PARALLÈLE ET RÉSUMÉ
Il y a deux espèces de libéralisme, comme nous l'avons longuement établi : le libéralisme impie et le libéralisme soi-disant catholique.
Le libéralisme impie se formule dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Il veut la licence sous le nom de liberté, et il proclame la complète indépendance de l'Etat vis-à-vis de Dieu et de son Eglise. Liberté de conscience, liberté des cultes, liberté de la presse ; en un mot, liberté de tout dire et de tout faire, voilà ce qui le constitue. C’est l'ennemi juré de l'Église et il travaille à la détruire.
Le libéralisme catholique est l'attitude lâche et craintive que prennent de nombreux catholiques en face des exigences des libéraux impies. Il consiste à leur faire des concessions, à entrer en accommodement avec eux, à les ménager, soit en taisant ou en voilant la vérité, soit en tolérant ou en appuyant l'injustice ; pour les favoriser, il interprète, en outre, les vrais principes de façon à concilier les droits de la justice et de la vérité avec les prétentions de l'erreur et du mal, et cela, sous prétexte de pratiquer la charité, de faire régner paix, d'aplanir les obstacles qui s'opposent au bien et d'éparencr à l'Eglise de sanglants outrages et des maux sans nombre, Il se donne done comme étant animé des plus pures intentions et comme plein du désir de servir l'Eglise de la manière la plus efficace, eu égard aux conditions dans lesquelles le monde actuel l’a placée.
Nous avons déjà vu que Pie IX a très-clairement distingué ces deux espèces de libéralisme dans sa réponse aux catholiques du Cercle de St. Ambroise, à Milan. Il faisait de nouveau cette distinction quelques mois plus tard, en écrivant à Mer, l'évêque de Quimper un bref dont voici un extrait :
“ Les cathcliques pourraient trouver une voie glissante vers d'erreur dans ces opinions soi-disant libérales, qui sont accueillies
par beaucoup de catholiques, honnêtes d’ailleurs et pieux, dont par conséquent la religion et l’autorité peuvent très-facilement attirer à eux les esprits et les incliner vers des opinions très-pernicieuses. Avertissez donc, ;vénérable frère, les membres de l'association catholique que, dans les occasions nombreuses où nous avons repris les sectateurs des opinions libérales, nous n'avons pas eu en vue CEUX QUI HAISSENT L'EGLISE, et qu'il eut été inutile de désigner, MAIS BIEN CEUX QUE NOUS VENONS DE SIGNALER, lesquels, conservant et entrenant le virus caché des principes libéraux qu'ils ont sucé avec le lait, sous prétexte qu'il n'est pas infecté d'une malice manifeste et n'est pas, suivant eux, nuisible à la religion, l’inoculent aux esprits et propagent ainsi les semences de ces révolutions dont le monde est depuis longtemps ébranlé.”
A toutes les condamnations que le Pape a fulminées contre le libéralisme, on oppose toujours, comme fin de non-recevoir au Canada, que le libéralisme condamné est le seul libéralisme européen, lequel diffère essentiellement du libéralisme canadien.
Nous avons démontré que cette distinction n’a pas l’ombre de raison d’être, et que le libéralisme européen ne forme avec le libéralisme canadien qu’un seul et même libéralisme.
En Europe, le libéralisme impie se confond avec les principes de 89, contenus dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Il a pris naissance à propos de politique, une assemblée politique l'a formulé, et il continue de vivre et d'agir dans le milieu politique. Lorsqu'on a des yeux pour voir et une intelligence pour comprendre, l’on ne saurait entretenir de doute à cet égard.
Au Canada, dans le monde politique, les principes de 89 sont professés par un certain nombre de canadiens-français, comme l'attestent des documents publics, et par une masse de protestants. Les protestants, qui ne sont pas révolutionnaires, sont inconséquents. Ne reconnaissant d'autre autorité que celle de leur raison, ils sont les ennemis jurés de l'Eglise et de ses libertés. Pour eux, les droits de l’homme et du citoyen sont les plus sacrés des droits.
Donc, identité parfaite entre le libéralisme impie d'Europe et le libéralisme impie au Canada.
Quant au libéralisme catholique, qui n’est que le fruit de
l'influence pernicieuse que le libéralisme impie exerce sur les enfants de l'Eglise, il se trouve en Europe chez les hommes qui, pour avoir la paix avec les impies sur le terrain politique, transigent d’une façon ou d’une autre sur les principes, et qui consentent, par leur silence ou autrement à tous les sacrifices qu'on exige d’eux, au détriment de la vérité et de la justice, dans l'espoir d'éviter par là des luttes et des combats qui entraîneraient, à leur avis, de très-graves inconvénients. Il se trouve, d’après le Pontife infaillible, chez ces ‘ catholiques pieux qui, pleins de complaisance “ pour leur sens propre, interprètent largement les enseignements ‘ apostoliques, afin de les faire concorder à peu près avec leurs ‘“ sentiments personnels ; qui ne haïssent pas l'Eglise, mais qui, “ faisant profession d'amour et de respect pour elle, semblent “ consacrer à sa défense leurs talents et leurs travaux, quoiqu'ils “ pervertissent néanmoins sa doctrine et son esprit, en carressant “ les opinions soi-disant libérales ; qui, sous le voile spécieux du “ zèle et de la charité, prêtent une main amie aux entreprises des “ pervers ; qui rejettent avec horreur toute erreur manifeste ; “ mais qui, par amour d’une fausse conciliation, favorisent de ‘ très-pernicieuses opinions ; qui vont criant le mot PAIX par tous “ les lieux, et qui ne connaïssent pas même les conditions de la “ paix, laquelle consiste dans le calme de l'ordre vrai et parfait ; “ qui, pendant qu'ils font accroire qu’ils pourvoient à la paix, ‘“ répandent les dissensions parmi les frères, et affaiblissent l’éner- “ gie de l'unité que les ennemis cherchent à entamer ; qui. enfin, ‘“ sans s’en apercevoir, favorisent du mieux qu'ils peuvent la “ causes des adversaires.” (Extraits de brefs et de discours.)
Le libéralisme catholique, tel qu'il existe en Europe avec les caractères que lui assigne le Pape, existe-t-il aussi au Canada ? Très-certainement, oui ; et nous l'avons prouvé. Nous avons, en effet, des hommes, et en grand nombre, qui, tout en se disant bons et pieux catholiques, tendent néanmoins, par amour d’une fausse conciliation dans les questions politiques, une main amie aux libéraux avancés et aux protestants. Les faits qui le prouvent sont nombreux et ont eu beaucoup de retentissement parmi nous ; impossible de les nier par conséquent. Il n'ÿ a pas à nier non plus que les idées catholiques libérales européennes sont ee long-
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temps prêchés au Canada, sur tous les tons et sous toutes les formes, depuis la thèse de théologie jusqu’à l’article de journal.
D'où il faut conclure que le libéralisme catholique européen et le libéralisme catholique canadien diffèrent entre eux comme blanc bonnet et bonnet blanc, c'est-à-dire qu'ils ne diffèrent pas du tout et qu'ils ne sont qu'une seule et même chose.
D'où il faut conclure encore que, si le libéralisme européen est condainné par l'Eglise dans son ensemble et sa généralité, comme tout le monde l’admet, le libéralisme canadien l'est aussi et de la même manière.
Ces conclusions sont corroborées par le fait que tous nos hommes les plus instruits et les mieux pensants, ayant à leur tête l'épiscopat canadien tout entier avec l'immense majorité du clergé, reconnaissent que le libéralisme qui règne ici est le même que celui qui exerce tant de ravages en Europe, et que conséquemment toutes les condamnations pontificales fulminées contre le libéralisme lui sont rigcureusement applicables et doivent lui être appliquées. Cette preuve d'autorité est si forte qu'elle seule suffit pour démontrer la vérité de la thèse que nous soutenons.
Nos libéraux savent tout cela aussi bien que nous ; ils n’ont voulu établir de différence entre le libéralisme d'Europe et le libéralisme du Canada que pour garder une attitude et tromper un certain nombre de crédules. S'ils sont de bonne foi dans leurs opinions, pourquoi tiennent-ils si soigneusement caché à leurs lecteurs ou à leurs auditeurs tout ce que le Pape a dit du libéralisme ? Eux, qui s'accrochent à toute parole d'un évêque et même d'un simple prêtre, lorsqu'elle semble leur être favorable,
ne devraient-ils point essayer au moins de commenter en leur faveur les paroles du Chef de l'Eglise ? Ils s’en gardent bien, car ces paroles sont si claires et frappent avec tant d’aplomb, qu'ils se sentent écrasés. Mais alors qu'ils se rendent, et qu'en acceptant la vérité avec l’humble soumission de Ja foi, ils renoncent à ces misérables moyens par lesquels ils travaillent à perdre les âmes pour avoir des partisans et se repaître dans leur orgueil.
Ils n'ignorent pas non plus que le libéralisme condamné est politique, car enfin ils savent lire puisqu'ils écrivent, et ils ont dû
lire les brefs et les discours de Pie IX. Or, les paroles de Pie IX
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Jeur permettaient-elles de soutenir, comme ils ont fait, que 1: libéralisme au Canada ne pouvait être condamné, et cela, par la raison qu'il était purement politique ?
Prétendre que le libéralisme au Canada est purement politique et qu'il n’est point condamné comme politique, est doublement faux.
Il n’y a pas plus de libéralisme purement politique au Canada qu’en France et qu’en Belgique, et nous l'avons irréfutablement démontré en démontrant la parfaite identité du libéralisme d'ici et du libéralisme de là. Il est politico-religieux.
Le libéralisme condamné est le libéralisme qu'on appelle politique, qui a toujours une face religieuse ; le Pape le déclare expressément.
“ Les doctrines catholiques libérales, dit-il au Cercle de St. Ambroise à Milan, favorisent les envahissements de l'autorité séculière dans les choses spirituelles, ou au moins portent à tolérer les lois les plus iniques.” Evidemment, il ne peut être ici question que de politique en rapport avec la religion.
A la députation française, il fait entendre ces mémorables paroles en juillet 1871 : ‘“ Ce que je crains, c’est cette malheureuse politique, le libéralisme catholique.” Donc, libéralisme catholique n’est que l'équivalent, le synonyme de politique qui s'attaque à la religion.
Répondant à une adresse des Cercles catholiques de Belzique. le 8 mai 1873, Pie IX dit encore: ‘Les catholiques libéraux inclinent à se mettre au service, ou de César, ou de ceux qui inventent des droits en fuveur de la fausse liberté. Ils pensent qu'il faut absolument suivre cette voie pour enlever la cause des dissensions, pour concilier avec l'Evangile LE PROGRÈS DE LA SOCIËÈTÉ ACTUELLE et pour établir l'ordre et la tranquilité.” Ici encore, ces paroles ne peuvent avoir trait qu’à la politique.
Enfin, dans le bref adressé au congrès catholique de Florence, le 9 septembre 1875, Pie IX nous peint de nouveau le libéralisme catholique sous les couleurs politiques: ‘“ Prenez garde, dit-il, qu'il se glisse parmi vous de faux frères, c’est-à-dire ceux qui, étant imbus d'idées fausses, ne tiennent pas compte ou ne s’apercoivent pas du caractère spécial, de l’habileté et de la malice des révolutions
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actuelles, se croient sages et estiment qu’on peut concilier desr: principes contraires, et moyennant tel ou tel macte politique,’ établir la concorde entre les amis de la religion et ses adversaires les plus acharnés, comme si pour guérir une plaie qui atteint les. sources même de la vie, il suffisait d’un léger pansement.”
Ainsi, qu’il s'adresse aux Français, aux Belges ou aux Italiens, le Pape parle toujours du libéralisme catholique dans les mêmes termes généraux ; il le représente toujours comme un poison mortel caché dans la politique. Il n’y a donc pas à objecter que. le Pape n’a en vue que certaines manières d’être du libéralisme catholique, lesquelles ne se seraient manifestées que dans certaines circonstances paiticulières. Il faut de plus admettre que le libéralisme condamné est bien réellement le libéralisme politique.
‘ Repoussez donc toujours loin de vous, conclut Pie IX, les très-funestes embûches du catholicisme libéral, lesquelles ou rendraient inutiles vos fatigues et votre zèle, ou diminueraient: votre vigueur, ou rendraient stériles vos efforts.”
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