque de Java ; d'obtenir pour lui seul la somme de 20 mille piastres dont la Compagnie payait annuellement la moitié au Sultan , à titre de redevance pour la cession des parties du littoral de quelques dis-

tricts. Il insista aussi pour que la correspondance officielle du Sultan lui fût soumise^ que les chefs du culte ou Panghoeloes de Samarang et de Djokjokarta offrissent annuellement à sa sanction tous les contrats de maria* ges, et qu'il fût désormais libre de se choisir telle épouse qu'il lui plairait. Mais tandis qu'il fesait valoir ses nouTclles prétentions , on découvrit les menées de ses intrigues perfides envers la Compagnie faites à la cour de Djokjokarta.

Le plan hostile des conseillers du Soesoehoenan se développa insensiblement; on vit clairement qu'il tendait au but, soit de s'unir au Sultan contre la Compagnie, ou bien d'attendre que le Sultan eût épuisé ses forces contre le Pangeran pour se rendre maître "de cet état , lorsque le décès du vieux Sultan y ferait naître quelque desordre. Dans l'un ou l'autre cas, son but était d'attaquer à l'improviste les provinces de la côte soumises immédiatement à la Compagnie, et tâcher ensuite de reconquérir de cette manière l'autorité souveraine.

Il était temps que la Compagnie mît un terme aux négotiations et qu'elle eût recours aux armes; tout délai menaçait de devenir fatal à son pouvoir.

Le Sultan débuta par. une menace faite au Soesoehoenan de le rendre responsable de la conduite future du Pangeran à son égard. Il était nécessaire que celui-ci sortît de la fausse position où il se trouvait. On lui offrit comme dédommagement une ppnsion annuelle de 4000 piastres, ce qui lui assurait une indépendance plus parfaite du Soesoehoenan. Le prince héréditaire de Djokjokarta et le Pangeran se jurèrent amitié et oubli

du passé, et l'arrêt de malédiction fut annulé. Certain dès lors de la coopération du Pangeran, les troupes de Djokjokarta commandées par le prince héréditaire se mirent en marche vers Soerakarta, et les corps disséminés de la Compagnie reçurent ordre de se concentrer de ce côté.

Il parait que le Gouyerneur Grève avait formé le projet de détrôner l'Empereur et d'investir le Pangeran de cette dignité ; mais le retard qu'éprouva dans sa marche une division des troupes et les nouvelles reçues de Djokjokarta, lui firent adopter une mesure moins violente. S'étant donc porté en toute célérité sur la route qui conduit à Soerakarta, il fit cerner de toute part les abords du palais fortifié; puis on somma le Soesoehoenan de livrer ses principaux favoris au pouvoir de la Compagnie.

Ce prince, redoutant une attaque en masse et craignant de s'être compromis enveri? la Compagnie , forma le projet de faire massacrer ses principaux conseillers , afin de tâcher de se disculper par ce moyen des reproches qui pourraient lui être faits sur sa conduite passée; sa famille eut grand'peine à intervenir en faveur de ses anciens favoris; finalement, cinq d'entre eux furent remis au Gouverneur-Général à Batavia, qui les envoya en exil à Ceylan.

A la suite de ce coup de main il devint facile de se rendre niaitre des destinées du Soesoehoenan. Un nouveau traité conclu le 6 Novembre 1790, mil fin à tous les différends entre les trois princes.

La Haute-Régence ne voulant pas compromettre son

agent le résident, qui avait donné son assentiment à l'emploi du titre contre lequel le Sultan s'était mis en opposition, on convint finalement que le frère puiné du Soesoehoenan continuerait à porter le nom de Pangeran Mangkoe . Boemie ; toutefois, pour complaire au Sultan, le Gouverneur Grève donna solennellement le même titre à l'un des fils du Sultan. Le Pangeran ob* tint une pension viagère de 4fOOO piastres , et le Soesoehoenan, comme partie la plus lésée, reçut du Sultan, à titre d'indemnité, la somme ronde de 4000 piastres.

La Compagnie termina ce différend sans se reserver aucune nouvelle part du territoire, mais elle ne changea rien non plus à la fatale manie d'entretenir la discorde entre les princes ses vassaux. Nous voyons toutefois que depuis ce temps son crédit auprès des deux cours se consolida de plus en plus. L'ascendant qu'elle avait acquis sur le peuple javanais augmenta, et servit à affermir son pouvoir. Son influence toujours croissante contribua aussi à soustraire ce -peuple au joug arbitraire des petits despotes dont l'ambition démesurée et les jalousies continuelles tendaient à provoquer sans-cesse des combats meurtriers qui décimaient la population de cette île, aujourd'hui la plus florissante et la mieux peuplée de toutes les parties de l'Inde Ârchipélagique.

A dater de cette époque, le droit de succession n'éprouva plus de difficulté et eut lieu sans effusion de sang. A la mort du vieux Sultan, en 1792, le pouvoir passa à son fils, nonobstant le nombre de princes jaloux et ambitieux qui se trouvaient à la cour, et la haine qu'on portait à l'héritier à cause de son caractère

fougueux, de la versatilité de son humeur et de son despotisme révoltant.

Le jeune Soesoelioenan s'était fait connaître par une ambition démesurée; il était disposé à suivre aveuglément les conseils de chaque intriguant doué du talent de flatter son amour-propre, et de lui suggérer le moyen d'augmenter son autorité. Il se voyait aimé de ses sujets; mais entouré de grands jaloux les uns des autres, il se trouvait aussi en but aux intrigues de cour, qui donnèrent même lieu, en 1803, au meurtre du premier ministre.

Son fils aine , que la Compagnie venait d'élever au rang de prince . héréditaire , se trouvant en bas-âge, il était important, pour le maintien de la tranquillité de l'état que la tutelle fût réglée avant qu'une mort subite vînt frapper l'Empereur régnant. Il fut conséquemment convenu qu'à tout événement les tuteurs du jeune prince seraient , en premier lieu , le Gouverneur représenté par le résident à la cour, puis le premier ministre et deux régents. En 1796 l'afiaire de la succession fut de nouveau réglée, et à la demande du Soesoehoenan on donna au prince héréditaire le titre de Hamangkoe Negoro.

Le Pangeran Âdhipati Harijo Mangkoe Nagoro, réconcilié avec la famille régnante à Djokjokarta, vivait paisiblement à Soerakarta du revenu de ses terres joint à celui que lui fesait la Compagnie. Celle-ci, ayant pu apprécier par expérience les services importants qu'elle se voyait à même d'obtenir d'un prince de haute naissance, subsidié et accrédité d'une manière indépendante à la cour du Soesoehoenan , sentit l'utilité de donner suite

à cette mesure politique et de la faire durer au delà du terme de la vie dû Pangeran actuel , alors fort âgé. A cette fin, le Gouverneur-Général van Overstraten à cette époque Gouverneur de la côte Nord-Est, trouva moyen de persuader au Soesoehoenan de rendre cette dignité héréditaire dans cette famille. Il en fut passé acte en due forme le 8 Août 1792, et on régla de part et d'autre que le successeur du titulaire actuel jouirait également du revenu des 4000 tjatjah^ et la Compagnie se réserva la nomination de l'héritier présomptif. Cette formalité eut lieu en faveur du petit-fils de Mangkoe Nagofo. A la mort de celui-ci, qui arriva le 25 Janvier 1796, son petit-fils lui succéda sous les noms de Pangeran Harijo Praboe Prang Wadhono, et il fut installé après avoir juré soumission et fidélité à la Compagnie et au Soesoehoenan.

On n'eut qu'à se louer de la conduite du nouveau titulaire^ qui obtint la confiance de la Compagnie et parvint à la mériter par son dévouement à ses intérêts , si bien qu'une somme de 2000 piastres lui fut accordée annuellement. Depuis ce temps, le Gouvernement a constamment maintenu à Soerakarta, et plus tard à Djokjokarta, l'institution précitée , nommée , assez improprement, des princes indépendants y vu qu'ils sont subsidiés par le Gouvernement.

L'intérêt commercial, but principal de la Compagnie dans toutes ses entreprises et cheville ouvrière des transactions faites avec les princes, ne pouvait offrir de résultat lucratif dans ces états sans-cesse exposés, depuis un grand nombre d'années, aux guerres et à la jalousie

tracassière des princes et des grands de la cour. Tous les moyens dont l'essai avait été tenté jusque là, tels que contrats et services obligatoires, n'avaient pu réussir, pendant ces temps de troubles et de calamités, à déterminer le Javanais indolent à se voiler aux travaux d'une agriculture, dont il ne voyait point l'utilité pour ses besoins de consommation journalièJ*e; aussi se vit-on réduit à abandonner les projets formés dans le but d'étendre l'agriculture dans ces contrées. Toutefois, lorsqu'en 1790, la paix et la stabilité rendues à ces provinces, servirent à y rappeler Tordre et l'abondance , on crut devoir profiter de ces circonstances favorables afin que, sous leur influence , on pût trouver le moyen d'encourager et d'étendre la culture des terres, et cela avec d'autant plus de raison , que le trésor de la Compagnie se trouvait .épuisé par les guerres auxquelles les événements venaient de la contraindre à prendre une part active.

Mais on s'aperçut promptement que les princes n'avaient aucun désir de prêter leurs soins à la protection de l'agriculture; qu'ils manquaient même de bonne volonté pour encourager cette branche d'industrie, et que leur indifierence serait toujours un obstacle difficile à surmonter. On acquit aussi la conviction que sans le concours d'agents européens, spécialement chargés de la surveillance des exploitations agricoles, on parviendrait difficilement à persuader les indigènes de se vouer à la culture des denrées réservées. Les employés parvinrent toutefois à mettre en culture pour le poivre, 660 tjatjah dans les états du Soesoehoenan et 800 tjatjah dans ceux du Sultan; les habitants de ces dis-

tricts furent libérés des corvées, et on les mit sous la surveillance dés employés européens.

Cette première tentative eut d'abord quelque succès, de telle sorte même qu'on établit des magasins de poivre dans nos loges à Soerakarta et à Djokjokarta. Des plantations d'indigo sur les terres du Pangeran offrirent également quelque espoir de réussite. Toutefois la quantité du produit ne répondit pas à l'attente.

Ce résultat peu favorable fut attribué uniquement à l'insouciance et à la mauvaise volonté des princes : c'était plutôt une conséquence naturelle du déclin de notre ascendant moral, de la tiédeur parmi les employés de la Compagnie, et du manque de plus en plus remarquable de notre force matérielle, dont ces princes ne tardèrent pas à s'appercevoir et d'en profiter à notre détriment; car l'état de gène et de souffrance de nos finances, le peu de succès dans les affaires commerciales, ainsi que le déclin tlu pouvoir de la Compagnie leur était parfaitement connu. Cette marche rétrograde dans la manifestation de notre prépondérance , tant au moral qu'au physique, était la conséquence naturelle de l'état dans lequel les finances se trouvaient réduites; du désordre dans toutes les branches d'administration; de la vénalité introduite en tout et partout ; des craintes fondées sur le maintien fort incertain de l'autorité entre les mains de la Compagnie; mais plus particulièrement aussi, de ce qu'on était continuellement menacé par un adversaire puissant, dont les forces navales se trouvaient en croisière dans ces régions, et qui s'était déjà montré hostilement sur quelques points du littoral.

On avait, il faut le dire, mis en oeuvre plusieurs moyens pour tâcher de remédier aux vices de l'incurie condamnable du gouvernement de la Compagnie ; mais , les ordres émanés d'un pouvoir républicain ne permettaient guère de mettre un frein aux dilapidations, ni d'agir avec énergie et avec*unité de volonté et d'action, dans un pays où nécessairement le pouvoir doit résider entre les mains d'un seul ; ce qui n'avait plus lieu dans l'Inde néerlandaise, vu que le Gouverneur-Général à Java n'y exerçait l'autorité qu'à titre de président dil Conseil dirigeant des Indes.

C'est dans ce déplorable état de décadence, de désordre et de relâchement dans le service, que le Maréchal Daendels parvint à atteindre le 1 Janvier 1808, Anjer à la pointe occidentale de Java, d'où il vint quelques jours après à Batavia, muni de pleins-pouvoirs du Roi de Hollande , et qu'il succéda au GouverneurrGénéral Wiese, qui avait rempli cette dignité depuis 1805, et qui l'avait exercée , à dater du 22 Février 1807 , au nom du Roi Louis.

Rétablissement de la royauté dans la métropole , mais surtout le choix du Maréchal Daendels au poste éminent de Gouverneur-Général, fit naître promptement une réforme totale dans l'administration vicieuse des affaires dans l'Inde.

Nous avons à fournir plusieurs détails sur la nouvelle administration du Maréchal; mais pour éviter autant que possible les répétitions des mesures prises envers les princes, ainsi que des événements qui ont rapport à l'une comme à l'autre des deux cours princières, nous

continuons les transactions avec les Soesoehoenans de Soierakarta, pour nous occuper de ces détails dans l'aperçu des relations politiques avec les Sultans de Djokjokarta.

La cour de Soerakarta, découragée par une suite dé revers^ mais surtout profondément humiliée de se voir hors d'état d'assouvir sa vengeance sur l'orçueilleux Sultan, avait adopté le seul parti, en fait de politique, qui puisse échoir en partage au plus faible. Dans ses rapports avec le gouvernement, soumise et prévenante j elle épiait le moment favorable qui lui fournirait le moyen de se relever de son abaissement , afin de se récupérer de ses pertes et d'humilier à son tour son heu»reux rival. L'occasion d'agir sourdement ne se fit pas attendre longtemps.

Le Gouvernement royal avait cessé d'exister dans la Métropole,, et la Hollande se trouvait incorporée à l'Empire français. L'Empereur venait de rappeler le Maréchal Daendels , et le Général Jansséns, nommé à sa place, avait eu le bonheur d'échapper aux croisières anglaises.

Le 16 Mai 1811, le nouveau Gouverneur - Générât français pfit possession, au nom de l'Empereur Napoléon, de l'Inde Ârchipélagique. A cette époque, l'Angleterre s'occupait déjà de rassembler à Poeloe Pinang l'expédition destinée à tenter la conquête de l'île de Java. Le 4 Août, la flotte et l'armée expéditionnaire de l'Inde britannique parurent sur la côte de Java , et les troupes prirent terre dans le voisinage de Batavia.

L'administration du Général Jansséns aurait été>

On avait, il faut le dire, mis en oeuvre plusieurs moyens pour tâcher de remédier aux vices de l'incurie condamnable du gouvernement de la Compagnie ; mais , les ordres émanés d'un pouvoir républicain ne permettaient guère de mettre un frein aux dilapidations, ni d'agir avec énergie et avec*unité de volonté et d'action, dans un pays où nécessairement le pouvoir doit résider entre les mains d'un seul; ce qui n'avait plus lieu dans l'Inde néerlandaise, vu que le Gouverneur-Général à Java n'y exerçait l'autorité qu'à titre de président dil Conseil dirigeant des Indes.

C'est dans ce déplorable état de décadence , de désordre et de relâchement dans le service, que le Maréchal Daendels parvint à atteindre le 1 Janvier 1808, Anjer à la pointe occidentale de Java, d'où il vint quelques jours après à Batavia, muni de pleins-pouvoirs du Roi de Hollande , et qu'il succéda au GouverneurrGénéral Wiese, qui avait rempli cette dignité depuis 1805, et q^i l'avait exercée, à dater du 22 Février 1807, au nom du Roi Louis.

L^établissement de la royauté dans la métropole, mais surtout le choix du Maréchal Daendels au poste éminent de Gouverneur-Général, fit naître promptement une réforme totale dans l'administration vicieuse des affaires dans l'Inde.

Nous avons à fournir plusieurs détails sur la nouvelle administration du Maréchal; mais pour éviter autant que possible les répétitions des mesures prises envers les princes, ainsi que des événements qui ont rapport à l'une comme à l'autre des deux cours princières, nous

continuons les transactions avec les Soesoehoenans de Soerakarta, pour nous occuper de ces détails dans l'aperçu des relations politiques avec les Sultans de Djokjokarta.

La cour de Soerakarta , découragée par une suite dé revers^ mais surtout profondément humiliée de se voir hors d'état d'assouvir sa vengeance sur l'orçueilleux Sultan, avait adopté le seul parti, en fait de politique ,^ qui puisse échoir en partage au plus faible. Dans ses rapports avec le gouvernement, soumise et prévenante j elle épiait le moment favorable qui lui fournirait le moyen de se relever de son abaissement, afin de se récupérer de ses pertes et d'humilier à son tour son heu»reux rival. L'occasion d'agir sourdement ne se fit pas attendre longtemps.

Le Gouvernement royal avait cessé d'exister dans la Métropole, et la Hollande se trouvait incorporée à l'Empire français. L'Empereur venait de rappeler le Maréchal Daendels , et le Général Jansscns , nommé à sa place, avait eu le bonheur d'échapper aux croisières anglaises.

Le 16 Mai 1811, le nouveau Gouverneur -Générât français pfit possession^ au nom de l'Empereur Napoléon, de l'Inde Ârchipélagique. A cette époque, l'Angleterre s'occupait déjà de rassembler à Poeloe Pinang l'expédition destinée à tenter la conquête de l'île de Java. Le 4 Août, la flotte et l'armée expéditionnaire de l'Inde britannique parurent sur la côte de Java , et les troupes prirent terre dans le voisinage de Batavia.

L'administration du Général Jansscns aurait été>

sans nul doute, marquée au coin de la sagesse, de l'honneur et de la piï'obité la plus parfaite; la nation javanaise eût trouvé en lui un protecteur zélé; mais se voyant , dès son arrivée , dans la nécessité de s'occuper principalement de la défense de Java, il ne put prendre qu'un petit nombre de résolutions administratives; elles servent toutefois à caractériser son gouvernement , et elles font honneur à ses intentions louables.

Quatre jours après l'apparition des Anglais, la ville de Batavia fut prise et les fortifications de Meester Coriielis tombèrent incontinent après au pouvoir de l'ennemi; elles furent emportées par suite des dispositions vicieuses prises par le général français Jumel , qui commandait les troupes destinées à défendre cette forte position. Le général Janssens parvint, non sans peine, à se retirer à Samarang avec les débris de son armée mise en déroute. L'apparition de l'escadre britannique devant cette place rendait toute défense impossible; toutefois le général refusa d'accepter les propositions de l'ennemi, et il tenta un dernier effort à Djatingale, où les troupes du Soesoehoenan et celles du Sultan se débandèrent, et où le vainqueur dicta la capitulation qui fit passer tout l'Archipel de^ Indes au pouvoir des Anglais.

Le Gouvernement Indo-britannique se hâta, par sa proclamation du H Septembre 18H , de décréter la liberté du commerce à l'Orient du Cap de Bonne-Espérance; la libre disposition des cultures; l'égalité devant la loi pour tous, et l'établissement du Jury avec toutes les conséquences qu'il fait éprouver dans l'In-

de continentale. On annula le système en vigueui: du monopole, des contrats, des contingents et des livrai* sons obligatoires, mais on jugea profitable au trésor de les conserver et de les maintenir sur l'ancien pied , dans les régences de Batavia et [des Preanger. On eut la maladresse de mettre des entraves à l'autorité des régents et des chefs de villages , et d'abolir l'administration communale à laquelle le Javanais est accoutumé depuis un temps immémorial.

Ces nouvelles mesures, pour peu qu'elles eussent été prises avec ménagement et prudence, et qu'on les eût exécutées avec modération^ auraient pu conduire , le temps aidant, à des résultats salutaires pour le bien-être général. Mais l'empressement que mit le nouveau Gou* verneur de Java, Sir Thomas Stamford Raffles, à mettre ses réformes en vigueur , probablement dans le but d'obtenir de prompts résultats; puis, surtout, l'obstination qu'il mit à les introduire selon le système suivi dans l'Inde-britannique, 'conduisirent définitivement à des résultats fort-différents de ceux qu'on s'était flatté d'obtenir (1).

La manière dont on s'y prit pour introduire l'impôt connu au Bengale sous le nom de Village seulement ^ ainsi que la taxe individuelle Detailed seulement^ contribuèrent à faire naître des difficultés sans nombre.. Des taxes, que des employés novices étaient chargés de répartir, et dont ils exécutaient les ordonnances selon leur manière de voir, donnèrent lieu à des

(1) Voir au chapitre : AdmiDistration présente , cultures et finances.

abus d'autorité ; ils produisirent conséquemment la misère et le malaise de la nombreuse population, et devinrent la source d'un mécontentement général. Quelques employés firent même un abus révoltant du pouvoir discrétionnaire qui leur avait été accordé (1).

Il est prouvé par les faits, que le gouvernement intermédiaire des Anglais à Java a été constamment en but à des troubles et à des révoltes, que l'autorité se voyait dans la nécessité de réprimer par la force de ses armes; elle dut également avoir recours à ce moyen pour faire respecter son autorité à la cour des princes. Le système adopté par le Gouverneur Daendels avait déjà démontré que la tactique européenne ne redoute pas de se mesurer contre des masses indisciplinées; l'armée victorieuse de l'Inde britannique acheva

(1) Nous en citons nn exemple. — Le nomme Alexandre Hare, protégé et ami intime du Gouvemear Raillea , avait su obtenir l'an* torisation de disposer de tous les gens sans aveu qni parcouraient le pays et qu'on parvenait à saisir y on devait les lui livrer daus le but de. les destiner à peupler un district fort étendu de l'île de Bornéo, qu'il avait eu l'adresse de se faire donner en toute propriété par le Sultan de Banjermassing. Des centaines de Javanais paisibles se virent ravis à leurs familles par l'abus qu'il sut faire de ce pouvoir discrétionnaire. On transportait de paisibles habitants des campagnes, sans jugement préalable, sur les domaines incultes d'Alexandre Hare à Bornéo. — Lorsqu'en 1816, le pouvoir dans l'Inde Arcbipélngique fut remis aux autorités néerlandaises, une enquête faite sur les lieux par des commissaires des deux nations servit à constater officiellement, que la presque totalité de ces déportés n'airaient aucun délit à leur charge 3 ils furent conséquemment rendus à leurs familles.

l'oeuvre commencée par Daendels, en soumettant ces princes au pouvoir européen.

Le Gouvernement britannique, en se mêlant des affaires intérieures et des relations particulières de ces princes, mit un terme à leurs prétentions et réduisit à des proportions fort-étroites l'autorité de quelques familles régnantes. C'est ainsi qu'on réussit à étoufifer à Bantam la rébellion du Pangeran Ahmed qui fut déporté 4 Banda. La partie territoriale montagneuse du royaume de Bantam, dont le Général Daendels avait laissé le pouvoir entre les mains du Sultan dépossédé par lui de ses autres domaines, lui fut aussi enlevée par les Anglais, qui joignirent cette partie aux autres domaines du Gouvernement. Le Sultan conserva son titre avec une pension de 10,000 piastres comme indemnité; il dut abandonner sa résidence de Pandeglang et vint s'établir à Bantam. On se rendit aussi maître d'un brigand redouté dans cette contrée, nommé Mas Djakaria, qui fut condamné à une détention perpétuelle; nonobstant toutes ces mesures, la vaste province de Bantam continua encore longtemps d'être troublée par des séditieux jusqu'à ce que le pouvoir néerlandais parvint à y rappeler l'ordre et la tranquillité.

L'autorité déchue des Sultans de Chéribon ne pouvait guère non plus faire renaître dans ces contrées l'ordre et l'agriculture; elles étaient ravagées, ainsi que Bantam et Probdlingo , par des bandes de voleurs et d'assassins; certain Bagoes Rangin s'y était fait un parti nombreux qui désolait la contrée; on parvint à dompter ces rebelles et le Gouvernement mit également un

terme à l'autorité des Sultans; ils conservèrent leurs titres, les revenus de leur propriété personnelle et furent subsidiés de 5,000 piastres. Des désordres sans cesse renaissant au sein d'une population appauvrie et manquant de travail, contin,uaient de désoler cette province, qui ne parvint à jouir d'une tranquillité parfaite qu'à une époque plus éloignée, lorsque le Gouvernement néerlandais vint à bout de pacifier ces districts en y feisant renaître le goût pour l'agriculture , et en procurant aux habitants les moyens d'existence que l'industrie manufacturière répand autour d'elle.

Relativement à l'île de Madura , le Gouvernement britannique se montra conséquent dans le système adopté de rabaisser le pouvoir des petits princes et des premiers dignitaires, en flattant leur amour-propre par des titres, et en leur assurant une existence aisée et à l'abri du travail et des soucis. Le Pangeran de Sumanap fut élevé au rang de Panembahan; le régent de Madura, promu par le Gouverneur-Général Daendels au rang de Sultan, obtint un plus grand pouvoir, et le Radhén Âdhipati de Pamakasan reçut le titre de Pangeran.

Il n'est que trop clairement avéré et certains documents secrets qui n'ont pas été distraits des archives par les Anglais servent de preuve , qu'avant le débarquement et la prise de Batavia, les cours de Soerakarta et de Djokjokarta, mais plus spécialement la première, se sont laissé entraîner à répondre avec astuce aux avances du Gouvernement Indou-britannique pour les porter à trahir le Gouvernement néerlandais, au-

quel ils avaient juré foi et obéissance. C'est peut-être par une reconnaissance feinte pour les services rendus pendant la durée fort courte de l'envahissement de toute l'île par les troupes anglaises, que le Gouverneur Raffles ne prit pas incontinent des mesures pour dompter l'orgueil du Sultan et se faire respecter par le Soesoehoenan. Ce ne fut que réduit par les circonstances imprévues, et dans la nécessité où il se vit de maintenir son pouvoir rendu fort précaire par la défection du Sultan , qu'il dut avoir recours aux armes : nous parlerons de cette levée de boucliers de la part dii Sultan à l'article Djokjokarta.

Le traité conclu par les Anglais le 23 Décembre 1811 avec le Soesoehoenan de Soerakarta , contient en substance ce qui suit. La reconnaissance de l'autorité de la Compagnie anglaise dans tous les droits reconnus jusque là au Gouvernement hollandais. La nouvelle administration établit la liberté du commerce, et elle décharge le Soesoehoenan des livraisons obligatoires des produits du sol, de l'entretien des routes et des forteresses. Toutefois l'autorité se réserve l'administration exclusive des droits sur le commerce et sur la récolte des nids de Salangane dans les domaines de Solo, puis l'exploitation des forêts dont les bois servent aux constructions navales. Finalement, le Soesoehoenan conserve la propriété des districts territoriaux cédés par le traité de Janvier 1810 au Maréchal Daendels.

Il paraît que nonobstant ces conditions favorables, la cour de Sourakarta continua d'entretenir des relations secrètes avec celle de Djokjokarta, et qu'elle eut une

part active dans la trame ourdie par le Sultan contre l'autorité anglaise. Mais la mauvaise réussite de cette combinaison, suivie de la punition sévère encourue par le Sultan, servirent à paralyser pour le moment les vues ambitieuses et les intentions hostiles du Soesoehoenan.

Les mesures sévères prises envers le Sultan vaincu et prisonnier s'étendirent aussi sur le Soesoehoenan , qui se vit dans la nécessité d'accepter les clauses d'un nouveau traité dicté par le vainqueur à Djokjokarta. Ce traité porte la date du 1 Août 1812. Il renferme en substance les stipulations suivantes. — On impose des limites fort restreintes aux moyens de défense, ainsi qu'au chiffre de la force armée que les princes peuvent mettre sur pied. — Ces princes reconnaissent le pouvoir de l'Angleterre sur toute l'étendue de l'île de Java. — Us lui accordent le droit d'intervention dans toutes les circonstances où on le jugera nécessaire. — La remise en toute propriété de la province de Kedoe et de Padjitan, ainsi que des districts de Djapan, Dipan et Grobogàn avec leurs dépendances, par le Sultan de Djokjokarta, et des districts de Blora et de Wirosobo par le Soesoehoenan de Soerakarta. — La remise au Gouvernement de tous les droits de barrière, de péage et de bazar. — Le monopole sur la récolte des nids de Salangane et sur le débit de l'opium. — Le droit de propriété sur toutes les forêts de bois de Teck etc. — Ces princes reçurent comme indemnité: le Soesoehoenan pour sa part un subside annuel de 120,000 piastres et le Sultan une somme de 100,000 piastres.

Le Gouverneur RafQes posa en même temps les bases d'une police permanente sous la conduite de l'autorité européenne. Il chargea de nouveau les princes de l'entretien des ponts et chaussées. Il leur accorda vingt jours de délai pour mettre à exécution les ordres de la Haute- Régence , particulièrement en ce qui est relatif aux finances et aux affaires judiciaires; ce temps de délai passé, il devait être procédé à l'exécution sans attendre l'opinion contradictoire. Le Gouvernement se réservait le droit de nommer au poste de ministre dirigeant {Rtjkbestuur' der) y dans les deux états. Finalement il enjoignit aux deux princes de pourvoir, par des cessions de territoire dans leurs états, à l'entretien des dignitaires indépendants.

En établissant ainsi sur une large base le pouvoir européen à Java, le Gouverneur RalBes n'avait laissé aux anciens souverains qu'un simulacre d'autorité sur les terres et sur les Javanais dont elles sont peuplées. Mais en étendant ce pouvoir hors de toute mesure, il avait négligé de mettre ses vues politiques en harmonie avec les coutumes et les préjugés de la nation. L'abaissement récent de ses anciens souverains, ni la domination plus directe et plus étendue des Européens, sous le pouvoir desquels elle avait vu s'écouler plus de deux siècles , ne portaient pas obstacle à la soumission respectueuse de la nation javanaise;' mais elle ne pouvait souffrir, sans en être profondément blessée et humiliée dans ses préjugés de caste, qu'un Capitaine Chinois (1) eût obtenu du Gouverneur anglais un titre

(1) Le chef civil d'nne gprande réunion de Chinois porte le titre de Kapitein Chinces (Capitaine Chinois).

éminent à la cour du Soesoehoenan , et qu'un prince balinais vint d'être nommé ministre dirigeant {Rijksbestuurder) à la cour du Sultan.

Nous avons dit que le Soesoehoenan attendait un moment favorable pour tâcher de se défaire des Européens. Ce prince rusé n'avait pas cessé d'intriguer sourdement à la cour de Djokjokarta , et il flattait l'amour-propre de l'orgeilleux Sultan Sepoe par de brillantes promesses. Ce dernier, détrôné par le Maréchal Daendels, avait su se rendre de nouveau maître des affaires et en éloignait son fils, le Sultan régnant, au moyen de l'intrigue et des menaces. Mais la fin prompte et foudroyante du pouvoir de ce Sultan rebelle (1), ne lui avait pu fournir l'occasion de se déclarer ouvertement l'ennemi des Européens. Le Soesoehoenan venait aussi d'être frappé du contre-coup de cette punition sévère infligée au Sultan, par les conditions du traité humiliant auquel il avait également été forcé de souscrire.

L'esprit remuant et aventureux de Pakoe Boewono IV le porta à saisir, en 1815, une occasion qu'il jugea favorable à l'accomplissement de ses des'seins. A cette fin , il profita d'un complot ourdi par les milices anglaises, composées pour la plus grande partie de Seapoys du Bengale. Il parait que les ramifications de ce complot s'étendaient dans les deux états de Soerakarta et de Djokjokarta, mais le Soesoehoenan y prit une part active; Le but était de s'affranchir du joug européen, et

(1) Voyez les principaux détails sur cette affaire, à l'article des re* lations politiques avec la cour de Djokjokarta.

de rétablir l'ancien empire de Mataram dans la personne du prince régnant Pakoe Boewono IV. Les Seapoys, s'ils eussent réussis dans leurs projets, auraient obtenu pour récompense une grande partie du littoral de l'île. On assure que quelques prêtres Mahométans se trouvaient compromis dans ce projet de soulèvement, mais la population javanaise n'y prit, à ce qu'il parait, aucune part. Ces projets furent promptement connus de l'autorité anglaise à Djokjokarta, qui en paralysa l'exécution par la mutation des garnisons et par d'autres mesures énergiques. Le Soesoehoenan eut l'adresse de se disculper sur ce qu'il y avait d'équivoque dans sa conduite, en imputant à son frère Mangkoe Boemi les desseins sinistres de ce complot; celui-ci, dont l'antipathie contre les Européens était connue, fut déporté à Amboine , et les Anglais , déjà instruits de la prochaine restitution de Java à la Néerlande, ne se soucièrent pas d'approfondir cette affaire qui demeura pour un temps dans l'oubli.

L'Europe venait d'être témoin de la chute du puissant Empereur des Français, et la Néerlande régénérée avait non seulement reconquis ses domaines nationnaux, mais les puissances coalisées contre l'Empire français avaient jugé plus tard convenable d'étendre le territoire du nouveau Royaume des Pays-Bas jusqu'aux anciennes frontières de la France ; tandis que , par le traité de Londres signé le 13 Août 1814, les possessions d'outre-mer appartenant à la Hollande à la date du 1 Janvier 1803 lui furent rendues, toutefois à la réserve du Cap de Bonne-Espérance, dont il plut à

l'Angleterre d'étendre et d'agrandir, son domaine colonial.

Le Gouverneur anglais RafQes s'était tu dans la nécessité de quitter son poste pour cause de maladie, et il avait remis, le 2 Mars 1816, l'autorité sur l'île de Java et ses dépendances entre les mains du Lieutenant-Gouverneur John Fendall.

Le Roi Guillaume I, à cette époque Prince-Souverain des Pays-Bas, venait d'envoyer dans l'Inde trois commissaires chargés de prendre de nouveau possession des îles de l'Archipel. Le conseiller d'état Elout , le ministre secrétaire d'état van der Capellen et le contreamiral Buijskens se virent chargés de cette mission importante; le second, M^ le Baron van der Capellen était nommé Gouverneur-Général des susdites possessions, lorsque les trois commissaires auraient rempli leur mission. Cette remise eut en effet lieu le 24 Juin 1816, après quelques difficultés de la part des Anglais.

Quoique le nouveau gouvernement se vît dans la nécessité de suivre le principe adopté par les Anglais dans le maniement des affaires, il abolit toutefois inconti: nent le Jury, comme parfaitement incompatible avec les moeurs Javanaises et contraire à la jurisprudence suivie dans la métropole. En maintenant la liberté de l'agriculture, on conserva le système de la taxe territoriale, qui fut modifié et dont on annula la taxe personelle, en remplaçant celle-ci par l'ancienne repartition communale. Les chefs et les anciens des villages obtinrent un traitement en argent au lieu du revenu en nature sur les fiefs. Mais le fisc se vit dans la nécessité de faire

abandon de ses prétentions aux arrérages des années précédentes sur la taxe personelle introduite par les Anglais; la confusion et le désordre qui régnaient dans cette partie de l'administration, n'admettant pas une liquidation tant soit peu équitable. — Des encouragements propres à relever de leur abaissement les cultures des denrées , tels que café, sucre, indigo etc., étaient nécessaires, pour stimuler l'apathique insouciance du Javanais à s'adonner à ces genres de travaux. — On maintint la liberté du commerce et de la navigation; mais attendu que le pavillon anglais ne flottait plus sans concurrence sur les'^Àiers, tous les pavillons des nations étrs^ngères furent soumis à un même droit, au moyen duquel le commerçant néerlandais obtint la préférence dans ses transactions avec nps établissements dans l'Inde.

Immédiatement après la prise de possession , les Commissaires Généraux envoyèrent une députation aux deux cours princières pour leur donner connaissance des événements qui venaient d'avoir lieu; les assurer de la bienveillance de l'autorité nouvelle à leur égard, et les prévenir que les traités conclus avec les Anglais continueraient d'être observés; tandis que les princes jurèrent foi et obéissance au gouvernement qui venait de reprendre ses anciens droits sur le pays.

Les bases sur lesquelles reposeraient à l'avenir l'administration nouvelle se trouvant établies, les Commis* saires remirent, le 16 Juin 1819, le gouvernement entre les mains du Baron van der Capellen, et s'embarquèrent pour revenir dans la métropole.

De cette époque mémorable dans les annales de Java date le plus grand nombre des institutions d'utilité pu* blique et d'ordre social. L'administration sage et libérale du Baron van der Gapellen demeurera longtemps en haute vénération à Java, ainsi qu'elle l'est parmi les nombreuses populations de l'Archipel, qui participèrent également aux bienfaits qu'il répandit sur elles. Il sut y faire respecter et chérir le Gouvernement néerlandais; aussi, la prospérité et le bien-être parmi les habitants, ont-ils rarement ofiFert un aspect plus satisfaisant, que pendant les onze années qu'il exerça le pouvoir sur ces riches contrées. ^

Il n'entre point dans le plan de cet ouvrage de jeter, ne fut ce qu'un coup-d'oeil, sur toutes les parties de l'administration civile, judiciaire et militaire, sur l'état des finances et du commerce (1), sur les rapports politiques avec les princes vassaux et les princes alliés dans les autres îles, tels qu'ils se trouvaient à cette époque. Les écrits spéciaux sur ces matières forment des volumes à consulter. Nous n'avons à nous occuper succinctement que de l'administration nouvelle et des rapports du Gouvernement avec les princes javanais.

Pour autant que les circonstances le permirent, le nouveau gouvernement observa la plus grande modération dans ses ordonnances administratives; il prit à tâche de les mettre , le plus que faire se pouvait , en har-

(1) Voir, pour les détails de l'organisation des différents poayoirs sor lesquels reposent aujourd'hui l'administration de nos établissements dans l'Inde, le chapitre AdminUiraiion présente, finances ei cultures.

— lis —

monie ayec les moeurs et les usages de la nation javanaise, et en rapport avec les progrès qu'elle avait pu faire dans la civilisation ; en utilisant les ressources que Java fournit, on les fit servir au développement graduel de l'industrie agricole et du bien-être de toutes les classes de la société.

Dans l'ordonnance du 9 Mai 1822, qui règle en numéraire les honoraires des régents et des chefs javanais sur un pied honorable et conforme à leur rang , on voit la tendance à maintenir l'aristocratie, base et cheville ouvrière des institutions javanaises, et qui offre aussi un soutien nécessaire au gouvernement dans ses rapports avec une population considérable, essentiellement disparate du pouvoir qui est établi sur elle par ses moeurs et par la religion qu'elle professe.

Dans les autres îles de l'archipel le gouvernement sut inspirer la confiance et le respect; il affermit ou étendit son pouvoir par de nouveaux traités avec les princes alliés. Les circonstanceç le forcèrent plusieurs fois à maintenir ses droits par la force des armes; il dut faire usage de ce moyen pour dompter le soulèvement qui eut lieu à Saparoea (Moluques), et la guerre de Boni dans l'île Célèbes se termina d'une manière décisive et favorable à ses armes.

Apres quelques difficultés faites par le Gouverneur anglais de Benkoelen , Sir Stamford RafOies reçut l'ordre positif de son gouvernement de remettre aux autorités néerlandaises tous les établissements de la côte occidentale de Sumatra. Par le traité conclu plus tard, en 1824, avec l'Angleterre, la Néerlande obtint aussi la

possession de Benkoelen. ff sera fait mention plus détaillée de tout ce qui à eu lieu dans cette île et dans celles qui en dépendent géographiquement , lorsque nous aurons à nous occuper de la partie historique de Sumatra.

La levée^e boucliers, en 1819, de la part du Sultan de Palembang Malimoed Badar'oeddin , qui , dès l'année 1811, s'était fait connaître comme ennemi des Hollandais, devint le signal d'une guerre longue et meurtrière , à laquelle on parvint à mettre un terme au moyen d'une expédition navale armée, qui eut lieu en 1821, nonobstant le terrible fléau du choléra-morbus qui venait d'étendre ses ravages sur le plus grand nombre des îles de l'Archipel. Le 24 Juin de cette année^ le général-major de Kock s'empara des formidables batteries et des fortifications du Kraton ou palais du Sultan; celui-ci fut fait prisonnier et envoyé à Batavia, d'où il à été déporté à Ternata,

Dans l'île de Java, on réussit promptement à reprimer le soulèvement qui eut lieu, en 1822, dans la province de Krawang et dans celle de Kedoe ; cette dernière avait été cédé, en 1812, parle Sultan deDjokjokarta aux Anglais, et quoiqu'elle eût été incorporée depuis si peu de temps sous l'autorité européenne, on vint toutefois à bout de la pacifier complètement. La province de Chéribon , ou des bandes de voleurs et d'assassins dévastaient encore les campagnes , ne tarda pas non plus à être pacifiée; on se rendit maître des principaux chefs qui subirent le supplice du à leurs forfaits. A cette époque, les Sultans titulaires de Chéribon demandèrent euxmêmes à faire abandon au gouvernement de leurs ter-

res patrimoniales, moyennant le payement d'un subside annuel: ce subside leur fiit accordé par l'acte passé le 19 Octobre 1819, qui règle à 18,000 florins leur pension annuelle.

La punition sévère infligée par le Maréchal Daendels au Sultan de Bantam, et l'expropriation faite sur ce prince par les Anglais n'avaient pas sufiis, à ce qu'il parait, pour le déterminer à se conduire avec plus de ménagement envers le gouvernement; il venait de participer de nouveau aux émeutes qui avaient eu lieu dans cette province: le Gouverneur-Général le fit mettre sous tutelle, mais on qc parvint que quelques années plus tard, en 1832, à étoufier complètement l'esprit de rébellion dans ce pays, en éloignant le Sultan titulaire, qui fut envoyé en bannissement à Soerabaya.

Les trois princes de Madura , alliés fidèles et dévoués de l'ancien gouvernement, au temps de la Compagnie des Indes, se virent confirmés dans leurs rangs et leurs titres. On établit le recrutement pour l'armée sur une base plus large; les princes durent entretenir pour le service, des Barisans (cohortes) dont ils devinrent leS chefs, moyennant des grades militaires dans l'armée. Les services rendus par le Panembahan de Sumanap dans la guerre qui venait d'avoir lieu à Boni, île de Célèbes, lui valurent comme récompense le titre de Sultan y~ et il obtint la remise, à perpétuité, du" contingent en numéraire qu'il devait verser annuellement au trésor.

Dans les premières années qui suivirent la remise des îles de l'Archipel à la Néerlande, le bon accord en^ tre le Gouvernement et les deux cours prineières de

Java ne fut pas interrompu et ne souffrit aucune atteinte de la fermentation qui agitait sourdement ces deux Etats. Le Gouyerneur-Général van der Capellen reçut du Soesœhoenan , durant le voyage d'inspection qu'il fit en 1819, dans les Etats de Soerakarta, les témoignages les plus expressifs de soumission et de dévouement. On ne pouvait à cet égard se fier complètement à la bonne foi de Pakoe Boewono lY, qui avait donné, avant et durant l'occupation anglaise, les preuves 4'une haine décidée contre toute suprématie européenne. Il est notoire que toutes les tentatives hostiles faites par ce prince rusé et entreprenait, ne l'avaient conduit qu'à lui faire éprouver des revers et des pertes d'argent et de territoire; mais ces mécomptes n'avaient pu le détourner de prendre part à l'échauflburée méditée par les milices anglaises. Le souvenir peu rassurant de cette affaire entretenait une juste méfiance dans toutes les transactions avec ce prince. La réception pompeuse qu'il fit à sa cour au Baron van der Capellen , eut toutes les apparences de la franchise et de la cordialité, et le dévouement du Soesoehoenan à se ranger de nouveau sous le drapeau de la Néerlande se manifesta par les plus belles assurances de soumission.

Sous ces auspices favorables une année venait à peine de s'écouler , lorsqu'une nouvelle intrigue ourdie par ce prince servit à dévoiler la perfidie de ses desseins. Il fit tout d'un coup annoncer par son premier ministre {Rijksbestuurder) à tous les régents, que le gouvernement ''avait de nouveau investi du pouvoir réconnu jadis au

^whoenan , et qu'il jouissait des anciennes préroga-

tives accordées par la Compagnie des Indes à ses prédécesseurs. Le rusé ministre comprit incontinent le but de cet ordre; comme employé salarié par le gouvernement, il crut de son devoir d'en donner connaissance au sous-résident européen ; ce qui provoqua l'ordre transmis au résident près de la cour de Djokjokarta de se rendre immédiatement auprès du Soesoehoenan. Le résident feignant de croire à un ordre mal interprété par le ministre, invita le prince aie retracter; celui-ci se voyant démasqué , consentit à révoquer cet ordre , et l'affaire n'eut aucune suite fâcheuse.

En 1820, le Soesoehoenan se vit atteint d'une maladie, dont les. symptômes firent présumer une mort prochaine. Le résident qui se trouvait encore présent au chef-lieu, prit incontinent des mesures propres à assurer la tranquillité et l'ordre de succession. Le prince mourut le 1 Octobre; le 10 du même mois, son fils aine , le Pangeran Adhipati Hanoem Hamangkoc Negoro , fut investi du pouvoir, et le 31 Octobre, le nouveau Soesoehoenan se vit installé sous le titre de Pakoe Boewono, Senopati ing-ngalogo, Abdoel Rahman, Panotogomo V (1), après qu'il eut signé l'acte de soumission que l'on fit proclamer dans toutes les régences de l'Etat, ce qui se fit sanO^e la tranquillité en fût troublée un seul instant. Le Soesoehoenan défunt était âgé de 54 ans; il en avait régné 55; il avait 5& enfants et 14& petits-enfants.

(1) C'est-à dire: Cheville du monde, Chef des armées , Servie leur charitable de Dieu, Interprète de la religioti.

Dès le 19 Mai de cette année, le Gouverneur-Général avait pris une décision , servant à régler les devoirs des régents dans les états des princes ; nous faisons suivre ici les articles principaux de cette ordonnance. Les régents sont placés sous les ordres du résident européen , et ils sont ses principaux conseillers sous le titre de jeunes frères. Leur devoir est de veiller au maintien d'une bonne police; ils doivent avoir soin du bien-être de la population indigène, surveiller le service sanitaire, particulièrement encourager et étendre la vaccine; exécuter les ordres du résident relatifs au service des ponts et chaussées, des moyens d'irrigation et des travaux de l'agriculture. Us sont chargés de la sucveillance des écoles; du maintien du dogme religieux; et ils doivent avoir soin que les prêtres observent leurs devoirs conformément aux moeurs et aux usages des Javanais, particulièrement dans le mariage et au décès etc. Ces attributions des régents leur donnent un grand pouvoir et les mettent à même d'exercer une grande influence, particulièrement comme agents intermédiaires entre le pouvoir européen et l'immense population indigène.

L'établissement des Chinois dans les résidences princières avait déjà été soumis plusieurs fois à des restrictions; leur séjour à demeure da^Ol'intérieur exposait la population à maintes vexations; on ne leur permit plus de se fixer dans l'intérieur du pays sans au* torisation préalable.

Dans le nombre des institutions utiles qui eurent lieu à cette époque , il est nécessaire d'en citer encore une qui n'a pu manquer d'exercer une influence salutaire

sur la population. Cette ordonnance avait pour but l'étude des langues du pays et l'encouragement donné à ces études; on voulut en même temps tâcher de répandre la connaissance de ces langues parmi les Européens qui désiraient occuper des chaînes. Aujourd'hui, ces études sont obligatoires pour ceux qui aspirent ajix emplois des premières et secondes classes au service de l'Etat dans ses établissements de l'Inde.

Le 24 Avril 1823, on conclut une convention avec le nouveau Soesoehoenan ; elle servait à régler l'échange du district de Tinker appartenant au prince , contre le district de Bojolali , dans la province de Samarang.

Peu de temps après la conclusion de cette affaire, on eut à s'occuper d'une nouvelle succession au pouvoir. Le 5 Septembre 1823, Pakoe Boewono V mourut; son règne n'avait duré que trois ans; il n'avait pas d'enfants, et sa succession ne se trouvait pas réglée par la nomination d'un prince héréditaire. Lors de son avènement , un parti nombreux s'était rangé du côté de son jeune frère, le Pangeran Harijo Poerbojo, dans le but de l'élever au pouvoir de préférence à l'héritier légitime. Mais le gouvernement ne jugea pas convenable de donner gain de cause à ce parti ; il maintint le droit de légitimité à la succession, «rnomma le Pangeran au grade de capitaine de cavalerie. Le dévouement reconnu de Harijo Poerbojo à la cause des européens et son zèle au service du gouvernement , lui donnaient , depuis la mort de son frère, le plus grand titre au pouvoir vacant. En seconde instance se présentait le frère de Pakoe Boewono IV, le Pangeran Harijo Boemi Noto; mais ce prince

paraît avoir été indifférent relativement à l'exercice de Pautorité, car, de concert avec le premier ministre, il donna connaissance au gouvernement que, peu de jours avant sa mort, le vieux Soesoehoenan leur avait fait part du désir qu'il nourrissait, qu'à son décès, l'autorité européenne pût trouver convenable de nommer à sa place, (préférablement à son fih légitime) l'ainé de ses fils illégitimes, Radhén Mas Sapertan (Sapernakan?), qui jouissait alors d'un titre et qui occupait une cliarge à la cour. Lès instances du Pangeran et du premier ministre prévalurent auprès du gouvernement en faveur de ce dernier, et nonobstant sa naissance illégitime et son jeune âge il fut nommé prince héréditaire Te 15 Septembre 1823, et trois jours après il fut élu et proclamé Soesoehoenan , sous le nom de Pakoe Boewono VI. Le Pangeran Harijo Poerbojo, qu'une politique mieux entendue commandait d'élever à cette dignité, et qui le fut quelques années après , obtint le rang de major au l'^^ des hussards.

Le choix qu'on fit de ce jeune prince à une dignité dont il se voyait exclu par sa naissance, a sans doute eu lieu dans des vues politiques , qui ont probablement prédominé à cette époque dans le conseil de la Haute- Régence. On doit présumer que cetre mesure , contraire à la politique suivie jusque-là, et contraire aux usages adoptés par la nation javanaise, se trouvait en rapport, plus ou moins direct, avec l'intention secrète de soumettre l'Etat de Soerakarta à un nouveau partage de territoire; car, lorsque plus tard, on se vit dans l'impossibilité d'effectuer ce partage sans la participation

de l'Etat de Djokjokarta à cette mesure, on se trouva réduit à aviser à d'autres moyens pour arriver au but qu'on s'était proposé , d'étendre les domaines de l'Etat à l'Occident et au Nord des provinces de Cheribon et de Tagal , et à l'Orient et au Nord de Paseroewan et de Soerabaya.

Ces parties du territoire des deux états, situées à grande distance des chefs-lieux respectifs, sont désignées sous le nom de Djaba-ning-rangkah (1). Elles n'avaient pour ces princes qu'une minime importance, vu que l'administration se trouvait entre tes mains de Toemenggoeng qui exerçaient une autorité arbitraire sur la population; celle-ci souffrait de leurs rapines, et se trouvait moins heureuse que les habitants des districts voisins, faisant partie des domaines de l'Etat.

Une intention louable dirigeait sans doute le Gouvernement dans le but qu'il se proposait , celui d'étendre son autorité; il avait intérêt à mettre un terme au désordre et aux vexations qui se commettaient dans le voisinage de ses domaines : mais on peut à juste titre soulever les questions suivantes. Pourquoi ne fit-il pas usage dans cette circonstance de son droit reconnu de souveraineté, pour maintenir dans les règles du devoir des chefs soumis à son influence? Quel a pu être le motif qui le retint d'exercer cette suprématie, en s'adjugeant, moyennant une indemnité équitable, le pouvoir sur ces districts, que sa politique jugeait nécessaire de placer

(1) C'est à dire, contrées ëloi^e'es , situées aux limites ou au delà des limites d'un état ou d'un pays. De djobo en dehors et rangkah limite ou frontière.

désormais sous son autorité immédiate? EnCn^ quel motif lui fit donner la préférence au maintien d'une dé^ limitation entre les deux états ^ telle qu'elle existait encore à cette époque, quoiqu'on la reconnût complètement vicieuse et manquant depuis long-temps au but qui Payait fait adopter?

Quoiqu'il en puisse être, on voit que le Gouvernement de l'Inde abandonna ce projet d'un nouveau partage; car il se contenta de louer à bail des deux princes, pour le terme de dix à vingt ans et sur promesse de payement annuel , d'abord quelques uns et par la suite plusieurs districts à la vérité éloignés, mais compris dans leurs états. Il paraît qu'on s'était fort empressé de prendre possession de ces terres incultes, mais on fut moins prompt à en faire toucher le montant convenu. Si les loyers avaient été payés au terme fixé , ces sommes auraient pu faciliter aux princes le moyen de faire face aux dépenses nécessaires à l'entretien d'une cour nombreuse, et d'une multitude d'enfants légitimes et illégitimes ; leur trésor se trouvait aussi de plus en plus grevé par les subsides que les circonstances leur imposaient d'accorder à un grand nombre de chefs et de dignitaires, privés de leurs revenus territoriaux par suite de la cession de plusieurs provinces, dans lesquelles ils avaient obtenu des dotations à titres divers. Ces chefs se voyant répudiés par le Gouvernement, devenaient de nouveau à charge au trésor de leurs anciens maîtres, et la masse des mécontents à la cour des princes s'en augmentait au fur et mesure.

On ne peut disconvenir que plusieurs des actes du

GouTernement de l'Inde pendant les années 1820 à 1825, trahissent une fort grande confiance en la suprématie européenne, et ils servent d'indice qu'on ne redoutait aucune tentative malveillante de la part des princes; sans doute, dans la persuasion que leur abaissement les mettait dans l'impuissance de rien entreprendre contre l'empiétement assidu de l'autorité suprême sur les droits et prérogatives accordés et reconnus par les traités à ces deux princes javanais.

On peut citer à l'appui de cette opinion , quelques résolutions prises dans ces temps par la Haute-Régence. D'abord, relativement à Soerakarta, le choix qu'on fit d'un fils illégitime du Soesoehoenan défunt pour régir l'Etat. L'intention manifestée mais non réalisée d'un nouveau partage territorial. I^a prise de possession des districts cédés à bail, sans qu'on prît soin* d'en assurer le payement convenu. Le renvoi des chefs et des dignitaires à leurs cours respectives, dans les districts nouvellement acquis par le Gouvernement. Les embarras et la gène pécuniaire suscités au gérant de l'Etat par la révocation des loyers à long-terme à des particuliers européens et chinois. Puis, relativement à Djokjokarta, le renvoi des chefs et l'affaire des loyers à long-terme. Ajoutons encore la confiance accordée à un premier ministre (Rijksbestuurder) étranger; puis le manque de tact et de conduite des premiers employés du gouvernement à cette cour. Enfin, comme mesure générale, les moyens de défense dont on priva toute l'île , par l'envoi de toutes les troupes disponibles qu'on fit partir pour l'île de Célèbes.

Il est certain que ces mesures donnèrent lieu à des plaintes plus ou moins fondées, et qu'elles contribuèrent à augmenter le nombre des mécontents dans les résidences princières. La gêne dans les finances qu'éprouvaient les chefs de ces états; un malaise à peu-près général parmi les grands des deux cours; des souvenirs donnés aux grandeurs des temps passés, servaient à exciter ce mécontentement: à quoi il faut ajouter, le peu de confiance que méritaient les deux chefs auxquels l'influence morale et religieuse dans ces états se trouvait confiée. Le pouvoir à Soerakarta reposait entre les mains d'un prince qui, par sa naissance, ne pouvait pré* tendre au respect, et dont l'intelligence bornée joint à un caractère versatile n'offraient aucune garantie au maintien de l'ordre et de la tranquillité dans ses domaines. Â Djokjokarta le Sultan était un enfant, et l'exercice du pouvoir confié à des tuteurs, émanait de fait de la volonté d'un premier ministre, ne jouissant d'aucune considération parmi les grands, attendu qu'étant originaire de l'île de Bali il était censé ne pas avoir connaissance des moeurs et des coutumes javanaises.

Quand on jette un coup-d'oeil rétrograde sur les événements qui ont eu lieu à Java, seulement depuis l'époque du partage de l'empire de Mataram, et qu'on suit la marche des affaires politiques depuis ce temps, on demeure convaincu qu'une crise violente suivie d'une explosion terrible, ne pouvait manquer d'apporter tôt ou tard le trouble, et de répandre la dévastation dans un pays où le pouvoir étranger empiétait sans-cesse sur les droits des anciens souverains de l'île , et qui se ren-

dait maître au fur et mesure non seulement du terrain , mais compromettait gravement la fortune, même jusqu'aux moyens d'existence des principaux chefs et dignitaires, jadis les maîtres de tout le sol. Ces chefs et ces grands, peu soucieux du bien-être du peuple courbé naguère sous leur joug despotique, attendaient seulement une occasion favorable à leurs desseins qui pût les mettre à même de ressaisir le pouvoir absolu, que les traditions et les souvenirs donnés à leurs ancêtres leur présentaient sous les formes les plus désirables.

Une étincelle était capable de mettre le feu à cette mine prête à éclater au premier signal. En effet, il ne manquait à cette tourbe de mécontents qu'un chef, et au peuple superstitieux qu'un apêtre de la foi musulmane, observée assez négligemment par la cour et par les grands, pour les mettre, les uns et les autres en mouvement et les disposer à suivre l'impulsion donnée.

Nous verrons à l'article suivant, où il est fait mention des princes de Djokjokarta, de quelle manière éclata cette terrible révolte dont Dhipo Negoro devint le chef; et nous fournirons encore quelques détails sur les causes de ce soulèvement, et sur la marche des affaires politiques et militaires pendant les cinq années de guerre intestine qui portèrent le trouble et la dévastation dans l'Etat de Djokjokarta.

Nous venons de dire que le Soesoehoenan décoré de ce titre éminent à Soerakarta, était trop jeune, d'un caractère trop versatile, joint à un esprit trop borné, pour qu'on pût s'en rapporter à sa conduite, surtout dans un moment de crise qui pouvait devenir fatal non

seulement au maintien du pouvoir européen^ mais dont il était difficile de calculer la portée, et qui pouvait compromettre la vie de toute la population européenne et chinoise. Ce prince ne jouissait d'aucune considération parmi le peuple et les princes, et les grands de la cour en avaient fait l'instrument au moyen duquel ils trouvaient à satisfaire leur ambition et à contenter leurs caprices.

Dès que la nouvelle de ce soulèvement populaire à Djokjokarta parvint à Batavia, le L^ Gouverneur-Général et Général-Major de Kock se rendit incontinent à Soerakarta, où il arriva le 3 Juillet 1825; mais, comme le gros de l'armée de l'Inde se trouvait alors à Macassar, île de Célèbes, où la guerre contre l'Etat de Boni venait d'être terminée, le Général de Kock ne put se faire suivre que d'un corps peu nombreux de troupes disponibles. Il parvint toutefois à établir son quartiergénéral à Soerakarta, et contribua par sa présence et par l'efficacité de ses mesures, à maintenir l'ordre dans cet Etat et à prévenir la jonction des séditieux de Soerakarta avec ceux de Djokjokarta; les autres villes dirigèrent également leurs troupes disponibles sur le quartier-général. La première rencontre avec les rebelles n'eut pas le succès désiré, ce qui rendit la position du général fort précaire. Dans ce moment de crise, arriva fort a propos le Général van Geen à la tête des troupes venant de Macassar, et qui débarquèrent à Samarang, où l'apparition de ce renfort considérable sauva la ville et les habitants de l'incendie et du pillage , dont ils étaient menacés par le Pangeran Serang, un des par-

tisans de Dhipo Negoro qui se trouvait dans les. environs de cette ville à la tête de 10 à 12 mille hommes. Peu après arrivèrent aussi à Samarang les troupes de Bornéo, les auxiliaires de cette île et les barrisans des princes de Madura , de Sumanap et de Pamakasan , ce qui fit que, le 15 Septembre, les troupes duPangeran Serang furent complètement battues près de Demak , et la communication rétablie entre la côte et le quartier général à Soerakarta.

La conduite de cette cour durant ce temps suscita de vives alarmes, mais la présence des troupes au cheflieu imposait l'obéissance et servit à faire prendre au Soesoehoenan la détermination de diriger ses barisans contre les rebelles. Nonobstant cette participation ostensible aux opérations militaires, quelques grands de la cour, peut-être le Soesoehoenan lui-même, conspirèrent secrètement, car on découvrit fort-heureusement l'intelligence avec les rebelles, qui avait pour but de se rendre maître de la forteresse.

Nous donnerons les principaux détails de cette guerre à l'article Djokjokarta, et nous continuons à suivre le narré succinct des événements qui ont eu lieu à Soerakarta jusqu'à la fin de 1830.

La preuve évidente que le Soesoehoenan avait nourri des desseins perfides pendant tout le temps de la durée de cette guerre, c'est qu'à l'époque où on pouvait se flatter que la défaite des rebelles s'accomplirait promptement, ce prince fut sur le point de compromettre de nouveau la tranquillité dans les districts pacifiés, parla démarche inconsidérée qu'il fit, de quitter

furtivement son palais, suivi seulement de six individus. Il alla se prosterner sur les tombeaux de ses ancêtres à Imogiri, d'où il prit la route qui conduit à la côte méridionale , et se rendit à une grotte sacrée à laquelle le peuple attache une haute idée de respect religieux. Cette même grotte solitaire avait été visitée par le Suif an Sepoeh , lorsqu'il forma le projet de se révolter contre l'autorité européenne; et Dhipo Negoro s'y était rendu en pèlerinage avant sa levée de boucliers. Le résident européen et le L^ colonel SoUewijn, à la tête d'un détachement de hussards, s'emparèrent dans ce réduit du prince fugitif; il fut conduit à Soerakarta, où il paya sa conduite, à tant d'égards suspecte, et sa fuite étourdie, par un décret de déportation à Amboine.

Le 14 Juin 1830, le Pangeran Adhipati Pœrbojo, son oncle , fut proclamé Soesoehoenan de Soerakarta sous le titre de Pakoe Boewono VII. Ce prince qui déjà avait droit à cette dignité lors qu'on fit tomber le choix sur son neveu de naissance illégitime, s'était contenté depuis ce temps du sort qu'on lui avait fait, et il avait continué à se montrer dévoué à la cause du gouvernement.

Puis on régla avec ce prince les affaires de l'Etat de Soerakarta. Le contrat passé à cette fin, le 22 Juin 1830, place provisoirement le nouveau titulaire dans la jouissance des domaines^ossédées par son devancier dans les provinces de Mataram, de Padjang, de Soekowati et de Goenoeng Kidoel. Les autres provinces et districts de cet Etat seront administrés provisoirement par le Gouvernement, et sous garantie que le prince, ses Pa-

ngerans et les grands de l'Etat en toucheront les revenus en numéraire. On lui promit aussi de régler promptement l'affaire du dédommagement accordé aux ayants-droit aux baux à long-terme, dont on avait annulé le contrat. Le Gouvernement se réserva le droit de régler en définitif le partage du territoire, et d'établir sur des bases plus solides les limites entre les deux Etats.

Ce traité définitif fut en effet passé à Klatten , le 27 Septembre 1830, et celui entre le Sultan et le Gouvernement porte la date du 3 Novembre de cette même année. Il sera fait mention plus spéciale de ces deux contrats, qui servent encore aujourd'hui de base aux relations avec les princes, lorsque nous aurons passé en revue les événements principaux qui ont eu lieu dans l'Etat de Djokjokarta.

Pakoe BoewonoVII, qui se trouve maintenant, 1846, investi du pouvoir et qui porte le titre de Soesoehoenan de Soerakarta , est un prince d'un caractère doux et conciliant, mais il n'est pas doué de talents remarquables; il se contente du sort qu'on lui a fait; il a montré par sa conduite passée , et lorqu'on méconnaissait ses droits à Pautorité, qu'il n'en porte pas rancune et qu'on n'est pas en droit de lui supposer des intentions malveillantes. Comme il n'a pas d'enfants légitimes, il est probable que la dynastie en ligne directe des anciens souverains de Mataram s'éteindra en sa personne. Le Gouvernement n'a plus rien à redouter des grands à cette cour; la plupart ont adopté une manière de vivre dispendieuse, et ils sont étrangers aux moeurs plus sévères de leurs ancêtres.

PRINCES QUI ONT REGNE A BJÔRJOKARTA DEPUIS LE PARTAGE DE l'eMPIRE DE MATARAM.

L'Histoire javanaise a déjà porté à notre connaissance que l'Etat de Djokjokarta a été créé par suite de la rébellion, en 1746, du Pangeran de Soerakarta , Harijo Mangkoe Boemi, contre son frère régnant Pakoe Boewono IL Ils étaient fils tlu Soesoehoenan Hamangkoe Rat II, par conséquent petit-fils du Pangeran Poegar élevé par la Compagnie à la dignité de Soesoehoenan de Mataram. Le Soesoehoenan qui régnait à l'époque où la Compagnie promut Mangkoe Boemi au rang de Sultan, était son oncle, Pakoe Boewono III.

On cite comme cause principale de ce soulèvement le procédé arbitraire et déloyal du premier ministre {Rijksbestuurder)y Pringo Logo, envers le Pangeran Mangkoe Boemi , qui , par ses intrigues , se vit inopinément dépossédé de toutes ses terres productives dans la province de Soekowati. Il est toutefois fort incertain que ce seul motif ait été la cause de la défection de Mangkoe Boemi; l'acte arbitraire du premier ministre semble plustôt avoir servi de prétexte au rusé et courageux Pan- ' geran, pour se déclarer ouvertement contre le faible et pusillanime Pakoe Boewono II, son frère, dont il convoitait depuis longtemps le pouvoir souverain. Quoiqu'il en soit , après une guerre meurtrière de neuf années, qui eut lieu entre Pakoe Boewono II et III^ sou-

tenus par la Compagnie d'une part, et le Pangeran Mangkoe Boemi ayant pour auxiliaire son gendre Mas Said d'autre part^ on parvint fort-beureusement à mai« triser et à apaiser les parties belligérantes, de maniè-^ re que la Compagnie usant de son droit de suzeraineté, sut faire adopter, au moyen de sa politique adroite, un partage à peu près égal des vastes domaines sur lesquels les princes de la dynastie de Mataram avaient jusque là exercé le pouvoir.

Ce partage, qui eut lieu en 1755, débarassa la Compagnie d'un allié trop puissant, dont la défection la menaçait, en cas de rupture, d'une prépondérance redou-^ table à son autorité,, et elle parvint à créer deux pour voirs rivaux ,^ à peu-près égaux en force, et sur lesquels elle se voyait mieux à même d'exercer son influence, lorsqu'elle jugerait convenable à ses intérêts de faire pencher la balance du côté qu'il conviendrait à sa politique, en lui accordant la protection de ses armes. L'installation des princes apanages ou subsidiés, qui eut lieu plus tard, répondit également au but de cette politique: diviser pour régner.

Le pardon des méfaits et l'oubli du passé accordé par la Compagnie au rebelle Pangeran Mangkoe Boemi fut suivi de sa nomination au rang de Sultan, et il obtint en même temps l'exercice du pouvoir sur l'Etat nouvellement établi, dont Djokjokarta devint la capitale^

La Compagnie ne tarda pas à recueillir les fruits de ce procédé généreux envers son plus redoutable adversaire; l'amitié sincère du nouveau Sultan et son àér vouement à sa cause en furent la récompense; elle en ob^

tint encore pour résultat que le Pangeran Mas Said, partisan infatigable et guerrier intrépide , se vit réduit à offrir ^ sa soumission, et que , d'auxiliaire de son beau père, il devint depuis lors l'ennemi implacable du nouveau Sultan.

Ce Mas Said, (dont nous avons raconté les exploits comme partisan déterminé dans la rébellion qui a eu lieu en 1741) après s'être soumis, en 17S7, à l'autorité du Soesoehoenan , a obtenu le titre de Pangeran Âdhipati Harijo Mangkoe Negoro, et il s'est vu doté par son prince suzerain de 4000 tjatjah^ joint à une étendue considérable de terres et de rizières. Depuis ce temps il s'est montré dévoué aux intérêts de la Compagnie , dont il se flattait sans doute de captiver l'amitié, dans l'espoir que, secondé par sa puissante influence , il se verrait un jour à même de réaliser ses projets, lorsqu'à la mort de l'un des princes régnants, il lui serait possible de se rendre maître du pouvoir, soit à Soerakarta ou bien à Djokjokarta.

Mangkoe Boemi, le premier prince de l'Etat de Djokjokarta, obtint l'investiture de ce pouvoir en 17S5; il reçut en même temps le titre d'Hamangkoe Boewono; Senopati-ngalogo , Abdoel Rahman Sajid'eddin, Panoto-gomo, Chalifatoellah (1). Nous continuerons à lui donner le nom d'Hamangkoe Boewono I, qu'il porte, de même que ses descendants en ligne directe, dans les documents officiels de la Compagnie.

Ce prince gouverna ce nouvel état pendant environ

(1) C'est-à-dire: Qui tient la terre sur ses genoux, Chef des armées, Serviteur charitable de la vraie foi y Interprète de la religion, Serviteur de Dieu,

37 ans, sans que la paix avec les autres princes fût interrompue; même, la tranquillité dans le pays n'éprouva point pendant ce temps d'atteintes sensibles et de manière à faire naître des craintes pour le maintien des intérêts de la Compagnie. Il parvint à mériter l'estime des Européens par sa conduite prudente et sage^ par son dévouement au bien-être de ses subordonnés, et par la dispensation équitable qu'il fit de la justice dans ses états. Il ne cessa de manifester son aversion du mensonge, et se montra sévère pour ceux dont les flatteries serviles avaient pour but la demande d'un privilège. Quoique d'un caractère irritable jusqu'à l'excès, et fort vaniteux sur le rang dont il se voyait revêtu, on ne le vit dans aucune circonstance perdre de vue le respect et la reconnaissance envers la Compagnie; il se plût souvent à avouer sans détours, qu'il devait au Gouvernement européen l'honneur de se voir revêtu de la dignité de Sultan , et que la protection et les secours de la Compagnie le mettaient en état d'imposer le respect et la crainte à ses ennemis. On assure qu'il était doué d'un esprit cultivé, peu commun chez les princes javanais. Il parvint à apaiser le caractère turbulent de la population, et il réussit à la stimuler de manière à ce qu'elle prît plus d'intérêt aux travaux de l'agriculture. Aimé et considéré dans les provinces de son domaine, respecté par les Européens accrédités à sa cour, il sut mériter, par sa conduite, l'appui que la Compagnie ne cessa de lui accorder pendant toute la durée de son règne.

A ces vertus, ce prince joignait une vanité démesu-

rée; son orgueil était flatté d'occuper une dignité égale en rang et en pouvoir avec le Soesoehoenan son oncle et son ancien maître. Sa haine envers Mangkoe Negoro son gendre, jadis le partisan le plus dévoué à sa cause 9 ne connaissait pas de bornes; il ne pouvait lui p*ardonner, qu'après s'être soumis au Soesoehoenan, il refusât obstinément de lui rendre hommage.

Il est certain que l'Etat de Djokjokarta a joui d'une prospérité constante sous le règne de ce prince. Son désintéressement mérite encore de trouver place dans cet écrit: après un règne de dix-sept ans, il fit à la Compagnie la proposition de contracter avec elle un emprunt de la somme de 5,000 piastres, qu'il désirait employer à l'achat de bestiaux et d'instruments nécessaires aux besoins de l'agriculture.

Sur la demande que le Sultan fit à la Compagnie, celle-ci nomma prince héréditaire son fils légitime, l'ainé des fils de sa seconde épouse, Âdhipati Hanoem Mangkoe Negoro.

Ce prince dissimulé parvint à contenir pour quelque temps son naturel et cacher ses perfides desseins ; mais peu d'années avant la mort du Sultan, on le vit manifester ses vrais sentiments. Il ne tint dès lors aucun compte des sages conseils du vieux Sultan, et s'opposa même à toute mesure conciliatrice, ainsi qu'aux vues équitables de celui-ci. La bonne intelligence maintenue jusque là avec la Compagnie , lui parut un fardeau difficile à porter plus longtemps.

Le vieux Sultan mourut en 1792, âgé de 82 ans. La succession au pouvoir eut lieu selon les formes ja-

dis en usage à la cour de Mataram et sans difficultés de la part des princes; elle demeura exempte de troubles, quoique le prince héréditaire ne réunit en sa personne aucune des qualités qui servirent à distinguer le règne de son père, et qu'on dût perdre l'espoir de voir la paix et la tranquillité demeurer longtempis affermies. A son avènement au pouvoir, le 2 AvriH792, il avait atteint l'âge de 44 ans.

Hamangkoe Boewono II, que l'on trouve aussi cité sous le nom de Hingkang Sepoeh (sénieur ou doyen) y s'appelait Radhén Mas Soendhoro lorsque son père n'était que Pangeran. Il ne tarda pas à justifier l'appréhension manifestée par le vieux Sultan peu de temps avant sa mort, relativement aux sentiments haineux de son fils, et à son peu d'aptitude à maintenir la paix et la tranquillité dans ses Etats. D'un caractère versatile et adonné à ses plaisirs, il passait son temps au harem ou avec ses esclaves. Il s'entoura d'un luxe ruineux , qui lui fit dépenser en peu d'années les épargnes du Sultan son père. Sa manière de vivre efféminée, le nombre de palais qu'il fit construire et la multitude d'esclaves destinés à son service, nécessitèrent des sommes considérables, qu'il sut se créçr en imposant des taxes et en levant des contributions exorbitantes sur les habitants de Djokjokarta. On porte le nombre des impôts dont il se forma des revenus, à 34; les uns, ridicules par l'invention bizarre; les autres, vexatoires par les moyens mis en oeuvre pour les faire payer; tous portent l'empreinte de l'arbitraire et de l'injustice. Ces taxes ont été abolies après la guerre contre Dhipo Negoro, lors-

que quelques parties de cet Etat devinrent des provinces soumises au pouvoir du Gouvernement. Son caractère fantasque et irritable et ses spoliations firent naître la discorde parmi ses nombreux courtisans; deux partis se formèrent: les uns conservant le souvenir des préceptes du Sultan défunt, désiraient la continuation des rapports bienveillants avec la Compagnie; les autres voulaient l'affranchissement du joug européen ; ils excitèrent le Sultan à se mettre plus directement en opposition avec l'autorité de la Compagnie. Cette divergence d'opinions à la cour du Sultan, perpétuée depuis de père en fils, est considérée par quelques auteurs, comme l'une des causes qui servirent plus tard, en 1825, de motif à la révolte dont Dhipo Negoro fut le chef.

Après avoir hésité quelque temps , le nouveau Sultan se décida à passer avec la Compagnie un contrat formulé sur celui conclu avec le Soesoehoenan en 1784. Cet acte fut soumis à la signature des grands de là Cour, et la Compagnie le ratifia le 12 Juin 1792. Dans cette même année, la Haute-Régence promut au rang de Pangeran Adhipati Hanoem (pritice héréditaire) le fils aine de la seconde épouse du Sultan, déjà décoré du titre de Hamangkoe Negoro. On parvint aussi, non sans quelque difficulté, à régler le différend entre la Compagnie et la cour de Djokjokarta, relativement à l'étiquette de soumission lors de l'avènement d'un nouveau Gouverneur-Général; car le vieux Sultan avait constamment refusé de rendre hommage à Samarang, prétendant que l'acte conventionnel désignait à cette fin la ville de Batavia.

L^augmentation considérable de la population dans les Etats des princes et l'astucieuse habileté du Sultan à s'approprier des terres et à augmenter ses revenus, avaient fait naître, chez la Compagnie, l'idée de former un nouveau partage du territoire entre les deux princes: mais l'opposition formelle de ceux-ci à un nouveau règlement des limites engagea la Haute-Régence à ne pas insister sur ce point, et à se conformer au désir exprimé par les princes, d'ajourner l'exécution de cette mesure jusqu'à ce qu'elle devînt urgente au maintien du droit de propriété.

Cette déférence envers ses vassaux et la tiédeur dans tous les actes de ce temps, peuvent être considérés comme des signes précurseurs de la chute du pouvoir de la Compagnie. Ce pouvoir se vit bientôt plus fortement ébranlé par le concours des événements dans l'Inde; par la position précaire où se trouvait-la métropole, sous l'influence des troubles révolutionnaires en Europe, mais plus particulièrement encore par l'état de ses finances obérées. Cette association mercantile , jadis si puissante, marchait alors d'un pas rapide vers sa dissolution, qui ne tarda pas à avoir lieu. Vers le déclin de son autorité, elle avait de plus en plus négligé les devoirs que la souveraineté impose. Plusieurs de ses agents n'avaient d'autre but que celui d'amasser des richesses; ses spéculations mercantiles, très-souvent fort onéreuses, ne tendaient qu'à hâter sa perte. Elle poussait même l'imprévoyance, jusqu'à négliger de maintenir son autorité et de la faire respecter à la cour des princes ses vassaux. Le Sultan s'en prévalut, pour exi-

ger des employés européens des égards et un cérémonial humiliant qui flattaient son amour-propre et sa vanité, et au moyen desquels il croyait se donner plus d'importance aux yeux de ses partisans.

Après la chute de la Compagnie en 1798, et l'établissement de courte durée du pouvoir révolutionnaire en Hollande , le chef du nouvel ordre monarchique qui venait d'être installé dans ce pays, eut soin de nommer au poste éminent de Gouverneur-Général, destiné à le représenter et à faire^ respecter son pouvoir dans l'Inde, un homme intègre d'un caractère ferme et décidé. Le Maréchal Daendels semblait destiné à réaliser toutes les espérances qu'on pouvait se permettre de nourrir dans ces temps, pour la conservation des possessions d'outre-mer et pour le maintien de l'autorité néerlandaise dans l'Inde. Ce chef zélé et infatigable a rendu des services importants à sa patrie; et l'île de Java, considérée comme domaine de l'Etat, lui doit, sous plusieurs rapports , la source du bien-être et de la prospérité dont elle jouit maintenant.

L'un des premiers actes du nouveau Gouverneur- Général fut de supprimer l'intendance de la côte Nord- Est de Java, où l'on s'était arrogé le pouvoir de prendre des décisions sans la connaissance préalable de la Haute- Régence. Comme représentant du Roi de Hollande dans ces contrées, il nomma des ministres chargés de faire respecter l'autorité du Gouvernement près des deux cours princières. Les derniers mandataires du pouvoir de la Compagnie près du Soesoehoenan et du Sultan, lorsqu'ils avaient des affaires à traiter avec ces princes ,

s'étaient contentés de les terminer par l'intermédiaire des premiers ministres (Rijksbestuurders) ; aussi leur accordait-on rarement l'honneur de soumetti*e leur mandat aux princes en personne. Le Gouverneur Daendels enjoignit à ses ministres de soumettre les affaires, par écrit, à ces premiers dignitaires, par l'intermédiaire desquels les princes devaient en prendre connaissance et faire passer leur réponse, munie de leur signature et de leur sceau, aux ministres respectifs. Ne voulant pas que ses délégués près des cours fussent désormais exposés aux humiliations qu'on avait imposées aux derniers agents de la Compagnie, le Général Daendels ordonna qu'un autre règlement de l'étiquette, rédigé par lui, fût adopté incontinent, et qu'il servît à régler le cérémonial qu'on aurait à observer dans les rapports des deux cours avec les délégués du Gouvernement. Cet acte, portant onze articles principaux, obtint immédiatement, en 1808, la sanction du Soesoehoenan de Soerakarta; mais ce ne fut qu'en 1810 que le Sultan de Djokjokarta y donna son assentiment.

Le système des contrats et des contingents, avec les abus nombreux et les vexations qui en formaient le cortège, avait pris si profondément racine chez tous les employés de la Compagnie , qu'un changement à ces désordres ne pouvait être obtenu dans cette administration (sous tant de rapports vicieuse et surannée) qu'au moyen d'une résolution ferme et d'une autorité indépendante de la coopération des anciens Conseillers des Indes , qui s'étaient arrogé dans les derniers temps une suprématie usurpée sur celle reconnue au Chef de l'administration.

Conséquemment , une volonté ferme et inébranlable remplaça l'irrésolution des mesures prises dans les derniers temps. L'ordre et l'intégrité furent rétablis dans toutes les branches de l'administration. Le Javanais ne se trouva plus soumis à des corvées arbitraires ou aux services imposés par le caprice; des routes parfaites, de nombreux moyens de communications furent établis dans toutes les directions. On adopta des mesures énergiques contre la piraterie. Les alentours de Batavia furent assainis. Les moyens de défense et l'armée organisés sur un pied respectable et proportionné à l'état d'isolement où le Général se voyait placé par les événements politiques en Europe. Nonobstant les moyens insuffisants dont il pût disposer, il réussit à faire respecter son autorité auprès des princes indigènes et il vint à bout de réprimer l'esprit . de rébellion dans les provinces de Ghéribon et de Bantam. — Nous le suivrons dans l'exposé qu'il a publié, en 1814, sur VEtat des Possessions néerlandaises dans VInde; toutefois, en ne donnant que le résumé des notices qu'il fournit sur les principaux événements qui eurent lieu, de 1808 à 1811, avec les Sultans de Bantam et de Djokjokarta.

Nous ferons premièrement mention des mesures prises par le Général concernant les. affaires de Bantam, pour nous occuper ensuite de celles de Djokjokarta , et ne plus interrompre le fil des événements les plus remarquables qui ont eu lieu avec cette cour, jusqu'en 1830.

Du temps de la Compagnie, le royaume de Bantam se trouvait plus dépendant de nom qu'en fait de cette

autorité. La faiblesse tant morale que physique de cette association mercantile, jointe à la valeur fort minime des produits que ce vaste territoire pouvait offrir au commerce, et peut-être aussi sa réputation d'insalubrité, avaient fait négliger de plus en plus d'y maintenir Tordre; le pouvoir de la Compagnie s'y trouvait méconnu, au point que ses délégués n'étaient plus à l'abri des insultes et du brigandage , lorsqu'ils s'éloignaient à quelque distance du fort deSpeelwijk; aussi l'intérieur du pays n'était-il guère accessible aux Européens. L'autorité de la Compagnie n'y était reconnue, que lorsqu'il s'agissait de donner sa confirmation à la succession au trône. Le clergé Mahométan détestait les Européens; il s'était emparé de l'esprit du peuple, et le pouvoir se trouvait en ses mains par l'influence qu'il exerçait à la cour du Sultan. La population, opprimée par ses chefs et décimée par les continuelles attaques des pirates malais, ne comptait en 1808, que 80 mille âmes (1). Un fort petit nombre de familles faisaient valoir des terres et cultivaient le poivre, du maïs et du riz; le reste , s'adonnant au brigandage , étendait souvent ses déprédations jusque dans les environs de Batavia.

Peu <le temps après l'arrivée du Général Daendels, les intentions malveillantes de la cour de Bantam se manifestèrent par la meurtre du Commandeur Dupy, du Lieutenant Rohl et de quatre soldats. Cet événement tragique eut lieu dans le Kraton du Sultan, lorsque

(1) Le dénombrement de la re'sidence de Bantam, fait en 1838, porte la population actuelle à 362,000 âmes.

ces employés européens, sortant de l'audience, allaient se rendre à Batavia, où devaient les accompagner six Bantamais chargés de régler les bases d'un nouveau contrat avec le Sultan.

Dès que le Général apprit cette trahison , il fit marcher mille hommes et quelques pièces de canon, qui se portèrent en trois jours devant le Kraton fortifié du Sultan, dont l'enceinte se trouvait garnie d'une nombreuse artillerie et défendue par trois mille combattants ; mais l'apparition subite des troupes qui investirent le fort répandit l'alarme parmi les assiégés. Avant de s'emparer des retranchements par la force, le Général fit faire la proposition d'un accommodement; mais n'obtenant aucun succès par cette voie, et le Sultan ayant refusé de s'aboucher avec le résident , on se rendit maître du Kraton. Le Général fit incontinent fusiller le premier ministre {Rtjksbestuurder), qu'on accusait d'avoir été le principal moteur de l'attentat commis sur les employés européens; il s'empara du Sultan et de sa famille qu'on déporta à Amboine ; les diamants , le numméraire et les efiets précieux, capturés dans le Kraton, échurent en partage aux troupes de l'expédition. Les autres individus compromis dans cette affaire obtinrent grâce.

Profitant de ce succès, le Général décréta, le 22 Novembre I8OB, que le Royaume de Bantam serait considéré comme domaine de l'Etat ; et que les provinces des Lampongs, dans l'île de Sumatra, que la Compagnie avait en 1752 cédés à titre de fief au Sultan de Bantam, retourneraient sous le pouvoir immédiat du Gouvernement.

Quelques districts montagneux de la partie orientale de Bantam ont été mis, le 7 Mai 1809, sous l'autorité du prince Mohammed Bien y qui y remplit les fonctions et se trouva investi du pouvoir de régent. L'ordre et h tranquillité n'ont pas été de longue durée dans co pays. Quelques bandes vagabondes ont encore parcouru pendant quelque temps les forêts et la partie montagneuse de cette province, alors peu peuplée. Ce pays est maintenant l'un des plus remarquables de l'ile par son agriculture, et l'élevé du bétail y réussit parfaitement.

On trouve encore de nos jours, dans les parties les plus élevées, quelques villages habités par les descendants des sectateurs du Bouddhisme, qui vivent isolés du reste de la population , non loin des tombeaux de leurs ancêtres (1). Dans cette résidence, vers la pointe d'Anjer, commence la belle route de poste qui s'étend jusqu'à Banjoewangi, dans la partie orientale de l'ile; la distance de ces deux points est de 864 bornes ou 288 lieues néerl. Bantam est encore remarquable en ce que , sur ses côtes a été fondée la première factorerie occupée par la Compagnie , lorsqu'elle prit connaissance de cette île aujourd'hui totalement soumise à la Néerlande.

Le cadre adopté pour cet ouvrage ne me permet pas de passer en revue toutes les réformes opérées par le nouveau Gouvernement qui succéda à celui de la Compagnie; je me borne à mentionner celles qui font époque dans les destinées de Java, et qui se lient à l'his-

(1) Voirroriçine et quelques détails sur cette peuplade, au chapiti'c Population y moeurs et coutumes.

toire des princes de la dynastie de Mataram. Voyons comment le Général Daendels sut faire respecter son autorité à la cour du Sultan de Djokjokarta.

Aussitôt qu'il eut connaissance des prétentions du Sultan Hamangkoe Boewono II, à maintenir l'étiquette et le cérémonial humiliant qu'il avait exigé des employés de la Compagnie des Indes, fl donna l'ordre de supprimer tout ce qu'il y avait d'humiliant pour les Européens dans cette étiquette de la cour. Il modifia ces hommages, par la rédaction d'un autre cérémonial qu'il fit présenter à la sanction des deux princes. Nous avons dit que le Soesoehoenan de Soerakarta donna son assentiment à ces nouvelles ordonnances, mais le Sultan de Djokjokarta s'y refusa. L'acte par lequel le Maréchal règle ce cérémonial qu'il veut faire observer de part et d'autre, porte la date du 28 Juillet 1808; cet acte avait aussi pour but d'accréditer auprès des deux cours les ministres qu'il venait de nommer.

Dans le nombre des nouvelles ordonnances relatives à l'organisation de la force militaire, le Maréchal nomma, en 1808, le Pangeran PrangWadhono Colonel au service de l'Etat ; il lui donna le commandement d'une légion javanaise organisée à l'européenne. Ce prince cfui fut revêtu plus tard du titre de Pangeran Harijo Mangkoe Negoro, reçut un traitement considérable, indépendamment des terres qui lui avaient été cédées.

Le Sultan régnant avait voué depuis longtemps une haine profonde aux Européens; il manifestait souvent son -aversion contre eux par un orgueil dédaigneux , et il formait secrètement le dessein de se soustraire à leur

domination. Sa troisième épouse, Ratoe Kentjono Woelang, femme d'une beauté remarquable mais de naissance obscure, le dominait complètement, et le fesait agir dans l'intérêt de ses vues ambitieuses, qui tendaient à placer une de ses filles sur la trône. Elle sut attirer à son parti le Pangeran Noto Koesoemo, jeune frère du Sultan, son conseiller intime, dépositaire de sa confiance, et dont le fils, Pangeran Noto Dhininggrat , était marié à la fille ainée de Ratoe Woelang ; les intrigues de cette femme lui firent obtenir aussi l'assistance du puissant Radhén Ronggo (1), gendre du Sultan et son premier favori, avec lequel il tramait secrètement dan^ le but de conquérir son indépendance et le pouvoir absolu sur toute l'ile; tandis que, de son côté , Radhén Ronggo manoeuvrait dans son propre intérêt pour se rendre maître de cette autorité absolue.

Ce triumvirat, où chacun n'avait en^rue que son propre intérêt , réunissait ses moyens pour parvenir au but commun à tous , celui de dépouiller le prince héréditaire du droit à la succession , et de se défaire du premier ministre qui lui était dévoué par sympathie ainsi que par les liens du sang. Un tel résultat ne pouvait être obtenu que moyennant la participation du Gouvernement , ce qui n'était guerre présumable; vu que , selon le voeu manifesté dans le temps par le Sultan à la Compagnie , celle-ci avait élevé au rang de prince héréditai-

(1) Ce guerrier javanais est père du Taillant Sentot , qui prit une part active aux ti'oubles suscites par Bhipo Negoro^ on le trouvera cité dans ce précis sous le nOm de Alibassa Prawiro Dirdjo.

re, le second fils de ce prince, de manière que pour satisfaire à son désir on s'était écarté de L'usage adopté y de nommer à cette dignité son fils aine le Pangeran Mangkoe Dhininggrat. Mais, depuis ce temps, le Sultan avait changé d'opinion, et il haïssait maintenant ce second .fils élevé au rang le plus rapproché du pouvoir. Les intrigues de ses conseillers eurent dès lors quelque succès, car elles portèrent le Sultan à renvoyer son premier ministre; mais le Gouverneur-Général, instruit de cet acte arbitraire, fit prévenir le prince des menées de ses favoris,* et il ordonna qu'on eût à rétablir sans délai, dans ses attributions, le ministre disgracié.

Les sourdes menées et les intrigues qui avaient lieu à la cour du Sultan , les prétentions et les intentions hostiles des grands personnages que nous venons de désigner, ne tardèrent pas à faire naître des craintes sérieuses et à mettre en doute le maintien de la tranquillité dans les résidences princières.

Sur ces entrefaites, le Soesoehoenan fit une invasion subite dans les Etats du Sultan; il se borna à commettre quelques ravages et à répandre l'épouvante parmi les paisibles habitants des campagnes ; il parait qu'une bande de trois cents vagabonds du district de Grobogan soumis au Sultan, commirent en même temps des meurtres; ils détruisirent et pillèrent les péages à Demak. Le Radhén Ronggo se faisait remarquer par le faste dont il s'entourait, et il se formait un rassemblement hostile dans son palais qu'il avait fait armer de canons, et dans lequel il organisait de nombreux moyens de défense. Le Sul«

tan réunissait, de son côté, 13,000 hommes a Djokjokarta. Toutes ces dispositions hostiles de la part des princes rendaient . nécessaire le développement des forces militaires ; des négociations conduites avec énergie par M^ van Braam président de la Haute-Régence, et soutenues par la marche d'un corps de trois mille hommes , suffirent pour en imposer au Sultan, qui déjà avait été intimidé par les menaces du maréchal et par ta défection de quelques partisans. Ce prince se trouva réduit à la nécessité d'accepter et de signer les conditions qui

lui furent dictées le 12 Novembre 1810; elles consistaient dans la réhabilitation du premier ministre dans le poste dont le Sultan l'avait éloigné; par le second article, on exige l'extradition du Radhén Ronggo, du Pangeran Noto Koesoemo et du Radhén Toemenggoeng Dhininggrat. Le premier avait pris la, fuite avec plusieurs de ses partisans; les deux autres, à ce qu'il parait, victimes des intrigues de la cour, furent mis provisoirement en détention à Cheribon ; de là on les exila à Macassar dans l'île de Célèbes.

Sur ces entrefaites,, le Radhén Ronggo se porta vers les provinces de la côte septentrionale, où il parvint à se former un parti nombreux. Se croyant assez fort pour pouvoir jeter le masque et agir dans son intérêt personnel, il prit le titre de Soesoehoenan et se déclara ouvertement l'ennemi du Gouvernement; mais, en se donnant ce titre, il n'avait pas prévu que le Soesoe- . hoenan de Soerakarta de même que le Sultan , ne continueraient pas à le soutenir. Toutefois, il se porta vers la ville de Soerabaya, dans l'espoir d'y augmenter soit

parti. Â cette nouvelle 9 on expédia par mer trois mille hommes à Samarang, et le Gouverneur-Général y vint de sa personne, le 6 Décembre. Cette apparition subite du Maréchal et la marche des harisans du Soesoehoenan mirent obstacle à ses desseins. On le poursuivit de village à village, et il perdit la vie en combattant.

Les Pangerans Noto Koesoemo et Noto Dhininggrat ont obtenu leur réhabilitation quelques années plus tard. Ils reparaissent sur la scène politique sous le nom de Pakoe Âlam I et II; le premier était frère puiné du Sultan et le second était son gendre. Soemo Dhininggrat, son autre gendre, également compromis dans la fuite du Radhén Ronggo, parvint à s'en disculper auprès du Gouverneur-Général; on dit toutefois qu'il intriguait secrètement coi^Jtre les Européens.

Le Sultan, après avoir été contraint de sacrifier ses plus proches parents , pour faire preuve de son innocence dans la trame ourdie par le Radhén Ronggo, ne parvint pas à effacer complètement dans l'esprit du Maréchal Daendels , les appréhensions conçues contre sa personne.

Sans vouloir approuver ou blâmer la politique suivie dans cette circonstance par le Gouverneur-Général, nous le voyons, sans perdre plus de temps en négociations qui traînaient en longueur, marcher sur Djokjokarta à la tête de 3300 hommes^ et forcer le Sultan à l'abdication du pouvoir en faveur de son fils; puis, conclure un traité avec les deux cours princières. Les clauses principales de ce nouveau contrat portent l'abolition du droit, toujours perçu par les princes sur les côtes de

Pile occupées par les Européens et désigné sous le nom de droit maritime y dont le montant payé annuellement était de 2S,000 piastres, environ 6S,000 francs; puis, la cession de territoires fort étendus, peuplés de 500 mille âmes , et qui passèrent sous la domination im* médiate du Gouvernement. Ce traité ratifié le 31 Décembre 1810, renferme encore quelques articles de moindre importance pour l'histoire de ces temps.

Le prince héréditaire, fils aine du Sultan détrôné,, prit, le 2 Janvier 1811, les rênes du gouvernement sous le nom de Hamangkoe Boewono III et avec le titre , de Kandjeng Rodjo, d'où lui est resté plus tard le nom . de Sultan Rodjo. Le Sultan Sepoeh eut l'adresse de sti^ puler comme condition de son abdication, qu'il conserverait le titre de Sultan et qu'il aurait la faculté de fixer son séjour dans l'Etat de Djokjokarta, sous promesse solennelle de ne passe mêler , en quoique ce fût , de la direction des affaires. Nous verrons de quelle manière ce prince rusé sut profiter plus tard de cette condescendancç..

L'autorité redoutée du Maréchal Daendels fit renaître promptement l'ordre à la cour du jeune Sultan; mais cette tranquillité apparente ne continua à y régner qu'aussi longtemps que dura son pouvoir. Il fut remplacé, le 16 Mai 1811, parle GénéralJanssens nomm^ Gouverneur-Général par l'Empereur des Français.

Lorsque les événements dont nous venons de fairemention, eurent lieu à Java, le Royaume de Hollande incorporé, en 1810, à l'Empire français, avait vu ses^ possessions d'outre-mer passer, pour un temps fort court, sous la domination de l'Empereur Napoléon»

Cet homme extraordinaire, doué au plus haut degré du talent de choisir les sujets les plus éminents par le mérite et les plus distingués par leur bravoure, parait s'être laissé influencer d'une manière défavorable sur le compte du Maréchal Daendels, qu'il rappclla d'un poste où son énergie et les moyens qu'il avait su créer par son activité, auraient probablement sufii pour éloigner la catastrophe de l'envahissement de Java par l'armée expéditionnaire de l'Inde britannique (1).

Cette conquête des Anglais eut lieu en 1811, sous le gouvernement du Général Janssens qui venait de remplacer le Maréchal Daendels. La capitulation , ou plutôt la prise à main armée de Java, date du 12 Septembre (2).

L'occupation française et l'envahissement successif des diflerentes possessions dans l'Archipel , accompli par la prise de l'île de Java et de ses dépendances par les forces britanniques, commandées par Lord Minto, se trouvent indiqués , avec quelques détails qui s'y rapportent, dans l'article de nos relations politiques avec les Soesoehoenans de Soerakarta. Les événements qui eurent lieu dans ces temps à Java , sont plutôt les conséquences de la situation des afiaires politiques dans la métropole, et elles sont les suites de l'incorporation de la

(1) On avait 8U persuader à l'Empereur des Français que Daendels, connu pour un homme aventureux, doue d'une volonté de fer et d'une énergie entreprenante , ne manquerait pas de se déclarer indépendant et se ferait proclamer Roi de Java.

(2) Consulter, sur les détails de cette expédition, le Duc de Saxe- Wcimar, Campagnes de Java en 1811.

Hollande à l'Empire français. Considérés sous ce point de Yue , nous n'en faisons mention dans cette partie du précis historique que pour en indiquer la date.

]Un événement qui vient se rattacher plus immédiatement à ce narré historique, mérite quelque développement, puisque cette épisodç tend en même temps à rehausser le mérite de Lord Minto, et qu'elle fait le plus grand honneur à la loyauté de son caractère.

Lorsque le Gouvernement de la Grande-feretagne ordonna à ses employés dans l'Inde les préparatifs de l'expédition destinée à faire la conquête de Java, la Cour des Directeurs enjoignit au chef de cette expédition: de se rendre maître de toute Vîle^ d^en raser les fortificutiens ^ de la priver de tous ses moyens de défense ^ puis d'^ abandonner cette prise aux princes indigènes. — Lord Minto sentit toutes les conséquences funestes qu'entrainerait à sa suite l'ordre inhumain de son gouvernement; il y vit clairement l'extermination de tous les Européens établis dans l'île, peut-être aussi le massacre général de la population chinoise. II éluda cet ordre par sa prévoyance, et en se plaçant de sa propre, autorité à la tête de l'armée expéditionnaire; ce qui fît qu'après la conquête , agissant encore de son chef et contrairement aux vues de son gouvernement, il organisa le nouveau pouvoir et continua à faire respecter l'autorité européenne chez les princes. Son dévouement à la cause de l'humanité saava des milliers d'individus d'une mort certaine, et préserva ce beau pays de la destruction et de l'anarchie dont il était de nouveau menacé. Il est juste que la Néerlande cotfserve le souvenir de ce noble

dévouement de Lord Minto, puisqu'il est probable que sans sa coopération, l'Archipel indien aurait été ravi pour toujours à ce pays, dont il forme aujourd'hui le domaine le plus important.

Lors de l'arrivée des Anglais, le Sultan Hamangkoe Boewono III, aussi nommé Sultan Rodjo, se voyait in* vesti du pouvoir à Djokjokarta. Le Sultan Sepoeh son père, détrôné par le Gouverneur Daendels, continuait à fixer son séjour dans les terres qui lui avaient été cédées. Ce prince rusé et vaniteux, qu'une politique plus adroite commandait d'éloigner de ses anciens états , jugea le moment favorable pour se rendre de nouveau maître du pouvoir. Le jeune Sultan, par déférence pour son père et par le respect inné chez le Javanais pour l'auteur de ses jours, ne s'opposa point aux menées du vieux Sultan ; il se voyait presqu'entièrement éloigné des affaires, lorsqu'un événement sinistre, suivi d'une conduite équivoque, servirent de motif aux Anglais pour éloigner le vieux Sultan et le faire banir de la cour.

Le premier minisire {Rijksbestuurder) , Dhanoe Redjo marié à la fille légitime du Sultan détrôné, fut assassiné par les ordres de son beau-père presque sous les yeux du résident anglais. Le vrai motif de ce meurtre demeura inconnu; plus tard on l'a attribué aux menées perfides du Toeraenggoeng Soemo Dhininggrat et à la haine que lui portait le vieux Sultan, qui sut l'attirer dans le palais du Sultan régnant où il le fit étrangler.

Le gouvernement anglais, redoutant les chances de la guerre, essaya d'abord la voie des négociations pour terminer cette affaire à l'amiable. On conclut en etfet

un ti*aité avec le vieux Sultan , et son fils se vit réduit à accepter le titre de prince-régent. Les autres conditions stipulées par ce traité ne sont pas connues, vu que les documents officiels ont été enlevés des archives. Toutefois, nous voyons que le Gouverneur Raffles ne tarda pas à recueillir les fruits amers de sa politique astucieuse entretenue avec les princes avant l'occupation; elle avait pour but principal, de porter ceux-ci à trahir leurs devoirs envers le gouvernement néerlandais. Ces princBs attribuèrent la conduite vacillante et indécise des Anglais au manque de force nécessaire pour les maintenir dans la soumission; ils crurent le moment favorable pour se soustraire d'un commun accord à la domination européenne: car dès que le vieux Sultan se vit de nouveau investi du pouvoir, il bannit plusieurs des amis de son fils et les fit massacrer en route; il éloigna ce fils de la régence et le menaça de le faire périr par le poison s'il mettait entrave à ces desseins; puis il invita la cour de Soerakarta à faire cause commune avec lui contre les Anglais ; refusant en même temps formellement de donner suite à la cession de territoire et à la remise des droits de péages, conformément au traité conclu à cette fin avec le Maréchal Daendels.

Nonobstant tout ce que les autorités anglaises avaient cru devoir tolérer pour ne pas rompre en visière avec l'orgueilleux Sultan Sepoeh, celui-ci parait avoir attribué cette réserve dans leur conduite , à l'insuffisance des moyens dont ils pouvaient disposer. D'autre part, la cour de Soerakarta excitait par des voies secrètes l'aniraosité du Sultan contre les Européens, et elle tâchait de l'en-

traîner à commettre quelque voie de fait, en frappant un coup décisif; sans doute , dans l'espoir de se trouver à même de tirer parti de cette lutte à son profit, soit au détriment du Sultan, afin de se relever à ses dépens; ou bien, au cas que la chance lui devint favorable, de l'aider de ses moyens à combattre et à chasser les Européens.

Ces propositions insidieuses furent accueillies favorablement par le Sultan, qui, se reposant sur les forces qu'il était parvenu à réunir et mû par un excès d'orgueil et de témérité, prit une attitude hostile envers les Anglais. Il était temps pour ceux-ci d'avoir recours à des mesures plus énergiques. Le colonel Gillespie rassembla ses troupes et parvint, non sans quelques difficultés, avec ses forces devant Djokjokarta, où le Sultan avait réuni une masse imposante de guerriers soutenus par plus de cent pièces de canons. Le Sultan ayant refusé toute espèce d'accommodement, exigea impérieusement que les troupes anglaises missent bas les armes; l'arrivée d'une forte réserve anglaise, qui s'était frayé passage à travers le rassemblement des indigènes, ymt fort à propos renforcer les troupes du colonel Gillespie, auquel il ne restait aucun autre moyen de salut, que d'emporter le Kraton (palais fortifié) à la bayonette ; il effectua ce coup décisif le 20 Juin 1812 , et y réussit complètement par la prise d'assaut du fort, où le Sultan tomba les armes à la main au pouvoir du vainqueur, et où les Anglais s'emparèrent de ses trésors évalués à un million de piastres.

L'espèce^ de manifeste par lequel le Gouverneur RafHes

rend compte de sa conduite, porte la date du 18 Juin. Le Sultan y est déclaré déchu du pouvoir qu'il avait usurpé, et son fils, nommé par les Javanais Sultan Rodjo, se trouve réintégré dans ses anciens droits. Comme griefs, on impute au vieux Sultan, le meurtre du premier ministre qui était un employé du gouvernement; la menace et la tentative de faire périr son fils par le poison; les intrigues secrètes avec la cour de Soerakarta , et le refus de donner suite à la remise des districts échus en partage au Gouvernement par le traité conclu avec le Maréchal Daendels.

Les Anglais déportèrent le Sultan Sepoeh à Poeloe Pinang , et ils contraignirent le Soesoehoenan de Soerakarta à livrer ses principaux conseillers entre leurs mains. -Puis le Gouverneur Raffles conclut, le 1 Août i812, . un traité avec le jeune Sultan régnant. Les principaux articles de cette convention, à laquelle le Soesoehoenan se vit aussi contraint de souscrire, sont cités au chapitre des rapports politiques avec la cour de Soerakarta, page 108.

Non content d'avoir humilié ainsi la cour de Djokjo-^ karta, le Gouverneur Raffles nomma le Pangeran Noto Koesoemo prince indépendant ^ sous les titres et noms de Pangeran Adhipati Pakoe Alam , avec injonction au Sultan de lui céder 4000 tjadjah (familles) pour subvenir à l'entretien de sa maison et de ses dépenses; le Sultan reçut à titre d'indemnité le district de Seselo, où se trouvent les tombeaux des princes de sa race , et qui était échu en partage aux Anglais par le traité du 1 Août.

Par un contrat passé le 1 Mars 1813 , le prince Pakoe Alam se vit investi dans la possession de ses terres de 4000 tjadjah. Son fils Soerja Ninggrat fiit en même temps désigné comme héritier présomptif; et le Gouvernement convint, que, moyennant une solde mensuelle de 750 piastres, les princes Pakoe Alam aient à fournir à l'équipement et à l'entretien d'un corps de cavalerie fort de cent hommes, qui seraient au service du Gouvernement.

Le Sultan Hamangkoe Boewono III s'évertua à réparer les maux causés par les calamités qui venaient de désoler le pays. Il encouragea et protégea de tous ses moyens l'agriculture, et donna constamment l'exemple du désintéressement et de la bonne foi. Il est cité d^ns les écrits de ce temps comme modèle de vertu, et on dit qu'il était doué de qualités accomplies; tandis qu'il ne cessa d'être l'ami fidèle et dévoué des Européens.

Hoento Wirjo, plus tard Pangeran Dhipo Negoro, que nous verrons, en 1825, lever l'étendard de la révolte et porter le trouble et la, dévastation parmi les paisi. blés populations javanaises, est le fils aine, mais illégitime ^ de ce Sultan. Il parut à cette époque sur la scène politique; il manifestait déjà, xlans toutes les occasions, une haine marquée envers les Européens, et il s'était rangé du parti des courtisans imbus des opinions émises par le Sultan Sepoh, son grand-père; le Sultan régnant l'employa pour conduire quelques négociations avec les Anglais; ces rapports servirent à l'aigrir de plus en plus contre les Européens qu'il détes-

tait et avec lesquels il lui coûtait d'entretenir des relations.

La nouvelle administration introduite par les Anglais dans Pile de Java , tendait principalement au but de sap-^ per les bases de l'aristocratie sur lesquelles reposent toutes les institutions javanaises. Elle voulait avant tout le nivellement entouré de tous ses moyens et avec toutes ses conséquences. Un tel ordre administratif ne pouvait en aucune manière prendre faveur chez les grands, et ne parvint non plus ni à éblouir ni à flatter l'esprit d'un peuple , voué de coeur et attaché par principe religieux à d'anciennes coutumes qu'il respecte sous le nom d^adat (1).

La politique des Anglais, ni leur système spoliateur désigné sous le nom de Ryot-war seulement (2), en vigueur dans leurs vastes possessions de l'Inde continentale et qu'ils voulaient établir inconsidérément à Java , ne pouvaient être accueillis favorablement d'une nation qui, quoique bien convaincue de son infériorité à se gouverner elle-même, n'en désire pas moins conserver intacte la forme et la hiérarchie de son système administratif, adopté par ses ancêtres dont elle honore encore aujourd'hui les monuments, et dont les tombeaux sont constamment l'objet d'une haute vénération.

(1) Voyez le sens et l'explication de ce mot, au chapitre: Admi" niatration présente y finances et cultures.

(2) Consulter les détails intéressants fournis par Mr. Barchou de Penhoën, dans le savant tableau qu'il vient de publier, 1844, sur VInde sous la domination anglaise y 2 vol.

Il est par conséquent très-probable qu'au cas où le pouvoir des Anglais dans l'Archipel eût été de plus longue durée, leur système n'y aurait pris racine qu'au moyen de la force des armes , et que des luttes sanglantes se seraient renouvellées avec les princes indigènes ; guerres dans lesquelles la population vexée et spoliée aurait pris une part active : car , il est certain que

le cultivateur javanais se serait vu totalement ruiné et aurait manqué du nécessaire ; état pitoyable dans lequel le tenancier Indou se trouve en effet réduit dans l'Inde anglaise (1). .

Nous avons fait mention, à l'article Soerakarta, des événements qui ont eu lieu en Europe à l'époque où nous en sommes dans ce récit, ainsi- que de la convention passée à Londres le 13 Août 1814, par laquelle les îles de l'Archipel furent remises par l'Angleterre sous l'autorité de la Néerlande. Nous avons dit aussi que, le 24 Juin 1816, les trois commissaires envoyés par le Gouvernement européen dans l'Inde, prirent de nouveau possession de cet héritage de nos ayeux.

Ces commissaires trouvèrent à leur arrivée à Java, une multitude d'atfaires à régler. Les finances, surtout la comptabilité , se trouvaient dans le plus grand désordre; les branches différentes de l'administration étaient toutes plus ou moins désorganisées. Ces trois hommes d'un mérite éminent, travaillèrent sans relâche à lareconstruction de l'édifice administratif; dumoins, pour autant que l'état mal assuré des finances le leur permit.

(1) Voyez l'ouyrage précité de M^. Barchoa de Penhocn.

Nous avons fourni également, à Particle précité, les détails les plus remarquables relatifs à l'administration du Gouverneur-Général van der Gapellen. On peut, en termes généraux, caractériser cette époque par l'affermissement et le développement de la politique, telle que les Anglais avaient eu l'intention de l'établir à Java, sans avoir pu parvenir à l'y mettre en pratique.

llamangkoe Boewono III est le fils du Sultan Sepoeh qui a été détrôné par le Maréchal Daendels , et qui plus tard fut fait prisonnier et banni par les Anglais. Ce prince aimait à entretenir et recherchait les rapports avec les Européens; on le vit toujours disposé à remédier aux maux qui désolaient le pays, et à venir au secours de ceux qui se voyaient ruinés par le luxe révoltant de son père. Il fut enlevé trop tôt à l'amour et à la vénération de ses subordonnés; le peuple javanais le regretta sincèrement. La tranquillité dans ses Etats n'a pas été troublée et le bon accord avec les Européens n'a pas cessé de régner sous son administration paternelle. Son pouvoir n'a duré qu'un petit nombre d'années. Il mourut le 3 Novembre 1814, âgé de 43 ans; son unique héritier et fils légitime, âgé de 13 ans, lui succéda sous le nom d'Hainangkoe Boewono IV.

Ce prince mineur fut placé sous la tutelle du Pangeran Âdhipati Pakoe Âlam^ homme doué d'une sagacité peu commune parmi les princes javanais; on dit, qu'à son exemple le jeune Sultan fit preuve d'un noble caractère , qu'il était doué de quelques talents et qu'il montrait de bonnes dispositions à maintenir l'ordre dans ses Etats. Le tuteur eut à lutter constamment contre un

parti puissant, à la tête duquel se trouvaient plusieurs personnages de haut rang; mais il parvint à les subjuguer par sa patience et par sa modération, de sorte que ces mésintelligences n'eurent aucune suite fâcheuse et n'influèrent pas sur la direction des affaires.

La majorité du Sultan eut lieu au commencement de tannée 1820; il prit alors les rênes du gouvernement et son administration, à tous égards ferme et équitable envers les Javanais et bienveillante pour les Européens, lui assura le respect et l'obéissance des uns et l'appui des autres. Le Pangeran Dhipo Sono, qui n'avait pas craint de s'opposer ouvertement à son autorité, et dont les procédés malveillants excitaient des désordres et auraient pu conduire le peuple à des voies de fait, fut condamné à mort et exécuté par son ordre, quoique le Gouvernement n^eût demandé que la déportation pour tout châtiment.

Ces bonnes qualités du Sultan , âgé alors de 18 ans , lui valurent l'estime et l'amitié du Gouverneur-Général , Baron van der Capellen , qui se voyait alors investi du pouvoir depuis le départ des deux autres Commissaires du Roi, chargés avec lui de la prise de possession et de l'organisation de nos anciens établissements dans l'Inde Archipélagique.

Le jeune Sultan reçut le Gouverneur avec toutes les marques de respect et .d'amitié. Ce prince vertueux fit preuve, pendant le séjour du Baron van der Capellen dans ses Etats, d'un attachement sincère au Gouvernement qui venait de reprendre ses anciens droits sur le pays, et d'une amitié cordiale envers le chef et les au-

très Européens qui se trouvaient en rapport direct avec les princes javanais.

La paix et la tranquillité dans les résidences princières paraissaient afiermies, quoique la population s'y trouva toujours dans un état de gène et courbée sous un joug arbitraire; elle était en efiFet moins* heureuse et jouissant à tous égards de moins de liberté que les habitants des provinces situées le long des côtes, où l'agriculture et l'encouragement donné à l'industrie offraient des ressources plus nombreuses, sous l'influence immédiate de l'autorité européenne.

Quoiqu'on doive avouer que, dans ce temps, tout semblait ^e prêter et concourait à donner au pays un air de vie et de prospérité, on ne pouvait toutefois se fier entièrement aux témoignages émis par les cours, relativement à la sincérité de leur dévouement envers l'ancien pouvoir qui venait d'être installé. Les pertes que les deux cours javanaises avaient éprouvées se trouvaient être trop récentes pour que ces hommages pussent être jugés sincères. L'abaissement de leur puissance du temps du Maréchal Daendels, et la prise de possession, sous l'occupation anglaise, de la belle province de Kedoe, devaient faire conjecturer que l'aménité et le dévouement qu'ils manifestaient , se trouvaient basés sur l'espoir que la nouvelle administration rétablirait leur pouvoir déchu, -et leur rendrait la splendeur des temps passés.

Quelques petits princes, tels que ceux de Bantam et de Chéribon , complètement déchus du pouvoir , remplissaient les fonctions de régents de province. Les

anciens régents , qui n'avaient conservé de leur autorité qu'un simulacre de grandeur, ne pouvaient, ni les uns ni les autres, être voués de coeur au nouveau gouvernement européen.

En somme, les rapports politiques avaient le même besoin de renouvellement sur un pied plus stable, dont la nécessité se faisait aussi sentir pour toutes les autres parties de l'administration, particulièrement pour celle des finances.

On verra au chapitre: Administration présente , Finances et Cultures y de quelle manière il a été pourvu à tous ces besoins, et sous quelles formes administratives la nation javanaise est maintenant régie.

L'usage d'affermer les terres à bail emphytéotique dans les résidences princières, fut introduit durant le règne du Sultan Hamangkoe Boewono IV (1). Ces terrains, d'abord d'une étendue peu vaste, devinrent plus considérables à mesure que des spéculateurs européens et chinois crurent profitable à leur intérêt d'y placer leurs capitaux. Ce' système de la location des terres appartenants aux princes trouva de nombreux partisans; mais il fut aussi vivement combattu par d'autres qui le condamnèrent comme mesure contraire à notre politique; des hommes de talent et de mérite agitèrent de part et d'autre la question en litige. Le Gouvernement, après en avoir pris connaissance et ob-

(1) Voir, poar ce qui a rapport à cette mesure ainsi qu'aux opinions divergentes émises par les politiques de ce temps , Ttjdschrift Toor IVeérlands-Indië , zesde jaargang ^ pag, 1J2 efc.

tenu la réponse des deux princes qui exprimait leur parfait assentiment à la suppression des baux, publia le 6 Mai 1825, la résolution qui déclare nuls, à dater du 31 Janvier 1824, tous les contrats de fermage de terres non autorisés par lui, et il charge une commission de la liquidation de cetfe affaire (1). En Mai 1827, la résolution prise par le Commissaire-Général , Vicomte du Bus de Ghisignies , accoi*de de nouveau la faculté de contracter des baux. Finalement , en vertu d'une ordonnance plus récente, cette location a été de nouveau interdite et se trouve limitée selon la résolution du 6 Mai 1825, qui est actuellement encore en vigueur.

Quelques personnes sont dans l'idée erronnée que la révolte dont Dhipo Négoro fut le chef y. a été provoquée uniquement par la révocation des baux à long terme dans les résidences princières; mais il est prouvé par des faits que cette mesure n'a pu servir de motif: en premier lieu, parceque les princes avaient donné leur assentiment à cette mesure ; secondement , parce que la cour de Soerakarta, qui se trouvait la plus intéressée dans cette affaire , nous est constamment restée fidèle, au point même que les troupes du Soesoehoenan ont combattu dans nos rangs; troisièmement, parceque la révolte aurait manqué de but à partir de 1827, lorsque la location des terres à de nouveau été permise.

On pourrait citer encore plusieurs autres motifs allè-

(1) Excepté les baux contractes ayant le 15 Novembre 1821, qui n'excèdent pas le terme de trois années y avec une avance seulement d'on semestre du loyer.

gués comme ayant contribué à cette levée de boucliers, mais aucun n'est admissible. Je ne relèverai pas non plus les détails auxquels M^ le Contre-Amiral Laplace semble avoir ajouté foi , et qu'il présente comme un fait ; détails que plus tard M'. d'Argout a reproduits sans arrière-pensée (1). Ces auteurs* français ont subi les conséquences de leur légèreté , pour s'être permis de publier les contes qui leur ont été débités, et pour avoir fourni des renseignements historiques et des détails inexacts sur le gouvernement des îles de l'Archipel (2).

En 1822, le Sultan Hamangkoe Boewono IV, chéri et respecté pour ses nombreux bienfaits ainsi que par les heureuses qualités de son caractère, fut atteint d'une indisposition subite qui l'enleva, le 6 Décembre, en quelques minutes, à l'amour du peuple et à l'amitié des Européens. Des bruits, peut-être mensongers, courrurent à la cour, qu'il avait été empoisonné par Dhipo Negoro qui le baissait mortellement. On trouve allégué, par M^ van Rees, comme un fait, que ce conspirateur se permit de dire en présence de ceux agenouillés auprès du cadavre du Sultan: Dieu merci! maintenant les affaires iront mieux !

Le fils aine du Sultan défunt, né en Janvier 1820,

(1) Laplace , Voyage autour du Monde sur la Corvette de S. M, la Favorite. Vol. 3 , et Maurice d'Argout , Java , Singapore et Manille.

(2) Van Rees, Quelques erreurs de M"'. Maurice d^Argout et Laplace relevées et réfutées. Qu'il me «oit permis de dire, que cette réfutation aurait pu être présentée sous une forme plus convenante , j'aurais presque dit , plus française.

avait été nommé dès Fannée suivante prince héréditaire; on le fit proclamer, le 19 Décembre, sous le nom de llamangkoe Boewono Y. La minorité du Sultan mit de nouveau le Gouvernement de l'Inde dans la nécessité de pourvoir à la tutelle de ce prince. Il paraît qu'on avait formé le projet de nommer à ce poste éminent le Pangeran Pakoe Alam, qui s'était acquitté dignement de cette fonction difficile pendant la minorité, du Sultan défunt; mais la Ratoe Hagoeng (grand-mère) du jeune Sultan, secondée des principaux parents de la famille régnante , et soutenue par les personnages les plus marquants de la cour, mit tout en oeuvre pour éloigner le Pangeran de la tutelle; ce qui fit que la Haute- Régence prit la détermination de satisfaire à ce désir émis généralement par tous les principaux personnages de la cour, qui donnèrent même à entendre , qu'ils préféraient que la tutelle fut confiée à l'influence plus directe, du Gouvernement, plutôt que de voir le Pangeran Pakoe Alam revêtu de cette dignité.

Il fut conséquemment résolu de nomn^er les Pangerans Mangkoe Boemi et Dhipo Negoro, grand oncle et oncle de naissance illégitime, ainsi que la Ratoe Hagoeng, grand-mère, et la Ratoe Kentjono (1) mère du jeune Sultan , tuteurs et tutrices , ainsi qu'administrateurs des revenus de ce prince , (y compris la somme de 100 mille*

(1) Ratoe Hagoeng , littéralement: la g;rande princesse. — Ratoe Kentjono, Princesse d'or: c'est-à-dire, d'une beauté remarquable,. \u que la couleur de l'or ou la couleur jaune est, ppur les Bouddhistes et les Chinois, l'emblème de la beauté.

piastres que le gouvernement paye annuellement comme subside aux Sultans ), avec injonction aux tuteurs de ne pas se mêler de la direction des affaires publiques. Celles-ci furent confiées au premier ministre {Rijksbestuurder), sous l'intendance du résident européen à Djokjokarta, entre les mains duquel se trouvait le pouvoir ainsi que le sceau tjap, de l'Ejat.

Quelque temps après l'installation des tuteurs, parut la publication dont nous venons de faire mention, par laquelle les contrats de fermage des terres sont annulés, sauf le droit à l'indemnité. La commission, chargée de la liquidation, avait constaté que les indemnités à rembourser aux fermiers dans les provinces de Soerakarta et de Djokjokarta, se montaient à la sondme de fl. 1,900,000 ou francs 4,009,000, dont la plus grande partie venait à la charge du Soesoehoenan de Soerakarta.

Pour traiter cette affaire délicate et satisfaire les prétentions des deux parties intéressées, l'intervention d'Européens doués de beaucoup de sagacité et d'activité était nécessaire; mais ils devaient posséder principalement la connaissance approfondie des usages du pays, de l'histoire et de la langue javanaise. Ces qualités ne se trouvaient pas réunies dans le chef de l'administration à Djokjokarta. Pèi^ de famille respectable et de moeurs irréprochables (1), les douceurs d'une viepaisi-

(1) Ces peu de mois suffisent, ce me semble, pour donner un démenti formel au conte ridicule et mensonger qu'on a débite à Batavia à Mr. le Contre Amiral Laplace, et que cet Officier, alors Capitaine de la Favorite, publie conrnie un fait historique.

ble, loin des intrigues d'une cour, auraient mieux convenu à ses goûts, que le poste éminent qu'il occupait, ainsi que la mission délicate qu'il Ise trouvait chargé de remplir à une aussi grande distance du point central du Gouyernement. S'il avait été pénétré de l'importance de sa charge, et qu'il eût été doué des moyens de faire respecter son autorité, le sous-résident , jeune présomp^ tueux de moeurs" dépravées, Q$i>v serait pas permis une fiorté .peu ^imsntrée envers les princes et les grands de la cour; il n'aurait pas toléré les contraventions à l'étiquette et les prétentions ridicules de cet employé à s'immiscer dans les affaires en dehors de sa compétence , et le premier ministre Dhanbe Redjo et l'interprète Ditre n'auraient pas empiété sur les droits reconnus aux princes co-tuteurs. La conduite de ceux-ci, surtout celle peu mesurée de Dhipo Negoro envers le résident et les autres Européens, n'aurait pas échappé à sa pénétration, et il aurait pu prévenir à temps le Gouvernement des sourdes menées qui se tramaienJt à la cour du jeune Sultan. Il est probable qu'alors l'explosion terrible à laquelle on ne s'attendait pas, aurait pu être prévenue, et qu'elle ne serait pas venue fondre sur le pays comme un torrent débordé ^

Ce que nous venons de dire tout à l'heure à l'article Soerakarta, page 125 et suivantes, joint à ce qui eut lieu dans les dernières années, de 1820 à 1825, tels que: • l'achat des terres ou leur exploitation pour le compte de quelques employés ; la haine invétérée de Dhipo Negoro contre tous les Européens; le tracé d'une nouvelle route de poste, dont la direction froissait les intérêts de ce prin-

ce, et dont on avait négligé de lui donner connaissance; le tombeau d'un chef javanais endommagé; l'outrage grossier commis envers Dhipo Negoro, dont on accuse le sous-résident de Djokjokarta; enfin, un concours d'événements favorables aux projets sinistres du conspirateur, contribuèrent à le mettre en état de réaliser le plan qu'il méditait depuis longtemps.

Comme preuve, que les projets de cette révolte étaient connus dans le Dhalem du Sultan , je vais citer ce que M', van Rees dit à ce sujet.

))Un jour que Mankoe Boemi recevait la visite de r> Dhipo Negoro , il remarqua que celui-ci avait ceint son r^Kris favori, dont il ne se parait presque jamais, et j> qu'à chaque instant , il tirait et agitait cette arme d'une » manière si expressive , que Mangkœ Boemi appréhenda D quelque projet sinistre. Ce dernier, qui vivait depuis » quelque temps tout à fait étranger aux affaires dont »il ne se mêlait plus, alarmé de l'apparence singulière »et suspecte de Dhipo Negoro, en informa la ftatoe ))Hagoeng, de laquelle il apprit que ce prince tramait » depuis longtemps une conspiration qui était sur le » point d'éclater. Le Pangeran Mangkoe Boemi profondé- ))ment irrita de la faiblesse du résident envers le secré- » taire et le premier ministre, se garda bien de l'infor- ))mer de ce qui se passait. Dhipo Negoro pouvait donc » travailler tranquillement à ses préparatifs de révolte; ))déjà il commençait à distribuer des armes, à envoyer ))des écrits séditieux à différents chefs du peuple et à » manifester ses intentions malveillantes et hostiles."

Nous entrons maintenant, vers le milieu de 1825,

dans une période fort scabreuse pour le maintien du pouvoir néerlandais dans l'Inde ; celle notamment , de la révolte dans les résidences princières. Si en définitive les résultats en furent de tout point couronnés d'un plein succès pour le Gouvernement, on les dut en partie à la force de nos armes et à la tactique européenne, mais aussi, sous de nombreux rapports, à la manière dont cette guerre ainsi que les négociations qui s'en suivirent furent conduites : grâces en soient rendues aux talents militaires des chefs et à la bravoure de l'armée de terre et de mer; mais particulièrement à Ta fermeté et à l'esprit conciliant du Général en chef qui dirigea cette lutte opiniâtre , et qui jouit de l'honneur de l'avoir terminée de la manière la plus satisfaisante, sous le double point de vue du maintien de notre pouvoir dans l'Inde et de la prospérité rendue à ces belles contrées. Le L*.-Général de Rock, L*.-Gouverneur-Général et commandant des forces de terre et de mer, s'est acquis par cette guerre un titre durable à la reconnaissance de son pays, et un droit à l'estime de ceux qui ont été à même d'apprécier la noblesse de son caractère (1).

Nous empruntons les principaux événements qui eurent lieu dans cette guerre, commencée en Juillet 1825, et terminée en Mars 1830, au récit historique d'un officier qui y prit une part active et honorable. Le Major de Stuers, aide de camp du Général en chef.

(1) Le Lt.-Génëral de Kock, depuis son retour en Europe, successivement Ministre de l'Inlérieur et Chancelier des Ordres du Roi , est mort en 1844.

raconte tous les faits d'arme de cette guerre opiniâtre. Je vais les citer sommairement et en forme d'extrait.

Il est nécessaire à l'intelligence de cette épisode, que le lecteur soit mis à même de connaitre les principaux acteurs dans ce drame.

Dhipo Negoro(l), le chef des insurgés, est fils illégitime du Sultan Rodjo de Djokjokarta, conséquemment descendant des anciens souverains de Mataram. Il fut, comme nous venons de le dire , élu co-tuteur de Hamangkoe Boewono V, âgé de quatre ans. Avant cette époque Dhipo Negoro avait défendu les intérêts du Sultan son père contre le Sultan Sepoeh ou Hamangkoe Boewono II , qui s'était soulevé contre l'autorité du Général Daendels, et avait été détrôné une seconde fois, en 1812, par les Anglais. Il nourrissait depuis longtemps une haine secrète contre les Européens, et visait au pouvoir suprême. Quoique exclu par sa naissance de tout droit à la succession^ il se flattait d'arriver à son but par la voie du fanatisme, et convoitait en même temps le trône et le pouvoir pontifical.

A cette époque Dhipo Negoro était âgé de 47 ans. Sa taille est moyenne et quoique sa figure ne semble annoncer rien d'extraordinaire, il n'en a pas moins déployé, pendant la révolte, une supériorité de caractère

(1) Quelques auteurs écrivent le nom de ce chef Dippo Nogorro , Buppo Nogor ou Icono Gorro et Icogorro. Le Colonel de Stuers écrit , selon l'idiome français , Dipo Negoro. J'ai déjà fait part des motifs qui me portent à conserver I'orthog[raphe Hollandaise. Le nom de Dhipo Negoro traduit littéralement est: Flambeau de la contrée'

peu commune parmi les princes indigènes de cette époque. Après s'être fait proclamer Sultan de Mataram, il sut se faire obéir comme tel par la population des résidences princières sur laquelle il exerça, jusqu'à sa chute, un pouvoir religieux et politique absolu. Son caractère ferme a résisté à tous les revers ; abandonné de ses partisans, de sa famille et traqué sans-cesse par les troupes, il erra au milieu des rochers et dans les déserts, rejettant fièrement toute proposition de se soumettre; d'un caractère fanatique et supersticieux à l'excès, il se voyait sans-cesse entouré de prêtres, et se distinguait des autres princes de la cour par sa manière de vivre pieuse ainsi que par ses moeurs austères; mais il était ambitieux, et son orgeuil se manifestait dans ses rapports avec les employés européens.

Il sut attirer à son parti un prêtre fanatique nommé Kjahi Modjo, dont l'érudition lui fournit un grand ascendant sur les dévots. Ce Kjahi Modjo, sujet du Soesoehoenan de Soerakarta, était connu comme un homme turbulent et cruel. Il conserva un grand empire sur le prince et dirigea plusieurs opérations militaires; souvent il ordonna de son chef les plus grandes atrocités sur les prisonniers européens. Ce prêtre rusé et sanguinaire, qui a conduit les principales actions dcDhipo Negoro , doit être considéré comme le moteur des troubles qui, pendant cinq années, étendirent leur ravage parmi les populations d'une partie de Java.

Plus tard se joignit à Dhipo Negoro un courageux guerrier, Alibassâ Prawiro Dirdjo, mieux connu sous le nom de Sentot. Il est fils de Radhén Ronggo, qui s'était

rendu fameux sous le gouyernement du Maréchal Daendels. Les combats auxquels il prit part dans cette guerre sont nombreux, et il donna des preuves d'un talent supérieur et d'une étonnante activité. Cet intrépide chef de guérillas javanais est passé depuis sa soumission au service militaire du Gouvernement.

Le collègue de Dbipo Negoro , co-tuteur du jeune Sultan, se trouvait être le Pangeran Mangkoe Boemi, nom d'une famille princière, à laquelle vient se rattacher le souvenir de la fondation, en 1755, de l'Etat de Djokjokarta, constitué comme démembrement de l'ancien Empire de Mataram. Ce prince d'un caractère doux et concilmnt, s'il eût été traité d'une manière plus convenable par l'autorité européenne, ne se serait jamais opposé aussi ouvertement qu'il l'a fait: il est certain qu'on aurait pu le gagner facilement en flattant son amour-propre; pour lui faire prendre le parti extrême, et le décider à faire cause commune avec Dbipo Negoro , il n'a fallu rien moins que l'imprévoyance du chef européen à Djokjokarta, et toute l'impétuosité du secrétaire de la résidence.

Après avoir fait mention des principaux chefs de la rébellion, il est nécessaire de répéter ici l'observation, que le Soesoehoenan de Soerakarta , dont on avait de ' justes raisons de se défier, demeura ostensiblement dans les bornes du devoir, et que ses barisam ou cohortes javanaises vinrent se joindre à nos troupes. Il est probable que la présence de celles-ci, jointe aux mesures énergiques prises par le Général en chef le contraignirent à ne pas se ranger du parti des rebelles. Il

est de fait aussi que les habitants javanais des rési* dences soumises immédiatement au Gouyernement ne prirent aucune part à la révolte; que même, à ce que nous apprend Mr. le Comte van Hogendorp (1): ))Les » provinces les plus peuplées, celles qui autrefois étaient )) les plus sujettes à des mouvements populaires, comme »Cheribon, Pakalongan, Samarang, Kedoe, Rembang. » et Soerabaya, sont restés non seulement tranquilles et » soumises, mais qu'elles ont participé aux opérations » militaires, et que Dhipo Negoro n'a pu, pendant tou- » te la durée de la guerre, parvenir à entraîner dans » son parti un seul de nos cantons."

Nous alloni^ maintenant jeter un coup-d'oeil sur le théâtre des opérations militaires, décrites par Mr. le Colonel de Stuers.

Au milieu de la prospérité dont jouissait Java en 1825, on reçut- de Djokjokarta l'alarmante nouvelle qu'une révolte suivie de la destruction de cette ville venait d'avoir lieu. Le peuple soulevé se porta dans les environs et ravagea les Dhalems ou palais des princes sans épargner même celui appartenant à Dhipo Negoro. La garnison européenne du fort, composée seulement de 200 hommes , eut à peine le temps de mettre le Kraton et la personne du jeune Sultan à l'abri d'un coup de main, et elle se vit dans la nécessité de faire de fréquentés sorties pour sauver ce Kraton et le palais du Pangeran Pakoe Alam d'une destruction complète. A cette époque , la masse des troupes de PEtat se trouvait , sous

(1) Coup-tToeil sur nie de Java,

le commandement du Général van Geen, à Macassar, où la guerre contre la. reine de Boni venait d'être terminée honorablement pour nos armes.

Le L^-Gouverneur-Général de Kock n'avait au début de la révolte, que 1800 hommes de troupes javanaises avec 800 Européens à opposer à la masse des insurgés, déjà répandue jusque non loin de Magelang, cheflieu du Eedoe, tandis qu'elle interceptait la route capitale de l'ile. Les barisans javanais du Soesoehoenan de Soerakarta vinrent bientôt augmenter nos forces; on organisa à la hâte les milices ou gardes urbaines de Batavia, de Samarang et de Soerabaya qui rendirent des services éminents; ces milices furent organisées plus tard dans les autres résidences; tous répondirent à l'appel du Gouvernement, ce qui préserva ces belles provinces de l'invasion. Les cohortes des Sultans de l'île deMadura, commandées par les princes, vinrent grossir plus tard la masse de l'armée, et le Général van Geen arriva à Samarang avec les troupes victorieuses de Macassar. Dès lors on se vit en état de chasser les rebelles vers la partie méridionale de l'île, et de venir au secours du fort de Djokjokarta; de manière que le Général en chef vint établir son quartier à Soerakarta , et que le Général van Geen put dégager la courageuse garnison de Djokjokarta, lorsque la saison des pluies vint mettre un terme aux hostilités.

L'année 1826 s'annonça par le départ du Baron van der Capellen et l'arrivée du nouveau Commissaire-Général du Roi, le Vicomte du Bus de Ghisignies. Le L^ Gouverneur de Kock, qui avait du remplir l'intérim

à Batavia, retourna à l'armée et établit son quartiergénéral à Djokjokarta. Dbipo Negoro avait établi le sien à Dikso sur la rive droite du Progo ; mais il évitait soigneusement toute rencontre décisive, et semblait avoir adopté la tactique des Vendéens et des guérillas espagnols, divisant ses forces de manière à harceler les colonnes, sans jamais se porter au devant d'elles, ou bien attendre leur attaque. Il prenait toujours position dans les desas ou villages aux noms desquels le Javanais attache quelque idée mystique; comme Salaroeng^ lieu où l'on se retire pour implorer le Tout-Puissant; DiksOy endroit qui fait réussir les entreprises; Negolang* geng^ lieu de délices, où tout devient propice, Pangkoemenangy où l'on se repose pour vaincre, etc. Partout où les rebelles prirent position dans un kraton ou un bentheng, lieux retranchés, on parvint sans difficulté à les vaincre ; mais ils y donnaient rarement prise: les colonnes d'attaque, trompées par de faux rapports, firent souvent des expéditions infructueuses, ou bien elles remportèrent des succès sans aucun résultat décisif. De leur côté, les^ rebelles massacraient impitoyablement les ennemis qui avaient le malheur de tomber entre leurs mains.

Le Gouvernement avait, dès le commencement de la révolte, pris fait et cause pour le maintien des droits du jeune Sultan, selon le principe adopté de ne point souffrir d'altération dans l'ordre de succession. En conséquence, les princes Panoelar et Mordan Ninggrat furent nommés tuteurs du jeune Sultan en remplacement des deux chefs révoltés; on les installa avec pompe.

Ces nouveaux tuteurs et plusieurs autres princes environnés d'un cortège nombreux, avaient suivis les colonnes d'attaque sur Dikso, d'où Dhipo Negoro s'était vu forcé de se retirer. Après un séjour de quelques semaines à Dikso, ils obtinrent la permission de retourner à Djokjokarta; on leur fournit à cette fin une escorte. Ce départ étant parvenu à la connaissance des rebelles, eut pour résultat que ces malheureux furent enveloppés par des masses, et assaillis près de Linkon au pied des montagnes deGrc^ol; tous ces princes, leur cortège et la plus grande partie de l'escorte y furent massacrés par ordre du fanatique Kjahi Modjo et du chef Sentot, qui avait formé le plan de cette embuscade. Les Pangerans Abdoel Samson , Soerja Widjojo et deux autres personnes durent la conservation de leur vie à la générosité de Sentot. Cette horrible catastrophe répandit la consternation dans le Kraton du Sultan.

Après ce désastre, le Général van Geen faillit aussi devenir la victime de son brillant courage, ayant entendu des coups de canon à. peu de distance de Dikso, il se dirigea vers ce point , à la tête de deux pelotons de cavalerie et un détachement de chasseurs ; il rencontra l'ennemi en pleine fuite devant une colonne qui s'était mise à sa poursuite du côté de Pisangan, mais qui ayant atteint son but s'était retirée; le Général, compromis par cette retraite , se vit attaqué par les fuyards unis aux habitants des villages qui fondirent de toute part sur cette faible troupe; le Général n'échappa de la mêlée que par miracle.

£n même temps, de forts détachements du Prince

Mangkoe Negoro qui s'étaient ayancés et établis avec confiance au Sud de Djokjokarta au milieu d'une population qu'il protégeait, y furent massacrés. Tous ces succès enflammèrent à tel point le courage des rebelles , que les affaires reprirent soudainement un aspect effrayant. Les pays soumis se révoltèrent de nouveau; on fut obligé d'abandonner plusieurs points , tels que les rives de Progo et la province de Kedoe; ce qui fut cause que plusieurs paisibles habitants devinrent victimes de la barbarie de Dhipo Negoro. Les troupes sous les ordres du Colonel Cleerens s'étaient retirées du Bagelen; de ces côtés, les habitants moins directement influencés se montrèrent moins séditieux. Le découragement s'était déjà répandu jusqu'à Soerakarta , où le Général en chef revint fort à propos pour en protéger l'immense population. Le Général van Geen put se maintenir à Djokjokarta. Le Panembahan Mangkoe Boemi, exilé en 1812 sous la domination anglaise , avait obtenu en 1826 la faveur de retourner à Soerakarta; celui-ci et le Pangeran Poerbojo prirent poste à Bojolali avec quelques troupes du Soesoehoenan ; les Pangerans Ngabéhi Ali Negoro, Bilitar , Noto Koesoemo ainsi que le fils et le neveu du premier ministre, s'établirent à Dilangoe, ayant un détachement d'infanterie pour les seconder.

Dhipo Negoro ayant pris poste à Ketjiwan du côté du volcan Merapi, le Général van Geen le fit attaquer par une colonne qui fut dispersée par la tactique de l'ennemi; il parvint également à déloger les troupes auxiliaires de leurs quartiers et les refoula avec pert45

vers Balitan. Le fils du premier ministre et plusieurs Javanais de distinction perdirent la vie dans ces com-. bats. On jugea alors que le terrain d'opération était trop étendu, et on prit des mesures pour concentrer les troupes. La sûreté de Soerakarta se trouvait aussi compromise.

Au milieu de si nombreux dangers, on en vint à une mesure suggérée y en 1825 , par le conseiller des Indes Muntinghe, de rétablir sur le trône de Djokjokarta le Sultan exilé par les Anglais à Poeloe Pinang, et qui se trouvait depuis ce temps à Amboine, mais qui avait obtenu du Gouverneur van der Capellen la faveur de résider à Soerabaya. Le Vicomte du Bus de Ghisignies, qui avait remplacé le Baron va» der Capellen dans le Gouvernement de l'Inde, fit installer ce vieux monarque, quoique cela fût contraire à Popinîon des Européens et des Javanais expérimentés ; on stipula qu'après la mort du vieux Sultan Hamangkoe Boewono II, le Sultan en bas-âge remonterait sur le trône, et qu'il porterait dans l'intervalle le titre de Sultan moeda (jeune Sultan): mais on n'obtint aucun résultat salutaire de cette mesure, que l'état précaire de la position dans laquelle on se trouvait avait seul pu provoquer. Dhipo Negoro ne daigna même pas répondre aux propositions qu'on lui fit de se soumettre de rechef à l'autorité du Sultan Sepoeh , replacé sur le trône. Quelques autres chefs vinrent offrir leur soumission.

Vers le milieu de cette année arriva un renfort de troupes d'Europe; ces forces, réunies à quelques centaines d'Européens acclimatés et tirés des autres établissements,

furent dirigées vers le Banjoemas et le Kedoe, afin de rétablir les communications. Les rebelles de leur côté se montrèrent plus hardis, quoique fuyant toujours devient nos troupes dans tous les rencontres sérieuses; ils accablaient celles-ci de fatigue. On parvint toutefois à rendre libre la route entre Soerakarta et Bojolali. En Octobre, trois colonnes se portèrent surDjatibanem, où l'ennemi s'était concentré; il fut dispersé, mais Dhipo Negoro réunit de nouveau ses troupes à Gowok, où il essuya une seconde défaite. Des expéditions furent faites dans le Eedoe et le Banjoemas, qui eurent un plein succès et opérèrent la soumission du Pangeran Mangkoe Dhininggrat , prince rebelle , dont les troupes inquiétaient ces provinces. Par cet événement heureux se termina l'année 1826 (1).

En 1827, on adopta un système différent de tacti-^ que; de petits forts ou benthengs furent successivement construits partout où le terrain avait été conquis ; on forma huit colonnes mobiles, composées de toute arme et d'un nombre d'auxiliaires javanais ; ils furent pourvus de pièces de deux à trois livres sur des affûts der

(1) Pour donner une idée de la vénération religieuse que le« Javanais portent aux tombeaux de leurs ancêtres, nous citons textuellement ce que nous apprend l'auteur de la guerre de Java.

Mangkoe Dhininggi'at avait accompagné en 1812 s(Hipère, qui suivit le vieux Sultan dans son exil à Amboine et y mourut. Le fils, qui s'était joint à Dbipo Negoro, vint se soumettre au gouvernement, exigeant pour condition spéciale que la dépouille de son père serait exhumée à Amboine et transportée à Java, pour y être dé*posée dans les tombeaux de ses ancêtres.

montagne, de pionniers, d'ambulances et de moyens de transport. On attendait également d'Europe une nouvelle division de 3000 hommes.

De son côté , Dhipo Negoro divisa ses troupes en quatorze petites cohortes mobiles de 800 jusqu'à 1000 combattants ^ au nombre desquels se trouvaient 5000 hommes d'élite^ sans compter les chefs agissant en partisans, et les masses dont il disposait lorsqu'il se voyait maître du terrain. Ces bandes mobiles avaient l'avantage sur les nôtres de ne pas avoir d^ambulance ni de vivres à défendre. Dhipo Negoro disposait indistinctement des terres de Djokjokarta et de Soerakarta en faveur de ses chefs^ et tâchait par ce moyen engager quelques autres à sa eause; chaque commandant obtenait un brevet de concession territoriale: on assure encore qu'au moment de la révolte , il possédait un grand nombre d^objets précieux y dont il disposa successivement à mesure que ses chefs ou ses troupes commençaient à manquer de ressources.

L'arrivée de renforts considérables augmenta nos forces, mais le gouvernement ne voulut pas les utiliser avant que ces troupes fussent acclimatées. La mesure qu'il adopta honore son humanité^ autant qu'elle prouve sa prudence et sa sagesse.

Des marches et des contre-marches, des négociations feintes et des prétentions outrées, ne menèrent à autre fin que de fatiguer les troupes sans aucun résultat décisif. Une neuvième colonne fut organisée, tandis que les révoltés pénétrèrent jusqu'à Rembang d'où ils se virent promptement chassés et défaits; ce qui fut cause que

plusieurs chefs vinrent se soumettre avec tous leurs adhérents.

Les événements de cette année se terminèrent par la mort du vieux Sultan. Son règne de pea de durée avait été nul pour les intérêts du Gouvernement. Le jeune Sultan Hamangkoe Boewono V lui succéda comme il l'avait précédé. Dans le cours de cette année ^ l'armée avait perdu environ 3000 Européens, et 1000 autres se trouvaient dans les hôpitaux.

En 1828 y on continua d'agir selon le même plan adopté l'année précédente; on augmenta le nombre des redoutes, qui furent échelonnées dans tout le pays successivement reconquis. Le Padjang et le Kedoe jouissaient du repos, et on chercha à resserrer les rebelles entre les rives du Progo et du Bogowonto ; des redoutes furent élevées partout où le passage offrait des chances à Pennemi; un pont suspendu fut établi sur le Progo, en dépit de toutes les attaques des rebelles pour s'opposer à ces constructions ; mais ils furent repoussés avec des pertes^ considérables.

Dans ces entrefaites, il vint à l'idée de DhipoNegoro de se faire proclamer Sultan de Java (1) et de réunir

(1) Mr. de Staers indique dans une note de son récit le titre qu'il attribue au chef des rebelles. Ce titre , en pai'tie javanais et arabe ,. n'est pas exact, et la traduction française est complètement fautive. Nous donnons ici le texte exact de ce titre pompeux que prit Dhtpo Negoro, lorsqu'il se fit proclamer Sultan de Java:

Kandjeng Soeltan Hng abdoe^ llahy Kamitoewq haroe tjokro hobiring , Sajid^hin^ Panoto-gomo, Chalifatoer^rasoePtllahiy Senopati ing^^igalogo sabtl-loelah.

C'est à dire : Sércnissimc Sultan , Serviteur fidèle de Dieu , Mé-

en sa personne Tautorité partagée entre le Sultan de Djokjokarta et le Soesoehoenan de Soerakarta; ce titre n'existait plus depuis 1755, mais il voulut s'en revêtir, pour donner un nouvel élan à son pouvoir, qui avait déjà sensiblement déchu ; toutefois les réjouissances furent interrompues par l'apparition de la colonne du Général van Geen.

Au premier Mai, toutes les colonnes avaient pu prendre des positions avantageuses; les redoutes, au nombre décent soixante, se protégeaient mutuellement, et de nouveaux renforts de Macassar, de Ternate, de Boeton et d'Alfoures de Halmabera, commandés en partie par leurs chefs indigènes , vinrent grossir les rangs de l'armée. Ces peuplades se soumirent facilement à la discipline militaire européenne et elles se concilièrent l'estime et l'affection des officiers par leur excellent naturel et leurs bons services; un javelot, une hache et un bouclier sont leuTs seules armes. Ils paraissent nés pour le service de l'infanterie légère; souvent ils chargeaient l'ennemi à des distances inconcevables, avec la rapidité de la cavalerie.

Au commencement de Mai, toutes ces colonnes s'avançaient, toujours aux prises avec l'ennemi favorisé par la nature montueusê du terrain , lorsque l'intrépide Sentot, exécutant une diversion hardie, se porta, accompagné de troupes d'élite et favorisé par une nuit

diateur dans la révolte, Arbitre des forces militaires, Chef de la vraie religion , Soutien de la foi , Successeur du Prophète de Dieu , Chef de la guerre, qu'il poursuit avec une force d'esprit inébranlable.

orageuse, au travers des colonnes; il passa rapidement dans la province de Bagelen, sans que la cavalerie pût découvrir sa marche, encore moins l'atteindre; ce coup téméraire devint fatal à une des colonnes, qu'il réussit à Culbuter et à disperser par son apparition subite et par l'impétuosité de son attaque. Cet échec n'eut pas d'autres suites funestes. La grande célérité avec laquelle le colonel Cleerens dirigea deux colonnes sur les troupes de Sentot; la marche subite des renforts envoyés de Batavia et de plusieurs autres endroits; les nombreux postes fortifiés dans le Bagelen qui purent s'opposer énergiquement contre cette tentative hardie , la firent échouer complètement

La défaite de Sentot fut suivie de celle de Kjahi Modja, ce prêtre fanatique, qui n'avait cessé pendant près de trois ans d'exercer une influence funeste sur la marche desafiaires; il fit des propositions pacifiques au Gouvernement, mais on découvrit promptement la perfidie de ses intentions; la cavalerie parvint à l'atteindre sur la grande route, dans le village de Bantjar, où il fut fait prisonnier avec les 500 hommes de son escorte. Kjahi Modjo avec ses Toemenggoengs et quelques prêtres furent conduits à Batavia, où ils subirent l'arrêt de la déportation. Kjahi Modjo a été relégué depuis ce temps comme prisonnier d'Etat, à Menado.

En 1829 , les rebelles pressés vivement entre le Progo et le Bogowonto, tentèrent de se faire jour; mais cette colonne de 3000 hommes, commandée par le fils de Dhipo Negoro, quoique favorisée par la nature du terrain, ne put réussir et se vit forcée à la retraite.

Un autre chef, Soemo Negoro, commandant une forte division, eut le même sort. Nos colonnes se trouvaient à cette époque au nombre de quatorze, se prêtant mur tuellement secours; en outre, quelques troupes de Macassares commandées par les Radjas, vinrent grossir l'armée. Les rebelles, de leur côté, occupaient les défilés et avaient tout l'avantage du terrain. Pour les réduire complètement dans ce pays montagneux et désert, il restait encore beaucoup à faire.

Dans plusieurs de ces attaques partielles, eu le succès se trouvait balancé ou plus ou moins propice à nos armes, on eut le bonheur de faire prisonnier le fils aine de Dhipo Negoro.

Sur ces entrefaites arriva d'Europe le Général Bischofi*, nommé Commandant en chef et remplaçant du L^- Gouverneur de Kock; la mort subite de ce nouveau commandant fut cause que le Général en Chef resta investi des pleins pouvoirs. Il poursuivit de nouveau l'ennemi avec vigueur et parvint à le contenir dans ses montagnes, d'où celui-ci tenta à plusieurs reprises de faire des attaques en masse: il parvint de cette manière a se dérober , par une marche rapide , à la vigilance des colonnes et atteignit la rive gauche du Progo; mais poursuivi et battu à plusieurs reprises, il fut repoussé sur la rive gauche. Dhipo Negoro faillit être fait pri- 'sonnier dans une de ces mêlées, mais les manoeuvres habilement combinées et exécutées avec célérité par l'intrépide Sentot, rendirent cette attaque moins favorable a nos armes.

Par ces expéditions de nos colonnes mobiles, le parti

de Dhipo Negoro éprouvait constamment des revers; c'est ainsi qu'il perdit son oncle et deux fils de ce dernier, ainsi que plusieurs de ses meilleurs chefs, et quelques unes de ses femmes furent prises. Enfin après une poursuite opiniâtre qui dura plus d'un mois, et qui coûta la vie à plusieurs braves, quelques colonnes réunies sous les ordres du L*.-colonel SoUewijn, parvinrent à livrer un combat acharné qui répandit l'épouvante parmi les rebelles.

Cette défaite, qui eut lieu à Sélo, Ait suivie des résultats les plus favorables pour le dénouement de cette longue lutte. Le vieux prince Mangkoe Boemi , adjoint à Dhipo Negoro comme tuteur du jeune Sultan, craignant d'être fait prisonnier, ofirit sa soumission. Il fut accueilli avec égards, et comme une victime de l'astuce de son collègue. Lorsqu'il revint àDjokjokarta, les princes et le peuple l'accueillirent avec les démonstrations les plus sincères de respect et de dévouement.

Peu de jours après , une des colonnes faisant une expédition dans les montagnes, fit prisonnières, à Kretek, la mère et la fille de Dhipo Negoro. Chaque chef ne visait plus qu^à sa sûreté personnelle. Le jeune et vaillant Sentot songea également à la sienne. Il quitta la chaîne des montagnes du Sud et vint à Megiri faire sa soumission; il était accompagné de deux princes et d'une troupe de cavaliers. Le Général en Chef le reçut avec bienveillance. La soumission de Sentot fut généralement considérée comme l'événement le plus heureux de toute la guerre.

Dhipo Negoro ayant perdu son plus ferme appui , ne

songea plus qu'à sa sûreté personnelle. Il chercha son refuge dans les déserts de Pandjer et de Selomanek. C'est là encore qu'on lui fit faire des propositions; mais persuadé qu'il était, qu'un Javanais du peuple n'oserait jamais mettre la main sur un prince du sang de Mataram oïl le livrer prisonnier, il s'obstina à soutenir des prétentions outrées qu'on ne put accepter»

Dès lors, il fut incessamment traqué par les colonnes dans les déserts montagneux du Sud, où il errait d'un point à l'autre, sans plan ni détermination prise. Il se tenait à quelque distance de ses partisans pour éviter de tomber au pouvoir des assaillants, ne comptant plus que trois hommes de rang parmi sa suite; tous étaient de ses parents et se trouvaient réduits à une existence misérable. La saison des pluies étant déjà fort avancée , il devenait presque impossible aux troupes de continuer la poursuite dans ce pays privé de ressources; toutefois, il était de la plus grande importance qu'on parvînt à s'assurer de sa personne, seul moyen d'arriver au terme de cette guerre longue et dévastatrice.

On réussit enfin, après plusieurs tentatives et un temps assez long, passé en négociations vaines, à se rendre maitre du chef des rebelles; les 1400 hommes qu'il avait trouvé le moyen de réunir autour de lui , furent désarmés et rentrèrent dans leurs foyers. Dhipo Negoro accompagné par deux officiers, fut dirigé sur Samarang, d'où on l'envoya à Batavia. Depuis, il a été déporté à Ambçine ; il se trouve maintenant prisonnier d'Etat dans la forteresse de Rotterdam, à Macassar.

Cette guerre , qui coûta plus de 25,000,000 de florins et qui fit périr 15,000 combattants (1), étant terminée , le devoir commandait d'aviser aux moyens les plus efficaces et les plus prompts pour cicatriser les plaies et prévenir les maux auxquels ces contrées dévastées se voyaient exposées. Le Gouvernement se trouvant maître de toute l'île, il était nécessaire d'assurer la tranquillité du pays par le rétablissement de l'ordre dans les résidences princières , et il avait droit de prétendre à l'indemnité, du moins partielle, des sacrifices qu'il s'était vu obligé de faire»

Cette noble mais en même temps difficile tâche resta dévolue au nouveau Gouverneur-Général, le L*. Général van den Bosch. Il s'en acquitta avec une activité louable et une sollicitude vraiment paternelle; il fit renaître l'ordre et rappela la tranquillité dans les résidences princières, et il parvint à faire participer librement la nation javanaise aux travaux paisibles de son nouveau système d'agriculture, auquel on a donné depuis lors le nom de système des cultures.

Par cette nouvelle organisation , le Soesoehoenan de Soerakarta ainsi que le Sultan de Djokjakarta ont été maintenus dans leurs dignités respectives; mais on a stipulé par convention passée sous la date du 27 Septembre 1850, qui servit à régler définitivement les limites (jusqu'alors fort incertaines entre les territoires des deux princes) que les provinces de Padjang et de

(1) Le nombre des Eoropëens qui perdirent la vie dans ces combats est porté à 8 mille.

songea plus qu'à sa sûreté personnelle. Il chercha son refuge dans les déserts de Pandjer et de Selomanek. C'est là encore qu'on lui &l faire des propositions; mais persuadé qu'il était, qu'un Javanais du peuple n'oserait jamais mettre la main sur un prince du sang de Mataram oïl le livrer prisonnier, il s'obstina à soutenir des prétentions outrées qu'on ne put accepter •

Dès lors, il fut incessamment traqué par les colonnes dans les déserts montagneux du Sud, où il errait d'un point à l'autre, sans plan ni détermination prise. Il se tenait à quelque distance de ses partisans pour éviter de tomber au pouvoir des assaillants, ne comptant plus que trois hommes de rang parmi sa suite; tous étaient de ses parents et se trouvaient réduits à une existence misérable. La saison des pluies étant déjà fort avancée , il devenait presque impossible aux troupes de continuer la poursuite dans ce pays privé de ressources; toutefois, il était de la plus grande importance qu'on parvint à s'assurer de sa personne, seul moyen d'arriver au terme de cette guerre longue et dévastatrice.

On réussit enfin, après plusieurs tentatives et un temps assez long, passé en négociations vaines, à se rendre maitre du chef des rebelles; les 1400 hommes qu'il avait trouvé le moyen de réunir autour de lui , furent désarmés et rentrèrent dans leurs foyers. Dhipo Negoro accompagné par deux officiers, fut dirigé sur Samarang, d'où on l'envoya à Batavia. Depuis, il a été déporté à Amboine ; il se trouve maintenant prisonnier d'Etat dans la forteresse de Rotterdam, à Macassar.

Cette guerre , qui coûta plus de 25,000,000 de florins et qui fit périr 15,000 combattants (1), étant terminée , le devoir commandait d'aviser aux moyens les plus efficaces et les plus prompts pour cicatriser les plaies et prévenir les maux auxquels ces contrées dévastées se voyaient exposées. Le Gouvernement se trouvant maître de toute l'île, il était nécessaire d'assurer la tranquillité du pays par le rétablissement de l'ordre dans les résidences princières , et il avait droit de prétendre à l'indemnité, du moins partielle, des sacrifices qu'il s'était vu obligé de faire»

Cette noble mais en même temps difficile tâche resta dévolue au nouveau Gouverneur-Général, le L*. Général van den Bosch. Il s'en acquitta avec une activité louable et une sollicitude vraiment paternelle; il fit renaître l'ordre et rappela la tranquillité dans les résidences princières, et il parvint à faire participer librement la nation javanaise aux travaux paisibles de son nouveau système d'agriculture, auquel on a donné depuis lors le nom de système des cultures.

Par cette nouvelle organisation , le Soesoehoenan de Soerakarta ainsi que le Sultan de Djokjakarta ont été maintenus dans leurs dignités respectives; mais on a stipulé par convention passée sous la date du 27 Septembre 1850, qui servit à régler définitivement les limites (jusqu'alors fort incertaines entre les territoires des deux princes) que les provinces de Padjang et de

(1) Le nombre des Européens qui perdirent la vie dans ces combats est porté à 8 mille.

Soekowati feront partie intégrante du territoire du Soesoehoenan. Tout le Mataram et Goenoeng Kidoel sont placés sous l'intendance du Sultan. On a cédé au premier 500 tjatjah dans la province de Mataram pour veiller à l'entretien des tombeaux de Megiri et de Pasir Gedé , et au second 50 tjatjah pour l'entretien des tombeaux de Sesolo dans la province de Padjang, indépendamment du territoire occupé y dans le district de Solo , par le prince subsidié Prang Wadhono , et dans celui de Djokjo par les princes Pakoe Alam et Noto Prodjo. Dans les provinces nouvellement acquises on a laissé aux chefs et aux possesseurs des terres le choix de suivre les princes , ou de rester dans la jouissance de ces terres ou des tjatjah en se soumettant aux lois du Gouvernement. La résidence du Soesoehoenan est toujours à Soerakarta et celle du Sultan à Djokjokarta. Les possessions du premier comptent à peu-près quatre cent mille habitants et celles du second trois cent vingt cinq mille. On peut calculer que le revenu annuel du Soesoehoenan est de 160 mille piastres, et celui du Sultan peut-être porté à 200 mille piastres.

Les princes subsidiés conservèrent leurs apanages; on accorda des terres à ceux dont le dévouement s'était manifesté dans la guerre qui venait de se terminer; quelques uns obtinrent des pensions selon leur rang; des décorations de l'ordre militaire, des médailles d'or et d'argent servirent de récompense à la fidélité, au courage et au mérite. Les princes malais, dont les troupes avaient servi comme auxiliaires dans l'armée , obtinrent des titres ou un rang militaire plus élevé ; tous

retournèrent dans leur île, fort satisfaits de leur par« tage.

L'organisation territoriale , fixée avec les deux princes, par Pacte du 27 Septembre 1830, ainsi que la teneur de l'acte de soumission, signé par le Sultan le 3 Novembre de la même année , reconnaissent au Gouvernement de l'Inde la domination immédiate sur les plus riches provinces comprises jusque là dans les Etats de ces princes. Ces provinces acquises comptent une population d'au delà un million d'habitants; elles ont été divisées en quatre résidences, savoir Bagelen, Banjoemas, Madion et Kediri; toutes participent maintenant aux avantages dont jouissent les autres parties de cette île; au nombre de ceux-ci, il en est un surtout dont les résidences princières sont en possession depuis 1830: l'abolition des droits de barrière et de péage dans l'étendue de ces Etats.

Nous terminons ici le précis de l'histoire moderne de Java , ou plutôt de l'analyse des événements les plus remarquables qui ont eu lieu dans cette île depuis l'arrivée des Hollandais, en 1596, jusqu'à l'année 1830, époque remarquable dans les destinées de cette partie principale de l'Archipel, couverte par le pavillon néerlandais. Elle vit l'anéantissement complet du pouvoir des souverains javanais; leur influence dans la conduite des afiaires politiques et civiles avait été limitée à chaque traité conclu avec la Compagnie ; l'autorité qui leur est reconnue aujourd'hui est en efiet fort restreinte, mais elle doit être maintenue comme cheville ouvrière du pouvoir européen; car l'ascendant moral

que ces princes exercent sur la partie la moins civilisée de la population indigène, se trouvant soumis à la direction politique du Gouvernement, promet à l'avenir la plus sure des garanties que les institutions établies seront respectées, et que les améliorations dans les moeurs et dans l'ordre social seront accueillies sans obstacle par cette population paisible.

Cet avenir, à en juger par l'état présent, semble promettre une longue période de paix et de prospérité à cette belle et fertile contrée, qui est le point central, la métropole et la place d'armes des établissements de l'Etat dans l'Inde; à dater de la pacification de 1850, et par suites des nouvelles lois administratives introduites successivement , aucune émeute , pas la moindre manifestation de mécontentement n'a servi d'indice que la population éprouve le besoin de jouir d'un ordre social différemment organisé, ou qu'elle parait regretter les temps passés du pouvoir absolu et des mesures arbitraires de ses princes indigènes. Quelques chefs ambitieux ou mécontents peuvent, il est vrai, susciter pour un temps des troubles et compromettre la tranquillité de l'une ou de l'autre province; mais, depuis l'issue fatale du dernier soulèvement dans les Etats de Djokjokarta, la nation javanaise est demeurée convaincue de la supériorité de notre tactique et de nos armes , comme elle l'est aussi de la portée plus élevée de l'esprit et des institutions sociales des nations policées; ellemême a fait des progrès assez rapides dans la civilisation, pour qu'on puisse nourrir l'espoir qu'une tourbe de mécontents ou d'aventuriers, fussent-ils même con-

duits par un chef habile , ne parviendront jamais à soulever les masses d'une population aussi nombreuse, qui s'est vouée presque généralement aux travaux de l'agriculture, et qui trouve dans cette culture ses principaux moyens d'existence.

Voyons maintenant de quelle manière on a pourvu au bien-être de cette population.

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