LES CULTURES
Nous venons de dire que nos connaissances relatives à rhistoire de Sumatra se bornent à des traditions orales nombreuses, mais disparates; parmi celles-ci on ne peut, faute de documents écrits, distinguer la vérité du mensonge, ni faire la part de l'influence que le fanatisme religieux a exercé depuis des siècles sur toutes ces traditions populaires. Les nombreux peuples divers qui se sont établis de temps immémorial dans cette ile , l'une des plus grandes du globe, y ont apporté leurs coutumes, leurs moeurs et leurs croyances religieuses; de manière que des provinces limitrophes offrent des différences remarquables par le culte que suivent les habitants, par les traditions qui leur servent de code, et par les coutumes selon lesquelles leur société se trouve régie.
Il s'en suit que la population de Sumatra , composée de parties en quelque sorte hétérogènes, présente des différences notables avec la population à peu-près homogène de l'ile de Java, habitée par une nation jadis puissante, réunie maintenant sous un même code religieux, dont l'état social date de plusieurs siècles, et qui a con«
serve le souvenir de ses anciennes traditions, qu'elle suit et respecte encore jusqu'à ce jour sous le nom d^Adat. Dans les pages suivantes nous tâcherons, selon nos moyens, de fournir un aperçu des moeurs et des coutumes des différentes peuplades qui habitent cette vaste étendue de pays ; contrées sur lesquelles la Néerlande est désormais appelée à faire germer et prospérer les principes d'ordre social et de civilisation.
Les habitants malais de Sumatra sont en général d'un caractère tranquille et flegmatique, mais jaloux, querelleurs et tenaces. Durs avec leurs inférieurs , on les voit humbles et rampants avec leurs chefs ou avec ceux qu'ils croient devoir ménager ; cruels et superstitieux à l'excès, leur fanatisme est souvent dangereux, et l'on ne peut que faiblement compter sur leur bonne foi.
Les Chinois y sont artisans comme partout ailleurs dans l'Archipel; leur genre de vie et leurs coutumes y sont les mêmes, mais leur nombre n'y est proportionnellement pas aussi grand qu'à Java et à Bornéo. Sous l'autorité des Sultans, les Chinois de la ville de Palembang ne pouvaient demeurer dans des maisons à terre; l'ordonnance portait qu'ils eussent à se choisir une habitation sur le fleuve. Cette loi est cause que les bords du Moesie, qui traverse la ville, sont couverts de radeaux sur lesquels sont construites les demeures ambulantes de cette partie de la population ; sur la rue , la devanture de ces radeaux forme la boutique ou l'échoppe du propriétaire, qui a son habitation et ses magasins dans
la partie postérieure. Ces demeures flottantes, rackitj au moyen desquelles un déménagement est fort peu dispendieux, ofirent une vue étrange sur cette lai^e et belle rivière, où le plus grand nombre des Chinois pré* ferent encore aujourd'hui demeurer.
Quelques Arabes sont répandus dans les localités maritimes, où ils exercent des métiers et font le commerce. Gomme compatriotes du Prophète, les Arabes jouissent, auprès des Sultans malais d'une faveur et de prérogati* ves dont ils font souvent un usage funeste à l'autorité du maître, qui les protège plus par crainte que par sympathie; aussi a-t-on jugé nécessaire de leur interdire l'accès de l'intérieur du pays.
Parmi les Malais de cette ile on suit une loi de succession en ligne directe, qui attribue l'héritage du père, non à ses enfants légitimes, mais aux descendants en ligne directe de la soeur du défunt. Ils tiennent cette loi des traditions anciennes ou de Vadat, et il est difficile de leur faire adopter sur ce point des vues plus en harmonie avec nos usages sociaux. Sous ce rapport, et généralement sous tous les autres points de vue de l'or- 'dre social, le Sumatranais est encore fort inférieur en intelligence au Javanais, qui sait se former une idée assez juste des devoirs qui l'obligent envers les différentes autorités sous lesquelles il se trouve placé; tandis que le Sumatranais se soucie peu des grades admis dans les administrations civiles, et il ne respecte que faiblement toute autorité plus élevée que celle de son chef de village.
Un autre usage est en vigueur dans celle ile ; il con-
siste dans l'achat que le mari fait de sa femme; le prix, djoedjoerj est dans quelques parties de 100 à 200 francs, dans d'autres de 1000 à 1500 et quelquefois davantage. Ce prix est le plus souvent soldé en effets mobiliers ou en produits du sol, et là où il est élevé, la fiancée apporte, en forme de compensation , une dot, formant partie de la valeur de l'achat et consistant en esclaves ou en bijoux. Le djoedjoer est, selon M', de Sturler, une dette sacrée, de manière même que le mari demeure débiteur des parents de sa femme et qu'à son défaut ses enfants restent grevés de cette dette après sa mort. Dans les mariages par ambel anak, et lorsque le mari n'a pas de quoi payer la somme voulue, il devient serf des parents de sa femme ; le fils peut également être appelé à solder de cette manière la dette du père. On sent que ces coutumes absurdes nuisent beaucoup à la prospérité du pays et de sa population.
La polygamie n'existe que dans les chefs-lieux ; dans les districts de l'intérieur le mari n'a qu'une femme et les chefs rarement deux.
Au milieu de cette population s'était formée une secte de Musulmans Wahabites. Les Padris ou prêtres, subjugués aujourd'hui par la force de nos armes, forment une caste distincte de la population de Sumatra ; ce sont des sectateurs outrés de la religion de Mahomet, qui, réunis par les dogmes rigides qu'ils professent , se disent être les seuls interprètes du Coran. Us exercent par leur intelligence plus développée, une sorte de pouvoir ' spirituel sur les Malais qui les craignent. Ils abhorrent tous ceux qui ne professent point l'Islamisme, et ont une
antipathie marquée envers les races malaies qui ne sui-. vent pas strictement tous les préceptes du Coran; ce qui les met en opposition avec les Malais de Sumatra , qui se permettent de nombreuses infractions aux lois du prophète.
Cette peuplade fanatique, très-redoutée des Malais de la côte, existait dans l'intérieur, et leur pouvoir dominait jadis dans l'ancien royaume de Menangkabo où leurs dévastations laissent encore aujourd'hui de pénibles souvenirs dans la mémoire des habitants, dont ils ont mis le pays à feu et à sang.
Les Padres ou Padris sont nommés par les indigènes Orang poetih (hommes blancs), parce qu'ils portent un habillement blanc et que les autres habitants de Menangkabo sont vêtus d'une étoffe bleue. Ces Padris, de bcmne foi dans leurs principes réformateurs et mus par des sentiments d'une dévotion respectable, n'avaient d'autre but avoué et présumable qu'une réforme dans les moeurs des sectateurs de l'Islamisme ; dans l'origine , ils paraissent avoir formé une réunion religieuse vouée de coeur aux dogmes de la religion de Mahomet ; ces puritains s'étant aperçu du relâchement des autres peuples aux saintes prescriptions du Coran, jugèrent nécessaire d'observer avec rigueur non seulement les abstinences prescrites, mais ils voulurent les augmenter par plus d'anstérité. Sous ces dehors favorables se montra , vers le commencement de notre siècle et dans les premières années de son existence, cette nouvelle secte islamite. Cette congrégation, devenue plus puissante et plus redoutable par le nombre de ses sectateurs, s'éverlua à outrer les
principes religieux de ses fondateurs; ses membres de- Tinrent des fanatiques, persécutant par le fer et le feu tous ceux qui n'embrassaient pas leur croyance , et suivant l'exemple de leur prophète, ils se montrèrent intrépides et courageux dans les combats , ne redoutant pas la mort sur le champ de bataille. Quelques détails ont été obtenus récemment sur l'origine de cette secte.
Vers le commencement du siècle, la corruption des moeurs portait les Malais de Sumatra à toutes sortes de rapines; la religion islamite observée par eux avec tiédeur^ n'offrait plus aux vrais croyants de garantie assurée contre le brigandage et les meurtres que commettaient leurs compatriotes. Pour les mieux contenir dans les bornes du devoir et sauver en même temps la loi islamite de l'oubli et de l'abaissement qui la menaçait , trois prêtres unirent leurs efforts. Ces pieux cénobites , désignés dans le pays sous le nom de Miskien (pauvre), de Padang-seket , Piabang et Soemanik de Songi-beringin, revenus de la Mecque avec le litre de Hadji (pèlerin), profitèrent habilement de l'ascendant qu'ils exerçaient sur les dévots. La persuasion leur servit d'abord de moyen pour atteindre leur but; leurs nouveaux sectateurs se revêtirent comme eux d'habits blancs; les ablutions et la prière devaient avoir lieu cinq fois par jour; il leur était défendu de se limer les dents et de mâcher du bétel ; on interdit complètement l'emploi de l'opium et les combats de coqs. Nonobstant ces défenses contraires aux habitudes chéries des Sumatranais, ils parvinrent à réunir une foule considérable d'adhérents qui se fixèrent dans le district de Loeak-agam. Augmentant en nombre et en force morale, ils passèrent
de la persuasion à des moyens plus énergiques et plus TÎolents: pour opérer la conversion autour du rayon où ils se trouTaient concentrés, la force physique devint leur auxiliaire; ils se permirent des invasions à main armée, presque toujours couronnées de succès, de façon qu'en peu d'années ils étendirent leur domination sur une Taste étendue de pays. Une vallée immense et fertile, située dans l'intérieur, coupée de rivières, partout en* tourée de grandes forêts inpénétrables et défendue par des chaînes de hautes montagnes, leur servait de retraite; Bondjol devint leur place d'arme; ils étaient en communication avec la côte par des valles fertiles qui leur procuraient abondamment tous les moyens de subsistance. Ainsi mis à l'abri des attaques, ils étendi* rent leurs conquêtes aux états des princes malais de l'intérieur; ceux-ci excitèrent les Malais non convertis a b secte, à des attaques dans lesquelles les Padris obtinrent le succès, ce qui les enhardit de plus en plus à poursuivre leurs envahissements et à étendre leur pouvoir dans le pays, même- jusqu'à contraindre les princes de Menangkabo à traiter avec eux. Feignant alors l'intention de s'aboucher avec ces princes, dans le but de régler d'un commun accord les affaires de la religion, ils les firent tomber dans le piège tendu par le Esinatisme; deux de ces princes furent massacrés, et le troisième parvint à se soustraire au même sort par la fuite; depuis ce temps aucun obstacle ne s'opposa plus a leurs desseins ambitieux; guidés par leur Iman Tœanko Dielintouw, ils se rendirent maîtres d'une grande étendue de la côte méridionale. Les habitants des
districts de Rauw obtinrent quelques succès sur les Padris^ mais bientôt après leur pays fut également ravagé et subit le joug du vainqueur: on massacra leurs Pangoeloes (chefs), pour les remplacer par des individus de la secte.
Telle est en peu de mots l'histoire de cette fameuse ^ecte des Padris. Il parait que dans Tlnde archipélagique tout comme en Europe, la tendance continuelle et le but vers lequel se dirigent les efforts des congrégations religieuses, sont les mêmes. Quelque puisse être le culte ou le dogme qui leur tient lieu de ban* nière, V envahissement^ V exercice de V autorité absolue et Vabus du pouvoir, semblent liés inséparablemmt aux institutions de cette nature.
Des sectateurs fanatiques, aussi turbulents et dont le nombre augmentait par le succès de leurs armes , devinrent ^e plus en plus des voisins redoutables aux possessions de l'Etat; leur pouvoir dans les districts de l'intérieur de Sumatra nuisait essentiellement au bienêtre des paisibles habitants malais; ils portaient entrave à l'action régulière du gouvernement dans les provinces qui lui sont soumises; leur audace fanatique aurait pu entrainer au fur et à mesure la destruction d'une vaste étendue de pays , et elle menaçait le pouvoir de la perte certaine de toute l'ile. Il était dès lors plus que temps qu'on prit des mesures pour frapper un grand coup^ et notre brave armée répondit dignement à l'attente et aux vues du Gouvernement. La guerre de 1857 à 1840, mit fin au pouvoir des Padris; ils périrent en grand nombre en défendant avec bravoure leurs
postes fortifiés^ et on leur enleva finalement toutes leurs ressources matérielles par ta prise d'assaut de Bondjol, principale pbee d'arme de cette secte.
A l'exception de cette congrégation religieuse des Padrisy le reste de la population de l'intérieur suit un culte qui est un mélange de paganisme, de budhisme et d'islamisme. Le&Batakhs n'ont aucun culte, si ce n'est celui des idoles; la divinité tutélaire qu'ils paraissent invoquer et dont ils redoutent la colère, est nommée par eux Bego. Les Malais des côtes observent nonchalamment les lois de Mahomet.
Les Orang JBatakhy grande peuplade qui occupe une vaste étendue de l'ile vers les limites du pays d'Âtchin, sont considérés par quelques écrivains comme les aborigènes de Sumatra ; quelques autres sont d'opinion que les habitants de Menangkabo ou bien les Orang Koeboe sont les types de cette population ; ce qu'il y a de sur c'est , que les uns et les autres habitent encore aiqourd'hui les parties les plus montagneuses de l'intérieur, et qu'ils diffèrent fort peu entre eux par les moeurs et par leur manière de vivre sauvage et misérable. Ils occupent en effet sous ce- rapport le dernier degré de la civilisation, mais ils ne sont pas privés des premières idées d'ordre social. Le Batakh , voisin des contrées du littoral , parait même avoir senti le besoin de faire ce premier pas dans la voie de la civilisation; il vit en communauté; un code sert de règle à sa conduite; il a des chefs Rajah y dont il respecte l'autorité et qui, conjointement avec les plus âgés du village, applanissent les différents et forment un tribunal v VAnak-bocwa (les enfants ou
le peuple) leur est soumis; celui-ci est même à certains égards le serf du Rajah.
Avant la soumission de ces peuples au pouvoir euro* péen, l'inceste était puni de mort; le meurtrier, le voleur et celui qui commettait un rapt, soit par violence ou par séduction, subissaient aussi la peine capitale^ qui s'exécutait de la manière suivante»
Le coupable lié à un poteau ou à une croix de bois fixé en terre, y demeurait quelque temps exposé aux regards de la foule; on lui transperçait ensuite le coeur avec un glaive étroit; incontinent après, les assistants^ armés de petits couteaux, lui coupaient les chairs vives du corps, le dépeçaient jusqu'aux os et dévoraient ces lambeaux palpitans. Les plus proches parents, ceux qui ont à venger le sang répandu par le meurtrier, ou ceux dans la famille desquels le rapt a été commis^ sont de droit les premiers à prendre part à cet horrible repas de chair humaine. Dans aucune autre circonstance que celle de l'exécution d'un condamné au dernier suplice, le Batakh ne montre de penchant décidé à dévorer son semblable , ni même les ennemis faits prisonniers dans les combats. On ne peut dire conséquemment qu'il soit anthropophage ; aussi l'administration n'éprouve-t-elle pas de résistance sérieuse a interdire ces exécutions barbares , qui n'ont plus lieu maintenant que dans les localités les moins accessibles des vallées solitaires.
Le Batakh a une manière fort-simple de se vêtir; des habits grossiers, en partie faits d'écorce battue et filée, un sarang de toile commune que leur vendent
les Malais y un pantalon court, une veste et un mou* choir noué nonchalamment autour de la tête; tel est le costume du peuple. Les chefs ou Rajah portent en outre de petits manteaux à franges ornées de coraux ou de verroterie.
Leur nourriture consiste en riz , plus habituellement en djagoeng {maïs) et en obie sorte de pomme de terre; ils cultivent aussi une espèce de petites fèves. Leur boisson est le soeri que fournit le palmier, ou bien elle consiste en de l'eau pure. Ils tuent aussi, quoique rarement, des bulDes dont ils mangent la chair légèrement grillée au iêu. Les tribus qui vivent disséminées dans les gorges des montagnes et dans les hautes vallées, se nourrissent principalement d'une très-grande espèce de fourmi, de serpents, de lézards et de quelques bétes fauves. La chair humaine est un morceau de friandise, Soengenie mangan taboh, dont ils font usage toute crue, et seulement dans des cas fort rares, principalement lors de l'exécution d'un condamné à mort.
Les mariages se contractent par l'intermédiaire des parents des deux parties. La dot à fournir par le fiancé est ordinairement de quelques bienijaSj mesure de la valeur de 5 piastres en or, et de quelques buffles destinés au festin des noces. Si l'épouse meurt sans enfants, le mari a le droit de prendre pour femme la soeur de la défunte, et successivement toutes les soeurs, sans qu'il soit tenu à fournir une nouvelle dot aux parents; ceux-ci refusant leur assentiment à ce nouveau mariage , le veuf peut exiger la restitution de la dot.
Ils enterrent les morts non loin du lieu de leur de-
meure ; deux petits pieux fixés en terre ou deux pierres provenant de quelque torrent, servent à marquer la place de leur dernière demeure; ils conservent pendant quelques semaines le cadavre des chefs dans des cercueils de bois, sans avoir égard à l'odeur infecte dont ces cadavres empestent les demeures.
Le Batakh s'occupe activement de la récolte du cam* phre et du benjoin (1), vu que ce sont les principaux articles d'exportation que fournit son pays, et que l'échange de ces denrées sert à lui procurer les objets de première nécessité qu'il obtient de l'étranger. Il récolte aussi le Sang-dragon, la cire, le cassia ou canelle sauvage, les dents d'éléphant et plusieurs sortes de bois. -La race des chevaux est petite, mais elle est vigoureuse et endure la fatigue mieux que les autres races de l'Inde ; le prix courant d'un bon cheval est de 25 à 50 piastres.
Ce peuple obtient en retour de ses produits, différentes sortes d'étoffes grossières, du tabac, du sel, du gambier ou cachou, du poisson sec, du fer et du cuivre, des verroteries, de la porcelaine commune de Chine, et en contrebande de la poudre et de vieux fusils anglais.
On n'a pas encore recueilli un assez grand nombre d'observations exactes sur le culte de cette nation non plus qu'à l'égard de la langue qui lui est propre. Les Batakh ne professent en effet aucun culte et ne révèrent pas
(1) Le camphre le plus estimé vient de Baroes; la première qualité vaut 63^0 francs le pikol de 125 livres; la seconde qualité 3700, et la troisième 1600. Le benjoin de première qualité est de 160 fir., la seconde de 105 et la troisième de 52 francs.
un être tout-puissant. Leur divinité tutéiaire du bien comme du mal est leur Bego. Cet être invisible n'est invoqué comme protecteur ou écarté comme malfaisant, qu'en vociférant les cris tumultueux de Inang Ho! Inang Hol Bego! Bego! (souffrir hélas, Bégo! ). Ce bruit assourdissant a lieu lorsqu'ils projettent quelque expédition guerrière, et ils le font entendre lorsqu'ils veulent écarter le danger dont ils sont menacés, ou guérir la maladie qui les afflige.
Us paraissent avoir un code écrit sur des feuillets d'écorce d'arbre , et dans lequel on a remarqué des figures bizarres , de dragons , de serpents etc. Us tracent aussi différentes figures sur le bois ou sur des tuyaux du bambou, au moyen d'incisions faites avec un petit couteau pointu. Les caractères dont ils font usage différent de ceux de tous les autres peuples de l'Ârcbipel. La langue qu'ils parlent diffère aussi de celle des autres peuplades de Sumatra, mais elle ressemble plus ou moins au dialecte en usage dans le royaume d'Atchin.
Le Batakh a une manière étrange d'affirmer son innocence par serment, et de porter témoignage devant les chefs assemblés ou devant l'autorité européenne. Celui qui est appelé à prêter serment, prend une poule fendue par le milieu, ayant les intestins en évidence; il la saisit par le cou de la main gauche, et de la droite il lui arrache le coeur en disant: si je n^ai pas dit la vérité y je consens à ce qu^mi me fasse ce que je viens de faire à ce poulet.
U est fort remarquable que cette coutume singulière soit en quelque sorte semblable à celle qui était an-
ciennement en usage chez les Chinois devant les tribunaux dans rile de Java. Lorsqu'un Chinois était appelé à prêter serment, il prenait un coq vivant j lui plaçait la tête sur un billot et lui coupait le cou avec un couteau. Les villages {kampong) situés non loin de la côte, ressemblent à ceux qu'on trouve ailleurs dans le pays; ceux de l'intérieur sont établis dans les gorges des montagnes; on n'y peut parvenir que par un sentier étroit aboutissant à une entrée en forme de porte, qui donne dans la rue principale ; cette rue est élevée sur des poteaux de 6 à 7 pieds: l'espèce de plate forme sur laquelle on chemine est tendue d'une sorte d'étoffe grossière {idjoe)^ de l'épaisseur d'un pied et qu'ils obtiennent des fibres du palmier arang; cette sorte de plancher, sur lequel il est difficile de marcher, vu qu'il est couvert de mousse et d'immondices, peut durer au de là de 60 ans avant d'avoir besoin de réparations; les maisons également sur pilotis ont de deux côtés leur issue sur cette rue. Ces cases sont des hangars dont le plancher est formé de lattes à claire voie du palmier nibouy à travers lesquelles les immondices passent et sont reçues dans le vuide du bas, d'où s'élèvent continuellement des miasmes putrides. Chacune de ces cases contient de 10 à 16 individus. Tout le kampong a pour enceinte des haies impénétrables de bambou et d^ouwer-ouwer (sorte de rottan épineux). Leur but en s'établissant d'une telle manière, est autant de se mettre à l'abri des attaques de l'ennemi, qu'afin d'être en sûreté contre les atteintes du tigre royal, des éléphants et des rhinocéros.
Quoique le pays soit en général fort élevé au dessus du niveau de la mer, on y trouve toutefois de belles plaines unies et de magniCques vallées, d'une fertilité admirable; plusieurs parties, surtout les environs des villages, sont bien cultivées. On y trouve de beaux lacs et des rivières assez considérables.
Cette esquisse rapide sur les moeurs et les coutumes du peuple Batakh est extrait du rapport officiel présenté récemment au Ministère des Colonies par M^ Oppe , sous-résident à Tapanoelie.
Les habitants de l'intérieur de l'ancien royaume de Palembang sont particulièrement attachées à leurs lois traditionelles sous le nom de Oendang-Oendang , probablement comme les Javanais le sont à leur AdaL. Ces coutumes maintiennent parmi elles le souvenir de leur ancienne communauté avec les Javanais et de leur origine de Modjopahit. Ces règlements sont peu sévères et se trouvent en parfaite harmonie avec les moeurs douces et faciles de ces indigènes, qui méritent sous ce rapport les plus grands éloges. La police s'y fait par des chefs nommés pasierah^ dont l'ascendant suflit pour maintenir le bon ordre et prévenir les différents. Le mari n^a qu'une femme et vit bien avec elle. La chasteté y est en grande vénération et l'ordre est observé avec bonne volonté. Les Malais errants et les peuplades encore à demi sauvages qui vivent dans quelques districts reculés, suscitent de temps en temps des désordres parmi ces paissibles habitants, mais les lois douces et protectrices du gouvernement, qui s'immiscie le moins possible dans les affaires, rappellent bientôt la
tranquillité dans les districts soumis à son influence.
Dans quelques parties montagneuses se trouvent des districts dont la population s'est toujours montrée plus indépendante, et où elle vit dans un état à demi sauvage; ces hordes ne professent pas de culte autre que la vénération pour les Orang-aloes (êtres éroinents); le mot Dewa (être invisible) ne leur est pas inconnu. Leurs cultures consistent en riz, légumes et un peu de coton. Ces peuplades, disséminées dans plusieurs parties de l'ile, sont connues sous les noms de Redjangy de Pasoemah et de Koeboe; elles diffèrent plus ou moins entre elles par les moeurs et les habitudes; toutes mènent une vie misérable et errante dans les montagnes et sur les bords des fleuves de l'intérieur qui leurs servent de limites.
Les Orang-Koeboe établis vers les confins au nordouest du pays de Palembang, sont d'une taille plus élancée et ^e trouvent doués de plus de force musculaire que les autres Sumatranais; ils portent des cheveux longs et pendants et laissent croître leur barbe, ce qui leur donne un air farouche; une pièce d'écorce battue couvre les parties génitales, et le reste du corps est enduit de graisse; ils se nourrissent de racines et de quelques fruits sauvages, ainsi que de toutes sortes d'animaux dont ils parviennent à s'emparer, mais on les accuse à tort d'être antropophages. Dans leurs excursions ils sont accompagnés de chiens par lesquels ils sont avertis de la présence des tigres ou d'un ennemi quelconque. Leurs huttes sont des auvents construits en feuillage, ou bien à leur défaut les arbres creux leur
serrent de retraite pendant la nuit. Ponr toute arme ils ne connaissent que la pique , à moins qu'ils ne puissent s'en procurer d'autres par le vol; l'arc et la flèche dont se servent les Daijaks de Bornéo, sont inconnus aux Koeboes. Ils n'entretiennent aucun rapport suivi avec les habitants malais. En somme, leur genre de viesem* ble différer fort peu de celui du hideux et misérable sauvage australien, dont les hordes nomades sont encore disséminées sur une partie du vaste territoire occupé aujourd'hui par la civilisation européenne.
Les Atchinais se distinguent des autres peuples de Sumatra par leur extérieur ainsi que par les moeurs et les habitudes. Généralement grands et bien proportionnés de corps et des membres, mais d'un physionomie peu avenante et d'un regard farouche, ils réunissent aux vices inhérents à la race malaie, un caractère faux à l'excès, vindicatif, dissimulé, fourbe et hautain. Aucune promesse ou convention ne leur est sacrée; ils sont trom^ peurs et sans foi dans les transactions commerciales. Quoique doués d'une force corporelle, de laquelle ils tirent vanité, on ne les voit jamais attaquer l'ennemi de front, mais ils l'attendent toujours en guet-à-pends. Ils sont joueurs, débauchés et grands amateurs d'opium, dont le Sultan, les grands et le peuple font une ample consommation. Leur métier principal est la piraterie, et leur commerce de prédilection le trafic des esclaves. Les habitants du littoral de l'état d'Atchin ont faits quelques progrès dans les arts industriels; mais l'agriculture y est négligée et les produits sont peu nombreux. A l'exception des Malais qui vivent le long
des côtes, et dont le métier principal est la piraterie, les autres habitants de l'intérieur sont peu* nombreux. Sectateurs du culte islamite , ils observent fort nonchalemment les préceptes du Coran qu'ils interprètent à leur manière, et sans avoir égard au jeune et aux ablutions. Toujours armés de la pique ou tombakj du sabre ou klewang et du poignard ou kris, ils portent ces armes nues sans gaine ou foureau , mais ils mettent une grand recherche à les maintenir polies et luisantes. L'agriculture n'est pratiquée que pour autant que les besoins de l'existence rendent ce travail indispensable.
On peut dire qu'en général le Sumatranais a peu de goût et manque de constance pour les travaux que demande l'agriculture; il s'en faut de beaucoup qu'il soit parvenu à ce degré d'ordre social où le Javanais se trouve placé; le Sumatranais ne se voue aux travaux agricoles que pour autant qu'il en éprouve le besoin, tandis qu'à Java la presque totalité de l'immense population est plus ou moins vouée à l'agriculture.
On a cultivé depuis longtemps à Sumatra le poivre, le gambir, le riz de montagne et le maïs; le benjoin, le camphre, les gommes, la résine commune, le cassia sont récoltés par les habitants; ils s'adonnent également à la recherche de la cire des abeilles sauvages , des nids d'oiseaux et des dents d'éléphants; les mers leur fournissent aussi le tripang et le caret; l'île est encore riche en or, et une partie de la population des
districts aurifères, s'occupe activement du lavage de ce métal, ils s'y vouent même avec plus de zèle et d'assiduité qu'à la culture des terres.
Tels sont les produits naturels à cette ile ; ceux dont la culture demande plus de soins sont les suivants.
On y cultive le riz en champs nommé ladang; ils sont établis sur les anciens terrains forestiers bas et humides, où les irrigations artiGcielles , qui se prati* quent avec tant de succès à Java, ne sont pas usitées. La manière de planter et de faire couler les eaux de la rivière dans les rizières, expose souvent celles-ci à être submei^ées par les grandes crues; dans quelques endroits on suit la méthode des rizières en sawa ou champs à irrigation, et la culture du riz de montagne commence aussi à prendre faveur; les champs portent alors comme à Java le nom de tipar et gaga. Toute* fois, l'extirpation des forêts et le défricha. *nent du sol coûtent des peines incessantes aux cultivateurs; ils éprouvent encore des dégâts importants par les troupes d'éléphants, de rhinocéros et de sangliers qui ruinent, en une seule nuit, les plus belles espérances du cultivateur. Le prix ordinaire d'un pikol de 125 livres de riz est 9 à 10 francs.
Le riz sauvage, Oryza glulitwsa^ dont on se sert à Java pour la fabrication de l'arak , est également cultivé à Sumatra; on en fait des pâtisseries.
Les deux espèces de cotons, Gosypium herhaceum et G. arbareumj y sont cultivés moins pour l'emploi des fabriques que comme objet d'exportation, vu que les étoffes de coton ne sont pas travaillés dans le pays;
— Gèles terrains ingrats peuvent servir à cette culture. Le prix du pikol varie de 16 à 20 francs.
On cultive le ^bac dans les ladang ou champs de riz, après la récolte de cette céréale. Le Sumatranais suit dans cette culture les procédés en usage ailleurs; mais on a l'habitude de couper les feuilles vertes, au lieu de les faire sécher préalablement. Le meilleur tabac se cultive dans plusieurs districts du royaume de Palembang. La récolte parait ne pas suffire à la consommation, puisqu'on y importe du tabac de Java. Cette denrée vaut 50 ou 52 francs le pikol.
Le gambir, Nauclea gambir, dont les feuilles servent à extraire la substance amère employée dans la préparation du bétel, et dont l'exportation forme un article important de trafic, est préparé à Palembang de la manière suivante. On fait bouillir les feuilles; puis elles sont pilées dans des mortiers de bois; la pâte obtenue par ce procédé est mise dans des sacs qu'on place sous le pressoir; le liquide qui en découle, mêlé avec celui obtenu par cuisson des feuilles, se fige et forme une pâte qu'on coupe par morceaux de forme cubique. Le gambir obtenu des jeunes feuilles sert exclusivement aux préparations du bétel; la qualité inférieure s'emploie comme tan pour les mégisseries. M^ de Sturler dit, que les tanneurs d'Angleterre commencent à faire usage de cette substance au lieu de l'écorce de chêne employé jusqu'ici, et qu'une livre de gambir contient autant de tannin que huit livres d'écorce de chêne. Les feuilles qui ont été pilées et dont on a extrait la substance, fournissent aussi un fort bon en-
grais. Le prix courant du gambir est de 20 à 22 francs le pikol. Celui de Riouw est plus en faveur dans le commerce que le gambir recueilli dans les autres parties de l'archipel.
Le Katjangy plante rampante de la famille des légumineuses, s'y trouve en espèces différentes; le Katjang tanah {Arachis hypogaea) sert à la fabrication de l'huile de lampe, et le marc s'emploie comme engrais. Le Katjang kedelah (Phaseolus max), sert à faire des pâtisseries, et le Katjang idjoe {Phaseolus radialus) est exclusivement employé pour la fabrication du Soya.
Le poivre formait jadis une culture sur laquelle pe* sait le monopole le plus rigide; la vente de cette denrée donnait aux souverains du dernier siècle un revenu énorme; tout le travail se fesait par corvée. Le Sultan de Palembang y pujsait un bénéfice de plus de 600,000 francs, tandis que les malheureux cultivateurs n'en retiraient guère plus de 90,000 francs. A force de moyens vexatoires les produits avaient si considérablement diminué, que dans les premières années de ce siècle, la culture du poivre se trouvait complètement négligée et même réduite au point que, des 20,000 pikol qu'on récoltait jadis dans les districts de Palembang, on n'obtenait alors que la dixième partie. Il a fallu en 1824 toute l'énergie du résident néerlandais à Palembang pour encourager cette culture, et pour rouvrir à la population laborieuse cette source de prospérité, qui paye avec usure les travaux du cultivateur. Ce genre d'industrie agricole a repris aujourd'hui un nouvel essor.
La cullure de l'indigo parait être encore dans un état peu prospère , vu qu'on néglige à Sumatra plusieurs procédés dans la préparation qui se pratiquent à Java, et au moyen desquels l'indigo de cette ile jouit maintenant d'un débouché facile et profitable sur les marchés d'Europe. L'indigo de Palenibang se vend de 12 à 14 francs le pikol.
Une sorte de chanvre, Rami, est le produit d'une ortie {Urtica diversifolia) ; elle sert à faire de la ficelle.
Le Kakao {Theobroma cacao) y prospère parfaitement; il est cultivé avec succès. Le pikol vaut de 9 à 10 francs.
La culture du café, cette source de prospérité et de richesse pour l'ile de Java, n'offre pas le même appât au cultivateur moins intelligent et moins . laborieux de Sumatra, son indolence et sa^ paresse innée se refusant aux soins assidus, mais indispensables, qui sont de rigueur pour obtenir une bonne récolte. Le café de Palembang et généralement celui de toute l'île, ne jouit pas encore pour le présent de cette faveur que mérite le café de Java. Quoique à Sumatra les arbres soient plus grands, leur fruit n'a pas cet arôme agréable, et à la décoction il n'a pas autant de force. On peut attribuer la défaveur du café de Sumatra sur les marchés a deux causes fort naturelles; en premier lieu, au manque de soins de la part des cultivateurs qui, n'étant pas soumis, comme à Java, aux inspections et aux ordonnances régulières, récoltent et préparent le fruit comme bon leur semble; puis en second lieu, à ce que les Sumatranais sont dans l'habitude de dépouiller le
cafier d'une grande partie de ses feuilles, qu'ils recueillent et font griller légèrement pour s'en faire utie décoction, préférée par eux à celle que partout ailleurs on obtient du firuit; cette manière de dépouiller les arbres nuit considérablement au développement de leur fruit.
Parmi les arbres fruitiers se trouve l'aréquier {Areca catechu) dont la noix est employée comme ingrédient du bétel y et le cocotier {Cocos nucifera), ce trésor dont la nature a doté toutes ces contrées fortunées.
Le muscadier {Myristica aromatica) croit abondamment dans la province de Bangkahoeloe et dans quelques districts de Palembang; ce genre de culture donne de faibles bénéfices. Le giroflier y est aussi cultivé, mais son produit est de peu de valeur.
Toutes les fruits savoureux propres à ces belles contrées y croissent en abondance; mais aucune des îles de nos archipels ne fournit un aussi grand nombre d'espèces de bois pour la marine, pour les bâtisses et pour les arts , et quoique le bois de Djatti ou de Teck ( Tectona grandis) y que Java voit croître sur son sol fertile, ne s'y trouve point; Sumatra offre par contre plusieurs sortes précieuses de bois de construction , qu'on ne trouve pas dans les autres îles. Le plus grand nombre de ces belles forêts croissent sur les bords des nombreuses rivières dont le sol est coupé , et celles-ci rendent l'exportation facile. Le plus grand nombre des arbres de ces vastes forêts n'ayant pas encore reçu de nom dans nos annales scientifiques, nous suivrons ici les indications de M^ de Sturler, et nous désignons ces v^étaux par les noms qu'ils portent dans le pays.
VOngloîLf espèce de bois de fer très-dur et fort lourd; cet arbre atteint une grande hauteur.
Tembesoe-rena et t(Uangj dont on connait deux espèces; le premier croit dans les terrains marécageux; le second sur les hauteurs. Le grain de ce bois est fin et il est susceptible d'un beau poli.
Le Khetongy avec lequel on construit le pentjalang^ embarcation légère de quatre-vingt pieds de longueur. Le bois est d'un brun-clair pourpré; il a la propriété de se dilater au feu. VAgrawan sert au même usage, et sa couleur est brune.
DiflTérentes sortes de Medang (Retinodendrum) ^ dont on se sert pour les bâtisses, et qui fournissent ia résine commune damar batoe et le damar mata-koetjmg ou sandraque.; ces bois ont une teinte jaune clair et leur cime s'élève à une prodigieuse hauteur.
Le MangriSy espèce de bois d'ébénisterie d'un grain très-dur. VAmbaloej bois d'un noir-jaunâtre, très-lourd et ferme; il prend un poli velouté. Le Boengoer {Scobia)j arbre de haute futaie et couvert de grappes de fleurs d'une teinte lilas; son bois est blanchâtre et a peu de consistance. Le Kajoe garoe^ Ficus proceray nommé bois de rhubarbe à cause de son odeur, est dur, d'une teinte jaune à raies noires longitudinales. Puis le ilferantehj le Petaling^ le Boenoet et le Krandji qui fournissent tous de fort bons bois de construction. On y trouve encore plusieurs espèces de palmiers qui croissent aussi à Java.
On récolte à Bangkahocloe et dans plusieurs parties de Palembang du Styrax benzoîn^ arbre de très-haute
futaie, une résine aromatique agréable, connue sous le nom de benjoin {kaminjan ou minjan en langue du pays). Le prix de la première qualité est de 9â à 94 francs.
Le Calamus draco, sang-dragon, en langue du pays Djeranang, fournit une matière colorante rouge fort estimée des Chinois; ceux-ci recherchent aussi le rottan que ce jonc produit. Le prix du sang-dragon est de 90 à 95 francs.
Le Caemlpinia sappan^ en langue du pays sapang, est un arbuste dont la moelle fournit une matière colorante d'un brun-rouge, qu'on exporte pour les marchés d'Europe et de l'Archipel.
Le bois de lacea, jEa/oe-^oe-Aa {Tanarius major) , ressemble au bois de campéche {HethatoxyUm) ; il donne une matière colorante d'un beau rouge ^ demandée sur les marchés de la Chine; on en fait également usage dans les pharmacies de ce pays.
Les joncs Rotang croissent sur les bords de tous les fleuves. C'était aussi sur ce produit qu'était basé jadis une partie des revenus féodaux des souverains malais; monopole qu'ils exerçaient avec rigueur et par des moyens vexatoires. Parmi les espèces les plus recherchées, dont la valeur dépend des teintes brunes claires ou foncées, du beau lustre et de la dimension des cannes, qui est quelquefois de 24 pieds, et sur lesquelles la mode exerce aussi son influence, se distingue le Semanboe. Mais toutes ces belles qualités ne fournissent pas un bénéfice aussi riche et aussi assuré que le jonc commun, qui sert à faire des ligatures aux charpentes, et qu'on emploie sous différentes formes, même les plus
fines, dans plusieurs fabrications et ouvrages d'art. Abstraction faite de la beauté du yemis et de sa couleur , le plus ou le moins de longueur de la canne décide du prix de cette marchandise, dont le terme moyen est de 68 à 70 francs la brasse, ou les 100 faisceaux de 100 pièces au faisceau.
Le Saguerus pinnatus ou Aren du pays, produit la matière sucrée [goela djawa) que ce palmier fournit en abondance; le suc est reçu dans des bambous^ puis soumis à la cuisson et formé en galettes; l'exportation de cet article est souvent considérable. Le pédoncule des feuilles fournit de l'amadou, et autour du tronc de ce palmier croissent ces tiges qui servent à couvrir les maisons et dont on fait les cordages de gemœtie.
Une exportation qui va sans-cesse croissante c'est celle de la gomme élastique; elle provient du Ficus dastica et s'obtient au moyen d'incissions longitudinales faites au tronc; on l'exporte comme matière brute, sans lui faire subir aucune préparation.
Le Gnetum gnemoiiy Urtica uivea et Hibiscus tiliaceuSy sont des végétaux dont l'écorce sert à fabriquer de la ficelle et des cordages.
On trouve à Sumatra un nombre beaucoup plus considérable encore d'arbres et d'arbustes dont* le bois^ le suc ou l'écorce pourraient fournir la matière première d'articles pour le commerce, peut-être de nouveaux moyens d'utilité dans les arts, ou bien propres à la médecine; mais les propriétés de tous ces végétaux ne nous sont pas encore connues. On doit au résident de Palembang, M^ Praetorius, un catalogue
alphabétique des noms que les indigènes donnent à différentes espèces d'arbres et d'arbustes qui croissent dans les parties orientales de l'ile. Ce catalogue cornprend les noms donnés en langue du pays à 580 espèces de plantes arborescentes; il fournit l'indication des localités où on les trouve, la hauteur à laquelle elles parviennent et l'usage qu'en font les indigènes (1).
Le Djarakh dont on extrait l'huile de ricini, croit abondamment à l'état sauvage sur plusieurs parties du littoral, mais les Sumataranais le cultivent aussi pour l'exportation.
Le camphre est récolté dans plusieurs parties de l'île, mais l'arbre qui le fournit ne se trouve pas abondamment dans le pays de Palembang; le plus estimé vient de Baroes. Les Sumatranais recueillent cette substance concrète en pratiquant des entailles au tronc, desquelles suinte la résine. Le camphre de Sumatra s'obtient de l'arbre connu des botanistes sous le nom de Dryo balanops camphorea; il est moins volatil que celui du Japon; on se sert, dans cet empire, du camphre de Sumatra pour tempérer l'extrême volatilité de celui qui s'y récolte, et qui est le produit du Laurus camphorata, ou le vrai camphrier.
Les principaux articles du commerce de Baroes et de Singkel sont le camphre et le benjoin. Les provinces de la côte Sud-ouest fournissent aux districts élevés ou de l'intérieur tout le sel qui se consomme dans ces contrées.
(1) Voyez Tijdschrift, de Indische Bij , n«. 3, 1843.
La cire des abeilles sauvages se trouvait aussi jadis soumise au monopole des Sultans malais. Le miel de ces ruches naturelles n'a pas un goût agréable; celui de certaines espèces est même sous la prévention , vraie ou fausse, d'être un poison. Le pikol de cire se vend à raison de 170 francs.
Un article important d'exportation est obtenu par la récolte des nids d'oiseaux ou de salanganes, en malais Sarang boerong. Les Cypselus esculentus et fudfagm sont les deux espèces de petits martinets qui construisent ces nids si recherchés par les Chinois, et dont la première qualité, d'une blancheur éclatante, se vend souvent au même poids que l'argent. Les nids d'oiseaux de Sumatra sont, dit-on, d'une qualité inférieure; ils sont moins estimés que ceux de Madura et de Bornéo, ce qui parait dépendre de la manière dont se fait la récolte , et de l'époque opportune de l'année qu'il est nécessaire de choisir pour opérer la descente dans les cavernes. Cette opération n'est pas exempte de dangers pour les explorateurs; elle doit être faite lorsque les jeunes hirondelles commencent à voler; la ponte de ces oiseaux ayant lieu deux fois dans l'année, on peut faire deux récoltes de nids.
L'ivoire peut fournir à Sumatra un article assez important pour le commerce; mais entre les mains des despotes malais les bénéûces ne pouvaient être considérables , vu que l'ivoire obtenu par les souverains de ces contrées consistait le plus habituellement en un petit nombre de dents ramassées dans les bois ou provenant d'animaux morts, et dont l'ivoire n'a pas la belle trans-
parence ni le lustre qui distinguent les qualités de prix , nommément Vivoire vivant^ ou celui qu'on enlève sur Panimal fraichement tué. Il est aussi fort naturel que les habitants ne se souciaient pas de prendre quelque peine et de risquer leur vie pour faire la chasse réglée de l'éléphant, vu qu'ils étaient contraints de livrer toutes les dents au Sultan, qui s'en attribuait le monopole. On pourrait donner aujourd'hui plus d'extension à cette l]^anche de commerce en s'appliquant systématiquement à la chasse de l'éléphant, puisque cet animal jibonde dans plusieurs parties de l'ile, et qu'il y vit en troupes assez nombreuses pour être même fort nuisible aux cultures. Sous ce point de vue la poursuite de l'éléphant et du rhinocéros serait un bienfait pour l'agriculture, et influerait sans-doute sur la valeur des terres, qui se trouveraient moins exposées aux dévastations que ces deux grandes espèces de pachydermes exercent dans les champs voisins des vastes forets, où leurs troupes nombreuses trouvent maintenant un refuge assuré.
La libre disposition des récoltes, accordée au cultivateur de Sumatra , lui ouvre maintenant une source jadis inconnue de bien-être, et doit engager l'homme industrieux à demander a cette terre, inépuisable en richesses, bien au delà du nécessaire; il s'empressera de faire afiluer la surabondance de ses produits vers les points principaux du pays; les cours d'eau nombreux et profonds qui serpentent dans toutes les directions rendent ces moyens très-faciles. De cette manière, et prolégc de plus en plus par le gouvernement, l'agri-
culture ne peut manquer de prendre un essor naguère inconnu dans ces contrées, où l'autorité vexatoire des souyerains malais ne parvenait à récolter que la centième partie des produits que ces terres peuvent rapporter annuellement.
On sent que sous le pouvoir de ces despotes, toutes les sources de prospérité populaire étaient taries. L'industrie suivait péniblement la routine de ses anciennes habitudes, sans qu'il fût possible qu'elle prit un élan nouveau. La cause s'en trouvait de même dans la manière arbitraire d'agir des Sultans et des grands de l'Etat envers les industriels. L'homme qui aurait excellé dans quelque métier, ou pratiqué une industrie nouvelle, ne pouvait rester longtemps libre de disposer de son travail; le souverain ou ses favoris s'en appropriaient le monopole , et l'ouvrier ne pouvait dès lors travailler que pour le maître, qui ne lui accordait qu'un bien minime salaire.
Les arts industriels et le commerce ont faits de grands progrès à Sumatra depuis l'époque où l'influence européenne s'y est faite ressentir. Le gouvernement a pu introduire, depuis quelque temps, le système des cultures qui fournit de si beaux résultats dans l'ile de Java; mais la ténacité des moeurs des indigènes doit l'engager à procéder avec plus de ménagement et de circonspection dans l'application de toutes ces mesures, qui sont autant d'innovations pour un peuple moins docile et moins conciliant que le Javanais, et dont l'intelligence n'est pas encore en état d'apprécier les heureux efiets des institutions sociales. La civilisation plus
arriérée, et l'aptitude au travail moins généralement répandue qu'à Java, offrent de nombreux obstacles à l'application des ordonnances salutaires, sous lesquels le bien-être et la prospérité des classes inférieures vont toujours croissantes dans cette île, où la population, qui augmente chaque année ^^ trouve des ressources assurées; tandis qu'à Sumatra , la population , dont le chiffre n'est pas en proportion avec la vaste étendue du pays qu'elle occupe, trouve à peine les moyens de subvenir à son entretien.
Les orfèvres de Sumatra travaillent l'or avec une grande habilité; ne faisant usage que d'instruments imparfaits , on est surpris de voir sortir de leurs mains des ouvrages d'un fini parfait. Les poteries communes se font dans le pays; on y coule des canons, lila. La profession d'armurier y est fort considérée, et l'on fait d'assez bons fusils et des carabines, ainsi que des sabres et des poignards d'une trempe excellente. La poudre y est fabriquée. On y construit des embarcations légères et élégantes; les pentjalang de Sumatra sont même renommés pour leur belle construction. Des sacs tissus en jonc rombi, ont une certaine réputation. Il s'y trouve aussi des forgerons, des charpentiers^ des tisserands, des nattiers et des chaudronniers. Les femmes du pays brodent bien et font au métier des étoffes recherchées; les tissus de Palembang, de coton mêlé de soie et ceux de soie entre-mêlée de fil d'or, ont une grande réputation dans l'Archipel et se vendent à un prix élevé.
Par ce coup-d'oeil rapide sur l'état moral et physique des habitants de Sumatra et sur les produits du sol de
ce pays, on peut se faire une idée de la prospérité croissante de cette partie des possessions de la Néerlande.
Tâchons d'esquisser maintenant en termes généraux, tout ce que la constitution physique de cette ile ofire d'intéressant à l'observateur de la nature.