‹ Coup d'oeil sur le libéralisme européen et sur le libéralisme canadien [microforme]Chapitre 14 sur 20 · LIBÉRALISME CATHOLIQUE AU CANADA · texte numérisé non relu

LIBÉRALISME CATHOLIQUE AU CANADA

C'est donc un fait reconnu, avéré, indéniable ; il y a du libéra--lisme impie au Canada, et les canadiens-français qui le professent, soit dans quelques-unes de ses propositions seulement, soit dans toutes, sont en assez grand nombre. Le Canadien faisait cette remarque, il n’y a pas longtemps encore, à propos des idées échevelées qu’on rencontre dans chaque numéro de l’Evénement à peuprès. «Parmi nos libéraux, disait-il, beaucoup sont impies.»

Quelque nombreux qu'ils soient, ils ne le sont pas encore assez pour inspirer, étant seuls, cette crainte lâche et servile qui pousse aux compromis, aux accommodements, aux transactions, aux concessions sur les principes. Ils nous proposent bien une entente, la fusion même, si nous consentons à sacrifier ou au moins à amoindrir certaines vérités, mais ils ne se sentent pas assez puissants pour entreprendre de l’imposer de vive force. De ce que nos libéraux avancés ne sont pas fort redoutables par eux-mêmes, plusieurs concluent que nous sommes en de bien meilleures conditions que les catholiques de France et de Belgique qui, eux, se trouvent en présence d’une imposante masse d'impies. De cette conclusion, ils infèrent de nouveau qu'il y a peu ou point de libéra-lamisme catholique parmi nous, vu que cette espèce de libéralisme n'a guère de raison d’être dans les circonstances favorables où nous sommes actuellement placés. Ils s'endorment donc paisiblement et ils conseillent aux autres de suivre leur exemple,

Ceux-là, par distraction ou par calcul, oublient de tenir compte d'un élément qui nous met presque sur un pied d'égalité avec la France et la Belgique pour les difficultés et les dangers de la, situation. Cet élément est le protestantisme. Ce qui nous manque: de canadien-français libéraux avancés pour que nous soyons à peu-près dans le cas de la Belgique et de la France, est un vide que remplissent assez bien les protestants, rationalistes purs, qui vivent au milieu de nous, qui sont hostiles à l'Eglise et imbus de principes révolutionnaires.

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En prenant donc notre société telle qu’elle est, e‘estd-dire avee ses hérétiques et ses impies, les choses changent immédiatement d'aspect et ne se présentent plus sous un jour aussi favorable ; nous comprenons alors de suite que les victimes du libéralisme: catholique peuvent être fort nombreuses, comme elles le sont em effet.

Le libéralisme catholique exerce d'autant plus de ravages parmi nous que nous le prenons souvent pour de la modération, de la sagesse et de la prudence, - N'est-il pas vrai, par exemple, qu'il est admis à peu-près partout qu'il ne faut rien dire ni faire qui soit de nature à mécontenter les protestants et à les soulever contre nous ? Et cette règle de conduite, vraie prudence de la chair, est tellement passée dans nos mœurs que nous courons audevant des objections qu'ils peuvent faire, lorsqu'il s'agit de rappeler à l’observance de quelques lois de l'Eglise, de proclamer telle ou telle vérité catholique ou de réclamer certains droits. “ Gardonsnous, s'écrie-t-on, gardons-nous de réveiller les suséeptibilités des protestants par une déclaration de principes trop accentuée ; ils: pourraient voir là-dedans une secrète propension à ravir leurs libertés ; n’allons pas les irriter par des démarches imprudentes ou intempestives.”

On consent ainsi à nombre de sacrifices honteux et coupables, sous prétexte de paix à conserver. Pour ne point exciter de jalousie, pour ne pas avoir l'air de vouloir dominer, on renonce d'un côté aux droits les plus légitimes, et, de l’autre, on cède à toutes les exixences, même les plus déraisonnables.

Il est désirable, sans aucun doute, de vivre avec les protestants dans le meilleur accord possible ; mais il nous est défeudu d’acheter leur amitié par des sacrifices de princines et des concessions à l'erreur. Obligés que nous sommes d'être presque constamment en relation avec eux et de traiter même avee eux des grandes questions politiques et sociales, il ne faut pas que ectte triste

nécessité devienne pour nous une pierre d'achoppement. Jadis iY était strictement défendu de communiquer avec les hérétiques, qu'ils fussent ou ne fussent pas dénoncés nommément, non-seulement dans les choses divines et ecclésiastiques, mais même dans les choses humaines et civiles. L’Eglise se montrait sévère à ca

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poiut, parecqu'elle voyait dans le commerce avec les hérétiques un très-grand danger pour la foi de ses enfants. A force de fréquenter des hétérodoxes, l’on finit par perdre de l'horreur qu'inspiraient tout d'abord leurs doctrines pernicieuses, L'Epolise donc, qui avait les meilleures raisons du monde d'agir avec cette sévérité, a cru devoir, vu le nombre toujours croissant des hérétiques, modifier et adoucir sa discipline en faveur de ses enfants. Elle tolère maintenant qu'ils communiquent avec les hérétiques non dénoncés nommément, sans prétendre néanmoins par à conférer À ces derniers aucun droit, aucune faveur. Si la discipline de l'Eglise a été adoucie, l'esprit de cette sainte mère demeure toujours le même. Elle veut par conséquent que les fidèles veillent avec le plus grand soin à conserver dans leurs rapports avee les hérétiques la pureté et l'intésrité de leur foi: ce devoir est essentiel pour eux et ils doivent tout sacrifier pour le remplir.

[ls sont donc dans une grave erreur, qui n'est autre que le libéralisme catholique, ceux qui s'imaginent que, si l’on est forcé de vivre au milieu des protestants, il faut être à tout prix en bonne harmonie avec eux, quand même il y aurait à pactiser avec leurs erreurs où à tremper dans leurs injustices. La paix, que l'on cherche de ectte singulière façon, n’est pas la vraie paix, la paix qui vient de Dieu ; c'est une fausse paix, la paix que le monde donne, et cette paix doit être troublée.

Si Jésus-Christ a déclaré à ses fidèles serviteurs qu'il était venu apporter la guerre sur la terre, en y faisant retentir des vérités qui ne passeront pas, mais demeureront immuables ; s’il leur a prédit que pour la défense de ces vérités ïls auraient à lutter, tantôt contre un frère et contre une sœur, tantôt contre un père et contre une mère, et qu'à cause de son nom, c’est-à-dire de sa doctrine, ils auraient pour ennemis ceux de leur propre maison, pourquoi voudrions-nous vivre en paix non-seulement avec ceux de notre propre maison, mais encore avec tous ceux du dehors ? Notre lâcheté est telle que nous ne voulons plus porter la croix, ni marcher à travers les épines pour arriver au ciel. Il n’y a cependant pas d'autre voie qui y conduise que la voie étroite et difficile. Mais nous sommes d'avis qu’il n’en doit plus être ainsi ; malgré Jésus-Christ et malgré son Eglise nous travaillons à élargir cette

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voie, Nous prétendons être bons et fervents catholiques sans qu'il nous en coûte ; tout ce qui sent la gêne, la peine et le travail et par nous rejeté comme affaire de très-haute perfection à laquelle il ne nous est pas perinis d'atteindre. Etant dans de sembla- 1Bs dispositions, nous nous attachons au libéralisme cathclique comme à la religion bien comprise. Grâces à lui, notre licheté se transforme en vertu, et nous pouvons en toute sûreté de conscience nous décharger de la très-dure, trèsgênante et très-ennuyeuse obligation de faire la guerre. A l'heure qu'il est, cette, obligation est si bien rayée du code de nos devoirs, que nous nous taxerions de témérité, d'imprudénce et même de folie, si nous tentions de vouloir la remplir. Nous redoutons tant les excès de zèle qui font les exaltés que nous nous refugions dans la tiédeur qui provoque les vomissements de Dieu.

Tout a des inconvénients en ce bas monde ; la pratique du bien et la prédication de la vérité plus que tout le reste, parceque Dieu, pour éprouver l'homme, a permis à l'Esprit du mal de le persécuter, Eh bien ! chose incroyable, si elle ne se répétait pas plusieurs fois par jour sous nos yeux ! nous allons jusqu'à faire valoir ces inconvénients même comme une raison qui nous exempte d'agirou dé parler en chrétiens. Si les idées libérales, qui pervertissent chez nous le sens religieux, cussent été celles des premiers chrétiens, tous les martyrs, que rous honorons aujourd'hui sur nos autels, n'auraient été que de vils apostats, car de leur temps la profession de la foi chrétienne entraînait des inconvénients bien autrement craves que ceux que nous redoutons de nos jours.

Craindre de déplaire aux protestants, de les irriter et de les soulever par la revendication pleine et entière de 1°: droits comme atholiques, ou par de solennelles et énergiques protestations lorsque justice nous est refusée! N'est-ce pas là le libéralisme catholique le plus pur qu'il soit possible de voir sous le soleil ? Et ce libéralisme, qui nous est si cher parcequ'il est fort commode dans la pratique, notre politique n’en est-elle pas tout imprégnée ? Ki nous en doutons, considérons un instant le jeu de nos fameuses libertés constitutionnelles et voyons quelle est l'attitude de nos atholiques en face des protestants.

La grande préoccupation, la principale affaire pour la plupart

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de nos hommes politiques, c’est d'arriver au pouvoir ou de s'y maintenir une fois parvenus. Pour cela, ils ont besoin de l'appui d’une majo:ité ; il faut donc la former ou la conserver, si elle est déjà formée. Mais, d'ordinaire, ce n'est pas besogne facile, car parmi ceux que l’on tient à s'attacher, et on y tient fortemen

puisque c’est une question de vie ou de mort, peu sont d'accord en fait de principes. Les uns nient ce que les autres avancent, affirment et soutiennent, et ceux-ci abhorrent ce que ceux-là respectent et chérissent. On se dit qu’il faut pourtant rallier sous un même drapeau tant d'éléments divers. Or, comment y parvienton infailliblement toujours ? Par des concessions. Pour donner satisfaction aux uns, l'on consent à faire fléchir certains principes, à les interpréter d’une façon plus que bénigne, à les taire même ; pour contenter les autres, on souffre que l'erreur usurpe la place de la vérité et on lui en reconnait tous les droits.

Autant que possible, on s'applique à plaire à tout le monde, parcequ'on a besoin de tout le monde. Et jusqu'où ne va-t-on pa: pour se rendre agréable et recruter des partisans à la cause que l'on a épousée ? On étudie soigneusement toutes les mauvaises œnvoitises qui agitent ceux que l’on veut gagner, non plus comme autrefois dans le but de leur imposer un frein salutaire, mais afin de leur donner un aliment qui les amuse et les satisfasse. Le grand art est de savoir les exploiter. Et pour justifier une pareille conduite, on dit que c'estle seul moyen de faire face aux embarras qui surgissent, de réussir dans la conduite des affaires.

Comme la fine politique d'aujourd'hui consiste à exploiter les passions, il va sans dire qu'on ne peut faire autrement que de subordonner les intérêts de Dieu aux vils intérêts de ce monde périssable et à toutes ses cupidités. On ne reconnait plus pour fin de la société politique que le bien-être, la richesse et le plaisir, tandis que cette fin qui ne change pas, parcequ'on la méconnait,. ne saurait être autre que l'acquisition de la vertu, non dans un but temporel, mais dans un but éternel et divin.

La fin de toute société, de tout gouvernement pa r conséquent est la mêm: que celle des individus, quoique indirectement. Or, si l’on demande à un chrétien pourquoi Dieu l’a créé et mis au monde, il répondra : Pour le connaître, l'aimer, le servir, et, par

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ce moyen, arriver à la vie éternelle qui est ma fin. Interrogée sur le même poiut, toute société doit faire la même réponse, et raisonnablement elle ne peut en faire d'autre. Si donc l'homme est fait pour vivre de la vérité, la société doit en favoriser la diffusion, la protéger, déclarer la guerre à l'erreur, tolérer les abus qu'elle fait naître, si le malheur des temps l'exige comme moindre mal, mais ne Jamais lui reconnaître de droits. Ni l’homme doit pratiquer la vertu, c'est-à-dire réprimer les appétits de la nature corrompue ct faire ici-bas les actes qui le transformeront en une image vivante de l'Homme-Dieu, la société doit mettre des entraves à la liberté du mal et aplanir les voies de la justice. Si l’homme enfin doit obéir à l'Eglise et ne peut arriver au port de la bienheureute éternité qu'en se faisant l'enfant soumis de cette mère sainte, la société doit à son tour faire respecter ses lois, ne rien entreprendre contre ses droits, lui prêter l'appui de son bras et mettre à son service la puissance dont elle est la dépositaire. En un mot, honorer et respecter Dieu, le faire honorer et respecter, n'user de son pouvoir, ne promulguer des lois que pour seconder la sainte Eglise du Christ dans la mission qu'elle a de faire connaître la vérité, de promouvoir le bien, de réprimer le mal et de s’opposer à l'erreur, tels sont les moyens que la société doit employer pour parvenir au but qu'elle est destiné à atteindre, et il ne lui est pas plus possible de répudier ces moyens qu'il ne lui est possible de renoncer à la fin pour laquelle elle existe.

Malheureusement, ce n’est pas ainsi que les choses sont aujourd’hui comprises. La plupart de nos hommes politiques, pour des raisons qui ne sont que de misérables prétextes, que les réclamations déguisées de vils et mesquins intérêts, laissent tout entreprendre et tout faire contre la vérité et la justice, contre Dieu et son Eglise. Et après avoir ainsi secondé par une coupable tolérance ou par an ignoble silence les desseins des impies, ils viennent nous demander si nous ne rêvons point quand nous les accusons de libéralisme catholique. Pauvres aveugles ! Ils ne savent ni ce qu'ils sont ni ce qu'ils font. Ils se perdent avec leur sagesse e: leur prudence toute terrestre et ils perdent la société avec eux.

C’est en vain que les politiques et les prudents du siècle méditent ct combinent les plans les mieux ourdis en apparence ; s'ils

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ne tiennent pas compte dans leurs spéculations des intérêts de Dieu et de sa gloire, tout ce qu'ils auront conçu de plus vaste et.

2 plus grandiose sera réduit à néant par le moindre choc qui viendra le heurter d'aventure. C’est en vain qu'on promulyuera rézlements sur réglements, lois sur lois ; si ces réol:ments et ces Dis contredisent les préceptes de Dieu et de l'Eglise, ils ne seront: que de nouveaux principes dissolvants introduits dans le Corps social, lesquels ne feront que rendre sa ruine plus assurée, plus prochaine. C’est en vain qu'on voudra éliminer Dieu, l'Eslise et ses ministres des affaires de ce monde ; comme ils doivent néces-. sairement y joucr le plus gran rôle et même dominer tout, d'après l'ordre établi par la Providence, en les mettant à l'écart on marchira à l’aveugle, et les voies que l'on suivra seront celles qui conduiseat aux profondeurs de l’abime.

Rappeler tous les faits et toutes les questions qui ont mis le libéralisme catholique en pleine évidence parmi nous, ce serait écrire notre histoire contemporaine. Or, un pareil travail, quoique très intéressant et trèsutile, n'entre point dans le cadre que nous nous sommes tracé. Pour le but que nous nous proposons, ik suffit d’une vue d'ensemble avec quelques détails propres à la bien faire ressortir.

Notre attitude vis-à-vis des protestants nous a déjà révélé que le libéralisme catholique re se porte pas mal au Canada ; si nous poussons plus loin notre examen, nous serons forcés de convenir qu'il a plus de sève que l'arbre catholique que nous y contemplons avec tant de bonheur cependant et avec un si noble orgueil. A. quelques-uns cette affirmation peut d'abord paraître exagérée et même paradoxale ; elle n'est pourtant que l’expression de l’exacte vérité.

Si, en premier lieu, nous nous demandons quelle a été notre politique ces dernières années, nous trouverons qu'elle n’a été, comme elle n’est encore, qu'une continuelle efforescence du libéralisme catholique. En effet, jamais nous n'avons pu obtenir qu'une question, où les principes étaient intéressés, fut réglée conformément à ces principes. Toujours on a eu recours aux moyens termes, aux demi-imesures, aux faux-fuyants, à mille échappatoires dans le réglement de ces questions. On accordait quelque chose pour ne pas nous révolter du coup, mais c'était avec si mauvaise grâce et avec tant de correctifs, q 1e la vérité et la justice pouvaient se regarder comme tout autant méprisées et bafouées que reconnues et respectées, Et pourquoi cette manière d'agir ? Pour démontrer aux ennemis de l’Église qu’ils n'avaient point à redouter sn trop d'empire, encore moins son omnipotence et sa domination ; et l'on s'épargnait de plus par là, autre chef-d'œuvre d’habileté libérale ! les ennuis et les déboires qu’il aurait fallu dévorer en engageant et soutenant une lutte contre eux.

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