‹ Coup-d'oeil général sur les possessions néerlandaises dans l'Inde archipélagique (volume 3)Chapitre 17 sur 19 · HABITANTS DE CETTE ILE · texte numérisé non relu

HABITANTS DE CETTE ILE

La Nouvelle-Guinée est une ile dont l'étendue est sî* ¥aste,. que plusieurs années s'écouleront encore avant qu'on puisse élre à même d'en apprécier toute la va«^ leur, ainsi que tous les avantages qu'elle peut offrir, au moyen d'une exploration régulière, au commerce, à la navigation et à l'industrie» Cette grande terre n'a été reconnue des navigateurs européens que sur quelques points du littoral; on n'en connaît les habitants que par des communications peu nombreuses et de courte durée entre eux et les équipages d'un fort petit nombre de navires qui y ont atterri: encore n'ont-elles eu lieu qu'avec quelques bordes ou avec des tribus, établies à demeure sur les côtes, ou bien s'y trouvant temporairement dans leurs excursions nomades; l'intérieur de la contrée n'a jamais été parcouru. Les aborigènes qui en forment la population, n'ont entretenu^ aucune relation directe avec les autres peuplades commerçantes de l'Archipel, et ce n'est que sur quelques, points de la côte occidentale qu'on a trouve des tribus-

sédentaires, entretenant des rapports de traGc et d'échange des produits du sol avec les insulaires des Archipels orientaux. On en est réduit à des conjectures ou bien à des hypothèses plus ou moins vraisemblables sur la constitution physique de ce sol vierge, et la connaissance de ses produits se borne à un petit nombre d'articles; la science n'inscrit que pour mémoire l'acquisition d'un nombre très-borné d'individus du règne animal dont cette terre et ces forêts séculaires sont peuplées. Nous avons seulement des notions très-imparfaites sur les trésors que ce sol, fortement accidenta, s'élevant en plateaux et propre à contenir des productions métalliques très-remarquables, nous tient encore caché dans le sein de la terre. Ge grand groupe d'iles,* remarquable sous tant de rapports divers, et surtout par sa position géographique à l'extrême orient de la vaste étendue des mers de l'Inde , est demeuré jusqu'à ces jours étranger au commerce européen : mais il excite aujourd'hui^ plus spécialement, l'attention des nations policées et maritimes, chez lesquelles, par suite du formidable développement de leur industrie, le besoin s'est fait ressentir d'acquérir de nouveaux débouchés qui puissent rétablir le système régulier de l'équilibre entre la production et la consommation. Car, il faut en convenir, le développement industriel parait être parvenu à son apogée, et semble, en quelque sorte, avoir atteint la limite du possible auquel le génie inventif de l'homme puisse se flatter de parvenir.

Il n'est pas étonant dès lors que dans ces états où l'industrie manufacturière se trouve portée à une pro-

duclion qui va bien au delà des besoins de la consommation, l'on prenne à temps de$ mesures qui puissent contribuer à augmenter l'écoulement des produits surabondants, et, à plus forte raison, vu que le chaumage dans les ateliers, devient souvent compromettant pour la tranquillité des pays dans lesquels l'industrie se trouve développée outre mesure.

Sous ce point de vue, l'Inde continentale, la Chine, le Japon, les îles du grand Archipel, l'Australie, la Tasmanie et la Nouvelle-Guinée attirent de plus en plus l'attention des nations productives de l'Europe et de l'Amérique du nord; elles sont assidûment à la recherche des moyens les plus propres à augmenter l'exportation de la surabondance des produits manufacturés, pour les importer dans les contrées d'au delà des mers.

Cette sollicitude des gouvernements européens, qui les porte à la recherche de moyens, d'augmenter les débouchés des produits industriels de leur classes ouvrières, ainsi que les encouragements accordés au com* merce et à la navigation; ont contribué puissamment à activer, dans ces derniers temps, les rapports entre les contrées de l'Inde, demeurées inconnues depuis des siècles à l'Europe civilisée. La Nouvelle-Guinée a participé sous quelques rapports dans le développement général qui s'est fait ressentir de toute part, et cette contrée, totalement inconnue jadis, se prépare de nos jours à ne plus demeurer ensevelie dans l'abandon et l'oubli.

Nous venons de fournir un aperçu succinct sur l'état

présent de cette grande ile, et l'on a pu se convaincre que nos connaissances sur celte partie de l'Inde Orientale sont encore très-imparfaites. Les renseignements acquis sur les peuples sauvages de la Papouasie, n'offriront pas non plus l'intérêt qui se rattache à l'histoiro des Malais, nation réunie sous une même religion, régie par un pacte social commun, et chez laquelle la civilisation a fait des progrès rapides et soutenus. Pour donner au lecteur quelques notions des moeurs et des usages des habitants sauvages de la Nouvelle-Guinée, nous aurons recours aux renseignements fournis par les voyageurs qui visitèrent dans ces derniers temps différentes parties de cette contrée, et que nous emprunterons à cette fin aux relations publiées, ainsi qu'à des rapports soumis au Gouvernement par les membres de la commission scientifique, qui ont fait partie de l'expédition envoyée pour prendre possession de la côte occidentale de cette île: les rapports des lieutenants de marine Kolff et Langenbei^ Kool , ainsi que les indications fournies par les navigateurs français Duperrey et Dumont d'Urville, nous serviront aussi pour donner quelques indices sur ces habitants qui forment une des branches de la race polynésienne noire.

Les Papous ont généralement la tête étroite et déprimée latéralement. Leur visage forme ordinairement un ovale allongé: les pommettes sont peu saillantes; le nez est d'une grandeur ordinaire, mais fort lai^e et plat, ce qu\ provient en partie de l'habitude qu'ils contractent, dès leur enfance, de porter quelque ornement aux ailes nasales, et ce qui lend à les élargir. Chez

quelques individus, le nez acquiert pareillement de la courbure et de la longueur par la pesanteur des objets qu'ils y suspendent constamment. Les narines sont larges et souvrent un peu de côté, selon que la partie inférieure du nez s'est plus ou moins écartée de la ligne de son développement naturel. La bouche est gran* de et ordinairement garnie de dents bien formées; mais souvent celles de devant ont été usées, de façon à les rendre triangulaires et pointues. Les lèvres sont trèsépaisses. Tous ont les yeux de couleur foncée, assez grands, ouverts et brillants; le plus grand nombre a l'iris de l'oeil brun, peu d'entre eux l'ont noirâtre. Leur front est assez élevé; il est doucement arrondi et les protubérances frontales sont peu saillantes; mais les arcades sourcilières ont souvent beaucoup de saillie. Les ailes du nez qui sont percées, et la cloison nasale qui est souvent fendue, rendent la physionomie de ces hommes difforme et hideuse. Leur laideur est encore augmentée par leur barbe noire, crépue et inégale, et par le grand nombre de taches de peinture et de cicatrices que porte leur visage. En général, ce visage trahit un naturel faux, artificieux et vindicatif; on voit rarement des hommes à figure ouverte et intelligente.

Les femmes sont presque toutes fort laides: un petit nombre d'entre elles sont passables; ce sont ordinal^ rement des filles dans la fleur de la jeunesse. La plupart des femmes ont les ailes du nez percées, et, de même que les hommes, elles y portent de petites chevilles ou des plumes. Leur télé est moins déprimée latéralement et a plus de rondeur que celle des hommes;

elles ont en général le nez large et épaté, la bouche remarquablement grande et les lèvres épaisses. Les jeunes femmes et celles d'un moyen âge ont les fesses tellement saillantes, grosses et charnues, que cette particularité a attiré l'attention de tous ceux qui ont eu des rapports avec les habitants de ces contrées.

Nous ne pûmes, dit M. MûUer (1), avoir aucun renseignement sur la distribution du terrain ni sur les hameaux qui peuvent se trouver dans la partie méridionale des côtes de la Nouvelle-Guinée; de même, nous n'eûmes que bien peu de rapports avec les habitants du détroit de la Princesse Marianne; d'ailleurs leur langage était inconnu aux interprèles céramois que nous avions avec nous. Depuis, et en faisant voile au nord, nous vîmes, il est vrai, des habitations éparses dans des endroits isolés de la côte, et de temps en temps même nous aperçûmes quelques sauvages dans des canots assez près du rivage; mais en général le temps était trop défavorable pour nous permettre de descendre sur la côte: ce ne fut que sous le 1« degré 50 min. de latitude méridionale, que nous vîmes approcher de nous un grand nombre de canots montés d'indigènes, parmi lesquels il s'en trouvait quelques uns à qui la langue de Géram n'était pas tout à fait étrangère, et dont nos interprètes entendaient de même quelque peu l'idiome. Us nous donnèrent plusieurs de leurs flèches.

(1) Ferkandelingen over de Natuurlijke geschiedents der Ne. derlandiche overMeesche beMiiiingen» Partie fnéo^phîqae et eth- QOgraphîqae.

des arcs, des lances et des ornements, contre des piè* ces de toile blanche et de coton imprimé, des fichus, des grains de corail, de petits miroirs, des couteaux, lies boutons de cuivre, des bouteilles vides, etc. Ils nous fournirent aussi quelques renseignements sur leur pays et nous montrèrent un fleuve, qu'ils nommaient Oetanata, où nous pourrions puisser de l'eau fraîche. Les onze jours que nous filmes à l'ancre devant l'embouchure de ce fleuve, situé sous le 4o32'20" de lat Mér. et le 136ol0'5" de long. Or. (de Greenwich), afin de nous pourvoir de bois à brûler et d'eau, nous servirent à faire toutes les recherches possibles tant sur le sol et ses productions, que sur l'état social des naturels.

Un Papou d'une taille et d'une force athlétique, d'un âge mur, et dont la rudesse d'aspect était encore rendue plus hideuse par les nombreuses cicatrices de son corps velu et à l'état de nudité, se présenta corn* me le souverain du pays. Il se nommait Abrauw; quel* ques années auparavant il avait visité Géram dans les Moluques, et avait appris alors quelque peu la langue parlée par les habitants des côtes de cette île; ce qui fit que nos interprètes purent s'entretenir avec lui dans leur langue naturelle. Il semblait posséder une connaissance assez exacte de sa terre natale dans toute son étendue.

Remarquons aussi que, bien que cette contrée soit comptée appartenir au district de Koiwai , le terrain de la côte est partagé en plusieurs petits districts, dont on nous indiqua quatre, savoir celui de Lokahia, auquel

appartient Kajoe-mérah , Pile d'Aidoema , le district de Lobo, avec Mowara, et File de Nametotte avec celle de Sagil. Quoique les habitants de ces quatre petites provinces obéissent à différents chefs ^ on dit pourtant qu'elles sont assujetties au radja de Nametotte. On y trouve un grand nombre de hameaux isolés dont quel^ ques-uns consistent en de bien pauvres cabanes.

Quant à la construction et la disposition des habita* tiens ) il existe une grande différence selon les divers lieux. Dans les districts du moins que nous visitâmes^ où les habitants de la côte sont pour la plupart des mahométans, toutes les maisons sont d'une structure plus ou moins malaie^ quadrangulaires> la plupart bâties sur le sol même, mais plus souvent à quelques pieds au dessus et reposant sur des poteaux. Quoique ordinairement peu grandes ou spacieuses et construites sans art et sans élégance, elles sont en général assez fortes, solides et très-bien fermées. Elles sont couvertes généralement d'atap de diverses feuilles de palmier; quelques autres que nous trouvâmes çâ et là dans les bois, avaient des toits d'écorce d'arbre. Les parois d'un grand nombre d'entre elles consistent en ais, ou bien en de simples pièces de bois, qui chez d'autres encore, sont couvertes d'écorce ou garnies d'atap. Il se voit quelquefois des jours ou fenêtres à ces habitations, le plus souvent cependant elles ne reçoivent d'autre lumière que par la porte. Ordinairement chaque maison est plus ou moins libre; pour peu que le terrain soit montueux, l'une est bien plus élevée que l'autre, et selon la position de l'emplacement elles ont leur entrée

de divers côlés. Dans Piatérieur, elles sont assez hautes pour s'y tenir debout, quoiqu'il y en ait quelques-unes qui ne présentent pas luette aisance. Le plus souvent une seule maison sert d'abri à plusieurs familles, quelquefois au nombre de dix à douze, d'où il résulte que fort peu de maisons se trouvent rassemblées en groupe; la plupart des groupes se composent de trois à six habitations , qui alors forment un village ou hameau, moendoe. Les plus grands ne se composent que de huit ou dix maisons. Tout cela ne se rapporte ce^ pendant qu'à la composition des villages Papous qui se trouvent le long de la côte, entre le 135o degré de long. Orient., depuis la pointe de Boeroe jusqu'au delà de l'ile d'Adi, sous le 133o degré et peut-être plus loin encore. Les habitants de l'intérieur au contraire, appelés Mairassis par les peuplades de la côte, possèdent des maisons apparemment beaucoup plus tristes, conformément à leur degré de civilisation encore moins avancée.

Rendons-nous un peu plus vers le Sud-Est et près de l'Oetanata, pour contempler les habitations des naturels encore peu civilisés. Sur la rive gauche de ce fleuve et à son embouchure même, il se trouve sur le sable blanc du rivage plusieurs habitations appelées Oeta par les indigènes. €e village d'Oeta est formé principalement d'un bâtiment très-bas et seipblable à une grange, ayant plusieurs ouvertures d'une largeur inégale, qui lui servent d'entrées. Vu du dehors il nous parut d'abord comme une réunion de plusieurs petites cabanes placées l'une à côté de l'autre; mais en y entrant

nous n'aperçûmes qu'un seul espace oblong et sâlet On était occupé à faire rôtir ou griller, sur plusieurs petits feux qui ne répandaient pas peu de fumée, des écrevisses, des poissons, des bananes qui n'étaient pas encore tout à fait mûres, de grands morceaux de la moelle farineuse d'un palmier sagou et d'autres mets^ Cette grange semblait servir de demeure commune non seulement à un grand nombre d'hommes, mais encore à des cochons et à des chiens. Aucune natte n'y couvrait le sol sablonneux , où tous , jeunes et vieux , hom^ mes, femmes, enfants et animaux domestiques, tous péle-méle, se trouvaient couchés, ou parcouraient la cabane en tous sens. Le bâtiment entier était long d'à peu près 30 mètres, large de 1,7 et haut de 1,4 mètre. La charpente consistait en de minces perches de bois et de bambous, mais^ aa dehors le toit et les. parois^ étaient couverts de nattes* en feuilles de palmier. Oa voyait des bâtons posés çà et là sur le toit, apparemment pour empêcher les feuilles d'être emportées par le vent. Il semblerait que chaque famille a son entrée particulière dans l'habitation, entrée qu'il était impossible de franchir sans se courber jusqu'à terre*

Le hameau de Papous qui se trouve sous le lat.. aust« de 6ol5', et où le l'illustre Gook aborda lors de son premier voyage autour du monde, nous est connu par la relation de M. Kolff qui le visita en 1826. Il trouva plusieurs cabanes répandues le long de la côte sablonneuse, ouvertes de tous côtés et couvertes de feuilles de palmier. En avançant dans l'intérieur, il aperçut encore quelques autres habitations plus gran-

des. La contrée, toute sauvage qu'elle était du resté, lui parut assez peuplée; mais il ne réussit pas à se mettre en rapport avec les habitants. Quoique réunis en groupes nombreux, ils semblaient très-craintifs et prenaient la fuite dès qu'on cherchait à s'approcher d'eux.

Dans le détroit de la Princesse Mbrianne nous ne vîmes, le long des côtes ni hameaux, ni cabanes habitées; Punique trace visible d'habitation humaine était la charpente de quelques cabanes abandonnées, répandues ça et là dans les endroits secs des bois. Ces tristes restes consistaient le plus souvent en quatre poteaux, se croisant à quelque hauteur au^lessus du sol et servant de soutien à une autre pièce de bois posée horizontalement. La plupart n'avaient pas de toiture; deux ce^ pendant avaient du côté de la mer une espèce d'auvent , consistant en perches et branches d'arbre qui se croit saient et portaient encore quelques morceaux d'écorce d'acacia, arbre qui se trouve abondamment dans cette contrée. Ce toit atteignait jusqu'au sol ; mais de l'autre côté ces cabanes se trouvaient sans aucun abri. Le tout n'avait pas en hauteur celle d'un homme ordi** naire; elle n'était que d'un mètre environ. La largeur et la longueur étaient en proportion, de maniée re que ces cabanes ressemblaient bien plus à des chenils qu'à des habitations humaines. Le bois qui avait servi à leur structure ne portait la trace d'aucun in« strument tranchant, et apparemment avait été arraché. Ces cabanes si simples et si grossièrement construites, avaient-elles un jour servi de demeure à des familles

entières, ou bien u'avaient-elles été dressées que pour* offrir un abri momentané à quelque bande vagabonde?' Auprès de quelques unes d'entre elles nous trouvames des débris de coquilles, de crabes, des écorces de cocos et des morceaux de bois brûlé, qui en partie semblaient ne s'y trouver que depuis peu de temps. Non loin de là vers l'ouest, au nord du détroit, nous rencontrâmes une troupe d'indigènes; mais le caractère faux et malicieux qu'ils laissèrent percer dès cette pre* mière rencontre, ne nous engagea guère de tenter une connaissance plus intime. Il fallait qu'ils eussent leuri». habitations à bien peu de distance de l'endroit ou nous les voyions, puisque peu d'heures après nos premiers coups de fusil, ils sortirent tout à coup des bois, étendant leur bras du côté de l'intérieur, et noua signi^ fiant par leurs gestes qu'ils demeuraient de ce côté et nous invitaient à les venir rejoindre. Parmi un grand nombre d'hommes se trouvaient quelques femmes et des enfants, mais ils ne se montrèrent pas ^ns le détroit avec leurs canots. Le lendemain seulement il se présenta un seul petit esquif, tout près de la côte et ne portant que deux hommes qui ramaient debout. Toutefois, il se perdit bientôt dans les arbres d'une petite rivière. Ces rudes enfants de la nature ne mènent-ils toujours qu'une vie errante et vagabonde, ne s'arrétant que peu d'instants au même endroit? Il est certain du moins que de tous les indigènes que nous vîmes dans la Nouvelle-Guinée, ceux-ci étaient les moins civilisés et qu'ils trahissaient dans leurs manières la plus brutale barbarie. Nous fûmes apparemment les premiers

Européens, et le Triton et l'/m les premiers navires qu'ils eussent jamais vus.

La description détaillée que nous allons reproduire de la rencontre avec ces sauvages, est tirée des journaux des membres de la commission scientiûque.

Les deux navires arrivèrent à l'embouchure du détroit de la Princesse Marianne dans l'après-midi du 21 Mai 1828, et jetèrent l'ancre à une profondeur de 8 Brasses, à un mille environ de la côte septentrionale par 7o28" de lat. mérid. et 138o58" de long, orient, non loin de l'embouchure d'une crique d'eau douce citée par M. Kolff. Le même jour encore et puis la matinée du lendemain, des chaloupes partirent pour examiner la position et les productions du sol. Après quelques heures nous nous retirâmes, après nous être assurés que la rive était beaucoup trop basse et marécageuse pour prendre pied, et que l'eau de la crique, à marée basse, était saumâtre et d'ailleurs trop peu profonde pour pouvoir y faire provision d'eau pour le navire. On résolut pourtant de pousser plus avant dans le détroit à la marée montante. Vers midi et lorsqu'on était occupé à lever l'ancre, il parut tout à coup sept hommes d'une couleur très-foncée à l'embouchu* re du ruisseau; leur nombre monta bientôt jusqu'à dixhuit. Désireux de voir de plus près ces indigènes et de prendre, s'il était possible, quelques informations sur leur pays, le commandant envoya à terre une chaloupe bien armée, sous le commandement d'un officier; d'autres se joignirent à cette expédition.

Peu de temps après avoir quitté le vaisseau nous en-

tendions déjà les sauvages criant de toute leur force , et brandissant leurs arcs et leurs lances au-dessus de leurs têtes. Dès que nous nous approchâmes leurs cris devinrent de plus en plus vifs et ils tachaient déjà de parvenir jusqu'à nous en traversant la vase. Notre interprète ne comprit rien de leurs manifestations, et tout ce qu'il leur adressa dans un dialecte moitié Géramois , moitié Papou, en usage selon lui dans la partie plus septentrionale de cette île, ne servit de rien et leur parut tout-à-fait inintelligible. Ce qui perçait le plus dans tout leur vacarme, c'étaient les sons de kaka^ kaka^ kak(hdjeway djewa njieuba^ njieuba^ réitérés à plusieurs reprises, et tout ce que nous pûmes comprendre aux gestes dont ils accompagnaient leurs paroles, c'était leur invitation à venir les rejoindre à terre. Notre interprète céramois criait et gesticulait autant qu'eux-mêmes, en puisant en même temps quelques gouttes d'eau dans le creux de ses mains, dont il s'humectait la tête en témoignage de nos bonnes intentions. Quelques sau« vages des plus rapprochés répondirent par les mêmes signes. L'interprète chercha alors à leur faire comprendre de se rapprocher de la chaloupe pour que lui aussi allât à leur rencontre, A une distance de la rive d'environ 25 pas l'interprète sauta dans la mer et s'avança vers eux, en leur signiûant par des gestes de se défaire de leurs armes, ce à quoi ils répondirent aussitôt en les enfonçant dans la vase. Dès que l'interprète et les plus avancés des indigènes se furent assez rapprochés, ce qui des deux côtés ne se fit qu'avec la plus grande circonspection, il leur offrit quelques pièces de

toile blanehc, ce dont ils parurent fort réjouis. Il s'èn^ suivit quelques protestations de paix et d'amitié, c'està-dire que les sauvages embrassèrent l'interpréta en criant bien fort, en cherchant à l'attirer à eux en dansant et en chantant. En attendant, la chaloupe se rap* prêchait, ce qui rendit les sauvages quelque peu méfiants et les fit rétrograder. Pour leur ôter toute crainte, le lieutenant Hugenholtz sauta aussi dans l'eau, courut à eux et noua connaissance avec quelques-uns des plus courageux, de ceux du moins qui s'étaient risqués le plus près de la chaloupe. Leurs sauts et leur tapage semblaient ne pas devoir finir, et leur joie augmenta encore lorsqu'ils se virent offrir de notre part plusieurs ca** deaux, comme des fichus, de petits miroirs^ des grains de verre, etc. Ils se donnèrent toutes les peines pour persuader à M. Hugenholtz et Pinterprète de mettre pie(Ë à terre, invitation que ceux-ci ne crurent pas prudent d'accepter; les nôtres ne purent non plus décider les sauvages à monter dans la chaloupe. Cependant l'eau montant rapidement et poussant la chaloupe vers le rivage, ceux-ci se décidèrent enfin à accepter les cadeaux de la chaloupe, ce qui encouragea bientôt plusieurs autres à se rapprocher de même, de manière à nous environner en peu de temps de plus de douze personnes. Quelques uns d'entr'eux poussèrent l'audace jusqu'à entrer dans la chaloupe. Nous les gratifiâmes de toutes sortes de babioles: l'un des nôtres ôta même sa veste blanche, un autre se défit de sa cravate, et un troisième coupa les boutons dorés de son habit et les partagea entre eux. Us acceptèrent tout avidement,,

mais la toile surtout leur parut agréable; les miroirs, par maladresse et par ignorance , se brisèrent pour la plupart à l'instant même dans leurs mains. Ils nous donnèrent en échange quelques lances, des arcs et des flèches, ainsi 'qm plusieurs ornements de leurs oreilles, de leurs cheveux et de leur cou. Quelques uns offrirent des crabes qu'ils portaient sur le dos dans des corbeilles tressées. Ils nous examinèrent avec une grande curiosité, ainsi que nos habits, nos armes, surtout la chaloupe; ils s'en entretinrent continuellement et avec beaucoup de bruit et d'intérêt. De temps en temps ils regardaient avec des yeux pleins de larmes nos navires, dont la dimension et la forme semblaient les étonner. Ils criaient par intervalles aussi fort que possible dans la direction du bois, d'où leur répondaient plusieurs voix, aussi douces que sonores. Enûn ils blessèrent M. Hugenholtz et un des matelots. A notre grande douleur il ne nous resta alors autre chose à faire, que de tirer quelques coups de feu , aûn de nous préserver de leur part de toute autre hostilité. Au premier coup ils se ruèrent les uns sur les autres comme des brutes, et se cachant sous Peau autant que possible, ils rampèrent vers le rivage.

La taille de ces naturels était en général d'une hauteur moyenne; ils étaient très robustes et d'un vigoureux aspect. Leurs mouvements étaient très-rapides et vifs. A l'exception de quelques ornements qu'ils portaient autour des reins, ils étaient entièrement nus. La couleur de leur peau était d'un brun foncé tirant sur le noir bleuâtre, mais chez les uns un peu plus clair que

ebez les autres. Us ne portaient point de traces de tatouage^ mais ils avaient le corps et surtout la figure enduits d'une peinture noire et rouge ^ faite avec du charbon de bois ou de l'argile, ce qui rendait tout-àfait abominable leur aspect, sans cela assez débonnaire. En outre quelques uns avaient une maladie de peau dégoûtante. Leurs yeux étaient d'un beau brun ; le nez très-large aux uns, était chez d'autres long et effilé; ils avaient les lèvres épaisses; les dents ou blanches ou d'un brun très-sale. Leurs cheveux étaient noirs, laineux et courts; ils les avaient tous arrangés et ornés d'une manière dififérente: les uns les portaient trèscourts, d'autres plus longs, et partagés en un grand nombre de tresses très-minces de la longueur d'un doigt; d'autres encore les avaient entrelacés de joncs jaunes, qui,^ chez la plupart longs d'un pied, pendaient par couples le long de leur visage. Chez plusieurs , les cheveux étaient réunis en une seule toufife sur le sommet de la tête; quelques uns enfin les avaient rassemblés en queue. La plupart avaient la barbe forte ,. à poils crépus et d'un noir de jais. Quelques uns avaient une moustache enduite en partie de terre d'un jaune d'ocre. Leur cou était entouré de cordes nouées auxquelles étaient attachés des morceaux de bois, des graines d'un fruit blanc, ou bien un grand nombre de cordes minces de la longueur d'environ un demi-pied, supportant par devant de petits morceaux de bois. Nous en vîmes plusieurs dont les oreilles étaient ornées de grands anneaux de jonc ; chez la plupart le lobe était lacéré en deux parties qui pendaient très.-

disgracieusement ie long de l'épanle. L'avant-bras était orné, chez quelques uns, de liens tressés de la largeur de 3 a 4 pouces, et, à ce qu'il parut, faits de joncs; la plupart portaient au bras un étui fait de brindilles trèsminces, qui s'étendait depuis les mains jusqu'au coude. Selon l'interprète, cet étui servait de bouclier pour détourner les flèches. Autour du milieu du corps chacun avait une ceinture de la largeur de trois doigts environ , tressée , à ce qu'il nous parut , des fibres corticales d'un hibiscus ou de quelque autre malvacée. Par derrière, et là où cette ceinture avait son noeud, les filaments pendaient en guise de franges à la longueur do plus d'un pied. Les deux femmes qui se présentèrent à une distance de tr^te pas, étaient d'un aspect tout-àfait repoussant. Elles aussi étaient entièrement nues, à l'exception d'un tout petit tablier fait d'écorce d'arbre ou de joncs. Leur stature était petite et grêle; elles avaient une chevelure courte et crépue et, à moins que nous ne nous soyons trompés, leur poitrine et leur figure, tout comme celles des hommes, étaiebt couvertes d'une graisse foncée.

' Les armes de ces sauvages consistaient en de longs javelots, un arc et des flèches. Nous ne leur vîmes point de massue. Les javelots étaient tout entier en bambou, ou bien pourvus d'une longue pointe aiguë d'un bois de palmier fort dur, ou d'un ongle de Casoar. Quelques javelots avaient des crochets barbelés, attachés au manche avec de la résine ficelée. Les arcs consistaient en un mo^^eau de bambou, et la corde était faite de joncs refendus. Les flèches faites de roseaux, étaient

munies d'une pointe de bois de palmier, fixée dans le jonc et attachée avec des filaments d'écorce. Lorsque les sauvages firent leur sortie, nous les vîmes tendant l'arc au dessus de leur tête, le baissant peu à peu, visant, puis lâchant la flèche. Le javelot le plus long qui, dans l'escarmouche nous tomba .entre les mains était de 2 m. 5 d., le plus grand arc de 2 mètres; les flèches sont de 14 à 15 décimètres. En général, la structure des armes est assez ingénieuse, solide et d'assez bon goût, ce qui parait bien étonnant vu l'état de nature rude et simple de ces créatures privées de tout commerce civilisé. Le coin de terre éloigné qui leur sert de demeure, n'est visité par aucun étranger qui puisse leur procurer des instruments de fer et les instruire dans l'art de perfectionner des objets de la valeur desquels dépend leur vie entière; malgré tout cela ils fabriquent des armes assez polies et assez bien travaillées à l'aide de leurs instruments imparfaits. Un des indigènes étant entré dans une chaloupe, nous montra une petite hache ou bien quelque chose qui y ressemblait; ce misérable instrument consistait en un morceau de bois rond d'environ un pied et demi de longueur, muni d'un morceau de fer très émoussé d'un centimètre carré; il attachait tant de prix à cette arme, qu'il ne la céda que bien malgré lui. Les paniers ou hottes dont la plupart se trouvaient munis, étaient d'une forme oblongue et plate, et avaient une largeur d'environ un pied et demi: aux deux extrémités étaient attachas une corde nouée autour de la tête, et à laquelle pendait la hotte.

Quelques uns y avaient de grands crabes, d'autres une certaine quantité de moules.

Jusqu'à quatre heures de l'après-midi nous ne vîmes plus aucun sauvage. Alors seulement nous crûmes apercevoir quelque mouvement dans les arbres élevés, et peu après nous découvrîmes en effet plusieurs hommes qui grimpaient dans les sommets des arbres, et qui nous épiaient çà et là par les ouvertures des branches et des feuilles. Cependant la marée était montée, et aussi loin que l'on pouvait voir, le bois était submergé. Très-curieux de l'effet que nos coups de fusil du matin avaient fait sur les naturels, nous nous rendîmes à terre vers le commencement de la soirée. En nous approchant du rivage nous vîmes tous les arbres occupés par des indigènes. Us firent un bruit effroyable; ils sautèrent, gesticulèrent, et nous firent signe de h tête et des mains d'aborder. Notre interprète céramois à son tour ne cessait de leur crier, aussi haut et aussi distinctement qu'il put, que nous les attendions chez nous, en leur montrant en même temps des morceaux de toile blanche, des colliers de grains de verre et autres cadeaux pareils. Quelques-uns descendirent alors et parurent avec de grands rameaux dans les mains, devant le bois où ils étaient dans l'eau jusqu'au coude, et plusieurs même jusqu'au cou. Us ne firent que des gestes en agitant les rameaux et en criant d'une voix perçante: kaka^ kaka^ djewa, djeiva, — njieubaj njieubay etc.

Le luitenant Langenbei^ Kool, qui fit une station de trois jours au mouillage près de la pointe Sud de l'en-

trée septentrionale du détroit de la Princesse-Marianne, aperçut des colonnes de fumée qui s'élevaient des bois. Deux de ses bâtiments donnèrent dans le détroit, et allèrent mouiller vers le soir à une assez grande distance de l'entrée, près d'une point située sur la rive septentrionale; là ils eurent connaissance de plusieurs pirogues des indigènes, mais aucune de ces embarcations n'acosta les bâtiments. Les sauvages avaient un aspect farouche que leur donnaient les couleurs rouge, jaune et noire dont leur visage était barbouillé. Chez quelques uns, le lobe inférieur de l'oreille était tellement allongé qu'il pendait jusque sur les épaules, et ils y avaient attaché toutes sortes d'ornements, tels que des coquillages, des morceaux de bois, et même des dents d'animatix. On leur distribua quelques présents, pour lesquels ils donnèrent en retour des noix de cocos. Les commandants des deux bâtiments, voulant alors se rendre auprès d'eux aûn de tâcher d'obtenir quelques renseignements sur la montrée, se ûrent conduire par deux chaloupes armées vers l'endroit où ils se tenaient. Ils étaient déjà fort près du rivage, lorsque quelques uns des indigènes s'avançant vers eux, se jetèrent sur les chaloupes et ûrent tous leurs efforts pour les tirer plus avant sur le Tivage: on voulut mettre obstacle à leur dessein, et on leur fit signe de les lâcher. Dans ce moment, un des sauvages se permit de tirer du foureau le sabre du lieutenant pendant qu'un autre saisissait la crosse de son fusil. Ces libertés excitèrent la méfiance des officiers, et leur firent songer à prendre à temps des

mesures pour leur défense. On coucha en joue les sauvages qui retenaient la chaloupe, et qui la lâchèrent immédiatement, ainsi que tout ce dont ils s'étaient emparés; puis ils se mirent à fuir avec précipitation en poussant de grands cris.

Les deux bâtiments ayant mis à la voile, toutes les pirogues passèrent de l'autre côté du détroit; bientôt il s'en joignit d'autres, de manière que le nombre des naturels s'éleva à plus de 500. Ils faisaient des gestes menaçants , et l'on voyait parfois une pirogue s'avancer près des bâtiments, pour venir reconnaître ce qui s'y passait : notre sûreté nous commandait de charger quelques pièces de canon à mitraille, afin d'être à même de repousser toute attaque nocturne; mais au jour naissant les sauvages étaient tous disparu.

Les habitants d'Oetanata, avec lesquels l'équipage du Triton eut des communications assez fréquentes, sont en général d'une stature moyenne. L'un des hommes les plus grands avait 1 mètre 75 centimètres de hauteur; la plupart ne dépassaient pas \'W à l'70", et il y en avait de plus petits n'ayant pas plus d'un mètre 50. On ne trouva parmi eux d'hommes robustes que ceux qui étaient dans la force de l'âge: quant aux jeunes gens et aux vieillards, ils avaient pour la plupart les membres fluets et les jointures grosses; les enfants surtout attirèrent l'attention par la gracilité de leurs formes et la grosseur de leur ventre. Les hommes ont la voix forte et puissante, celle des femmes est ordinairement aiguë et criarde.

La couleur de leur peau est le brun-noir: quelques uns

l'ont on peu plus claire et d'une teinte brun jaunâtre; d'autres l'ont plus obscure, avec un reflet bleuâtre. Ces sauvages vont nus, mais ils parent leur corps de diverses ornements qui leur donnent souvent un aspect farouche et sauvage. La coutume de se peindre la figure et la poitrine avec des argiles noires, jaunes et rouges, coutume qu'on trouve généralement établie chez les habitants du détroit de la Princesse-Marianne, est beaucoup moins générale chez ceux d'Oetanata.

Pendant les premiers jours de la relâche sur cette côte, un grand nombre de pirogues entouraient la corvette; elles étaient chargées d'individus qui, avec des cris assourdissants, offraient de vendre tout ce qu'ils possédaient. Dans ces occasions ils montraient une grande vivacité d'esprit; ils observaient la manière de traiter de leurs compagnons sans perdre de vue ce qu'on leur offrait; ils mettaient un grand empressement à se rendre maîtres des objets qui étaient à leur convenance, pour qu'ils ne tombassent point entre les mains de leurs concurrents. Tout cela se faisait avec une célérité de mouvements et de gestes, qui leur donnait une originalité à laquelle on n'est point accoutumé, quand on a vu les peuples qui habitent la zone torride et dont la civilisation est peu avancée. Quel contraste entre ces manières passionnées, et le caractère calme et réservé des insulaires de l'Océan indien, et surtout l'apathique sang-froid des sauvages de l'Amérique méridionale. Ces sauvages enfants de la nature qui jusqu'alors n'avaient connu aucun frein, se familiarisèrent si vite avec nous par la continuité de nos rap-

port» mutuels, qu^au bout de quelques jours, ils ne témoignaient plus aucun étonnement lorsque nous nous rendions à terre auprès d'eux; et lorsqu'ils étaient à bord, ils parcouraient le bâtiment avec autant de sécu'rite, que s'ils eussent connu l'équipage depuis des années. A la fin, aucun d'eux ne portait plus d'armes, et l'idée que nous nous établissions parmi eux, leur sem** blait aussi flatteuse qu'agréable. La bonne intelligence qui régnait entre eux et nous, et le caractère inoffensif que nous leur trouvâmes ^ nous firent regretter que la côte, en cet endroit, fût tout-à-fait impropre à la fondation d'un établissement.

Leur principal aliment parait consister dans la moëK le farineuse d'une espèce de palmier-sagoutier dont on rôtit sur le feu de grandes pièces de 3 à 6 décimètres de longueur, sur 11 à 2 décimètres d'épaisseur; en ou* tre ils se nourrissent de poisson, de crabes, d'huitres et d'autres testacés; les végétaux se bornent à des noix de cocos, des bananes, des papayes, des citrouilles, des racines de jam, la canne à sucre, le piment et une espèce de limon sauvage. Les kanguros, les grandes roussettes et plusieurs espèces d'oiseaux satisfont à leur appétit incessant. Aussi leur plus grande occupation , c'est la recherche de ce qui sert à leur nourriture.

Le commerce d'échange des habitants de la rivière Oetanata parait se borner à l'écorce du Massoy^ et or^ dinairement ils ne vont ia chercher dans les montagnes que vers le temps de l'arrivée des traficants céramois. Ils ne recueillent point les noix muscade pas plus qu'ils ne pèchent le tripang ou le caret; c'est, dans toute la

force du terme, un peuple misérable et qui ne connaît que les l)esoins du moment; ils n'ont ni pots ni marmites ni rien qui ressemble à un ustensile de cuisine; h sel même leur est inconnu. Les armes de ces Papous consistent en arcs et en flèches assez longues, en lances et en casse-tétes; pour tout iustrument de musique ils n'ont que le tambour.

Dans son récit fort intéressant sur la Nouyelle-Guinée, M. S. MûUer nous apprend que les Papous répan- •dus le long de la plage, au pied des montagnes qui bordent la côte, vers le 4'' degré de latitude Sud, et en remontant de là vers le Nord, ont atteint un degré de civilisation plus élevé que ceux des parties méridionales. Depuis longtemps, les insulaires de la Grande- €éram, de tîéram-laut, de <7isser, de KeflSng, de Goram et d'autres iles des groupes orientaux, font un commerce suivi avec ces contrées, et les prêtres mahométans qui y sont venus de temps à autre, en ont attiré les habitants à l'Islamisme. Ces deux causes réunies ont modifié de différentes manières les moeurs de ces peuples; leur naturel s'est amélioré en partie, mais, d'un autre côté, il s'est perverti par les fi*audes qu'ils ont apprises de ces étrangers.

Les peuples montagnards de l'intérieur forment un^ race d'hommes essentiellement différente des peuples du littoral, tant au physique qu'au moral. Ces montagnards sont connus sous le nom de Mairasm chez les habitants de la côte, qui eux-mêmes se ^donnent le nom de Orang-Papoea (1) pour se distinguer de ces

(1) Ces moto malars signifient, homme à cheveux crépus^

peuples de l'intérieur. Les habitants des côtes donnent a la Nouvelle-Guinée le nom de Oekar-beney c'est à dire* Grande-terre. Ayant plus d'énergie que les Orang- Mairassis et possédant de meilleures armes, ils se sont arrogé le privilège du commerce le long de la partie de la côte qu'ils habitent, et regardent les Orang-Maù rassis comme un peuple qui leur est assujetti.

Les Papouas du district de Lobo et des îles avoisinantes sont, en général, moins forts et moins bien faîtfi que les naturels d'Oetanata. Leur couleur est la même que celle de leurs voisins méridionaux: ils ont également les cheveux crépus, courts et d'un noir fuligineux. Leur figure ne porte aucun ornement, et ils n'ont pas l'habitude de se peindre le corps de diverses couleurs. Ils sont tous plus ou moins vêtus: quelques hommes portent un mouchoir autour de la tête, une longue cabaye d'étoffe de coton , des culottes courtes et un sarong; d'autres, moins riches, n'ont autour des reins qu'un morceau de toile blanche ou de couleur. Quelques uns ont aux bras des anneaux de rottin tressé, et aux oreilles des ornements d'or ou d'argent. Les femmes portent également de ces petits ornements de métal, et en outre, elles aiment à se parer de verroterie de couleur. Elles sont communément ' vêtues d'un sarong qu'elles attachent au dessus, quelquefois au dessous du sein, et qui est fait d'une étoffe grossière bleue ou foncée. Parmi les jeunes ûUes il s'en trouve qui ne sont pas laides; mais les femmes un peu avancées en âge sont en général hideuses.

La caractère de ces habitants de la côte est en gé-

néral enclin à la défiance, et ils paraissent vindicatife et avides. Au commencement , ils ne faisaient avec les équipages des bâtiments qu'un commerce d'échange; et n'attachaient aucune valeur à la monnaie; mais après avoir traité quelque temps, ils apprirent à connaître ia valeur de l'aident, quoiqu'ils préférassent cependant toujours les marchandises.

Les étoffes de coton, les toiles et les mouchoirs, le cachou, le tabac, les outils de fer, du fil de laiton, de la verroterie, des poêlons de fer, des pots de terre, des jattes et des assiettes, tels sont les articles les plus recherchés; ils commencent déjà à forger eux-mêmes quel^ ques outils de fer, art qu'ils ont appris des trafiquants céramois qui leur apportent du fer en barres, des fusils, de la poudre et du plomb , ainsi que plusieurs autres articles de moindre valeur, mais nécessaires aux besoins journaliers ou à leur parure.

Ces Papous ne sont pas non plus étrangers à l'art de la navigation: ils ont de petites pirogues à balancier qu'ils construiseni eux-mêmes, et des bâtiments ou prahoe à voiles qui leurs sont fournis par les marchands de Géram , et sont construits dans les îles Key. Les Papous les emploient pour de grands trajets, et pendant des mois entiers ils n'ont pas d'autres demeures que les petites cabanes en feuilles de palmier dont ces bâtiments sont pourvus. Quelques grands prahoe ont deux mâts, mais la plupart n'en ont qu'un seul pourvu d'une voile carrée, faite de nattes ou d'un assemblage de feuilles de palmier.

La religion qu'ils professent leur défend de nourrir

des cochons;* ils n'en mangent point la chair non plus que celle des tortues. La doctrine de Mahomet est depuis bien longtemps introduite chez eux; ils n'en ont cependant qu'une idée confuse et ils n'en connaissent pas l'esprit. Us n'ont point de temples ni de prêtres, ne prient peut-être jamais, et s'inquiètent peu des ce* rémonies et des usages religieux.

Outre qu'ils connaissent la formule du serment en usage chez les Mahométans, ils ont une autre espèce d'affirmation sous serment qu'ils emploient lorsqu'ils^ se réconcilient entre eux. Us prennent une arme quel* conque, mais de préférence un sabre ^ qu'ils posent par terre, et ils jurent, les mains élevées et le visage tournés vers le ciel, que tout ce qu'ils disent est la vérité, et qu'ils accompliront fidellement leurs promesses, sinon qu'ils consentent à être poursuivis et détruits par cette arme. Ils enterrent leurs morts selon le rit mahométan, avec cette grande dififérence cependant qu'après l'espace d'une nagaraika ou année (c'est à dire, depuis le commencement d'une mousson jusqu'à la fin de la mousson suivante), ils exhument les ossements des morts et vont les déposer dans des cavités de rochers. Les habitants du hameau dans lequel le mort a vécu, se parent de leurs meilleurs vêtements, et ornés de plumes et de fleurs, ils passent plusieurs jours en festins et réjouissances : les frais en sont supportés par la communauté.

Les habitants des côtes méridionales et ceux d'Oetanata mettent le plus souvent leurs prisonniers de guerre à mort; les Papous de la baie d'Oeroe Langoeroe leur laissent la vie, mais les réduisent en esclavage.

Le cadre borné de notre écrit nous oblige à renvoyer, pour plusieurs détails relatifs aux usages , aux coutumes, aux fêtes qui ont lieu à la naissance des enfants, ou à l'occasion des mariages et des décès, ainsi qu'aux dialectes divers du langage des habitants, à l'ouvrage précité, où se trouvent des renseignements fort circonstanciés sur tous ces peuples de la' côte : les détails que nous allons fournir encore dans ce précis sur la Nouvelle-Guinée, sont relatifs aux habitants de l'intérieur, que ceux du littoral désignent sous le nom de Mairassis.

M. van Delden nous apprend que les montagnards de l'intérieur sont d'une taille moyenne: ils sont robustes et plus vigoureux que les habitants du littoral; leurs membres sont musculeux, les traits du visage réguliers, la peau d'un brun obscur, les cheveux noirs, assez courts, ébouriffés et croissant sans aucun art; quelques uns ont une barbe épaisse. Ils vont complètement nus, sauf que les parties naturelles sont cachées par une bande d'écorce attachée autour des reips et passant entre les jambes. Ils portent des colliers faits de corde fabriquée avec les fibres d'une espèce d'écorce , et des anneaux de rottin tressé aux jambes et aux bras. Leur figure n'offre aucun ornement, ni peinture grotesque. Ils sont toujours armés d'un faisceau de longues flèches , d'un arc et souvent de plusieurs javelines, dont ils se servent pour la chasse des sangliers, des kanguros, des casoars et autres animaux dont ils se nourrissent; dans ces chasses ils font usage de chiens d'une petite espèce. Ils prennent le plus* souvent les

oiseaux de paradis au moyen d'une espèce de glu fort visqueuse, dont ils enduisent les feuilles et les menues branches de certains arbres dont les fruits mûrs sont un appât pour ces oiseaux; ils tendent aux pigeons couronnés des lacets dans les bois, et vont chercher les perroquets dans le creux des arbres. Les Mairassis s'occupent surtout de recueillir de l'écorce de massoy^ et ils Tont à la découverte de ces arbres dans les forêts des montagnes, les abattent tout près de terre, et enlèvent l'écorce du tronc et des plus grosses branches; ordinairement ils la coupent en morceaux de deux pieds et demi de longueur sur trois à quatre pouces de largeur , et en forment des bottes : l'écorce la plus épaisse est la plus estimée. On trouve des arbres de massoy dont le pied a une brasse ou une brasse et demie de circonférence.

Les Mairassis font quelquefois des sacrifices au soleil; on leur voit prendre certains aliments; ils les élèvent au dessus de leur tête, puis ils les offrent à cet astre en prononçant quelques mots, après quoi ils jettent ces aliments sans en goûter. Quand ils font un serment, ils invoquent le soleil et le mont Lamantsjeri, d'où il résulterait qu'ils croient à l'existence de génies puissants qui résident, selon eux, dans ces corps si différents l'un de l'autre: ils les prennent à témoin de la ' sainteté de leurs serments, et consentent à être détruits par eux si ce qu'ils disent n'est point la vérité, ou s'ils manquent à l'accomplissement de ce qu'ils promettent.

Leurs mariages se contractent de la manière suivan-

le. Lorsqu'un jeune homme ressent quelque inclinaltoA pour une jeune fiile , il va la trouver et lui fait connaître son désir de l'épouser; si celle-ci consent à sa de* mande, ils conviennent de l'époque à laquelle ils quitteront secrètement le toit paternel. Avant le temps fixé, le jeune homme se met à l'ouvrage et défriche un coin de terre, ordinairement à proximité de la cabane des parents de celle qu'il aime; puis ils saisissent l'occasion la plus favorable, s'enfuient dans les bois et emportent des provisions pour quelques jours. Aussitôt que les parents ont connaissance de leur fuite, ils en donnent avis à tous ceux qui leur sont alliés par lesang, et ils vont à la recherche des fugitifs qui sont promptement découverts; ce qui amène entre les deux familles un arrangement où se règlent les obligations de la dot. Ces préliminaires terminés , les jeunes gens se font, en présence de leurs parents et alliés, une petite incision au front et en font couler un peu de sang; cé-^ rémonie qui doit être imitée par tous les membres des deux familles.

En cas de décès, on observe les usages suivants. Lorsqu'un Mairassis meurt, le corps reste couché le premier jour dans la cabane. Tous les voisins se rassemblent et font retentir l'air de leurs gémissements. On construit au moyen de deux tréteaux de 4 à 5 pieds de hauteur, une. espèce d'échaffaudage sur lequel l'on dispose un morceau d'écorce fort et épais: on lave ensuite le cadavre, on l'enveloppe d'une pièce de toile; puis on le dépose sous ce hangard où il est recouvert de feuilles de Pandanus; un petit feu qu'on entrelient pea-^

dant plusieurs jours suffit pour desécher le corps. Lorsqu'il est suffisamment sec, la famille prépare un festin; le cadavre est descendu de l'écbaffaudage et placé sous un hangard, à une assez grande élévation du sol, les assistants se livrent à une joie bruyante et à des festins qui durent plusieurs jours, à l'expiration desquels on retire le corps de dessous le hangard; puis tous les assistants le portent dans la forêt, et le placent dans une caverne ou dans le creux d'un rocher où on le couvre de feuilles.

Les relations des voyages autour du monde, des capitaines français Freycinet et Duperrey, fournissent en* core des notions sur les moeurs et les usages des Papous ; mais attendu que ces indications reposent sur des communications avec les habitants des côtes orientales de la Nouvelle-Guinée ainsi que des îles nombreuses de cet archipel, nous renvoyons le lecteur à ces données, ne pouvant comprendre celles-ci dansr notre précis sur la côte occidentale j partie néerlandaise de la Papouasie.

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