QUI FONT PARTIE DE LA PÉNINSULE NORD
Nous venons de faire mention des faits les plus remarquables ainsi que des événements les plus récents qui ont eu lieu dans la partie méridionale ou péninsule sud de Gélèbes. C'est là qu'abordèrent les premiers navigateurs européens qui visitèrent cette lie, et c'est vers cette partie de l'Archipel malais , que les puissances maritimes du seizième siècle dirigèrent leurs premières expéditions commerciales et armées en même temps. Ces missions aventureuses, selon qu'elles étaient conduites, par des chefs habiles, ou que les circonstances leurs étaient favorables, assurèrent la suprématie au premier occupant de ces contrées. Les productions du sol, réputées par la valeur souvent exagérée qu'on y attachait, suscitèrent bientôt l'envie des états commerçants rivaux, et servirent de motif principal, aux guerres que les Européens se livrèrent dans ces parages. Différentes puissances y. exercèrent successivement le pouvoir et le conservèrent aussi longtemps
que la chance des combats demeura fidèle à leur pavillon. La Compagnie des Indes hollandaise sortit victorieuse de cette lutte sanglante, et le champ de bataille demeura en son pouvoir. Après avoir expulsé les Portugais d'Amboine, et s'être emparé de Makassar (1), elle accomplit sans obstacle remarquable la prise de la totalité des lies dans l'extrême orient; maitresse des Moluques, la Compagnie força le Portugal à se contenter de la possession d'une partie de l'île de Timor, et elle refoula le commerce britannique vers le continent de l'Inde. L'autorité prépondérante qu'elle acquit dans les îles de la Soende, ainsi que les possessions très-vastes dont elle s'empara successivement dans tout l'Archipel malais, datent de cette époque mémorable.
Les principaux détails relatifs à la péninsule Nord vont nous occuper dans ce chapitre: cette partie de Célèbes a été soumise au pouvoir de la Compagnie, moins par la force de ses armes, que par suite de l'occupation des îles de Tidor et de Ternate, et par le droit de vasselage qu'elle exerce sur les sultans, successeurs des despotes malais dans ces contrées.
Cette langue de terre du Nord de Célèbes, connue adminislrativement sous le nom de résidence de Mena* do, comprend toute l'étendue septentrionale de l'île à partir de la baie de Palos à l'occident, jusqu'au cap Taliabo à l'orient, y compris la grande baie ou bras de mer de Goenong-tello qui s'étend dans la direction
(1) Makassar porte k juste titre le nom de clef de ForienL
Ouest entre les deux péninsules. La résidence de Me^ Bado comprend, sous sa juridiction, toute l'étendue des états fédératifs du Minahassa; les petites royautés de la côte septentrionale; les districts fort étendus dans la partie Ouest de la péninsule, où le Gouvernement exerce le pouvoir; puis les iles Sangir et Taïaut au Nord, ainsi que les autres iles moins grandes de la côte occidentale et du vaste golfe de Tomini. •
La population est composé d'Indigènes , de Chrétiens, de Malais et de Chinois. On comptait en 1840, dans le Minahassa, Indigènes 76,700.
Chrétiens 5,687.
Citoyens malais 2,875.
Chinois 510.
Esclaves affranchis 500.
88,272 âmes.
Les districts de Gorontalo 50,000 »
Iles Sangir et Taïaut 40,000 »
Total 178,272 âmes; sans qu'on puisse érnumérer approximativement le chiffre de la population Alfocre de l'intérieur , qui ne doit pas être fort considérable, vu que les parties élevées et boisées de Kajeli, deToradja et de Tomeikoe paraissent être peu peuplées.
La confédération Minahassa compte 286 villages; les principaux districts sont Tondano, Langoang, Kakas, Tomehon, Sonder, Kawakkoang, Tompasse, Amoerang^ Belang et Kema: tous sont sous l'autorité immédiate du Gouvernement; le résident et trois autres employés civils européens, assistés d'un nombre indéterminé de
fonctionnaires indigènes, y exercent le pouvoir. Le résident est sous les ordres du gouverneur des Moluques, ehef-lieu Amboine.
Sous l'autorité de la Compagnie, les chefs indigènes portaient le titre Kapala-bdok ; aujourd'hui ils portent le titre de Major ou de Hukum Toetva Besar\ les chefs subalternes, égaux en rang avec les Mandors de Java, portent les titres de Kapala djagas et Hukum Kitjil; les Toewa Besar sont élus par le peuple et payés à raison de 5 pc. de la valeur du café que leur district produit. Ces chefs font partie du tribunal, présidé par le résident assisté de deux autres fonctionnaires ou citoyens. Le conseil de justice de Ternate décide en dernier ressort dans tous les cas graves; sous sa juridiction immédiate résortissent aussi les Européens, les Chinois et généralement tous les étrangers habitants de la résidence. La justice, dans les autres états dépendants, est administrée par les radja et leur conseillers; lorsque le délit est grave, le tribunal est présidé par le chef civil, assisté du radja et des grands de l'Etat ; les sentences de ces tri* bunaux doivent être soumises à la révision du conseil de justice de Ternate. Pour veiller au maintien de la police le résident dispose de la garde communale (schutterij), forte de 300 à 400 hommes, dont une partie est armée de fusils et l'autre de piques: elle est commandée par un capitaine , un premier-lieutenant et deux sous-lieutenants; quelques bâtiments armés du pays, connu sous le nom de korra-korray montés par 50 hommes, sont également sous ses. ordres. L'instruction
de la jeunesse, dans la résidence deMenado, est confiée à cinq missionnaires évangeliques; ils y avaient ouverts en 1844, 64 écoles, dont 54 subventionnés par la caisse des missions, et 10 que le Gouvernement entretient. Les missionnaires susdits résident à Menado, Tondano, Longowan, Tomohon et Amoerang, et chacun a de 10 à 14 écoles sous sa direction; celles-ci sont réparties dans les kampong ou villages les plus considérables de la résidence. Le nombre des enfants inscrits en 1844, était de 4227; le chiffre de ceux qui prenaient régulièrement part à l'instruction était de 3046. — Un agent de la Société de commerce^ {Handelmaatschuppij) réside à Menado; cette ville vient d'être déclarée port-franc.
La ville ou bourg d6 Menado, chef-lieu de la résidence, est située à l'embouchure de la rivière de ce nom; elle est assez bien bâtie et coupée par des rues à angle droit; le fort Amsterdam la défend du cdte de la baie. Plusieurs autres fortins servent à la défense des points principaux du littoral, où, ainsi que dans rintérieur, se trouvent de beaux villages offrant des sites pittoresques et entourés de terres bien cultivées, dont les productions aussi variées qu'abondantes, sont les sources du bien-être et de la prospérité des habitants.
Les états du littoral Est et Sud-Est, sont Gorontalo, Limbotto, Bolanga,Boné9 Soewawoet, Bintana, Pa* rigi et Moeton. Le chef civil de ces districts porte le titre de commandeur et réside à Gorontalo ; ses attributions consistent spécialement à maintenir le bon
accord entre les petites princes qui régissent ces états; à veiller sur la rentrée des livraisons de poudre d'or; puis il est chargé de la présidence du conseil, tant en matière civile que criminelle.
Les petits états de la câte septentrionale, régis par des radja soumis au Gouvernement, sont Bolang-mogondo, Bolang-banka, Kaidipang, Bintaoena, Bolangitang, Attingola, Bwool et Tontoli. On trouve dans ce& districts les principales mines ou lavages d'or. Le métal y existe en grains ou en paillettes; la quantité obtenue annuellement de ces districts peut être évaluée à 800 ou 900 onces. Il est probable que le platine se trouve aussi dans les terres aurifères de ces districts; mais les indigènes de Célèbes, pas plus que ceux de Bornéo, ne savent le distinguer; à Bornéo il s'en perd une grande quantité par le lavage peu soigné qu'on y pratique. Le Gouvernement paye l'once de poudre d'or à raison de francs 35 et demi; il en obtient 60 francs environ; ce qui lui procure, année commune, un bénéfice de 20 à 25 mille francs sur cet article*
Les autres objets d'exportation de' Célèbes consistent en café, en riz et en cordages de goemoeti; la cire des abeilles sauvages, l'écaillé de tortue et les nageoires de requin sont demandées en Cbine. Cette île fournit aux Moluques du riz, des nattes de jonc,* du sucre de palmier, de l'huile de cocos; une grande quantité d'espèces différentes de bois , propres aux constructions et à l'ébénisterie, sont utilisées par les habitants;, on y fabrique aussi des sarong et quelques étoffes
de coton. Le riz est d'une bonne qualité et on en cultive plusieurs sortes; mais il est rare qu'on puisse le conserver plus d'une année. Les Alfoeres cultivent beaucoup de djagong ou maïs, et ils en font leur houriture principale. En 1822, on a fait des essais de culture du cafier; cet arbre précieux y réussit parfaitement, car le sol, dans plusieurs parties de Gélèbes est montueux et favorable à cette entreprise agricole. En 1840, on comptait dans les Minahassa plus de deux millions de cafiers, dont le produit a été de 10 mille pikol de 125 livres: depuis ce temps cette culture augmenté annuellement. En 1826, le cacaotier a été introduit avec succès pour compte particulier ; des plantations nombreuses existent aujourd'hui dans les parties basses du littoral; le cacao de Gélèbes est gras et de bonne qualité; l'exportation s'en fait aux Philippines, où il se vend à raison de 110 à 120 francs le pikol. Les principaux articles d'importation sont: les manufactures de coton et de soie, l'arak, le fer, l'acier, les ustensiles en cuivre et les productions de la Chine*
Les îles soumises administrativement à l'autorité du résident de Menado sont: les Zuid-wachter ^ les Noordwachter (gardes du sud et du nord), les sept-tles, les petites îles de la côte septentrionale, celles de la baie de Menado; les petits groupes de Salice et de Banka; plus au nord, les Archipels fort étendues de Sjauw, de Sangîr, de Taïaut et de Meangis; dans le détroit des Moluques: Lembe, Makipolor et Besar; dans le
golfe de Tomini, les îles de la baie de Goenong-tello , les Borang et le grand archipel de Togian.
Sangir et les îles nombreuses de ce groupe occupent une superficie de 13 lieues D ou 7 myriamétres D; les Taïaut et les Meangis réunis ont 18 lieues D ou 9 myriamétres D; ces archipels, jadis soumis à l'autorité des Sultans de Ternate, font maintenant partie de la résidence de Menado.
Dans le groupe de Sangir se trouvent plusieurs voK cans éteints et quelques-uns en pleine activité; les dé^ vastations qu'ils occasionnent de temps en temps ont été souvent fatales aux habitants. L'éruption du Doewana, en 1808, anéantit complètement le village de Taga- Jando, détruisit toutes les forêts dans .son rayon, et priva subitement les habitants de toutes les ressources de la vie par le bouleversement de leurs champs; le Goenong-apie exerça des ravages nombreux dans l'ile de Siauw; son pic, élevé de 6000 pieds audessus du niveau de la mer, forme le point culminant de ce groupe. Le Goenong-aboe couvre de sa base toute la partie septentrionale de Sangir-besar: ce volcan n'a plus été en incandescence depuis 1812, al(H*s* que des torrents de lave ont détruit les vastes forêts ' de cocotiers dont cette partie de l'ile était couverte, et ont fait périr par leur écoulement imprévu ainsi que par l'éruption des matières ignées plusieurs miliers d'habitants. On porte à plus de vingt-cinq, les espèces différentes de bois propres à la construction et à
l'ébénisterie que ces iles fournissent. Deux havres, 3 4
abrités de tous les vents, existent dans la grande Sangir^ l'un dans la baie de Taroena, l'autre, nommé Mideloe, sur la côte orientale.
Les lies Sangir sont divisées en six états ou royaumes, gouvernés par six radja ou chefs, dont l'élection est abandonnée aux habitants; mais ils doivent obtenir leur mandat du gouvernement, qui se réserve aussi la faculté de les destituer de leurs fonctions et • de les éloigner de la contrée. Les traditions attribuent à ces radja l'exercice du pouvoir dans les iles Taïaut, situées plus au nord. Ces états de Sangir sont Tagalanda, Ghiaaw, Manganito, Tawena, Khandar et Taboekan; ce dernier, le plus puissant et le mieux peuplé, occupe toute la superficie de Sangir-besar ou la grande Sangir. Les aborigènes sont paresseux et trèsenclins à s'enivrer de saguweer ou vin de palmier. Le gouvernement ne retire aujourd'hui aucun bénéfice de cette population; du temps de la Compagnie, les habitants livraient une assez grande quantité d'huile de coco, ces iles étant abondamment pourvues de forêts de cocotiers. Les Sangirais font le commerce de cette huile ainsi que des nids.de Salanganes, qu'ils échangent contre des tissus chinois ainsi que contre des fayences et de la poterie chinoises. Le chiffre de la population des iles Sangir et Taïaut est porté sur les tableaux de 1840, à 40,000 âmes.
Les renseignements sur les iles Taïaut et Meangis sont tres-incomplets ; l'on dit seulement que les habitants y vivent sans cesse en mésintelligence entre
eux, et qu'ils sont bien plus arriérés en civilisation que les Alfoeres de Gélèbes. Les îles de Salibabo , de Toloer et de Kabroeang sont les plus grandes de ce groupe. Depuis 1776, que l'anglais Forrest aborda dans ces îles, aucun autre navigateur n'en a fait mention.
Suivant M. Pietermaat, ancien résident de Menado (1), il paraît certain que le christianisme a fait jadis de grands progrès dans les îles Sangir; du moins, nous apprend-il qu'exception faite du petit état de Khandar, où les habitants sont Mahométans, tous les autres sont Chrétiens; mais on présume, dit-il, qu'ils le sont plus de nom que de fait: puis il porte à 26,000 âmes le chiffre de la population chrétienne de ces îles. — S'il est en effet certain que ce 'chiffre n'^st pas exagéré, on peut se poser les questions suivantes: quels motifs ont pu déterminer une population aussi nombreuse à embrasser le christianisme ; par quels moyens et à quelle époque cette conversion a-t'-elle pu avoir lieu? Puisqu'il parait que la Compagnie des Indes avait pris à coeur l'organisation sociale ainsi que l'oeuvre de la conversion des habitants de ces îles, comment s'est-il fait qu'elle ne se soit intéressée, en aucune manière, au sort matériel de ceux-ci? enfin, s'il est démontré que cette population insulaire
(1) Voyez: Journal des Indes [Tijdschrift voor Neérland's Indien Derde Jaargang, N°. 2, 1840). J'ai emprunté à ce mémoire de M. Piefermaat , plusieurs détails sur la statistique de la réjtidence de Henndo.
adopta jadis le christianistne ne fût-ce que de nom, comment se fisiit-il que le gouvernement actuel n'ait point encore pris de mesures pour continuer l'œuvre commencée de la régénération sociale de ce peuple sou« mis à ses lois, et par quels motifs les missionnaires évangeKques, établis à Menado, se sont-ils abstenus jusqu'ici d'envoyer quelques-uns de leurs néophytes dans ces îles, afin d'y maintenir et d'y propager la foi chrétienne au moyen de l'enseignement religieux; devoir dont ils s'acquittent avec tant de zélé et de succès dans toute les autres parties de la résidence? — Ces réflexions, auxquelles on ne saurait donner de solution, permettraient de douter de l'exactitude des indications fournies par M. Pietermaat.
Nous n'avons , pour le présent , rien à ajouter à l'indication nominative des autres iles de ce rayon administratif; leurs productions du règne végétal ainsi que celles du règne animal, nous sont complètement inconnues. Le gouvernement, nous n'en doutons point, prendra des mesures propres à assurer le bien-être futur de ces populations nombreuses, au sort desquelles on a négligé jusqu'ici de s'intéresser; ces parties fort considérables de son domaine colonial, ne demeureront plus longtemps inconnues à l'administration, ne fiit-ce que dans son propre intérêt, au point de vue financier, et afin d'étendre son influence morale. Il doit, ce nous semble, trouver un motif puissant d'encouragement à continuer l'œuvre commencée des explorations scientifiques dans les iles peu connues de
l'Archipel, par le résultat satisfaisant obtenu de l'en^ quête qui a eu lieu en 1824 à Salajer et à Boeton, puis .en 1831, par l'expédition à la péninsule Sud -Est, ainsi que nous l'avons fait remarquer relativement à Salajer, et que nous nous proposons de le faire dans l'article où nous aurons à parler de la péninsule Sud- Est de Gélèbes.