‹ Coup d'oeil sur l'état du Caire ancien et moderneChapitre 13 sur 14 · DES MONUMENTS DU CAIRE · texte numérisé non relu

DES MONUMENTS DU CAIRE

de songer à l'avenir, on fait volontiers du provisoire sans réfléchir qu'avant dix ans l'ouvrage sera hors de service. Pour être sincère, il faut avouer que les Européens donnent parfois de bien mauvais exemples 1 II y a une dizaine d'années, la compagnie française Fives-Lille fut chargée de construire un pont de fer entre le rivage de Kasren-Nil et la pointe sud de l'Ile de Boulaq et elle s'en acquitta avec honneur. Une compagnie anglaise demanda et obtint la commande de l'autre partie du pont, sur le plus large bras du fleuve. Depuis son achèvement, on juge l'ouvrage si peu solide, qu'on t ient comblé do terre l'entre-deux des piles, ce qui met à sec tout le grand bras et fournit un spectacle curieux, spécial à l'Egypte et à Barataria : un pont en terre ferme, et une île en terre ferme. D'où il résulte qn'au moment de la crue toute l'impétuosité du courant s'écoule maintenant par le petit bras du Nil et va butter de plein fouet contre le quai du Musée de Boulaq qui tient bon, puis contre les» mauvais quais des arsenaux qui s'effondrent.

A notre retour au Caire, à la fin d'avril, des symptômes de relâchement et de désorganisation se faisaient sentir; ainsi ceux qui avaient audience des ministres ou des hauts fonctionnaires, ne pouvaient pénétrer jusqu'à eux qu'en payant batjhchich aux soldats chargés de les faire passer de salle en salle. L'armée qui, on le voit, régnait déjà, avait une idée fixe qu'elle croyait de force à évincer tous les Européens sans coup férir, et elle en demandait la réalisation au Khédive. Son plan était : 4° de brûler le théâtre; 2° de fermer le Canal de Suez; 3° de vendre le Musée de Boulaq avec lequel on voulait payer toutes les dettes de V Egypte et se délivrer du Contrôle européen. Un signe plus grave fit sensation et, si j'en parle ici, c'est qu'il a trait au domaine de l'art et de la science. Depuis sept ou huit ans la bibliothèque khédivale du palais de Derb el Gamamiz était régie par un savant allemand do grand mérite; c'est Spitta-Bey qui a réuni et traduit en français un grand nombre de contes arabes inédits, qui a composé une excellente grammaire arabe et classé les 20,000 manuscrits arabes qui, avec une quarantaine de Corans enluminés du moyen âge, forment la principale richesse des collections publiques du Caire 1 . Un beau jour on est venu signifier à Spitta-Bey son renvoi et son remplacement par un scheikh de la mosquée El-Azhar : un chrétien était indigne de conserver des livres de piété musulmans! Un chrétien surtout, qui, pour donner plus de temps au travail, prenait ses repas dans un cabinet de la Bibliothèque et pouvait y introduire du vin ! Or notez que beaucoup de chrétiens, trouvant trop chers et trop mauvais les vins fournis par tous les hôteliers, leur préfèrent l'eau du Nil qui est excellente; exemple que suivent rarement les musulmans quand ils sont bien reniés, bien pensionnés et qu'on ne les voit pas. Les résultats de cette destitution sont faciles à prévoir pour la Bibliothèque : les 20,000 manuscrits vont courir le risque de retomber dans un désordre tout oriental et la valeur de cette collection, comme instrument de travail et de recherches, sera annihilée; par esprit d'orthodoxie, les écrits de dissidence religieuse, qui sont les plus intéressants, pourront être éliminés, sinon détruits. Enfin, notre habile dessinateur M. Jules Bour- .goin, membre de la Mission archéologique de France, qui avait presque terminé la copie des chefs-d'œuvre d'enluminure que renferment les Corans monumentaux et le

1. Voir les savants articles de Spitta-Bey sur l'histoire du Vieux Caire, dans la Gazette ifAugsbourg des 6 et 7 mai 1879; ceux de Rogers-Bey, Tlie land of Egypt, dans The art journal, 1870; et deux articles réclamant le sauvetage du Caire ancien dans le Times du 28 janvier 188*, dont l'un est de sir William Gregory. — The destruction of Cairo, par M*« Amelia B. Edwards, Academy, 21 octobre 1882. — Il y a un joli chapitre sur le Caire, dans la Palestine, par le baron de Vaux, avec croquis d'après nature par P. Chardin. Paris, B. Leroux, 1883.

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