LES « EMBELLISSEMENTS » DO CAIRE
Beaucoup de nos lecteurs, sans doute, ont vu le Caire intact il y a quinze ans ou davantage et n'y sont pas retournés. Bien d'autres l'ont visité récemment et ne se doutent pas de ce qu'il était autrefois.
Pour tous, faisons , de lieu en lieu, une rapide promenade en comparant l'état ancien au moderne. Mais auparavant conseillons à ceux qui projettent le voyage, de se hâter s'ils ne veulent trouver réunis, dans la ville célèbre qu'on modernise , tous les inconvénients de l'Orient et tous les défauts de l'Occident.
Autrefois, en arrivant au Caire, dès qu'on sortait.de la gare, on en avait fini avec les utiles mais plates et ennuyeuses modernités. L'Orient apparaissait tout entier avec son charme puissant et l'on n'avait pas à craindre ce perpétuel conflit de deux mondes opposés où le plus raisonnable, le plus avancé, le plus terne terrasse l'autre en perdant lui-même de sa force et de sa raison. Les objets qui s'offraient d'abord aux yeux formaient déjà des tableaux où tout l'Orient se révélait. Une ancienne mosquée élevait là son minaret parmi les palmes, tandis qu'à demi cachés par le feuillage des sycomores, les grands murs de ses dépendances abritaient du soleil tout un petit monde d'artisans constructeurs de noriahs et servaient d'appui aux grands bois inégaux de leur atelier en plein air. Aujourd'hui, tout a disparu pour faire place à de mornes espaces secs et réguliers. Sur la rive d'un canal rectiligne, une file de maisonnettes,
qu'on pourrait croire apportées de Sain t-Cloud , nous avertissent que le règne des ingénieurs et des entrepreneurs est arrivé. On franchit ce canal, qui porte les eaux du Nil dans l'isthme de Suez, et on retrouve d'abord, à peu près telle qu'il y a quinze ans, la plus ancienne des rues modernes. La rue de Kantara ed-Dik était au xni« siècle le lit ou le rivage du Nil qu'on en chassa (et qui s'en alla bouder jusqu'à Boulaq), parce qu'il emportait toujours la riche mosquée d'El-Maks (la Douane), bourg alors détaché qui est devenu le quartier Copte. La rue du Consul de France, de M. de Lesseps et de M. de Blignières, doit les arbres qui lui restent aux soldats de Bonaparte et de Kléber, qu'elle conduisit toujours à la victoire « tambour battant ». Elle était alors fermée au 4 nord par la grande porte de Saladin, Bâb el-Hâdid (la porte de fer) et au sud par une porte de quartier; mais Saïd pacha les fit démolir toutes deux dans un de ces élans de caprice destructif comme il en avait parfois.
Parvenu devant l'hospitalière demeure de Yakoub Artln-Bey, où était située la seconde de ces portes, on aperçoit à droite une ruelle qui fut le déversoir des eaux que le canal Naçiriyèh, aujourd'hui comblé, amenait du Nil sur la place Ezbékiyèh, au moment de la crue. Il y a quelques années, on trouvait encore au bout de cette ruelle, derrière les jardins de Tigrane-Bey, un bas-fond assez large, ancien étang qu'alimentait le canal et qu'ombrageaient de charmants bois de palmiers.
Aujourd'hui les arbres sont abattus, la place est comblée, nivelée jusqu'au premier étage des maisons riveraines, dont les balcons affleurent le sol nouveau. Un quartier neuf, à plan géométrique, tracé sans souci, dans le cabinet des agents-voyers, est sur le point d'en prendre possession.
Lorsqu'on a contourné un pâté de maisons qui, sur la droite, semble barrer la rue de Kantara ed-Dik et occupe la place de l'ancienne Intendance de l'armée d'Egypte, les embellissements du Caire apparaissent et déroutent les souvenirs : on débouche sur une place toute moderne et de forme triangulaire ; mais dans ce square parisien entouré de maisons à cinq étages, comment reconnaître cette pointe nord de l'Ezbékiyèh, jadis si pittoresque? On voyait alors s'ouvrir à droite et à gauche les perspectives presque champêtres de deux magnifiques avenues plantées par nos soldats; au milieu, entre les deux, on apercevait les troncs noueux et la puissante ramure des sycomores de l'Ezbékiyèh, formant un fond de forêt sans limites, d'où s'élançaient quelques minarets striés de bandes jaunes et rosées autour desquels planaient les grands éperviers des peintures et des bijoux pharaoniques.
Un peu plus loin, dans l'avenue de droite, on rencontrait le palais
18 COUP D f ŒIL SUR L'ÉTAT DU CAIRE
de l'Elfy, l'un des principaux beys mamlouks défaits aux Pyramides, somptueuse demeure qui, avant de devenir l'hôtel Sbepheard, avait été le quartier général de l'armée française. Il n'avait pas changé complètement de formes et de dispositions, et, non loin de sa porte, sur la place, on voyait encore l'arbre où Bonaparte venait prendre le café, causer avec les scheiks et se montrer aux indigènes. Le jardin de l'hôtel a conservé le grand arbre sous lequel Kléber, blessé mortellement, vint tomber; mais qu'est devenu cet horizon qui, en 1809, vu du perron, pouvait encore charmer Théophile Gautier? Sur la gauche, plus d'anciennes maisons à moucharabiehs ; en face, plus aucun de ces arbres énormes parmi lesquels on reconnaissait o ceux qui avaient posé pour Marilhat, agrandis encore par le temps écoulé, et garnissant le milieu de la place avec leurs dômes de feuillage d'un vert si intense qu'il paraissait presque noir *».
Maintenant tout a disparu, et les fenêtres de Théophile Gautier n'ont plus pour horizon que l'autre bord d'une rue garnie de maisons à quatre étages, où les fantaisies d'un style pseudo-arabe cherchent péniblement leur place sur des façades dont l'ordonnance toute parisienne n'est pas faite pour le genre oriental 5 . Quelques-unes de ces maisons neuves tombent en ruine et sont démolies par ordonnance de police.
Après avoir passé devant le porche de l'ancien harem de Kjamil pacha, où furent l'habitation officielle et les jardins de Bonaparte et de ses successeurs, et après eux celle du fameux Defterdar gendre de Méhémet-Ali, nous retrouvons enfin ce qui reste de l'Ezbékiyéh, mais tellement dénaturé, travesti, que les exilés de l'asphalte doivent ici se sentir un peu consolés : pour eux, on a enfermé un petit lac, une petite rivière de Bois de Boulogne dans un grand carré que clôt une grille de fonte et qu'entoure de trois côtés une rue de Rivoli aux alignements inflexibles. Seul, à l'horizon, au-dessus des arbres, le pesant et caduc fronton du iVew-Hotel, qui se dessine comme une pyramide, jette un peu de variété et tient lieu de boussole aux nouveaux venus qui s'égarent infailliblement dans cette implacable uniformité.
En 1798, on le voit par les planches de la Description de l'Egypte, l'Ezbékiyéh, ancien estuaire du Nil, était un bas-fond irrégulier grand