CHINOIS. — COLONIES INDOUES
» Trois éléments divers se rencontrent en face l'un de l'autre sans se mêler jamais: un peuple généralement asservi, les Dajaks, qui ne respirent que la ven* geance; un peuple dominateur, les Malais, qui pratiquent Qu grand le pillage et l'oppression; un peuple colon, les Chinois, dont tous les voeux appellent la paix et la sécurité (1)."
Tels sont en effet les principes distincts sous lesquels la population de Bornéo doit être envisagée. Nous tacherons de mettre en évidence ces éléments divers, selon les données recueillies aux meilleures sources.
Examinons d'abord la manière de vivre des Dajaks insoumis, et portons ensuite un coup-d'oeil sur ces malheureux dont la triste existence les met en contact avec l'état social des races mahométanes de Bornéo. Commençons par faire connaître notre opinion sur ce peuple . aborigène.
(1) Revue des deux mondes, iom. 2; on se trouve on article fort intérestant sar Bornéo.
Les Dajaks, de même <iue tous les peuples primitiCi de rOcéanie, qui, comme eux, habitent une faste étendue de pays qu'on peut admettre comme terre prir mordiale et centre distinct de création^ sont, sans aucun doute les aborigènes de Bornéo; ils sont antérieurs aux colonies qui s'y fixèrent dans les deux ou trois dernières centuries, et ils existent dans cette ile depuis une série de siècles. Lors de l'inyasion de la raoe malaie dans le plus grand nombre des Archipels de la mer de l'Inde, ces conquérants qui furent les premiers navigateurs redoutables de ces mers éloignées, s'établirent sur le littoral de toutes les îles où ils abordèrent dans leurs courses aventureuses (1). Depuis cette époque, les Dajaks qui habitaient alors les côtes de même que l'intérieur de l'ile, ont été contraints d'abandonner tout le littoral à ces nouveaux venus, contre lesquels ils ne se voyaient pas en mesure de lutter, avec des moyens de défense fort inférieurs à ceux de leurs adversaires plus aguerris. Ce n'est sans doute qu'à la suite de longues souffrances et de privations nombreuses, qu'ils se sont éloignés de plus en plus du voisinage de ces maîtres barbares, et que les différentes tribus
(1) Le nom de Malais est soayent appliqué improprement à des peuplades mahomëtanes de T Archipel qui ne sont pas les descendants directs des vrais Malais de Sumatra. C'est une source d'erreurs et de confusions; car, ainsi que le remarque frès-judicieasement l'auteur de l'article sur Bornéo, dans la Revue des deux ntondeê , les Français , les Anglais , les Allemands différent moins pr leur caractère national que les Malais , les Javanais et ]e$ Da-
jais.
qui n'ont pas été assujéties par les races professant l'islamisme, se sont retirées dans l'intérieur par les voies des rivières nombreuses dont le pays est arrosé dans toutes les directions; là, ils se seront choisi des localités où ces conquérants n'avaient aucun intérêt à les inquiéter dans leurs retraites forestières, et où ces hordes dispersées sur une superficie très- vaste, continuent à vivre maintenant dans toute la jouissance de leurs moeurs indépendantes et de leurs coutumes sauvages; tandis que les tribus Dajak demeurées plus stationnaires, sont entrées dans des rapports plus directs avec les habitants mahométans des côtes, auxquels ces paisibles sauvages empruntèrent promptement les habitudes sanguinaires, ainsi que les vices nombreux inhérents à ces races corrompues.
Les Dajaks sont de taille moyenne et ils sont bien proportionnés. Ils paraissent plus nerVeux qu'il ne le sont en effet et leur force est bien inférieure à celle des Chinois. Proportionnellement au corps, leurs jambes paraissent courtes, et leurs pieds courts, larges et plats, sont tournés en dedans, ce qui leur permet de cheminer avec aisance dans des sentiers fort étroits. Leur front est large et applati, et les yeux sont fendus diagonalement, l'angle externe des paupières étant plus élevé que celui qui aboutit au nez. Les pommettes sont proéminentes, ce qui donne à leur visage un air peu avenant, quoique les traits soient réguliers et que leur physionomie porte l'empreinte d'un caractère doux et qui prévient en leur faveur. Simples dans leurs ha« bitudes, ils ne sont de leur naturel ni traîtres ni san-
guinaires; leur gaité n'est pas accompagnée de démonstrations bruyantes; mais leur intelligence semble en* gourdie. Leur religion se compose de traditions obscures et grossières; ils interrogent le vol des oiseaux avec une superstitieuse crédulité. Ils n'ont point de cérémonies religieuses; ils ne portent de culte à quoique ce soit, et les voyageurs qui ont séjourné parmi quelques unes de leurs tribus assurent que ces âmes naïves, ignorantes plutôt qu'égarées, s'ouvriraient sans peine aux lumières du christianisme.
Les Dajaks sont doux, traitables et ils vivent assez paisiblement entre-eux. Les procédés injustes des races mahométanes les excitent souvent à des représailles atroces et sanguinaires; delà toutes ces relations exa* gérées débitées sur leur compte. Quelques tribus répandues dans le nord de l'ile, ainsi que les Lannons de la côte occidentale, se livrent au pillage, au meurtre et à la piraterie; mais la majeure partie de ces tribus est plus enclin à la vie paisible, et l'immense étendue de pays habitée par ces hordes dispersées les met rarement en contact entre-elles , d'autant plus que les seules voies de communication doivent nécessairement se faire par les fleuves et leurs aflluents. Dans leur intérieur, où plusieurs familles se trouvent réunies dans des hangards longs et étroits, la meilleure harmonie règne sans cesse. Il n'ont qu'une femme et vivent bien avec elle; mais leur misère extrême, et les vexations de tous les genres qu'ils éprouvent lorsqu'ils sont exposés aux incursions dévastatrices des Malais, déciment leur nombre et les portent
à chercher an refuge dans des localités malsaines au milieu de leurs forêts séculaires.
Les Dajaks non assujétis, qui vivent dans le voisinage des bouches des grands fleuves, mènent égale* ment une manière de vie peu sociable, le plus souvent errante; ce qui fait qu'on ne trouve guère plus de vingt, de quarante, tout au plus de soixante individus, réunis en communauté. Ces petites tribus se voient dans la nécessité de changer souvent de séjour, afin de se soustraire aux exigences des chefs malais qui s'emparent de leur récolte. Par leur éloignement des côtes. ils sont mieux assurés de leur tranquillité; là, leurs tribus sont composées d'un plus grand nombre d'individus et elles y sont moins enclines à la vie nomade; elles s'opposent même souvent contre les incursions des chefs malais: mais le besoin incessant qu'elles éprouvent de se procurer du sel, les force à se soumettre à la volonté et aux exigences de leurs oppresseurs, qui ne se font même souvent aucun scrupule d'attirer dans des embuscades des hordes nombreuses, ou de se porter à main armée contre elles; dans ces expéditions, ils massacrent impitoyablement les hommes et réduisent en esclavage les femmes et les enfants.
Les idées snpersticieuses de ce peuple le portent à une haute vénération pour un oiseau voisin du corbeau, dont le plumage est à peu près totalement noir; la rencontre de cette espèce est pour eux de mauvaise augure. On a vu par la relation de Mr. S. Mùller qUe les Dajaks Banjcrais du sud ont en grande vénération l'oiseau Aniang {Falco pondiccrianus). C'est aussi par supersti-
lion qu^ils ornent lears demeures de têtes humaines, dans l'intime conviction que le possesseur de ces dégoûtantes dépouilles enlevées sur un ennemi, acqiôert, après sa mort, le droit de disposer suivant son bon plaisir des services de celui auquel il a eu l'adresse de couper la tête. Plus un homme possède de têtes, plus il est considéré; un garçon n'oserait prétendre à une femme s'il n'avait fait preuve de courage en coupant quelques têtes; dans leurs fêtes et danses, les principaux acteurs portent sur les épaules un ou plusieurs de ces hideux trophées suspendus par les cheveux i des courroies; s'ils ont à déplorer la mort de quelque parent chéri, la superstition les porte à rendre hom« mage au défunt en déposant sur sa tombe les dépouilles sanglaiftes de ces actes de cruauté qui, dans ces cas, ont lieu dans le but que le défunt pourra disposer des services de l'individu immolé à cette (in. Ni la soif du carnage, ni le désir du meurtre, ni aucun esprit de vengeance ne les portent à couper des têtes; ils ne sont pas non plus anthropophages; une superstition héréditaire, passée en coutume, les porte à commettre ces actes qu'ils croient méritoires (1). Toutefois, ces coutumes barbares ne sont pas aussi révoltantes qu'on les juge ordinairement, surtout lorsqu'on les compare a celles suivies par des peuples qui ont faits déjà des progrès remarquables dans la civilisation; particulière-
(1) Voir aussi ce qne noas avons dit à ce sujet relatirement aux Dnjaks banjerais, dans le rapport de Hr. S. Millier, Chapitre 5 de ce volume.
ment parmi ceux dont les ancêtres adoptèrent les dogmes du christianisme, et dont les descendants qui sui* vent aujourd'hui ces coutumes barbares, vivent non loin des contrées jadis le berceau de la civilisation européenne.
Nous plaçons, en regard de ce tableau des moeurs d'un peuple qui n'eut dans aucun temps des rapports avec les nations civilisées, celui où se trouvent dépeintes les coutumes atroces suivies en temps de guerre par une nation policée, parmi laquelle les dogmes du christianisme, à la vérité tronqués et dénaturés, servent nonobstant de base fondamentale à son ordre social et à son culte religieux, et parmi laquelle, de nos jours encore, on observe des coutumes d'une cruauté inhumaine, qui surpassent en barbarie celles pratiquées par les hordes sauvages de quelques îles de l'Archipel de l'Inde.
Voici ce que Mr. Rochet d'Héricourt nous apprend dans son voyage en Âbyssinie (1). — »Les Âmharas ne se contentaient pas de s'emparer des troupeaux, ils poursuivaient avec la plus lâche férocité les vieillards, les femmes et les enfants. Une des idées les plus perverses qu'ait jamais enfantées la barbarie, a porté les Abyssins à se procurer, par la plus odieuse des atrocités, le trophée qui est à leurs yeux la plus grande preuve de la bravoure militaire; d'autres peuples barbares.
(1) Second voyage sur les deux rives de la mer rouge, dans le pays des Adels et le royaume de Choa, 1846, page 188 et Èuivantes.
sur les champs de bataille, ont rois ce point d'honneur guerrier à emporter les létes des ennemis' morts. Pour un Abyssin, le signe de la victoire, c'est d'arracher à Tennemi qu'il a vaincu les oignes de la virilité; aussi cherche-t-il moins à ôter la vie à son ennemi qu'à lui enlever cet affreux trophée. C'est par le nombre de ces dépouilles, qu'il conserve dans sa chaumière, qu'un Abyssin fait ses preuves de bravoure et obtient les récompenses données aux guemers renommés. Cette fureur est poussée si loin, qu'on voit quelquefois des Abyssins tuer un de leurs compatriotes, dans le seul biït d'étaler frauduleusement ce -signe des exploits guerriers. Envers leurs ennemis, on pense donc si ce point d'bonneur connaît quelque pitié; l'âge ne lui est de rien: il n'épargne ni le vieillard, ni l'enfant dans les bras de sa mère."
Les Dajaks ont déjà donné quelques preuves de leur bonne volonté naturelle, ainsi que des moyens dont ils sont doués pour le travail. Une partie de la population Dajak, dans les états des princes où l'autorité européenne exerce l'influence, se trouve soumise aux dogmes de l'islamisme, et elle observe assez exactement les préceptes du Coran. Parmi ces tribus, la contume barbare de couper des têtes n'existe plus ; toutes les hordes établies dans le rayon du pouvoir européen, ainsi que celles qui vivent dans le voisinage des bourgades chinoises, suivent une manière de vivre plus sociable et plus laborieuse ; les actes de cruauté et de vengeance deviennent de plus en plus rares, et la douceur naturelle du caractère de ces sauvages les porte à la sou-
mission; ils adoptent assez iacilemeot les usages de ceux avec lesquels ils entretiennent des rapports fréquents, et nos voyageurs n'ont eu qu'à se louer deleur bonne conduite.
La résidence de Banjermasing compte environ 3,000- Dajaks mahometans, et cette partie de nos possessions. comprend encore plus de 1,200 villages (kampong) ha-^ bités par des Dajaks qui n'ont aucun culte, sans compter les tribus insoumises qui vivent à l'état sauvage dans les districts plus élevés de l'intérieur.
Une partie de ces aborigènes, ceux qui vivent dans le voisinage des établissements européens, sont a peuprès sur le même degré de civilisation que les paysans malais designés dans les rapports des commissaires sous le nom d^Anak soengi. Ceux-ci construisent des prahoe avec lesquels ils naviguent le long de la côte. Ces embarcations sont faites de bois de gladan et de marbouw sans aucun clou de fer; elles se vendent à raison de 130 à 170 francs. Le plus grand nombre des hommes portent des morceaux d'étoffe autour de la tête,, des petits vestes et des culottes courtes; tous sont plus ou moins couverts de pièces de coton. Lorqu'ils vont à la guerre, ils s'affublent grotesquement de casques et de jaquettes faits de la peau du Tigre longibande {felis macrocelis) ou de l'Orang-outan , et qui sont couvertes de plumes d'oiseaux ou de coquillages. Leurs armes consistent en un bouclier de bois dur et de forme ovale; une sarbacanne au moyen de laquelle ils lancent de petites flèches empoisonnées, un sabre ou kkwang et une pique ou zagaic. Tout leur bagagj^
consiste en une natte pour dormir; quelques pots grossiers pour faire la cuisine; quelques hameçons de forme triangulaire; un ustensile pour faire du feu; puis com« me ornement et en guise d'amulette, un petit sac où se trouvent renfermées des dents humaines et d'animaux, avec quelques autres bagatelles au moyen desquelles ils se croient invulnérables. Plusieurs pièces d'étoffes faites d'écorce d'arbre leur servent de couvertére pendant hi nuit. Ces Dajaks des contrées soumises aux Malais sont généralement bien faits et doués de force musculaire, mais souffrant assez habituellement de maladies cutanées. Leur naturel n'est point sanguinaire, mais vivant sans cesse en guerre avec les tribus voisines et devant se tenir constamment sur leur garde contre les attaques imprévues des Malais, leurs moeurs ont du nécessairement se ressentir de cette fatale habitude des combats, et les vexations auxquelles ils sont continuellement en but, les portent souvent à des représailles barbares. Il est toutefois complètement contraire à la vérité de leur imputer la soif du sang et du carnage, comme s'ils se feraient nn métier de la destruction. Leur naturel est foncièrement paisible, doux et soumis; ils sont laborieux, et endurent avec une patience admirable le joug des Malais qui pèse d'une fiiçon souvent inhumaine sur ce peuple, digne d'un meilleur sort.
Une partie de ces infortunés soumis aux Malais sont assujétis à la glèbe; ils sont contraints à des livrai^ sons forcées d'une quantité déterminée de bois de construction, de nids d'oiseaux, de cire, d'antimoine etc.
Sur chaque individu adulte repose la charge de livrer anQuelIement un pikoly 125 livres de riz, en échange de quoi il reçoit un petit morceau de fer propre à forger une hache.
Les Dajaks qui se trouvent encore aujourd'hui sous la dépendance des Malais^ vivent ordinairement réunisen plusieurs ménages dans un même bâtiment ou espèce de hangardfort long et de peu de largeur^ distribué en cases plus ou moins spacieuses selon le nombre d'individus destinés à les v habiter. Ces demeures d'une grande étendue ^ construites en bois de kaljang, sont couvertes sur les cloisons et les charpentes des toits de feuilles de palmier^ ou toits en atap; ces espèces de hangards sont placés sur , pilotis de bois de fer, à une élévation de 12 à 24 pieds du sol; dans ces habitations se trouvent souvent 70 à 80 ménages^ sociablement réunis en petites républiques; ils s'y trou^ vent en quelque sorte à couvert par leur nombre contre les trames perfides des Malais, qui redoutent les chances d'une attaque ouverte: toutefois^ malheur au pauvre Dajak, lorsque séduit plr la feinte bonté des chefs malais, il vient à s'éloigner du toit protecteur et qu'il se met en contact dans la plaine, avec ses perfides oppresseurs; pour lors ceux-ci s'en rendent maîtres et ils punissent l'imprévoyant Dajak de sa témérité, soit en le pressurant de toutes les manières, ou en le privant de sa liberté. Le plus souvent , les chefs malais se contentent d'enlever à ces malheureux la plus grande moitié de leur récolte de riz que ces fainéants sont trop orgueilleux pour cultiver eux-mêmes. Les Dajaks se voyaut
privés d'une partie de leurs ressources, sont réduits, en attendant une récolte nouvelle, de vivre de l^mes, de racines, de feuilles et d'écorces des arbres; soa« vent ils transportent leurs pénates à un éloignement plus considérable de ces maîtres avides, dans des localités moins accessibles, et où ils peuvent espérer de vi« vre du moins pour quelque temps, à l'abri des attaque» de ces envahisseurs de leur territoire^ occupé jadis pai« siblement par leurs ancêtres.
En regard de ce tableau affligeant qui fait gémir la philantropie, plaçons maintenant celui, plus hideux en* core, où se trouveront dépeints les traits principaux du caractère et des moeurs des races islamites des différentes peuplades de TÂrcbipel, au nombre desquelles
les Malais et quelques Arabes occupent le premier rang. La population raabométane de la côte occidentale est composée de Boeginais, de Javanais, de Malais de différentes lies, de Dajaks convertis {Orang Islam) et autres aventuriers. Leur personne est considérée et leur talent est proné selon leur adresse à manier le kri$ ou le poignard; ils considèrent comme une honte l'exercice d'un trafic honnête, et ne connaissent d'autre oecapation que celle d^errer sur les eaux et de s*y livrer à leur goût dominant, la rapine et le brigandage. Tous ces écumeurs de mer sont pauvres, mais trop fainéants pour se livrer à l'agriculture, tandis que leur orgueil * ne tolère pas l'exercice d'un métier quelconque. Tant que leur industrie de prédilection, qui est la piraterie, fournira à cette race infâme quelques moyens d'existence, il n'y aura pour ces contrées aucun espoir de réforme
sociale y aucune chance d'améliorer le sort pitoyable des malheureux aborigènes, et l'on ne trouvera pas de moyen efficace pour faire adopter aux Malais une manière de vivre différente, ni de leur faire prendre quelque part aux bienfaits de la civilisation européenne.
Lorsque la bonne mousson règne, on ne les trouve guère à terre, que lorsqu'ils se mettent en embuscade pour dévaliser les Dajaks ou pour tomber à l'improviste sur les bâtiments cabotteurs qui font le commerce. Pendant le temps que les hommes de certaines tribus errent à l'aventure pour dépouiller les navires, les fem* mes, les enfants et les vieillards habitent de petites embarcations stationnées à l'embouchure des rivières; ils y sont sous, la garde d'un de leurs bâtiments armés qui les protège en cas d'attaque, ou les avertit du danger lorsque des bâtiments de guerre sont en vue. Les principaux chefs de ces pirates appartiennent aux premières familles du pays. Le major G. Mûller assure même que le Panembahan de Simpang et le Sultan de Matan n'étaient pas étrangers jadis à ce métier, et qu'ils no se font aucun scrupule* d'avouer qu'ils étaient dans l'habitude de partager les profits avec ces forbans* Bengadon et Kendawang, situées à neuf milles au sud des bouches du Eatapan , étaient les repaires des pirates du Matan. Le Sultan et les personnages marquants de sa cour avaient constamment six ou huit grands pra* hoey armés de canons de fort calibre et de 125 à 150 hommes d'équipage, prêts à prendre la mer et destinés à faire des croisières sur les côtes de Bornéo, dans les parages de Bilitoen, de Riouw, et jusque dans la
mer qui baigne les côtes de Java. lodépendammenl de ces bâtiments équipés dans le but d'exercer ouvertement la piraterie, les grands et plusieurs chefs font servir les cabotteurs du commerce à leurs desseinshom* micides: ces bâtiments profitent de la rencontre fortuite de navigateurs imprévoyants ou non armés , pour en faire capture ; souvent aussi ils s'associent dans ce métier avec le Sultan , qui fournit les munitions de guerre et veille à l'entretien des équipages; à ces titres il partage le butin avec les chefs inférieurs; mais l'équipage qui a également droit à une part , fait de son côté valoir ses prétentions, et le klewang à la main, le plus fort ou le plus entreprenant obtient une partie du butin teinte du sang de ses complices. Lorsque ces rixes ont lieu, le Sultan parvient à force de ruse à s'assurer des objets capturés et en fait la distribution selon son caprice; dans ce cas la part du lion est bientôt faite; mais le plus souvent les chefs profitent habillement de l'occasion qu'ils ont de soustraire les marchandises volées pour se les ravir mutuellement à main armée, lorsqu'ils jugent la chance favorable. Non seulement le Sultan, les princes de sa famille et les chefs subalternes jouissent des bénéfices de ce métier dévastateur, mais le chef du culte, l'interprète des lois du Coran, prend aussi une part active a la piraterie; le voyageur cité plus haut nous apprend, que, lors de son premier séjour en 1822, chez le Sultan de Matan, l'Imam de Gajong, l'IIadji Mohammed, au sortir delà mosquée, s'embarqua sur un prahoe bien équipé, et alla tenter fortune comme chef des écumeurs de mer.
Le petit nombre des navigateurs captifs que ces barbares n'ont pas fait périr sur les bâtiments dont ils s'emparent, est réservé à un sort plus fatal que la mort: leurs occupations, dans les lieux où demeurent ces forbans, sont la culture des hdang ou champs de riz, la coupe des bois et la pèche; ils sont obligés à des livraisons forcées au profit des maîtres; quelquefois ils s'allient à la famille par le mariage, et finissent alors par exercer envers leurs compatriotes le même métier qui leur a valu le sort cruel de la captivité.
Les revenus des Sultans étaient autrefois fort illimités, quoique généralement précaires: pressurer leurs sujets; imposer arbitrairement des charges, exiger de fortes amendes en punition des plus légères contraventions, emprunter de l'argent aux grands de la cour ou aux chefs assez adroits pour avoir su s'en procurer, tels ont toujours été entre les mains de ces despotes, les moyens de faire face aux dépenses des armements, à l'entretien des fainéants dont ils sont entourés, et à leur existence oiseuse, passée dans les délices du harem. Indépendamment des corvées et des livraisons de riz, de bois etc. qu'ils imposent aux tribus des Dajaks, ils trouvent encore le moyen d'enlever à ces misérables aborigènes le peu qui leur reste pour subsister durant la mauvaise mousson. C'est alors qu'ont lieu ces expéditions dévastatrices et barbares, que le souverain entreprend avec les princes de sa cour et à la tête des hordes armées, contre les districts des Dajaks; elles ont lieu dans le but de leur enlever le peu de den« rées ou de produits de leur industrie qu'ils se sont
réservés. Chacun pille et vole ce qui lui conyient, et le malheureux Dajak, dépouillé de ses moyens de subsistance, est fort heureux s'il parvient à sauver sa liberté par une fuite précipitée. Ces princes font aussi des tournées avec leurs satellites armés; ils donnent a ces ex« cursions le nom de Sarah^s (distribution des présents); le souverain distribue en effet quelques poignées de sel et des morceaux de fer; comme indemnité de ces cadeaux, le despote revient chargé des dépouilles de ses sujets qu'il laisse plongés dans la plus af&reuse misère. Les rapports des commissaires envoyés en différentes occasions par le Gouvernement, la relation du maj(^ G. MûUer, celle de l'anglaise Earle, ainsi que les mémoires de James Brooke, contiennent de nombreux récits sur ces exactions. Leurs écrits fournissent aussi des exemples multipliés de la dépravation ainsi que du caractère faux et fourbe des différentes races mahométanes, dont les ancêtres envahirent le littoral de Bornéo. Les détails de ce genre ne devant point nous occuper, le reste de ce chapitre sera consacré a des indications fournies par Mr. Brooke sur la population islamite qui vit plus retirée dans l'intérieur, ainsi que * sur ce qui nous est connu relativement aux Chinois de Bornéo.
Les voyageurs ont presque toujours jugé le caractère des races islamites de Bornéo, d'après celles qui vivent sous la dépendance immédiate des princes occupant le littoral. Les documents recueillis par Mr. Brooke et publiés par le capitaine Keppel, nous présentent ces se^ taires du mahométisme de l'intérieur nord, sous itB
aspect quelque peu différent. » Simples dans leurs liabitudes, ces peuples sont gais, intelligents, hospitaliers et doux; ils comptent moins de crimes parmi eux que la plupart des autres nations du monde. Ils aiment passionnément leurs enfants; les liens de famille sont vénérés et se maintiennent intacts durant plusieurs générations. Peu disposés à l'enthousiasme, ils semblent toujours craindre de paraître surpris de ce qu'ils voient pour la première fois. Ils redoutent beaucoup la honte et s'emportent à la moindre idée d'un affront; ce qu'ils craignent surtout dans un acte coupable, c'est la publicité. L'esprit d'intrigue, de ruse, de mensonge, forme le trait le plus fâcheux de leur caractère. Ils sont en* clins à la fraude dans toutes les transactions ordinaires de la vie. Les Malais de la ville de Bornéo et du Nord-ouest sont les plus vicieux et les plus corrompus."
i>Les Chinois," dit Mr. de Hombron (1), wsont sobres par tempérament, ils sont gourmands par calcul; peu passionnés ils raffinent sur les jouissances physiques. C'est l'unique dieu qu'ils encensent sous toutes les formes. — L'esprit des Chinois est peu fait pour la méditation; il est porté vers les arts et ces hommes sont naturellement laborieux. Ils réussissent dans les travaux de goût; leurs ornements sont minutieux, légers; mais ils ne sauraient produire dans ce genre rien de noble et de sévère. — Quelques associations
(1) Voyage au pôle sud et dans VOcéanie^ Vol. l'*. Zoologie. fie l'homme dans ses rapports avec la création.
d'aventuriers attirés par l'appât de Pexploitatioii des mines de diamants, ou par celle de la poudre d'or, i% tel ou de tel littoral, fondèrent, il y a peu d'années, quelques colonies circonscrites dans l'étroit rayon des richesses convoitées; de tous temps ils s'expatrièrent pour aller s'établir sur divers points dans l'Archipel, où ils élevèrent bientôt des bourgades chinoises, sorte de patrie improvisée sous le protectorat des lois du pays; mais jamais le gouvernement chinois ne prit part à ces tentatives industrielles."
Ces bourgades ou agglomérations de Chinois bornéens, qui se nomment Kongms^ sont plus ou moins peuplées; trois de ces Kongstes se distinguent aujourd'hui de tous les autres par le chiffre de leur popuhh tion , de même que par le pouvoir qu'ils exercent sur les autres réunions moins nombreuses. Ces petites ré* publiques chinoises se formèrent dans l'intérêt com* mun des aventuriers obligés de se défendre contre les hordes Dajak, ainsi que dans la nécessité où elles se virent de se garantir mutuellement du despotisme deâ princes mahométans. Les Kongsies voyant annuellement augmenter le nombre d'immigrants, et leur force morale s'étant consolidée dans la même proportion, ils élevèrent leurs prétentions jusqu'à méconnaître l'autorité des princes qui avaient accordé à ces aventuriers la permission de se fixer dans leurs états; ils devinrent même à tel point redoutables à ces princes, que ceux-ci se virent réduits à solliciter en 1818, l'assistance du gouvernement néerlandais. Les conséquent ces de cette intervention dans les démêlés des Chi-
nois avec les princes, ont déjà été indiquées dans cet écrit.
Les Kongsies sont des communautés populaires, formées dans le but d'exploiter à leur profit les mines d'or et de diamants. Ils sont sous-divisés en petites associations, dont trois, qui comptent le plus grand nombre de membres, occupent le premier rang et exercent le pouvoir sur les autres associations moins nombreuses, dispersées dans l'intérieur du pays. Tout Chinois attaché à un Kongsies^ participe dans le gain comme dans la perte d'une entreprise minière; ou bien, s'il jouit d'une plus grande aisance, et qu'il soit possesseur de plusieurs parts dans l'exploitation d'une mine, alors il doit faire représenter chacune de ses parts par un homme de peine chargé du travail. Un écrivain ou scribe est chargé dans chaque Kongsies de la tenue des livres, de la comptabilité et des affaires domestiques; son administration est limitée au terme de trois mois, à l'expiration desquels il prend de nouveau part aux travaux. Les trois principaux Kongsies qui exercent maintenant l'autorité sur tous ceux des districts miniers de la côte occidentale sont: dans la résidence de Pontianak,' celui portant le nom de Lan-fong^ qui peut mettre sur pied 6,000 combattants, et deux au* très dans la résidence de Sambas; le premier, nommé Tay-kongy est en état d'armer 10,000 hommes, et le second, Lara Sin-ta-kioUy compte 5,000 combattants. Les communautés trouvent leur force principale dans le pacte qui unit chaque Kongsies; tout Chinois, pour y être admis comme membre, prête solennellement ser-
ment d'assister son compatriote de tous ses moyens, de lui prêter secours en cas de malheur, de danger eu de pénurie , sans jamais demander ou se penpettre de faire des recherches pour connaître la cause de cet étal Ce pacte porte le nom de Oe-wee: le serment par lequel on se lie est obligatoire, du moment qu'on a bu de part et d'autre le sang extrait du petit doigt des nouveaux membres , après que ce sang a été mêlé à de Parak chinois ou tjœ^ ce qui a lieu sous l'inTocatim de leurs dieux et des sacrifices usités. Les lois chinoises défendent ce serment, et lorsqu'il a lieu en Chine, tous ceux qui y ont pris part, sont punis de mort
Le pouvoir exécutif de la communauté des Kohgsie$ est dévolu à un Chinois, portant le titre de capitaine. Dans tous les cas extraordinaires, celui-ci est tenu de convoquer en assemblée les scribes qui doivent faire part de l'afTaire en question aux membres de leur société; l'opinion adoptée par ceux-ci doit être communiquée au capitaine qui agit en conséquence. Le chef convoque dans certains cas, une assemblée générale, mais il est rare que ces réunions se terminent sans de graves désordres; elles sont souvent suivies de meurtre: c'est pourquoi on évite aujourd'hui d'y avoir recours (1).
Les Chinois de la côte occidentale ont pour demeures des hangards spacieux, construits de bois non ouvré et d'une sorte de graminée nommée alang-alang; le plus
(1) Voir, pour de plas amples détails: Ritfer, Indische kerinneringetij aanteekeningen en tafereeieny et Francis, Tydtehrift roor Neérlandê Indië. 4. Jaargang, n\ 7.
grand nombre de ces aTentoriers rit dans le célibat. Les trayaux des mineurs commencent à quatre heures du matin et finissent au coucher du soleil; le temps du repos est fixé de onze à une heure; ils ne tolèrent pas qu'ils soyent troublés alors dans leur sommeil, et on risquerait de s'attirer un mauvais parti en y portant obstacle. Tous les travaux cessent en temps de guerre. Leur principale stratégie se borne à établir des barricades et à élever des batteries {benting). Ils font usage des mêmes armes que celles en usage parmi les Chinois des autres îles de TArchipel; mais ils se servent en outre de petits canons portatifs ou pierriers, d'une livre de balle; puis ils sont armés de leur stenger^ sorte de fusil à mèche.
Les mineurs chinois forment la partie la plus grossière, la plus turbulente et la moins traitable de cette population de la côte occidentale. Les cultivateurs ont des moeurs plus sociables , et les industriels y sont laborieux, comme partout ailleurs; mais ni les uns ni les autres n'ont droit de suffrage dans les Kongsies. Us demeurent dispersés dans les villages {kampong), et ceux-ci sont situés au milieu des rizières {ladang)j fort étendues et très-productives.
La population chinoise, beaucoup moins nombreuse dans les autres parties de Bornéo qu'à la côte occidentale , suit le même genre de vie et observe à peu près les mêmes usages que dans les autres parties de l'Archipel.
Il est présumable que longtemps avant l'établissement des races mahométanes à Bornéo, ainsi qu'antérieurement à l'invasion des conquérants malais, des
colonies indoues se trouvèrent établies dans quelques parties de cette île, principalement dans celles des côtes occidentales et méridionales. Des restes enfouis de statues, d'ustensiles et d'ornements, ont été décoih verts dans les dernières années, tant à la côte occidentale que dans la résidence de Banjermasing, côte méridionale. Ces restes d'origine indoue sont indubitablement contemporains de l'époque où Jan ainsi que quelques autres îles étaient peuplées par les sectateurs du culte de Brabma ou de Bouddha; quoique aujourd'hui, on ne trouve plus à Bornéo, parmi la po* pulation islamite aucune légende qui puisse servir à constater l'époque ^précise de l'existence de ces colo* nies, originaires de l'Inde.
Les sculptures et les débris de statues d'un travail grossier, trouvés à Sangouw sur les rives du Kapoeas, sont probablement des restes d'un aùcien temple indou construit dans ces lieux aujourd'hui déserts. Quelques desseins et esquisses trouvés dans les papiers du major G. MùUer, font connaître entre autres deux figures, dont l'une représente la statue de la déesse Ganesa et l'autre un taureau couché, emblème de Nandi Siwa. A juger par ces figures , publiées dans la revue néerlandaise de Indische Bij\ ces statues paraissent sculptées grossièrement , et elles ressemblent par le travail k toutes celles du style brahmane qu'on trouve dans les districts montagneux des parties occidentales de Java.
Le colonel de Uenrici, auquel on doit l'exploration d'une grande partie du fleuve Soengi Nagara aussi nommé Soengi Margassari, mentionne dans son jour-
nal, que, non loin de l'endroit où deux affluents viennent porter leurs eaux à ce fleuve, se trouve un village du méine nom, formé par une vingtaine de cases, et dont la population peut être évaluée à 600 ou 700 habitants. Cette population conserve comme tradition, qu'à une époque fort éloignée, plusieurs colonies d'indous {Orang kling), avaient jadis établi leur demeure dans les environs de Margassari, et que les anneaux d'or, ainsi que les pierres précieuses taillées de différentes manières, que les fouilles des terrains dans ce district font trouver de temps en temps, sont des objets qui servirent d'ornements à ces anciens colons. Les pierreries que ces fouilles produisent, consistent en cornalines, saphirs, améthistes, chrysolites, topazes etc.: quelques unes sont à surface plane et portent des figures gravées; d'autres ont la forme d'une poire, et sont percées au petit bout, probablement dans le but de passer un cordon dans la partie forée, afin de les porter en guise d'ornement ou bien comme amulette. Les bagues d'or, soit unies' soit montées d'une pierre précieuse, extraites de ces terrains sont massives, et paraissent avoir été coulées dans un moule (1). Le colonel de Henrici dit avoir trouvé, dans les environs d'un autre village nommé Ijandi, quelques débris informes de statues d'un travail grossier, comme il s'en déterre souvent dans les districts montagneux de Java; il y vit également quel-
(1) Ces bafoues sont fi<pirées, yatuurltjke geachiedents der ne» deriondsche overaeeache hezittingcn , pL 60. Jig. 10 eMl.
ques restes d'anciennes maçonneries. Les traditions Talgaires attribuent à ce lieu l'existence d'un monument sous lequel auraient été enfouis des vases de terre remplis d'or. On conçoit que sous de tels indices les fouilles faites dans ces localités doivent avoir été poursuivies activement, et que les indigènes s''en occupent encore, mais sans qu'on puisse déterminer s'ils ont jamais réussi à découvrir ce trésor. Dans les excavations nombreuses et parmi les décombres amoncelés dont ces lieux étaient couverts, le colonel trouva une colonne basaltique (1) et plusieurs débris de forme semblable à celle-là.
Les découvertes dont nous venons de faire mention, constateraient que ces districts ont eu jadis pour babitants des colons plus civilisés que ne le sont aujourd'hui fion seulement les Dajak^, mais anssi les races islamites qui forment la population de ses contrées.
(1) On voit la forme de cette colonne dans la planche 61 figure 9 de ] 'al las ico&o^aphique pitfcilë.